Les conflits des dieux n’ont pas de solution du point de vue de l’homme, par Zhou JianMing

Zhou JianMing est un philosophe chinois. Le texte qui suit date de 2015.

Le drame qui a frappé « Charlie Hebdo » à Paris le 7 Janvier 2015 a choqué le monde entier. Comme les attentats du 11 Septembre 2001 aux États-Unis, il ne peut pas être interprété simplement comme un conflit entre les hommes. Les deux événements ne peuvent pas être exclusivement réduits à leurs dimensions politique, économique et morale. Ils se situent à un niveau différent. Lorsqu’il s’agit d’un conflit politique comme par exemple une opposition idéologique, ou d’un conflit économique comme la lutte pour une prépondérance commerciale, on peut parler d’un même niveau, car dans ces deux cas seuls les hommes sont impliqués. Pour les deux événements qui nous occupent, il y a une dimension religieuse qui intervient. Ici, l’extrémisme religieux qui a armé les bras des terroristes vise en réalité le système démocratique, celui qui est garant de la liberté d’expression en général et de la presse en particulier pour les événements du 7 Janvier 2015 en France et de l’économie de marché pour ceux de Septembre 2001 aux États-Unis. On n’est plus vraiment dans un conflit traditionnel entre religion et politique à l’intérieur d’un même modèle culturel. Ici, ce sont deux modèles culturels qui se trouvent confrontés, l’un séparant nettement le politique et le religieux, alors que dans l’autre le politique et le religieux sont étroitement imbriqués. Quand des innocents sont tués, la France dit d’une même voix « Nous sommes tous Charlie ». Le monde entier devrait se sentir concerné, car c’est l’être humain dans sa totalité qui est en question. Les conflits religieux qui sont du ressort de la foi ne sauraient être résolus par la seule raison humaine.

La religion est enracinée au plus profond de la vie spirituelle de l’homme, tandis que la politique est généralement liée à l’intérêt économique. Les deux sont des structures élémentaires de la société. C’est à leur point de rencontre et à travers leurs interactions que se situe l’intégration à l’intérieur d’un modèle culturel. C’est dans les conceptions différentes que se font les sociétés des rapports entre la politique et la religion que se trouvent les sources des conflits.  La civilisation est la façon dont un modèle culturel se perçoit concrètement. Le « conflit de civilisations » n’est autre que la résistance à la coexistence voire au mélange et à l’harmonisation de différentes cultures à l’intérieur d’une même culture qui serait universelle, en sachant bien que toute culture est le produit d’un processus de construction permanente et jamais close d’une identité en perpétuel devenir. Ce conflit dépasse les enjeux à caractère politique et économique, puisqu’il touche à l’homme dans sa totalité, y compris dans sa dimension religieuse. C’est en ce sens qu’il se situe comme la prolongation de la guerre des dieux.

Le judaïsme, le christianisme et l’islam ont la même origine. « Tous deux nés de la même racine, pourquoi se tourmenter l’un l’autre si cruellement ! », dit un poème chinois. Tous ces conflits interreligeux entre Israëliens et Palestinens, Indiens et Pakistanais, ou entre les courants d’une même religion , que de victimes innocentes ils ont pu faire depuis tant d’années, sans compter les innombrables pertes matérielles. L’appellation « guerre des dieux » est une image qui recouvre la complexité du phénomène (s’agit-t-il d’un conflit à caractère strictement religieux, y a-t-il interaction entre le politique, l’économique et le religieux, ou les hommes utilisent-ils le prétexte religieux pour justifier leurs actes?) et traduit l’impuissance de la raison humaine à envisager tous les aspects du conflit compte tenu de ses nombreuses implications et de toutes les interprétations qui peuvent en être données.

Le christianisme, né du judaïsme et associé à la tradition grecque, devient la religion principale des sociétés européennes médiévales. Avec l’émergence de la raison instrumentale au sortir du moyen age, ces sociétés sortent del’enchantement religieux et en même temps de l’obscurantisme dans lequel cet enchantement les confinait. 

Les occidentaux, « égaux en naissance » , on quitte le jardin d’Eden,  se sont peu à peu éloignés de dieu, et ont fondé des sociétés laïques où le politique et le religieux sont séparés. Parallèlement le développement de l’économie moderne a permis à l’homme d’échapper la malédiction divine en le délivrant du souci élémentaire de la nourriture et de l’habillement.

Le judaïsme a survécu en se transmettant de génération en génération au prix parfois des souffrances indicibles. L’Islam a connu bien des vicissitudes au cours de ses 14 siècles d’histoire avec des périodes de rayonnement mais aussi des reculs. Comme le christianisme, ils sont à la fois créateurs, dépositaires, et continuateurs d’une certaine dimension culturelle qui imprègne tout esprit humain.  La croyance la plus importante et communément partagée par ces trois religions est que Dieu a créé l’homme. C’est la métaphore de l’autre rive, l’homme séparé de Dieu pouvant espérer rejoindre son royaume, une fois son existence terrestre achevée. Mais il est une autre conception de la culture humaine, celle de l’homme qui est l’artisan de sa propre existence, et fondateur d’une société laïque. « La vie de l’homme dans une société laïque désignerait l’espace qui recouvre l’ensemble des activités humaines, et des relations que les hommes entretiennent les uns avec les autres, dans un sens plus large ce qu’on peut appeler la culture. C’est dans cet espace que l’homme est appelé à devenir véritablement homme en se réalisant lui-même ». (Zhou JianMing : Philosophie chinoise – l’existence culturelle et la morphologie culturelle – de la vision philosophique à la vision culturelle)

Culture et civilisation sont des concepts qui se situent à des niveaux différents. Dieu est le créateur de l’homme, et de la culture originelle, mais l’homme laïque est le créateur de lui-même, et de la civilisation. Du point de vue des études théoriques concernant le phénomène de culture, la civilisation, produit de cette culture serait la modélisation concrète d’une idée préexistante s’incarnant dans un langage qui permettrait à l’homme de vivre en société, dans un processus de transformation et de progrès continus.

Mais malheureusement, les trois grandes religions monothéistes, toutes soeurs qu’elles soient, ont chacune leur propre interprétation de Dieu et de la foi. Le judaïsme n’a pas pu empêcher la naissance du christianisme, de la même façon que le christianisme n’a rien pu faire face à la naissance de l’islam. Cette division répond à un processus vital de transformation permanente qui s’inscrit précisément dans la conception chinoise du « Yi » . (Yi Jing: la transformation est appelée Yi). De nombreux événements qui peuvent être rationnellement expliqués et d’autres plus irrationnels constituent la trame de l’histoire. Ainsi, on peut considérer que l’apport de la culture grecque au christianisme, de la même façon que le conflit entre le christianisme et l’islam, participent d’un même processus vital de transformation. Les Croisades qui avaient permis aux européens de reprendre contact avec ce qui survivait de la culture grecque devenue étrangère à l’Europe, auraient ainsi contribué à la Renaissance européenne. 

Les conflits religieux seraient le résultat d’une transformation vitale impulsée par un Dieu qui ne serait ni celui des juifs, ni celui des chrétiens, ni celui des musulmans, mais plutôt une concept (existence?)  universel qui dépasserait le cadre de toute religion constituée. En poursuivant la métaphore, ce conflit échappe à la volonté humaine dans le mesure où l’homme qui y est confronté est placé face à ses propres limites d’homme. Toute solution proprement humaine serait forcement incomplète, puisqu’il s’agit des affaires de Dieu.  

Les principales formes de liberté dont jouit le monde occidental, en particulier la liberté de la presse, ont été permises d’une certaine façon grâce à la séparation entre le l’homme et Dieu. « Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » . Dans la pensée occidentale, l’âme pure serait l’émanation de Dieu, et le corps est les plaisirs qu’il donne seraient le propre de l’homme. L’homme qui n’est plus sous le contrôle de Dieu devient dès lors l’artisan conscient de sa propre liberté. 

La liberté de la presse qu’on peut traduire métaphoriquement par « marché libéral des idées » est dans cette perspective garantie et soutenue par un système d’organisation politique sur lequel le regard de Dieu n’intervient plus. A la trilogie classique des pouvoirs, le législatif, l’exécutif et le judiciaire, qui caractérise les régimes démocratiques, s’ajoute aujourd’hui un quatrième pouvoir, celui des médias. Mais lorsque la presse est confrontée à une culture qui n’est pas de même nature et où la religion ne saurait être assimilée à une idéologie, elle ne semble pas vouloir tenir compte d’une réalité complexe qui dépasserait la simple perception humaine, celle où le divin a sa place. De son côté, l’extrémisme religieux qui se venge de l’offense qu’il estime avoir été subie par son Dieu par le sang et le feu, dépasse la volonté supposée de Dieu, et devient par le fait même l’ennemi de l’humanité toute entière. C’est en ce sens que les terroristes ont été considérés, à travers l’expression unanimiste « nous sommes tous Charlie! » , comme des ennemis du genre humain.  

La guerre des dieux est dépassée par la guerre des hommes, c’est le malheur des hommes, et aussi le malheur de Dieu.

L’essence de la culture chinoise est différente de celle de la culture occidentale, mais la civilisation chinoise a connu aussi au cours de sa longue histoire ses propres désastres. La culture chinoise est d’essence exclusivement humaniste, et il n’y  pas d’absolu prédéfini à partir duquel s’exercerait la raison instrumentale. C’est ainsi que dans l’histoire de la Chine il n’y a jamais eu de Croisades qui procèdent d’une volonté d’éliminer l’autre dans la mesure où, en l’absence de vérité absolue, n’ont jamais été semées les graines de l’extrémisme religieux.  Ce qui manque dans la culture chinoise, c’est le terreau qui permettrait à la raison instrumentale de se développer. 

Tout au long de l’histoire de la Chine, l’idéologie au nom de laquelle fonctionnait la société féodale excluait le principe de propriété privée durable. C’est justement en raison de cela que le capitalisme n’est pas apparu spontanément en Chine. 

L’erreur fondamentale de la société chinoise moderne serait de ne pas avoir encore saisi la nécessité d’introduire en Chine un système de civilisation fondé, entre autres, sur l’idée de propriété privée inviolable. Sans doute, faut-il y voir la survivance de l’âme du féodalisme tel qu’il était conçu dans les sociétés anciennes.

La culture chinoise s’est constamment nourrie d’apports culturels multi-ethniques. C’est sans doute la raison pour laquelle elle n’a pas cessé de s’enrichir. 

Malheureusement, depuis un peu plus deux siècles, la civilisation féodale chinoise qui s’est sentie agressée par le rationalisme instrumental a certes profité des apports technologiques de l’occident, mais l’esprit qui a impulsé les découvertes et les nouveaux systèmes d’exploitation ayant permis la révolution industrielle du 19e siècle n’a pas été intégré par la conscience chinoise, c’est comme si la Chine était passée du premier âge de l’agriculture au troisième âge de l’information en ayant raté l’étape du deuxième âge industriel.  En fait, même si effectivement l’industrie chinoise a connu un certain développement depuis le début du 20e siècle, développement devenu exponentiel ces trente dernières années, celui-ci n’a jamais été véritablement intégré et considéré comme faisant partie de la culture chinoise restée profondément ancrée dans la ruralité. Si on assiste actuellement à un extraordinaire décollage économique de la Chine, l’esprit du chinois est resté à bien des égards dans la boue. 

Aujourd’hui, il s’agit pour la Chine de faire en sorte que la troisième âge qui est celui de l’information et des nouvelles technologies ne s’inscrive pas seulement dans un processus de progrès civilisationnel (matériel), mais qu’il imprègne aussi profondément sa culture. Ce serait aussi, à travers la rencontre et l’interaction entre les modèles culturels chinois et occidentaux une façon d’ouvrir de nouveaux chemins de vie et de créer de nouveaux modes d’être dont l’occident est l’orient pourraient profiter dans une perspective d’enrichissement culturel réciproque. Il est donc important pour la Chine de savoir saisir cette opportunité. Comme le dit un proverbe chinois, « si nous achetons la boîte et rendons la perle », nous risquons de perdre en richesse culturelle ce que nous gagnons en satisfaction matérielle, et rien n’est plus précieux que la richesse de l’âme.

(Traduit par Jean-François Barbier et Yu LI, 2015)

Publication récente ici.

Partager :

40 réflexions sur « Les conflits des dieux n’ont pas de solution du point de vue de l’homme, par Zhou JianMing »

  1. Très joli plaidoyer en faveur d’une religion enfin innocente.
    « La religion est enracinée au plus profond de la vie spirituelle de l’homme, tandis que la politique est généralement liée à l’intérêt économique.  »
    … tandis que la politique est économiquement lié à l’intérêt général… mon général.

    1. @Lucas,
      Dans un groupe il y a Moi et l’Autre. Il m’est difficile de trouver les mots juste pour parler à l’Autre. Donc j’écoute attentivement le sujet qui parle, je ne l’interrompte pas.
      Lucas, avez vous déjà pratiqué l’écoute active ?

  2. Ici et maintenant nous sommes régis et soumis par des lois, lois qui sont le fruit d’un système que l’on se plait à dire démocratique, garant de cette fonction de justice qui chaque jour applique le bon droit (qui lui-même évolue) avec des résultats diversement appréciés.
    Chez les dieux (antiques) les conflits font aussi l’objet de tractations pas toujours en tête à tête mais au final c’est au dieu suprême (Zeus) à qui il revient de dire ce qui doit être. Le monde des humains tout en dessous au ras de pâquerettes est souvent victime des caprices des dieux sans devoir pour autant en faire tout un fromage. La loi de la pesanteur est dure mais c’est la loi. Plaire aux dieux et comment y parvenir est une méthode reconnue comme pouvant être efficace, et de ce fait une conduite devenue éminemment populaire sous toutes latitude et en tout temps.

    Ce que je comprends de la venue de la civilisation chinoise dans cette histoire peut se résumer au fait qu’un chinois ne lèvera jamais les yeux au ciel pour implorer secours mais regardera tout autour pour trouver ce qui lui manque. Je ne sais d’ailleurs pas (je confesse mon ignorance) s’il existe en mandarin une expression à l’identique (?). Toutefois le glissement effectué pour parler de la Chine est intéressant car bien qu’ayant subi de terribles revers avec le monde occidental (guerre de l’opium) ou le Japon, la Chine n’a pas levée les yeux au ciel (elle n’a pas instrumentalisé un dieu vengeur) ni n’est venue concurrencer directement les occidentaux sur le terrain économique. Elle a su utiliser la force de ses adversaires et la force de sa population pour s’enrichir des échanges du commerce mondial pour ensuite développer la recherche sur les outils du monde de demain en faisant main basse sur les principaux métaux.
    Deux spécificités, réalisme et stratégie à long terme que l’Europe découvre tardivement.
    La Chine n’est pas non plus un modèle, ses choix et sa stratégie comportent bien des faiblesses, sa vitrine et son arrière-cour ne disent pas les mêmes choses.

    1. Hervey,
      Il me semble qu’il ne faut pas confondre l’agnosticisme ou l’athéisme des lettrés chinois avec le versant religieux des pensées confucéenne, taoïste et Bouddhiste et encore les frontières étaient poreuses entre les deux attitudes et visions du monde. Les lettrés furent fortement influencés par les religions chinoises, notamment par le bouddhisme (dans lequel les notions d’enfer et de paradis existent) Ainsi par exemple le néo-confucianisme est une intégration du bouddhisme métaphysique au sein du confucianisme. Les poètes de la dynastie Tang sont pénétrés de bouddhisme Ch’an (qui donnera le Zen au japon).
      Il faut que vous regardiez « Sorgho rouge » film chinois où l’on voit les paysans chinois implorer le ciel pour avoir de bonnes récoltes.
      Certes dans la ‘religion chinoise’ il n’y a pas de Dieu personnel, mais il y existe bien des entités invisibles auxquelles on voue un culte, que l’on incante. Dans le monde chinois pré-antique, les sacrifices humains étaient institués à la cour des rois Shang et Zhou antérieurs. Il faut attendre le confucianisme pour que les humains fassent une nette distinction entre monde humain et monde céleste. Le rapport aux esprits invisibles a ainsi connu grosso modo trois phrases : la première c’est un monde où les humains sacrifient des animaux et des humains pour s’attirer les bonnes grâces dans leurs entreprises, la seconde correspond à une rationalisation de la pratique sacrificielle qui consiste à examiner la forme des craquelures provoquée par des poinçons chauffés à blanc sur des carapaces de tortue, la troisième c’est l’émergence d’une morpho-logique ou nouvelle rationalisation de la pratique précédente, ce qui permet de se passer de la pratique des sacrifices, et donnera le Yi king où la raison est inscrite dans le cours changeant des cycles de la nature.
      Confucius quant à lui se tient à distance des esprits invisibles mais il ne nie pas qu’elles puissent exister. C’est le véritable inventeur de l’humanisme chinois.

      J’ai donc des réserves concernant l’affirmation de l’auteur selon laquelle « la culture chinoise est exclusivement humaniste ».
      Le confucianisme et le bouddhisme sont humanistes, mais il n’en est pas de même pour le taoïsme. Même si à certains égards le taoïsme peut avoir des implications humanistes, en tant qu’il accorde une importance primordiale au corps propre (c’est l’approche de François Billeter.)

      Les taoïstes sont en quête d’union avec la nature, une nature que chacun porte en soi, il s’agit de faire retour à la spontanéité des choses, en se dégageant de toute technique extériorisée et rite en tant qu’ils sont assimilés à l’artifice. Ainsi le taoïsme ne croit pas au rôle positif des institutions. Ou alors ces institutions ne peuvent fonctionner que si l’on laisse les choses suivre leur cours. D’où une connexion qui peut s’opérer sur la plan politique entre taoïsme et légisme. La loi, impartiale –il faut qu’elle soit implacable, permet une gouvernance spontanée et automatique, le souverain n’ayant pour seul rôle que de permettre le fonctionnement du mécanisme légiste. Pour Lao T’seu les vivants au regard du ciel et de la terre ne sont que des chiens de paille. Le penseur Han Feizi qui sera le maître du premier ministre du 1er Empereur avait poussé cette logique jusqu’à ses limites. Seule l’efficacité compte, les vies humaines n’ont pas de valeur en soi. Si l’on en croit le Grand analyste Sima QIan, le premier empereur aurait fait installer dans son mausolée (inviolé jusqu’à aujourd’hui) des automates lanceurs de flèches afin de prévenir toute intrusion. Totalitaire jusque dans sa tombe, vivant il avait généralisé le système du baojia, ou système des paysans guerriers, où chacun est encouragé à dénoncer toute pratique déviante susceptible de porter atteinte à l’efficacité maximale du dispositif productif et guerrier. N’est-ce pas là une raison instrumentale ?
      On retrouve là le terreau sur lequel a prospéré la pensée totalitaire en Chine. Entre autres références, Xi Jinping lui-même cite Han Feizi. Et certains aspects de sa politique relève de cette pensée totalitaire. Fort heureusement ce n’est pas la veine prédominante de la gouvernance en Chine celle-ci ayant le plus souvent consisté entre un mixte de confucianisme et de légisme.

      IL me semble que le concept de raison instrumentale comme expliqué dans ce texte de Zhou Jianming comme ce qui serait un manque n’épuise pas la réflexion sur la Chine contemporaine.
      Cette raison a existé sous les espèces du légisme, elle a ensuite été assimilée au XXème siècle sous les espèces de la science occidentale.
      Pourquoi n’est-elle pas parvenu jusqu’à la conscience ? La faute à une Chine qui serait engoncée dans sa ruralité ? Je n’adhère pas à ce point de vue. Il me semble au contraire que trop portée désormais par la raison instrumentale (mais incomplète) au service d’une volonté de puissance, elle s’est coupée des cycles de la nature et de la vie. On assiste donc à un développement à marche forcée et quelque peu aveugle, quand bien même il existe une direction et un plan. Mais est-ce le bon plan ?
      Un exemple, au Shandong où actuellement on procède à une urbanisation forcée des paysans : https://www.tdg.ch/lurbanisation-forcee-des-villageois-du-shandong-625574748500

      Que réclamaient les étudiants chinois lors du mouvement culturel et politique du 4 mai 1919 quelques années après la chute de l’empire mandchou ?
      Ils réclamaient science et démocratie. A noter que 70 ans plus tard sur la place Tian An A’en les étudiants chinois ne réclamaient plus que la fin de la corruption et ….. l’avènement de la démocratie. Entre temps la raison instrumentale basée sur la science avait été assimilée.
      L’inviolabilité de la propriété n’est qu’un aspect d’un problème plus grand qui est l’absence de contre-pouvoirs dans la Chine contemporaine.
      IL ne suffira pas d’instaurer cette inviolabilité pour assurer une évolution harmonieuse à la civilisation chinoise, comme partout dans le monde. IL me semble qu’il lui faudra instaurer dans la sphère publique les mêmes droits que ceux qui sont accordés — relativement, dans la sphère académique à ceux qui pratiquent la science, et qui donc mettent les idées au diapason de l’exigence de la vérité. (lire de Jorion « Comment la vérité et la vérité furent inventées » — en relation avec l’invention de la démocratie écrit notre hôte.)
      IL n’y aura plus alors de solution de continuité entre science, droit et expression comme c’est le cas actuellement en Chine.
      En principe la constitution chinoise garantit ces droits, mais les institutions qui devraient les garantir n’existent pas ou bien sont dévitalisées en tant qu’elles sont organiquement liées à l’Etat-parti unique.
      IL y a pourtant, un pays qui y est parvenu, certes à une petite échelle, il s’agit de la République de Chine autrement nommée Taiwan, c’est un pays de culture chinoise.

      3
      1. Erratum : le titre officiel de SIma Qian était « Grand annaliste » et non pas « Grand analyste ».

        1
      2. « …l’esprit du chinois est resté à bien des égards dans la boue. « ; « Aujourd’hui, il s’agit pour la Chine de faire en sorte que la troisième âge qui est celui de l’information et des nouvelles technologies (…) imprègne aussi profondément sa culture. Ce serait aussi (…) une façon d’ouvrir de nouveaux chemins de vie et de créer de nouveaux modes d’être dont l’occident est l’orient pourraient profiter dans une perspective d’enrichissement culturel réciproque.  »

        Que mille glèbes fleurissent !
        (ou qu’elles champignonnent, c’est très important les champignons, ça réconcilie flore et faune en les complétant, la métaphore d’humains « levure » de la terre et donne un aperçu; peut-être de quoi réenchanter rural et urbains pour une bonne partie de ces mille glèbes…)

        2
    2. « qu’un chinois ne lèvera jamais les yeux au ciel pour implorer secours mais regardera tout autour pour trouver ce qui lui manque.  »
      Ont peut faire les deux, méthodiquement.

      1. Au nord, prés des mines à charbon, quand viennent les beaux jours (moins besoin d’électricité) les habitants des villes Shanzi ou Jinscheng photographient le soleil de leurs smartphones car durant l’autre période d’hiver, ils ne le voient pas tellement il y a de pollution. Là, exceptionnellement ils lèvent la tête.
        Content le gars Lucas ?
        );-))

  3. La foule se réunissant autour de la victime,
    L’espoir de paix ressenti par la foule réunie,
    La quête d’unanimité (l’hommage national),
    La victime élevée au rang de héros et de martyr,
    Des autels, avec bougies, fleurs et autres offrandes, dressés sur le lieu de la mise à mort,
    Des appels pour que cette mort ait une utilité, pour qu’elle ouvre les yeux de ceux qui ne veulent pas voir,
    Des appels à la guerre sainte aussi (contre l’islamisme)…

    Tous les ingrédients du sacrifice, tel que décrit par les anthropologues, à commencer par René Girard, y sont, là, sous nos yeux. Tous, nous participons au rituel. Depuis que le monde est monde les sociétés humaines ont ainsi pour ciment le sang des victimes sacrifiées. Nous pensions être sortis de ces superstitions, de cette obscurantisme. Nous y retombons à la moindre occasion.

    Ces réactions sont irrationnelles, elles donnent raison à l’assassin, elles arment le bras du prochain…

    1
    1. Je trouve que bien souvent manque sur ce blog l’indispensable dimension de la violence sacrificielle qui gouverne, qu’on le veuille ou non, nos comportements sociaux, et que les travaux de l’anthropologie mimétique tentent de repérer. Je vous remercie de nous les remettre sous les yeux. Car nous y sommes aveugles depuis toujours.

      1
  4. Très intéressant car, pour ma part, je ne connais rien de la Chine à part ses clichés économiques des dix dernières années et ce que l’on trouve dans le commerce touristique.
    Le texte demande un minimum d’exercice de l’esprit.
    Mais (oui, toujours ce « mais ») …… Que faire de la haine au point que  » celui qui hait dénie toute existence à l’objet de sa haine ; au point de la supprimer si elle se manifeste moindrement. […]  » et l’existence de l’autre, » il n’en veut rien savoir »

    1. L’Autre n’est rien lorsqu’il a aucun appui. A titre personnel, je dirai que les caricatures de Mahomet n’ont fait qu’augmenter la distanciation sociale.
      C’est un très beau texte que nous offre ce philosophe.

      2
  5. Je plaide pour une religion basée sur la Science.
    Dès lors, pas de vérité absolue comme très bien dit dans ce superbe texte, car remise en cause régulièrement au fil des découvertes, donc pas de blasphème absolu possible.
    Pas de blasphème absolu, donc pas de vengeance . On y est !
    Pas de blasphème, pas de vengeance, mais à la place des preuves mathématiques, au fur et à mesure des découvertes et des nouvelles théories.
    Des visions à déployer. Quelque chose de créatif, non figé. Pitié, pas de sclérose !

    Paul Jorion avait proposé un petit aperçu de religion basé sur la mécanique quantique dans un billet il y a quelques années, il me semble.

    L’Humain ne pourra sortir de l’impasse actuelle qu’en trouvant une métaphysique ailleurs que dans les religions traditionnelles ou les sectes (les religions ne sont pour moi que des sectes « qui ont réussi »).

    Le problème, c’est que la science ne dit rien, et même n’a rien à dire sur la mort, ou l’après-vie.
    Si ce n’est quelques observations de NDE (Near Death Expérience) – EMI en français (Expérience de Mort Imminente) – du professeur Charbonnier, on n’a pas grand chose à se mettre sous le dent.
    Voilà ou on en est :
    « Il y a là un observable indéniable : quand on est mort, on est mort. Un observable qu’aucun physicien ne peut nier. La physique ne donne qu’une description phénoménologique de la mort : les fonctions ralentissent progressivement, le coeur s’arrête, les ondes cérébrales se modifient jusqu’à s’éteindre. »

    La science tourne le dos à la mort. Il faudrait qu’elle s’y intéresse davantage.
    Qu’elle propose une alternative au paradis, à l’enfer, au nirvana.
    Ou alors qu’elle les interprète.

    1
    1. La science comme nouvelle religion qui empêcherait le blasphème ?

      En somme , vous proposer de faire de l’intelligence humaine le nouveau dieu ( ou veau d’or , selon son point de vue).
      Il faudrait d’abord comprendre les mécanismes de la pensée à travers le fonctionnement du cerveau.
      Bien des recherches en la matière incite à l’humilité , tout autant que la situation actuelle : la science ne peut pas tout .Mieux, Ce n’est pas que la science ( outil) qui guérit , c’est l’intention de l’humain de soigner .

      Votre nouveau dieu , c’est donner les clés de notre destin aux IA , puisqu’en matière de sciences , c’est elles que l’humanité (dite intellectuellement développée ) considère comme plus compétentes que nous .
      Et qui empêcherait le blasphème , la science elle même à travers une sélection des humains acceptant ce nouveau dieu et les autres ?
      Il doit bien y avoir des bd de science fiction abordant ce sujet.

      1. @bernard –> la violence (au moins la conflictualité, la violence c’est la manière d’en sortir la plus courte et liée à la jouissance) c’est pas mystérieux ou insoluble, ça le devient de la considérer comme anormale, donc contingente et dépassable. C’est contenu dans le réel, dans le raport au réel, la relation, le rapport à soi etc etc (c’est une modalité de l’être) : le réel, ça résiste, ça m’résiste, quant aux autres… Et aucun innoncent : même le plus saint des saints respire, donc prive un autre possible de cette simple goulée d’air qu’il expire en l’ayant entachée de lui… La retiendrait-il que son corps occuperait encore une place, au détriment de… Mais ça veut pas dire que ce soit fatal : on part du fait et on invente les rituels, les conjurations, les gestes d’apaisement. Surtout pas des fins ou des réconciliations dernières.

    2. « Je plaide pour une religion basée sur la Science. »
      Cette religion n’existe-t-elle pas déjà en certains lieux ?
      Ou plutôt, n’avons nous pas déjà des clergés scientifiques ?
      https://belgotopia.com/2020/07/08/un-clerge-scientifique-aux-commandes-de-letat/

      Réécouter la conférence de Thierry Patrice, professeur des universités-Praticien hospitalier et médecin sur France Culture qui pose la question : Le scientisme : une nouvelle religion ?
      https://www.franceculture.fr/conferences/universite-de-nantes/le-scientisme-une-nouvelle-religion

      Un homme d’une grande sagesse prononce des paroles qui dans l’instant éclairent les consciences et déjà le premier fidèle veut les figer sur du papier. Ces mots mis en cage deviennent alors objet d’adoration et/ou d’interprétations que la docte élite autoproclamée va instituer en doctrine divisant le monde en deux : ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas.

      Dès lors nait l’identité dans laquelle on se reconnait entre paires et l’on s’affirme dans la confrontation à l’autre qui n’en est pas. Darwinistes, Lamarquisme, Freudiens, Younguiens, Progressistes, Mondialistes, Néolibéralistes, Keynèsiens…

      N’est-ce pas le processus de construction identitaire qui est à la base des conflits humains ?

      1
      1. @ Pascal.
        Je ne serais pas aussi désespéré. Pas de fatalité à ériger une pensée en dogme, et un domaine scientifique en silo imprenable (genre économie orthodoxe). Les enjeux sous-jacents sont des enjeux de pouvoir, soit dans un monde académique qui n’en manque pas (voir l’organigramme des grands organismes scientifiques, et ce sont les viviers des conseillers du prince etc., à toute échelle, région, pays, Europe), soit dans un monde réel (les CHU, Ariane, …).
        Toutefois, on oublie de regarder toutes les fois où le savoir techno-scientifique tourne bien en mode « retour d’expérience » et où le pouvoir redevient un enjeu de « trouver le plus sage » mutatis mutandis. Je pense à l’aéronautique civile, à l’imprimerie, au savoir de l’électronique elle-même (pas les contenus numériques, les contenants), où tout n’est pas bisounours, mais il n’y a pas de grosses querelles d’interprétation globale des signaux de la discipline. Le mot général « cybernétique » (cyberné = gouvernail, art de commander le gouvernail) recouvre aussi un mécanisme qui s’invisibilise quand tout va assez bien. Son petit nom, ou du moins celui de sa bonne fée : la confiance, comme l’avait noté Stiegler. Celle que vous avez en étant sur le bord d’une route et en supposant qu’aucune des 80 voitures que vous voyez passer n’aura le volant qui va lâcher en risquant de vous percuter, etc.

      2. Conflits humains…
        La construction identitaire, tout dépend ce qu’on entend par là .
        https://fr.wikipedia.org/wiki/Construction_identitaire

        Pour ce qui est de la base des conflits humains , cette question me hante de part mon histoire familiale .Comme beaucoup de ceux probablement , qui ont encore en mémoire ce qui a massacré une partie de leurs ancêtres.
        Trop atroce pour être oublié.

        Pour avoir eut la chance de côtoyer plusieurs cultures différentes , je dirai que les occasions de conflits ont bien des vernis différents , mais quand on gratte , c’est souvent le même processus, la même haine.
        Une blessure de l’égo ou des croyances ( volontaire ou pas ) ajoutée aux préjugés et peur de l’autre , deux facteurs importants qui provoquent une absence de dialogue et de tolérance .Après, tout dépend de la relation de chacun avec la violence ,c’est à dire où est mis le curseur d’acceptabilité .Personne n’est totalement non violent si ce n’est un … mais bon , c’est une autre histoire.

        J’imagine qu’au cœur des conflits humains , il y a , avant tout , le rapport à la violence .
        Et dans le droit à la violence que certains s’imaginent pouvoir pratiquer , tout est bon comme prétexte .

        Dans la recherche d’un monde de paix où les hommes sauraient vivre les uns avec les autres , ce n’est pas pour rien que le premier commandement ( religions monothéistes ) a été : tu ne tueras point .

        De mon petit point de l’univers, j’observe ce monde où la violence est banalisée de maintes manières ( harcèlement via internet, jeux vidéo ultra violent , film Netflix où on coupe les têtes comme d’autres cueillent des fleurs etc..) .
        Pas bon tout ça pour les personnes qui ne peuvent pas prendre de recul , les fragiles psychologiquement , et les enfants notamment.

        Pour résumer : tout conflit caractérisé par prétextes et cause profondes.
        Pour les prétextes , la nature humaine a une créativité sans fin ( religion , couleur de peau , avis politique etc…). Pour preuves la succession des guerres et la diversité de leurs motifs.
        Une fois éliminé les prétextes restent les causes profondes : en premier lieu , donc, le rapport de chacun à la violence.

      3. @ Pascal
        L’article sur le clergé scientifique est très intéressant .
        Il m’explique pourquoi le sens du religieux a moins impacté les dernières générations .
        L’origine du monde du point de vue scientifique ne colle pas avec les textes Bibliques de l’ancien testament , d’où la tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain .
        Je n’ai pas ce problème , le langage de l’ancien testament est forcément imagé , puisqu’expliquant la création du monde à des êtres n’ayant pas les compétences scientifiques pour seulement l’envisager.
        Ce mystère de la création est si vaste que dans milles ans , sûrement , on rigolera de nos certitudes scientifiques actuelles. Ils n’ont pas tort ceux qui chantent que le poète a toujours raison…

      4. @ pascal
        Pour la conférence de Thierry Patrice ( plus d’une heure ) , je met de côté pour l’instant .
        Que la force de lire et de comprendre soit avec vous 😉

    3. « A la science, hors de laquelle tout n’est que folie, à la science, l’unique religion de l’avenir, son plus fervent et désintéressé croyant », François-Vincent Raspail (1794-1878). Inscription sur le socle de la statue de Raspail en haut du bd Raspail à Paris.
      L’ennui, c’est que faire de la science une religion, au sens dogmatique du terme, c’est la trahir.

    4. « Je plaide pour une religion basée sur la Science. Dès lors, pas de vérité absolue comme très bien dit dans ce superbe texte, car remise en cause régulièrement au fil des découvertes, donc pas de blasphème absolu possible. Pas de blasphème absolu, donc pas de vengeance . On y est ! »

      La science ne fournit ni des repères moraux, ni surtout des réponses aux questions fondamentales du sens du monde et du sens de la vie. Elle ne le peut pas, et si on essaye de l’y forcer, les résultats risquent d’être désastreux.

      Tenter de fonder une religion sur la science ? Cela suppose de prendre certains énoncés, certaines théories ou vérités – forcément relatives ou limitées – issues de la science, et d’en tirer des convictions définitives structurant le regard et la compréhension sur l’ensemble de la réalité, sur le sens de la vie lui-même. Cela s’est déjà fait.

      Deux exemples majeurs :
      – De l’étude historique et sociale, notamment de la théorie de Marx, systématisée en un fondement et une clé d’explication de l’ensemble de l’Histoire et de son sens, a été tiré la foi communiste – qui avait de toute évidence des caractéristiques religieuses, quoique certes une religion athée
      – De la théorie de l’évolution de Darwin, systématisée en une clé d’explication de l’ensemble de la Vie, notamment la vie humaine et de son sens l’émergence du Surhomme, a été tirée la foi nazie – de toute évidence elle aussi une sorte de religion politique, pas exactement athée mais se faisant une idée de Dieu assujettie à sa théorie raciste

      Pas de vérité absolue ? Pas de vengeance ?… Malheureusement, ces deux religions du passé, aujourd’hui heureusement pratiquement disparues à la seule possible exception de la Corée de Nord, ont fait en moins d’un siècle probablement davantage de victimes que les chrétiens fanatiques et les musulmans fanatiques en vingt ou quatorze.

  6. Identité : en a-t-on besoin ?
    https://www.youtube.com/watch?v=IDyATouNris
    Je suis bien d’accord, l’identité est à la source de nombreux conflits.
    Et s’il n’y avait pas le catalyseur religieux avec ses vérités absolues ?

    Pour préciser ma pensée :
    Une religion basée sur la science, c’est développer une idéologie réfutable. Evolutive.
    Bien sûr on y verra des luttes de pouvoir, science ou ce qu’on veut, sacré ou pas. L’humain est désespérant parfois.

    Merci pour le lien je vais m’y atteler.

    1. Olivier,

      J’avais écrit ma première réponse plus haut avant de voir votre deuxième post « Pour préciser ma pensée : Une religion basée sur la science, c’est développer une idéologie réfutable. Evolutive. »

      Compte tenu de cette précision, je dois moi-même préciser ma réponse 🙂

      D’abord, je n’appellerais pas « idéologie » une doctrine qui se reconnaît, se veut et insiste pour demeurer réfutable. On pourrait à mon sens l’appeler plutôt « interprétation ». Et oui, il est possible de développer une interprétation du monde qui tienne compte des avancées des sciences. J’irais même jusqu’à dire que je ne vois pas beaucoup de sens aux interprétations du monde qui ne tiennent pas compte de ce que nous apprennent les sciences… il paraît difficile par exemple de continuer à soutenir des philosophies qui seraient en contradiction frontale avec ce que nous savons du monde, et ce que nous savons du monde s’est beaucoup enrichi depuis plusieurs siècles.

      Ensuite et surtout… ***plusieurs*** interprétations des avancées des sciences sont possibles, même si chacune pourra sembler incomplète ou imparfaite et avoir « ses propres problèmes ».

      A titre d’exemple, théisme et matérialisme sont tous deux des interprétations possibles de ce que nous savons en sciences… mais chacun avec ses propres difficultés.

      On peut encore rappeler le fait que la mécanique quantique, théorie que l’on sait parfaitement utiliser d’un point de vue pragmatique, et qui fournit des résultats d’une précision étonnante (1) donc en « accord extrêmement proche » avec la Nature, peut être associée à des interprétations philosophiques extraordinairement divergentes. En un certain sens, on sait utiliser cette théorie, elle est extrêmement puissante… mais on ne sait pas vraiment l’interpréter (2)

      En résumé, on peut et on doit ne philosopher qu’en tenant compte de ce que nous apprennent les sciences. Mais on pourra développer de cette manière non pas une interprétation, mais plusieurs, mutuellement exclusives, chacune imparfaite, et entre lesquelles il n’est guère envisageable de trancher.

      (1) La mécanique quantique fait des prédictions d’une précision meilleure que 10^-10, c’est-à-dire que l’erreur éventuelle est plus petite qu’une erreur d’un millimètre sur la mesure du diamètre de la Terre. Voir https://bio.m2osw.com/gcartable/mecanique_quantique.htm
      (2) Voir par exemple http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/les-interpretations-de-la-mecanique-quantique/

      1
  7. @ Bernard
    « J’imagine qu’au cœur des conflits humains , il y a , avant tout , le rapport à la violence . »
    Ou peut être y a-t-il d’abord la souffrance qui engendre la violence.
    Quelle est cette souffrance qui semble commune à tous les êtres humains quelque soit leur culture ?

    La question qu’on se pose le plus souvent est : pourquoi je souffre ? Et dès lors, nous voilà en quête d’une cause qui nous mène presque exclusivement vers le passé, la mémoire (Péché Originel, injustice sociale, humiliation, disgrace physique, violence physique ou psychique…). Et le mental de construire un sénario qui voudrait justifier, donner un sens à notre souffrance. Mais notre mémoire est bien plus vaste que la seule somme de nos souvenirs. Et cependant, nous allons construire un récit et peut-être même nous forger une identité, et si nécessaire, trouver un bouc émissaire qui prendra l’identité du bourreau pour nous même prendre celle de la victime.

    Nous sommes dans la croyance qu’identifier la cause nous libèrerait de cette souffrance. Mais qui, ayant mené cette quête, peut témoigner de s’être affranchi de la souffrance ?

    Alors peut-être serait-il utile de se poser la question différemment : que se passe-t-il en moi lorsque je souffre ?
    Si vous avez déjà tenté l’expérience, vous aurez pu constater combien il est difficile de prendre de la distance, le recul nécessaire pour simplement se poser la question sur le moment, car nous sommes presque totalement identifié à cette souffrance, nous sommes la souffrance.

    On peut plus simplement faire une expérience similaire et plus rapidement accessible avec la douleur physique. Si, comme il m’est arrivé, vous vous faite tombé un objet sur le doigt de pied, prenez une grande respiration et observez ce qui se passe en vous. D’abord il y a eu cette crispation du visage en grimace, cette tension de tout le corps, ce cri ou ce juron sorti de votre bouche. Le corps tout entier réagit quand bien même ce n’est que votre doigt de pied qui a été blessé. La respiration profonde peut vous permettre ce petit espace de plein conscience suffisant pour quitter cette identification et réaliser tout cela. Vous réalisez alors que vous pouvez vous libérer, interrompre volontairement cette identification à la douleur. C’est assez surprenant. Peu importe l’origine de cette douleur, vous avez pu la relocaliser dans cette petite partie de votre corps et retrouver un mental serein vous permettant d’apporter une réponse adaptée sans avoir à insulter Dieu, ce maudit objet ou celui qui l’a fait tombé par inadvertance.

    Il est possible d’observer la même chose avec notre (nos) souffrance(s), de prendre conscience qu’il est possible de se libérer du récit de nos souffrances. Se libérer de ce récit, c’est retrouver la conscience d’être par soi-même sans se référer à une quelconque identité. La vie m’a permis récemment d’en faire une expérience modeste. Il est très difficile de réaliser que nous pouvons avoir la capacité de gérer notre souffrance et qu’en conséquence nous avons notre par de responabilité dans notre souffrance.

    Il ne s’agit pas de se culpabiliser, auquel cas nous retomberions dans l’identification victime/bourreau. Il s’agit de changer de point de vue. Plutôt que de chercher à l’extérieur une hypothétique causalité de notre souffrance, se donner les moyens de regarder en soi-même comment foctionne notre mental pour en être un peu moins esclave. La liberté qui s’offre à nous suppose une grande démarche d’acceptabilité. Et l’acceptation n’est pas la soumission. C’est l’identification à la souffrance qui s’apparente à une soumission.

    1
    1. « Ou peut être y a-t-il d’abord la souffrance qui engendre la violence. »

      Le thème de la souffrance … pas sûr qu’une vie entière permette d’en faire le tour.
      Et surtout , bien moins douloureux de l’étudier en théorie plutôt qu’en pratique …

      Juste faire remarquer que la souffrance n’engendre pas toujours la violence ( l’idée chrétienne du pardon , de « tendre la joue » ( qu’il m’est personnellement difficile d’appliquer sans y mettre de l’élan ) .Mais je reconnais que la violence engendrant des cycles infernaux , il n’y a pas trente six façon de la stopper .
      Ne pas surenchérir est un acte de paix.

      Après , la violence comme la souffrance ont leur curseur d’acceptabilité , à chaque fois une chose très personnelle, qui dépend en partie et c’est triste à dire , de l’habitude .
      Ce qui n’empêche pas que lorsque le conscient ne prend plus en compte la souffrance , l’inconscient prend le relais .
      Un livre qui devrait passionner les chercheurs de sens : Sébastien Bolher «  les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation « «  Où est le sens ? «  , dont je reprend illico la lecture .
      Que la force soit avec vous 🤓

  8. @Bernard
    « Ce qui n’empêche pas que lorsque le conscient ne prend plus en compte la souffrance , l’inconscient prend le relais . »
    Sans doute me suis je mal fait conprendre. Il ne s’agit pas de ne plus prendre en compte la souffrance, ce qui serait une forme de déni.

    Se mettre en observateur (presque scientifique) de la souffrance qui occupe notre corps entier (évolution du rythme cardiaque, sécrétions hormonales, somatisation…), c’est prendre conscience que la souffrance s’apparente au récit d’une fiction dont nous sommes l’auteur unique. Observer notre souffrance comme une fiction, nous permet de désamorcer l’emprise corporelle. Dès lors que nous cessons de nous identifier à la souffrance, nous cessons d’être « possédé » par elle. Et paradoxalement cela permet parfois de mettre en lumière une part de ce qui occupe notre inconscient.

    Il en va de même avec la colère (source s’il en est de violences).

    On peut faire la même expérience avec le sentiment de colère. Quand je suis au prise avec la colère, le corps entier est emporté par l’émotion. Si vous avez l’esprit scientifique, faites l’expérience, permettez-vous simplement de poser l’hypothèse que cette colère est uniquement votre oeuvre et s’apparente à une fiction.
    Pour l’avoir vécu, poser cette simple hypothèse permet de désamorcer les réactions en chaine émotionnelles, le corps progressivement se calme. Soudain, il apparait clairement que le choix nous appartient d’abandonner ( ou non) la colère. C’est une véritable libération. Et si l’on a conscience que les conséquences de l’emportement émotionnel sont néfastes pour notre équilibre physique et psychique, il devient évident que la colère ne peut pas être une solution. Maintenant, nous avons le choix et nous ne sommes plus totalement identifié à cette colère, cet emportement émotionnel qui nous submerge.
    Il est temps d’abandonner ce poison qui consiste à considérer qu’il puisse éxister de « saines colères ». Cet argutie n’est que la rationalisation d’une soumission, d’un sentiment d’impuissance face à ce réflexe qui appartient à notre mémoire reptilienne (ou primitive si l’on préfère).

    Pour reprendre votre phrase « la violence comme la souffrance ont leur curseur d’acceptabilité », cette acceptabilité n’est en fait notre capacité à encaisser la charge émotionnelle qui s’empare de nous. Imaginer un instant que chacun de nous, nous puissions choisir de nous désengager volontairement de cette charge émotionnelle. Il ne s’agirait pas d’être indifférent à la colère ou à la souffrance mais bien de choisir en conscience : je reconnais en moi cette émotion mais je refuse qu’elle s’empare de moi. Imaginer un instant ce que pourrait devenir les relations sociales et quel type de société pourrait émerger de cela.

    Mon propos n’est pas de construire une ennième fiction utopique. Expérimentez par vous même.

    De tout celà, je n’ai rien inventé. Je ne fais que partager mon expérience de pratiques multimillénaires.

    1. @ pascal
      Pour la colère , vos suggestions peuvent marcher en effet .Pour le reste…
      « Expérimenter la souffrance . ».. vous ne croyez pas si bien dire.

      Une rage de dent vient juste de me rappeler que , sous nos contrées , nous avons la chance de pouvoir se médicamenter , c’est à dire en l’occurence , désactiver le système d’alarme qu’est le sensation de la douleur.
      J’entend votre volonté d’aider , mais se mettre en « observateur «  de cette souffrance dépend du niveau de cette souffrance .L’auto hypnose qui consiste à se dire que « tout va bien , je gère «  , prise de recul et respiration profonde ont leurs limites .
      Je pense que la douleur dans son registre le plus haut peut rendre fou , clairement , endommager le cerveau. Notre capacité à prendre du recul par rapport à la souffrance a ses limites , qui sont celles de la fragilité humaine .Certaines techniques de contrôle de la pensée peuvent cependant aider à diminuer la perception de la douleur.
      Vos suggestions me ramène aux années de mon enfance , où je n’hésitai pas à demander à une de mes sœurs de prendre la douleurs d’otites répétitives qui finirent pas percer mes deux tympans.
      Elle n’y est jamais parvenue, mais un coupeur de feu a su , bien plus tard , désactivé la douleur d’une grave brûlure au visage dont je suis sorti sans cicatrices.Expérience stupéfiante de la force de la prière.
      Et à ceux qui estiment que ce n’est que de la suggestion , il est facile de leur prouver que ce n’est pas le cas ,, par leur impossibilité à reproduire le phénomène.

      1. @ Bernard
        Les yogis indiens différentient la douleur de la souffrance. Pour eux (et pour les scientifiques aussi) la douleur est une fonction physiologique indispensable à la préservation de l’intégrité du corps mais pour ce qui est de la souffrance, celle-ci relève de notre mental (esprit, intellect, pensée…). La souffrance, pour les yogis, est directement liée à la représentation que nous avons de notre corps et à l’identification que nous avons à celui-ci. Par des techniques appropriées qui visent a rendre « plus silencieux » notre mental, on peut progressivement parvenir se « distancier » de la souffrance. Etant bien évident que pour expérimenter celà, il ne s’agit pas de commencer par des situations extrèmes.

        Certains exemples bien connues dans le domaine des sciences mettent aussi cela en évidence. Le témoignage de personnes accidentés qui perdent un doigt, un membre sans s’en rendre compte, sans souffrance dans un premier temps et qui découvrant visuellement la réalité se retrouvent immédiatement envahi par la souffrance. Lycéen, on m’avait fait découvrir le film « le bébé est une personne » du docteur Thomas Berry Brazelton. Dans ce film un médecin pratiquant l’haptonomie pince fortement la cuisse d’une maman enceinte qui se redresse brutalement. Il lui dit : « Et votre bébé, vous avez oublié votre bébé. Maintenant vous allez imaginer que ma main est dans la continuité de votre corps. » De nouveau, il pince fortement la cuisse de la maman qui cette fois ne réagit pas et ne ressent pas la douleur.

        Si la douleur est indispensable à la préservation de notre intégrité, il est cependant possible de travailler, expérimenter notre rapport à la souffrance dans le sens de chercher à s’en libérer. Je serais heureux de poursuivre cette conversation. Si vous le souhaitez n’hésitez pas à demander mon adresse mail à Paul. Au plaisir.

        1
    2. @ pascal
      Souffrance et violence sont très certainement liées.
      Je crois que ceux qui ont expérimenté la souffrance sont plus amènes de comprendre les conséquences de la violence.Ce qui influence leur curseur d’acceptabilité de la violence .
      Merci pour cette conversation qui sera publiée ou pas.

  9. M. Zhou a bien saisi la problématique weberienne de la guerre des dieux, c’est-à-dire des conflits fondés sur les convictions axiologiques et les valeurs normatives comme toutes les formes de religion et d’idéologie. En effet, les conflits entre intérêts économiques peuvent trouver des compromis. Les conflits politiques sont déjà plus difficiles à régler, surtout s’il y a des interférences avec la religion, l’idéologie et les convictions axiologiques. Comme l’écrit M. Zhou, « c’est dans les conceptions différentes …. des rapports entre le politique et le religieux que se trouvent les sources des conflits. »

    Pour bien comprendre l’apport de Max Weber à la question de la modernité occidentale, il faut faire référence à la mort de Dieu chez Nietzsche et au concept de désenchantement du monde chez Max Weber. La référence est ici la conférence de ce dernier sur La vocation de savant [Wissenschaft als Beruf, La science comme vocation]. La thèse proposée est que la perception du réel a été complètement bouleversée avec la révolution scientifique et la rationalité moderne : le réel est vide de toute autre chose que de ce que la science toujours en quête en découvrira, et cela indéfiniment. Mais ce réel est à jamais privé de sa magie, de ses habitants merveilleux comme les dieux, les esprits et de toute son architecture céleste : le travail scientifique exclut toute divination, toute mancie. Il oblige à une ascèse, une discipline, un engagement passionnel qui, de manière continue, désenchante le monde. En même temps, les progrès scientifiques rendent impossible la maîtrise des savoirs par un seul individu et obligent à la division du travail entre spécialités. Cette division des savoirs se généralise dans les domaines des disciplines d’enseignement, des techniques et des savoir-faire, si bien que tout « sauvage » ou « primitif » sera plus compétent dans ses rapports avec son environnement que n’importe quel moderne. Celui-ci devra se fier au spécialiste ou aux artefacts qui l’entourent pour se transporter, se nourrir, se soigner, communiquer, apprendre, etc.

    Une telle conception entre en collision frontale avec des dimensions anthropologiques fondamentales comme le besoin de sens, de merveilleux, de certitude, de fondement et d’explication ultimes, ce que fournissent à l’envi les religions, en particulier les grandes religions révélées et les idéologies totalisantes comme le marxisme-léninisme et le nazisme ; comme aussi le besoin de pratiques collectives, de communion et de rites rassurants ainsi que l’on peut le constater en Occident avec la méfiance envers la médecine et l’engouement pour les sagesses orientales, l’homéopathie, le yoga, etc. Comme on peut le constater aussi avec les dérives de l’islam dit radical. Comme le dit un sociologue marocain : « Dans les pays musulmans, l’islam est placé au-dessus de toute forme de raison. Censé tout expliquer, il est en dehors de l’histoire ». Contrairement à l’opinion reçue, l’islam radical ne fait que pousser à l’extrême de ses conséquences la conviction commune de chaque fidèle de l’islam. Les autres monothéismes, à l’exception de leurs tendances fondamentalistes, ont trouvé des accommodements avec le monde moderne, non sans crise, conflits et scissions internes. L’Eglise catholique fut longtemps hostile à ce qu’elle condamnait sous l’appellation de modernisme et le christianisme dit orthodoxe n’est toujours pas pleinement réconcilié avec la modernité. La Réforme protestante a ouvert une brèche dans la domination de l’Eglise romaine sur le monde latin, ce qui a accéléré la séparation du religieux des autres domaines de la vie sociétale. Comme le note justement M. Zhou, cette séparation est cruciale pour l’émergence de la raison instrumentale et de la modernité. Ainsi, l’homme devient « l’artisan de sa propre existence ».

    Bien sûr, le judaïsme, le christianisme et l’islam ont la même origine, et c’est pour cela même qu’ils demeurent irréconciliables : chacun a son dieu unique, alors que dans les polythéismes, on s’emprunte sans vergogne dieux, déesses et autres génies. Si les chrétiens furent persécutés c’est parce qu’ils ne pratiquaient pas le rite civique d’hommage aux dieux et à l’Empereur. Cet entêtement était incompréhensible pour leurs contemporains. Je pense que c’est l’émergence des monothéismes qui a, tout à la fois, favorisé l’émergence de la raison instrumentale et de la modernité et développé l’intolérance réciproque des trois monothéismes qui se sont tour à tour plus ou moins persécutés, plus ou moins tolérés. En outre, les histoires du judaïsme, du christianisme et de l’islam sont toutes marquées de scissions ou schismes, d’hérésies et de conflits inexpiables, un peu comme l’histoire du marxisme-léninisme.

    Comme l’écrasante majorité des Occidentaux, je connais très mal la conception chinoise du Yi et des transformations. Je me contenterai pour l’instant d’utiliser les concepts d’évolution, de développement, de dynamique, ce qui me permettra de revenir aux propos de M. Zhou. La pensée occidentale a longtemps été marquée par diverses formes de déterminismes : le déterminisme scientiste développé par Laplace et Newton dans les domaines physique et astronomique et par Hegel, Marx et surtout Engels dans les domaines historique et culturel, puis par le marxisme-léninisme. L’origine de cela est bien remarquée par M. Zhou : il s’agit du judéo-christianisme « associé à la tradition grecque ». Pour le judéo-christianisme, l’histoire humaine se déroule selon un plan divin, avec une finalité, celle du salut. Cette perspective a été transformée de diverses manières par Hegel, Marx mais aussi les Lumières. En sont issues les idées de civilisation, de progrès, d’émancipation, de développement, etc. qui ont accompagné la domination occidentale. La fin de cette domination, les craintes concernant l’avenir de la planète et enfin la redistribution des hégémonies et l’ambition affichée de la Chine à s’imposer comme la puissance mondiale dominante tant au niveau politique que stratégique et économique, tout cela conjugué entraîne des doutes croissants sur les bienfaits de la science, de la technique et de la raison instrumentale.

    Cela dit, j’aurais quelques nuances à apporter sur les points suivants : l’humanisme de la culture chinoise, le féodalisme de la Chine Impériale et enfin que la politique serait lié à l’intérêt économique. Commençons par ce dernier point : l’émergence de l’économie politique aux 18e et 19e siècles, avec Turgot, Adam Smith, Ricardo, et Stuart Mill est une affirmation sans équivoque que le fonctionnement économie de la société obéit à ses lois propres. C’est précisément à cette autonomie que se sont opposées toutes les formes de socialisme jusqu’à Lénine, Staline et Mao qui voulait mettre « la politique au poste de commandement ». Maintenant, presque tout le monde admet que l’on ne peut se passer du marché. Quant au féodalisme chinois, il n’a existé que dans l’ancienne Chine, entre le 8e et 3e siècle avant J.C.. C’est l’orthodoxie marxiste-léniniste qui a répandu cette thèse, n’admettant qu’il ait pu y avoir des systèmes politiques despotiques s’efforçant de maîtriser l’économie, comme l’Egypte, la Mésopotamie et la Chine antiques. Marx, faisant exception à la succession classique des phases historiques (esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme-communisme) avait imaginé une exception : le mode de production asiatique. Quant à l’humanisme de la culture chinoise, il est aux antipodes de l’humanisme occidental qui a fait de l’homme et de ses droits un absolu, alors que l’homme de l’univers chinois est toujours situé entre le ciel et le fils du ciel d’un côté, la terre de l’autre.

    Reste un dernier point : si je me sépare de M. Zhou sur la question du féodalisme, je suis entièrement en accord avec lui sur l’absence d’une tradition favorable à la propriété privée. Mais cette absence ne résulte pas du féodalisme, mais de la verticalité traditionnelle du pouvoir en Chine avec ses 4 étages : le Ciel, le Fils du Ciel, l’homme, la terre. Cette verticalité a engendré la forme spécifiquement chinoise de « monarchie bureaucratique » avec le triomphe conjoint de « l’école de la Loi (fajia) et du confucianisme (ruia) sur le taoïsme (daoia) » à la fin de la période des Royaumes combattants. Dès lors, le concept marxien de Mode de production asiatique devient fécond pour signifier à la fois l’absence de droits de l’individu opposables au Ciel au Fils du Ciel, et, conséquence, l’absence du droit de propriété et plus largement d’un droit économique cohérent, ce qui constitue en effet un gros handicap au développement d’une économie de marché. On sait que, surtout chez les intellectuels, une forte aversion au capitalisme et à la propriété privée, en particulier des moyens de production, demeure vive, malgré l’effondrement du système soviétique et les impasses des régimes communistes stricts comme la Corée du Nord, et malgré le ralliement des socialismes réformistes à l’économie de marché. L’histoire européenne est traversée par cette grande fracture.

    A suivre …. !

    1
    1. Il aurait été dommage de ne pas profiter des rappels de Louis Baslé, qui m’ont poussé à découvrir l’article de Wiki sur le « mode de production asiatique », passée aux oubliettes de la doxa des 70 !
      Zhou Jian Ming métaphorise la « liberté de la presse » comme « marché libéral des idées ». Si c’est le cas on peut comprendre qu’elle soit en terre capitaliste massivement privée pour diffuser la pensée libérale en vigueur et comprendre aussi là-bas le contrôle du PCC sur ce canal de fabrique de l’opinion.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.