36 réflexions sur « Vidéo – La dépression »

  1. Me permettrai-je de dire que j’ai eu un instant d’agacement en écoutant un vieux (mon âge) et une jeune parler de la dépression comme d’une maladie de l’âme. J’ai eu comme tout le monde des moments de malheur personnel, qui se traduisent régulièrement par des délabrements physiques, mal de dos invalidant, sensations de vertige, ou de manque d’oxygène comme quand on est à 5000 m (ce qu’un touriste expérimente au Tibet, je l’ai ainsi identifié plus tard). Je consulte alors mon médecin généraliste, et j’en ai eu beaucoup au gré de mes déménagements. Certains, sages, m’ont prescrit des divertissements : homeopathie astreignante, kinésithérapie. Il y en eut une, persuadée que j’étais en dépression, qui m’avait prescrit un antidépresseur, de ceux qui vous mettent dans un état désagréable, nausées, baisse des facultés mentales ; il avait fallu que je lutte pour rester en état de travailler ; puis j’ai arrêté, beaucoup trop tôt selon la prescription, et je suis revenu à ma médiocrité normale. Racontant la même chose à un ami médecin généraliste (pas mon médecin traitant), il m’a dit : « Oh, une bonne partie de mes clients ne sont pas malades, ils ont seulement besoin d’être soignés. » Peut-être que j’ai la chance de « somatiser » (je crois que c’est le terme technique) mes états d’âme défavorables, et que je ne comprends pas ceux qui ont de véritables douleurs spirituelles.

    A part ça, je communique mon truc personnel (qui doit être banal) : tous les jours, je me demande si cela vaut la peine de continuer à vivre. Et je réponds que oui, parce que j’ai envie de connaître la suite. Je fais cela depuis que j’ai eu, à l’âge de huit ou neuf ans, une sorte d’illumination : je mourrai un jour (j’ai calculé alors que j’avais déjà parcouru un dixième de ma vie) ; et je peux arrêter quand je veux (deux vieux que je connaissais dans le voisinage s’étaient pendus récemment). Un moment dont j’ai gardé un souvenir très précis, l’endroit, le temps qu’il faisait. Je prétends que tout le monde peut se construire un truc équivalent.

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  2. La musique doit tellement (aussi) à la dépression, alors voici deux “groOos Tubes” pris (presque) au hasard pour détendre l’atmosphère et briser le (quasi) silence qui règne sur cette page courageuse :

    à propos de notre condition humaine et de nos difficultés de communication :

    à propos de la troublante toxicité pas toujours évidente à identifer du médicament/drogue :

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  3. On pourrait parler aussi de « burn-out ». Mélange de dépression et de fatigue mentale. Bien plus qu’un simple surmenage, car on peut avoir une vie très active et se porter très bien. Pour l’avoir vécu, pour moi un « burn-out » est avéré quand le matin on n’arrive plus à se lever pour aller au boulot. Le problème, c’est que quand on en est là, c’est déjà trop tard. Mon expérience m’a fait savoir à quel point la « vie active » laisse très peu de marge de manœuvre (en général) pour ce genre de situation, et quand cela arrive, on se retrouve très seul et démuni. Les ennuis matériels s’additionnent vite, outres, bien sûr les questions familiales et personnelles, forcément liées. Bref, c’est une sorte de trop plein, de décrochage généralisé du quotidien, d’épuisement moral, etc. Un psychiatre m’a bien administré des médicaments, par des séances hebdomadaires (et couteuses, car non remboursée – je sais, cela parait trivial, mais on se retrouve à cumuler les difficultés), mais cela s’était avéré bien insuffisant, juste un pansement sur une jambe de plâtre…. Il peut arriver alors que s’enchaine des ennuis en série : perte de revenus, dettes, divorce et perte du travail. Si j’en parle, c’est que je m’en suis remis (de justesse), et j’estime avec le recul cela comme une « expérience de vie » très enrichissante. Comme d’autres expériences personnelles (maladies, chômage, etc…), tant qu’on ne l’a pas vécue, on en a juste une représentation extérieure, avec plus ou moins d’empathie, mais sans pouvoir savoir vraiment de quoi il s’agit. La pression sociale joue un grand rôle, et, en particulier pour retrouver un travail, oblige à dissimuler complètement les choses, sous peine d’être disqualifié. Car la « maladie » fait peur….. Bref, un sujet très important….

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    1. J’ai aussi eu ce « burn-out» non pas par simple surmenage, mais un trop plein de petite choses à gérer sans en avoir l’énergie ni la capacité de le faire. Un jour on dit stop, on se lève plus. Ma supérieur me harcèle de mail et téléphone pour savoir pourquoi je suis pas là. Je répond pas, pas la force. Au bout d’un moment ça ma énervé et j’ai répondu par un mail accusateur. Ça a été le début de plusieurs mois de bataille pour convaincre mon généraliste de l’époque et mon employeur que je n’étais pas faignant mais en dépression (mon médecin et ma supérieur m’a clairement dit que je ne voulais pas travailler). J’ai changé de médecin, qui m’a arrêté sans hésiter comprenant la situation critique. Je le remercie tellement, il m’a sauvé la vie. J’ai quand même eu le droit ensuite à un contrôle de la CPAM (très probablement à l’initiative de mon employeur), des appels à la « responsabilité », au « professionnalisme », une mention nominative dans une réunion avec des partenaires pour justifier qu’un projet n’avance pas (en gros c’est de ma faute et ils se vengent en détruisant ma réputation), une culpabilisation en m’accusant de déprimer cette supérieur car elle dort plus la nuit à cause du projet qui n’avance pas … Au bout d’un moment j’ai lâché prise sur mon ancien travail en me disant que je dois aller voir ailleurs. Mais tout ça laisse des traces, j’ai pas retrouvé mon salaire de l’époque, même si je préfère pas gagner beaucoup que d’avoir des cons sur le dos.

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    2. J’apporte mon témoignage sur le burn-out et la dépression que j’ai vécus en 2018. A ce sujet, je remercie une nouvelle fois mon médecin traitant et ma psychologue qui ont été d’une aide remarquable. Je suis enseignante en classe maternelle, avec de l’expérience, célibataire, sans enfant (ce n’est pas une souffrance!!!).
      Les situations difficiles qui s’accumulaient depuis plusieurs années: une séparation douloureuse, des paroles blessantes côté professionnel, une charge de travail immense (gros effectifs durant plusieurs années, des situations d’enfants en grandes difficultés à gérer avec quasiment pas de moyen, des parents agressifs ou suspicieux, des collègues également débordés de travail et/ou démissionnaires, une hiérarchie présente pour en rajouter une louche) à tout cela s’ajoutaient les blessures de l’enfance…et pas des moindres…Bref, il m’a fallu du courage, de la volonté, de l’argent, des amis, pour ne pas sombrer. Tout le monde n’a pas cette chance.

      Toutes les portes que je laisse ouverte à travers mon témoignage auront peut être un mini effet bénéfique pour lutter contre une société qui broie au profit de l’argent sans scrupule.
      Je suis toujours en activité car j’adore mon métier. Mais la fatigue aidant, j’envisage de demander à travailler à 75 pour cent. Figurez vous que dans notre corps de métier ce n’est pas un droit! Que faire pour l’obtenir, je ne sais pas?

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  4. Bravo Stéphanie pour votre attitude courageuse, vous avez su remonter une pente savonneuse aidé en cela par un thérapeute digne de ce nom puisqu’il n’a pas cédé à la facilité de la prescription médicamenteuse. Vous avez analysé la situation et pris votre décision en connaissance de cause, mais non sans prendre le temps de l’analyse personnelle et c’est important car la facilité pour tout thérapeute est 1/ de dire à son client que « ce n’est pas de sa faute », 2/ de lui trouver un exutoire (potentiel nouveau client) à ses malheurs. Je suis également heureux pour vous car vous avez échappé aux camelots et profiteurs de guerre en tout genre qui comme dans chaque crise prospèrent sur le dos des victimes. L’un vous vendra de la bimbeloterie gemmeuse, l’autre à la belle gueule vous proposera du coaching, de comprendre vos problème grâce à la langue des oiseaux ou de méthodes psychogénéalogiques douteuses.
    Bref vous avez fait les bons choix et êtes en de bonnes mains selon toutes vraisemblances.
    Bonne continuation!
    MG

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  5. Sans blague, Paul ? C’est pour une aussi insignifiante broutille que vous tombez en dépression ?
    Les bourgeois sont vraiment des chochottes !

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  6. M. Jorion, le « heuum … heuum … heuum …oui … » jusqu’à aujourd’hui je croyais que c’était un pur cliché 🙂. Peut-être est-ce le fait de la vidéo!?

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    1. Il s’agit de la fonction phatique du langage, analysée pour la première fois par Bronislaw Malinowski.

      L’une des six grandes fonctions du langage, donc rien à voir avec un « cliché ».

      Wikipédia :

      En linguistique, la fonction phatique d’un énoncé est le rôle que joue cet énoncé dans l’interaction sociale entre le locuteur et le récepteur, par opposition à l’information effectivement contenue dans le message.

      Un énoncé phatique sert souvent à assurer que la communication « passe » bien, par exemple lorsqu’un orateur demande : « Vous me suivez ? »

      La notion de fonction phatique a été définie par Roman Jakobson comme l’une des six grandes fonctions du langage : « Il y a des messages qui servent essentiellement à établir, prolonger, ou interrompre la communication, à vérifier que le circuit fonctionne (« Allô, vous m’entendez ? », « vous comprenez », « vous savez », « vous voyez »), à attirer l’attention de l’interlocuteur ou à s’assurer qu’elle ne se relâche pas… » [réf. souhaitée]. Jakobson précise aussi que la fonction phatique désigne « la tendance à communiquer qui précède la capacité d’émettre ou de recevoir des messages porteurs d’information »

      Désolé que cette vidéo vous ait mis mal à l’aise.

      1. Oui bien sûr. Mais je ne suis pas votre interlocuteur direct d’où la sensation!
        J’avais un professeur qui finissait toutes ses phrases par « ok? » ou « oui? ». Lorsque je m’en suis aperçu ses cours me sont devenus parfaitement inaudible, je n’entendais plus que cela et évidemment au bout de quelques jours je n’étais plus le seul. Certains répondaient systématiquement « ok! », « oui! », tandis que d’autres comptaient les occurrences en rigolant. Ça a bien entendu fini par le faire exploser et il a fallut lui expliquer. Pas facile pour lui d’éviter ces tics verbaux par la suite, mais nous étions plutôt bons enfants et cela c’est très bien terminé.
        Cette vidéo ne me met pas le moins du monde mal à l’aise.

          1. Non, j’aime seulement la variété et du reste la communication n’est pas seulement sonore.
            Je comprends bien que cela donne également un impression d’assentiment compassif à votre interlocutrice et l’aide à se dévoiler un peu plus, mais encore une fois je ne suis que « spectateur/auditeur » de cette vidéo et je me suis seulement un peu « inquiété/amusé » du cliché qu’elle pourrait véhiculer.
            Je ne sais pas pour vous mais pour moi il est temps de porter le sommeil dormir.
            Bonne nuit!
            MG

              1. J’ai attrapé la manie (parfois) de mettre un doigt, rarement une main ,sur le poignet de mon interlocuteur/trice durant son discours. C’est un peu un besoin « d’écoute active », de manifester ma proximité attentive : vos paroles ont de l’importance pour moi. C’est autre chose que de l’assentiment.
                Et c’est parfois bien perçu, facilitant ; parfois très mal, comme une agression ou une intrusion.
                Plutôt du genre timide, je m’étonne moi-même de ce comportement.

              2. Rien ne vous permet de dire que j’ai organisé un harcèlement, « organiser » sous-entend une volonté or tout au plus ai-je exprimé une forme d’agacement, mes petits camarades d’alors n’ont jamais eu besoin de moi pour les idées à la con. A l’époque j’ai pensé que ses interrogations continues dénotaient un manque de confiance en lui. Je dois à ce prof ma plus belle lettre de recommandation et plus tard en discutant avec lui de son parcours j’ai compris qu’il était agrégé d’une matière mais qu’on lui en faisait enseigner une autre.

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  7. Difficile de comprendre comment cette bien jolie femme a pu être négligée par son compagnon quand elle était toute jeune.
    En plus on sent dans son expression, et ses regards de la réelle empathie. Elle avait beaucoup à offrir. Elle ne devait pas s’en rendre compte et l’opinion qu’on a de soi, faite de constructions familiales ou sociales n’est hélas pas toujours représentative de la réalité.

    Ensuite, merci Paul, vraiment très enrichissant entretien/dialogue qu’il faut poursuivre avec davantage de questions.

    Une remarque personnelle : admirant depuis toujours le métier de pêcheur, et toujours attiré par ce milieu (j’avais projeté de m’y recycler vers 50 ans mais bon la vie m’a amené ailleurs, donc je ne pêche que des gardons), s’il vous arrivait d’inviter quelque ami de Houat ou des alentours de Vannes, pour présenter sa vision de son activité, ses risques en mer, ses ressorts économiques et comment il articule cela avec la problématique climatique, avec vos questions fouillées et pertinentes, ce serait merveilleux.

    1. Merci Toni, vos remarques font plaisir, d’autant plus que d’autres sont allés lire dans notre conversation sur la dépression une question de courage personnel (« chochotte »), ou la lutte des classes (« bourgeoise » vs. …), probablement parce qu’a vibré chez eux, à l’écoute de notre entretien, une corde sensible.

      Pour ce qui est de la pêche, je ne connais malheureusement plus personne dans ce milieu : ceux qui m’ont appris ce métier sont morts, parfois depuis longtemps, et leurs enfants l’ont, à ma connaissance, tous quitté, y ont « échappé » auraient dit leurs parents, dont c’était le vœu, parce que c’est un bien dur métier. Je me souviens de la question posée par un jeune anthropologue « optimiste » à un pêcheur en 1972 : « Pourquoi avoir choisi ce métier ? », et la réponse : « Ben, c’est pas comme ça que les choses se décident … j’étais de ceux qu’avaient pas des bonnes notes à l’école… »

      1. C’est bien dommage. Je suis convaincu que les enseignements d’une vie de marin pêcheur sont très riches.
        Au cas où un pêcheur nous lirait pour témoigner..
        Si c’est en forgeant qu’on devient forgeron, je crois qu’en pêchant, en s’amarinant tous les jours, en risquant sa vie, celle de ses collègues, ses propres membres, on appartient à un autre élément que la terre ferme sur laquelle nous vivons.
        Vision poétique de banlieusard, vision de vacancier plaisancier, mais l’odeur du port, des algues et du fioul c’est déjà une invitation à une autre vie.

        1. Mon séjour dans l’Île de Houat III. La fierté (le 23 décembre 2020)

          Les hommes de Houat étaient à la pêche – même quand il n’y avait rien à pêcher, et que les bateaux s’étant mis en cercle au large jetaient l’ancre, et qu’on jouait alors à la belote entre équipages réunis sur le pont de l’un d’entre eux, parce qu’« on peut pas rentrer, sinon on serait dans les pieds de nos femmes », lesquelles veillaient aux poules, à la vache et au cochon, à la récolte des foins et l’entretien du jardin potager, lavaient à longueur de journées les vêtements de travail de leur mari, raidis par le sel et massacrés par de très rudes activités. Il y avait les morts, déjà évoquées, et les multiples accidents provoqués par un métier difficile : les doigts coupés, les plaies qui, jour après jour, ne veulent pas guérir, le cancer de la peau qui succède à la peau burinée, tannée par le soleil et par le vent.

          Jean-Michel me rapportait la conversation qu’il avait eue un jour avec un touriste qu’il avait emmené en mer par une chaude et paisible journée d’été : « Vous, les pêcheurs, quelle vie splendide que la vôtre ! ». La raison pour laquelle ce souvenir lui revenait, c’était que la mer était passablement déchaînée autour de nous durant cette journée de janvier où nous conversions en faisant porter la voix pour que l’autre parvienne à nous entendre.

          Nous étions sortis vers une heure du matin, alors que le tempête faisait rage. « Tu vas voir », m’avait dit Jean-Michel, alors que le petit ligneur dépassait le bout de la jetée et que nous nous retrouvions en pleine mer, « ils vont nous suivre un moment – ils ne peuvent pas faire autrement – mais quand ils verront comment est la mer, ils feront demi-tour ! ». C’était ça sa fierté : d’être le meilleur pêcheur de l’île, et en partie parce qu’il était prêt à sortir quand les autres n’osaient pas. Les bars ne voient pas grand-chose alors dans l’eau chahutée entre les rochers, et mordent plus volontiers dans les devons, les lançons en plastiques et autres leurres, qu’ils prennent pour de vrais petits poissons. Mais c’est très cher payé. J’ai raconté cela en 2007 dans un billet du blog  :

          En fait au réveil je reconnais ce sentiment, cette sensation d’être aux portes de la mort et d’onduler entre la peur et la réconciliation avec la mort prochaine : cela date d’il y a trente ans et ce sont mes jours passés à la pêche, les jours de tempête. Se retrouver sur un bateau de sept mètres de long entre les récifs du Vas-Pel à Houat, avec un vent de force neuf, et la mer qui n’est soudain plus en-dessous mais au-dessus, et le pont qui réapparaît et l’eau qui fout le camp en catastrophe par les bordés, et qu’on se dit : « Pourvu que ça n’aille pas couler dans la machine ! » Jusqu’à la vague suivante : « Jésus-Marie-Joseph ! Où va-t-elle nous emmener celle-là ! »

          Plusieurs années plus tard, Jean-Michel m’avait dit, « Tu te souviens quand on a eu si peur ? »

          Moi : Quand ?

          – Tu te souviens pas ? au Vas-Pel !

          – T’avais peur toi ? Je croyais qui avait qu’moi !

          Il dit : « Tu rigoles ! », en éclatant de rire lui-même.

          La pêche était bonne en effet sur cette mer brisant à blanc entre les écueils. Et entre deux bars capturés, pareil au correspondant de guerre qui finira par prendre la photo du siècle, à moins qu’il n’y reste pour de bon, je prenais consciencieusement des photos sur mon minuscule Leica CL – une façon comme une autre, bien entendu, de me donner une contenance. Et alors que je changeais de film, plus ou moins bien protégé par la cabine qui surplombe symboliquement la barre sur ces tout petits bateaux, la capuche de mon ciré jaune m’a gêné pour voir ce que je faisais et je l’ai rabattue. Une vague de plus a déferlé sur notre coquille de noix et quelques litres d’eau de mer se sont engouffrés entre le capuche et ma nuque pour se glisser délicatement le long de l’échine et achever leur parcours au fond de mes bottes.

          Jean-Michel m’a regardé et a dit : « Si on attend qu’il soit quatorze heures pour rentrer [l’heure habituelle du retour], t’auras une pneumonie d’ici-là, on peut pas faire ça ! ». Il a réfléchi, puis il a dit : « Il faut pas que j’aie l’air de retourner. Je sais ce qu’on va faire : je vais te débarquer au vieux port. Tu rentreras chez toi sans te faire voir et tu pourras sortir dans l’après-midi, après que je serai rentré au port ».

          Ainsi fut fait : nous avons fait route discrètement vers le vieux port qui se trouve à cinq cents mètres du village, désaffecté depuis qu’une tempête au début des années 1950 en avait détruit la jetée. Il est allé ranger le bateau le long du moignon de jetée qui tenait encore, j’ai sauté du bateau et je suis rentré au village en rasant les murs, en prenant bien soin que personne ne me voie, pour que la honte d’un retour prématuré dans la tempête ne rejaillisse pas sur Jean-Michel, le « meilleur pêcheur de l’Île d’Houat en 1973 », à ses propres yeux comme aux yeux de ses confrères unanimes.

          J’aimerais terminer mon récit en ajoutant qu’arrivé chez moi, je me suis prélassé sous une douche revigorante qui me remit d’aplomb, mais dans ma petite maison de la taille d’une chambre de bonne, il n’y avait malheureusement pas l’eau courante, juste de l’eau froide dans un broc.

  8. Je me demande un peu ce que dit ce titre générique « la dépression ». Toute dépression est-elle liée à un moment qu’un détective peut repérer/retrouver ?
    Certains associent aussi le burn out. Le mien s’est traduit avant tout par une hypertension très excessive et s’explique par une pression sociale et professionnelle (non liée à une personne).
    Voici un autre mode de dépression.
    Tout récemment j’ai vécu une semaine en vacance de groupe (randonnées). Et je l’ai très mal vécu au point de subir deux jours de dépression (et ensuite encore avec le groupe, c’est disparu). Cela m’a rappelé une autre occasion similaire survenue il y a 20 ans. Dans les deux cas, le groupe était trop fusionnel, imposait sa « loi » et gommait toute différence personnelle. Sans malice et dans une ambiance amicale.
    Et ces moments m’ont amené à relier ma dépression profonde et longue (survenue depuis l’adolescence, et gérée par une thérapie tardive… ) à la loi du groupe familial (fratrie nombreuse) où tous sont égaux et certains un peu plus égaux que les autres, dans un contexte aussi d’angoisse parentale. Et j’avais la place de « 3e ».
    L’évoquant ce midi avec ma fille, nous avons trouvé plusieurs situations familiales où le fusionnel n’est pas réussi, où quelqu’un ne « reçoit » pas sa place et devient dépressif. Nous nous sommes dit que le « relationnel », quand il est prescrit comme « tout naturel », peut se révéler pauvre, dénigrant, toxique, etc., Sans faute avérée.
    (Et je ne sens pas ces situations s’inscrire dans cette vidéo).

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    1. Chabian,
      Je ne sais pas si cela pourra vous être d’une quelconque utilité mais mon père, dès sa naissance, a été entouré et adulé par sa mère institutrice puis a reçu toute l’aide dont il pouvait rêver de la part de ses sœurs également (et même de sa grand mère qui vivait sous le même toit). Jusqu’à son agrégation, il n’avait qu’à se soucier de ses études, pas d’autre chose. Et bien, il en a fait une très grosse dépression qui, malgré 10 années de psychanalyse n’a jamais véritablement cessée. Je me suis même demandé si le lymphome du cerveau qui l’a emporté n’était pas la suite logique de cet état. Il savait pourtant qu’il était le second enfant et que ma grand mère avait perdu avant lui une toute petite fille d’à peine 2 ans. Mais cette prise de conscience non plus n’a pas stoppé le processus pour autant.
      Pour beaucoup, sans doute par peur de me retrouver un jour dans cet état de désespérance profonde tel que je l’avais observé sur mon pauvre père alors que je n’avais pas 10 ans, j’ai toujours réussi à chercher et même à trouver le positif dans les déboires que j’ai pu rencontrer (mais uniquement par peur de ressembler à mon père) et c’est sans doute une des rares choses qu’il a bien voulu me reconnaitre avant de partir. Je suis comme immunisé et je plains sincèrement celles et ceux qui sont en dépression.

      1. Merci de votre témoignage. En fait, une thérapie m’a aidé beaucoup, mettant les angoisses parentales à l’écart. Ne prenez donc pas mon mal en charge !
        C’est plutôt ce « retour de chagrin », de mal, dans des conditions très particulières que j’ai voulu utiliser comme symptôme d’une situation particulière : la fusion négatrice des individus. Mais ces situations de répétition, comment les prévoir ? (Cet après-midi, on m’a proposé de rejoindre une chorale, et quoi de plus beau que d’oser chanter ? Mais… faut-il s’en méfier ?)
        Par ailleurs, j’ai eu une compagne « résiliente » d’une mère manipulatrice (j’admire ce travail qu’elle a fait contre la folie, et j’en témoigne ici en pensant à votre effort), mais cela lui a donné une détermination et une froideur (insensibilité) qui me firent mal. Rien n’est simple. Cordialement

        1. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne pense pas que l’on puisse prendre en charge véritablement le mal de quelqu’un.
          Par contre, on peut accompagner et surtout vibrer avec une personne par la discussion ou avec des rires et même des pleurs, ou encore par cette fonction phatique que je découvre et qui est comme un contre chant vibratoire et donc une sorte de résonance qui offre aussi un élan par une approbation (ou une ponctuation discrète) comme un simple « hum ». Vos mots (maux..?) deviennent les miens durant ces instants.
          Au sujet de la chorale, il n’y a justement pas de meilleur endroit pour vibrer avec d’autres humains par des voix enchevêtrées, sauf que les rares dépressifs que j’ai croisé ont cette immense difficulté à entrer en résonance avec ce qui les entoure et c’est je crois, le fait que cela leur soit devenu interdit ou/et impossible qui est le mal dont il souffre. Même peut-être avant les causes qui les ont amenés à se déconnecter pour ne plus vibrer avec rien d’autre qu’eux même et ils en souffrent inévitablement et énormément.
          Si nos choix (s’inscrire dans une chorale par exemple) ne prennent pas naissance dans une intime vibration intérieure (comme on parle d’intime conviction*), une réelle résonance entre le monde et nous, il devient difficile de ne pas s’en méfier. Il faut se sentir près à vibrer et non pas à chanter. Il faut chercher la nécessité. Le chant n’est que l’enveloppe, le vrai bon choix est caché à l’intérieur mais ne le dites à personne…!

          *https://fr.wikipedia.org/wiki/Intime_conviction_du_juge

  9. Il me semble que la prochaine fois que j’échange ici avec Stéphanie Kermabon, la première chose que nous devrions faire en tout cas, c’est répondre à certaines des questions qui ont été posées dans vos commentaires.

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  10. Si la dépression est la version marketing du spleen, de l’abattement ou de la mélancolie, il me semble que le burn-out ne soit qu’une une version admissible de la dépression. Une version socialement acceptable et déculpabilisante car dans ce cas, c’est la charge de travail (noble) qui abattrait et plongerait dans le spleen, l’abattement ou la mélancolie et non pas de « vils  » archéo-problèmes psychologiques faisant long-feu.

  11. Le spleen, l’abattement et la mélancolie sont des termes obsolètes pour des « états » qui ne se sentaient que dans une pauvre sensibilité au « soi » (terme mis en valeur par Diderot), à l’existence de son corps. Au début seule existait l’âme, et qui s’informait du dehors par les 5 sens, l’expérience du vécu. Ensuite, vint une perception d’un corps, de ses pertes de liquide, de ses flux, ses complexions, tensions, qu’on recevait par le 6e sens. Même l’anatomie ne permis pas la liaison corps-esprit-perception de soi, contemporaine des premières sciences. (Je paraphrase « Le sentiment de soi », de Vigarello, que je suis en train de lire).
    La dépression est très tardive, inventée par sa médication, dit PJ dans la vidéo. Et que dire du burn out, maladie du XXIe siècle ?
    Le burn out me parait une saturation des fonctions cérébrales par une situation sociale insoluble dans ses contraintes. On ne sait plus quoi faire en priorité, ce qui est important, on est touche à tout et concentré en rien. Cette saturation est aussi physique (hyper-tension, …) et la dépression de burn out est une variante de saturation psychique. Qui tient sans doute au déni social dont on est l’objet.
    Je connais une administration urbaine dont tout le conseil municipal est « valsé » en prison pour faux et usage de faux (fausses réunions, fausses décisions, etc., pas de gros détournement ou enrichissement personnel, mais une moralité oubliée… ). Or la dépendance vassalique des employés aux forces politiques des élus était totale : ni emploi, ni carrière sans carte de parti et usage de la brosse à reluire. Soudain, voilà les inspecteurs de police à tous les étages, sur tous les dossiers : que peut-on leur dire, quel part de vrai et quelle part de faux ? Et que disent les collègues et même les élus emprisonnés ? Des centaines de gens firent un brun out (parole de psychiatre) de longue durée, tout en étant appelé à reprendre le travail après quelques mois, dans un trouble situation politique !
    En fait, le burn out serait le symptôme de notre société d’hyper-activité, hyper-efficacité, de stress compétitif permanent. situation impossible auparavant. Non ?

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    1. Certains ont dit que le monde était fou parce qu’il y avait des gens dans des trains qui roulaient à….30 km/h.
      Berthe Morisot trouvait que le monde allait déjà bien trop vite.
      Aurions nous atteint les limites de l’adaptabilité de l’être humain à l’accélération inexorable de ce monde…?
      Et si ce dont nous avions le plus besoin, c’était de sentir le temps nous traverser sans pression…

  12. Ce premier entretien avec Stéphanie Kermabon annonce-t-il un nouveau « département » du blog qui désormais prendrait en compte l’éco-anxiété.
    Définition Wikipédia : La solastalgie ou éco-anxiété est une forme de souffrance et de détresse psychique ou existentielle causée par exemple par les changements environnementaux passés, actuels et attendus, en particulier concernant le réchauffement climatique et la biodiversité .
    Une manière de ne pas complètement dégager en touche le plan A.
    Un plan A’ (A prime ) en quelque sorte très utile pour justifier l’adjectif  » optimiste  » dans le blog le plus optimiste etc…

  13. Dépressions.
    Quelque temps en arrière, Paul avait évoqué brièvement la dépression créatrice. Je dois dire que ça me cause sérieux. C’est une bifurcation qu’on devrait mieux considérer, quand on commence à sortir du trou.

    Illustration : Robert Charlebois « Ordinaire »
    Le texte est d’une grande simplicité. Pas un mot de trop. Ce qui explique sans doute sa puissance d’évocation.
    La mise en musique est un appui total au chant. Et surtout le jeu de piano est extraordinaire.

    Ne l’écoutez pas si vous êtes dépressif :

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