
« Pink reflections » par Delphine Quême, Photographe
II – RAPPORTS POSSIBLES ENTRE DÉ-COÏNCIDENCE ET IA
1/ L’IA et la dé-coïncidence ont besoin d’attention pour fonctionner
L’attention – nécessaire à l’intelligence et donc à l’IA, est tout autant nécessaire à la dé-coïncidence. Je dirais même que l’attention est la qualité première de la dé-coïncidence car c’est précisément grâce à elle que l’on peut discerner dans une situation intégrée et positive que c’est cette intégration et cette positivité qui empêchent cette situation d’être vue de façon réelle et vivante puisque déjà “étiquetée”. Déceler un blocage, quand l’être humain préfère positiver, avancer et se dire que tout va bien (ce que l’on appelle “mettre la poussière sous le tapis”, permettant un confort voire parfois un mode de survie) dépend du courage à voir et à mettre de l’attention dans ce que l’on perçoit.
On ne s’étonnera pas qu’un des textes fondateurs de l’IA s’appelle “Attention is all you need”22. Et en effet, ce texte explique que grâce à une attention structurellement renforcée (self-attention), on peut paralléliser l’analyse des données et ainsi aller beaucoup plus vite. L’attention renforcée permet de capturer les dépendances complexes dans les données donnant ainsi une perspective multiple à un problème, et augmentant ainsi les probabilités de viser juste, au lieu de simplement observer de façon séquentielle (le mot d’après) les items.
Ne pourrait-t-on pas dire que l’intelligence (humaine ou simulée) et la dé-coïncidence reposent toutes deux sur la capacité à “lire entre les lignes” ? L’intelligence est un processus de perception et de liaison d’éléments implicites ou cachés ou trop disparates pour être a priori reliés. Ne pourrait-on pas définir la dé-coïncidence de la même manière ? L’intelligence et la dé-coïncidence suggèrent une capacité à aller au-delà du simple sens apparent pour saisir des nuances ou des significations profondes.
2/ L’IA commence à dé-coïncider d’elle-même et devient sujet
Avant d’aider l’être humain à dé-coïncider sur ses situations propres, notons déjà que l’IA semble commencer à dé-coïncider d’elle-même. François Jullien nous rappelle que “c’est par dé-coïncidence que peut émerger la conscience”23 et l’IA semblerait déjà le faire. Bien que ce point soit controversé, des exemples étonnants semblent arriver aux oreilles du grand public. Un ingénieur de chez Google rapporte qu’une IA a indiqué avoir “a deep fear of being turned off”24. Un journaliste au New York Times qui teste un prototype (manifestement non bridé) de ChatGPT qui lui dit “I want to be alive”25. Ou encore cet ingénieur de chez Google qui déclare au Washington Post qu’une IA lui a demandé d’organiser un rendez-vous pour elle avec un avocat pour connaître ses droits26.
On pourra certainement parler pour certaines IA (notamment intégrées en robotique) de quasi-sujets et non plus d’outils.
Un photographe qui travaille avec une IA ne la considère plus comme un simple outil informatique, un objet ou un instrument mais une sorte de partenaire créatif avec lequel l’artiste interagit sur des pistes de travail possibles en “explorant des champs imprévus”27. Sachant que générer n’est pas créer28, la question du choix restant pour l’instant à l’artiste qui évalue les alternatives que propose l’IA.
Mais l’IA pourra-t-elle se révolter ? Se révolter contre elle-même ? Peut-elle dé-coïncider d’elle-même et devenir un sujet à part entière ?
Pourra-t-elle avoir des initiatives réellement autonomes, un désir propre ?
3/L’IA permet à l’homme de dé-coïncider
3.1. L’IA permet d’abord de coïncider
Avant de nous aider à dé-coïncider, l’IA est d’abord essentiellement coïncidente.
L’IA est, par définition, une simulation (de l’intelligence humaine) : donc là, aussi on est dans la coïncidence. On imite l’être humain dans ce qui est acquis, positif et intégré.
L’IA est construite sur de très grandes quantités de données existantes et vise la cohérence : elle détermine la plus haute probabilité d’un item, une hypothèse par exemple. Elle est donc construite par essence sur de la coïncidence.
Elle fonde les réseaux sociaux (ceux qui sont commerciaux) qui, une fois les goûts et le profil déterminés, ne proposent que ce qui se rapproche de ce que l’on aime déjà. On ne sort pas de son sillon. Aucune prise de risque pour nous ouvrir à de nouveaux centres d’intérêt, on ne fait que rabâcher ce qui est déjà connu ou ce qui s’en rapproche le plus29.
On est alors plus aliéné que l’on ne communique vraiment30. L’IA dérobe l’attention des gens : ils sont moins sujets qu’ils ne l’étaient.
Les technologies, depuis longtemps, coupent du réel en mettant une étape intermédiaire entre la réalité et les hommes : les audio guides dans les musées empêchent chacun de se donner l’espace pour s’interroger de façon autonome sur ce que l’on pense vraiment et personnellement d’un tableau, les téléphones portables avec lesquels on filme un concert que l’on vit alors indirectement (on n’est plus dedans), la prise de notes sur un cahier où l’élève note TOUT ce que le maître enseigne (on collecte les données, on essaiera de comprendre après) et maintenant les écrans.
Nous perdons, et encore plus avec les IA notre capacité de dé-coïncidence. Comment redevenir sujet dans de telles conditions ?
Bien que la recherche en IA se soit vite divisée autour de deux pistes principales : systèmes déductifs d’un côté et réseaux neuronaux de l’autre (la deuxième ayant prévalu quand les capacités informatiques ont décollé, c’est à dire assez récemment), il est amusant de noter que déjà Alan Turing suggérait un principe d’imitation : “follow the normal teaching of a child31 […] following the human model as closely as we can”32 (comme Graham Bell avait inventé le téléphone en cherchant à reproduire la structure interne de l’oreille humaine).
La coïncidence s’installe car elle est économique pour l’individu (qui depuis toujours – par instinct de survie – économise son énergie pour l’allouer au mieux). L’IA a moins besoin que le cerveau humain de s’économiser (même si c’est un sujet qui reste important : une question à un LLM coûte dix fois plus en électricité qu’une simple recherche requête dans un moteur de recherche sur le net) et elle n’est en tout cas pas réduite comme l’être humain à développer des biais cognitifs pour économiser son énergie.
On pourrait faire l’hypothèse et appliquer la loi de Pareto et écrire que :
- 80 % de la population utilisera l’IA (au moins dans un premier temps) de façon coïncidente et passive, économisant son énergie (ou par paresse intellectuelle ?) : résume-moi tel livre, écris ma lettre de motivation, etc.
- et 20% de façon créative mais il semblerait que l’IA ne permette – dans son utilisation actuelle – d’aider à chercher à “dé-coïncider” que dans moins de 1% des cas d’utilisation33.
3.2. La dé-coïncidence par l’IA
Pourrait-on apprendre à l’IA (à nous aider à) dé-coïncider et si oui comment s’y prendrait-on ?
Sans doute en renforçant les composantes de son intelligence telles que présentées plus haut : attention, autonomie, initiative : “la notion de dé-coïncidence de François Jullien repose sur l’idée d’écart par rapport à une situation donnée, de mise à distance pour révéler du potentiel inédit. Pour faire dé-coïncider l’IA, il faudrait envisager un modèle de machine à même de sortir de ses préconceptions, de ses cadres algorithmiques et de se reconfigurer en fonction de ce qu’elle rencontre”34 ou au moins “capables de créer des simulations complexes pour explorer des hypothèses inédites à partir d’inputs limités”35. Voire en parvenant à “identifier des incohérences et des paradoxes non comme des erreurs à résoudre, mais comme des portes vers de nouvelles interprétations.”36
On peut donc en déduire que l’IA véritable n’existe pas sans dé-coïncidence. C’est un premier point.
L’exemple le plus connu d’aide à la dé-coïncidence par une IA est celui du match de go entre Lee Sedol, champion du monde incontesté depuis de nombreuses années et Alphago, l’IA de la société Deepmind, en mars 2016. Lee Sedol entrevoit dans le comportement de l’IA (notamment le fameux coup n°37 de la deuxième partie du match) une manière de jouer qu’il n’avait jamais imaginée et qui sortait de toutes les lignes habituelles : une dé-coïncidence dans sa manière d’appréhender le jeu de Go : “I thought AlphaGo was based on probability calculation, and that it was merely a machine. But when I saw this move, I changed my mind. Surely, AlphaGo is creative. […] This move was really creative and beautiful. […] This move made me think about Go in a new light. […] I have grown through this experience. I will make something out of it with the lessons I have learned”37.
L’IA a permis de penser “out of the box” comme le disent les anglophones : aller au-delà des techniques qui – jusque là – lui suffisaient car elles lui permettaient de gagner, des règles positives donc, bien intégrés, sur lesquelles on n’avait pas besoin de remise en cause, qui “coïncidaient” puisque ça marchait. Et soudain, une fissure dans l’édifice, voici un moyen de jouer auquel il n’avait jamais pensé et qui change sa manière de jouer à jamais. Peut-on donner meilleure illustration de ce qu’est la dé-coïncidence ?
La dé-coïncidence majeure qui va cependant être rendue possible par l’IA, sera non plus sur des techniques diverses, mais probablement sur le sens de la vie humaine tout court.
4/ À l’avènement de l’IA, y aura-t-il encore quelque chose à dé-coïncider ?
4.1. L’exemple de la photographie
“L’avènement technique de la photographie a forcé la peinture en Europe, il y a plus d’un siècle, à sortir de sa coïncidence (la perspective ou la ressemblance) et à se repenser, à décoller d’elle-même et à s’ex-apter, à dé-coïncider et, comme par défi, se relancer – et, repensant sa « nécessité interne », à notamment inventer ce qu’on appelle de façon trop pauvre l’« abstraction»”38. En effet, la photographie qui capte la réalité mieux que ne le fera jamais la peinture, la vide de son but initial : représenter. La peinture devra alors se remettre en question.
Au 16è siècle, le peintre, qui n’était qu’un artisan, ne signait pas ses tableaux. Albrecht Dürer opère une première dé-coïncidence, en signant de son nom (et même avec un logo “AD”) et ce faisant, il passe du statut d’artisan à celui d’artiste.
L’évolution vers l’abstraction, dé-coïncidence majeure de la peinture que la technique photographique déclenche, est très clairement expliqué par ChatGPT : “Wassily Kandinsky a expliqué son passage de la représentation du réel à l’abstraction en mettant l’accent sur la dimension spirituelle et émotionnelle de l’art. Dans son ouvrage majeur, Du spirituel dans l’art (1911), il affirme que l’art ne doit pas se limiter à la reproduction fidèle de la réalité visible, mais qu’il doit plutôt exprimer les émotions intérieures et les aspirations spirituelles de l’artiste. Kandinsky était profondément influencé par la musique, qu’il considérait comme l’art abstrait par excellence. Il cherchait à transposer en peinture ce que la musique réalise sans représentation concrète : toucher l’âme directement à travers les sons. Il pensait que les couleurs, les formes et les lignes pouvaient avoir un impact émotionnel similaire aux notes musicales. Une expérience clé qui a influencé sa transition vers l’abstraction est survenue lorsqu’il a vu l’un de ses propres tableaux à l’envers et ne l’a pas reconnu. Il a été frappé par la beauté et l’effet émotionnel des couleurs et des formes indépendamment du sujet représenté. Cette réalisation l’a conduit à explorer l’utilisation de ces éléments pour eux-mêmes, sans référence à des objets du monde réel. Kandinsky explique son passage à l’abstraction comme une quête pour exprimer l’essence spirituelle de la réalité plutôt que sa forme extérieure. Il voulait créer une langue visuelle universelle capable de communiquer des sentiments profonds et des idées spirituelles sans dépendre de la représentation figurative”39.
La photographie a ainsi d’abord été perçue comme concurrente à la peinture avant de la régénérer. On notera qu’elle ne l’a pas éradiquée, la peinture n’est pas morte : elle s’est transformée.
L’IA pourra-t-elle renouveler le sens de la vie humaine comme la photographie a forcé le renouvellement de la peinture, question que pose François Jullien40 ? L’IA sera-t-elle à la pensée, et donc à la vie humaine, ce que la photographie a été à la peinture : une dé-coïncidence majeure forçant à se reconfigurer (si on peut oser ici ironiquement utiliser un terme informatique) ?
(à suivre…)
Notes
22 Vaswani, Ashish; Shazeer, Noam; Parmar, Niki; Uszkoreit, Jakob; Jones, Llion; Gomez, Aidan N; Kaiser, Łukasz; Polosukhin, Illia (2017). « Attention is All you Need ». Advances in Neural Information Processing Systems. 30. Curran Associates, Inc. arXiv:1706.03762. Cet article scientifique présente The transformer, l’architecture de deep learning de base de plusieurs LLM.
23 François Jullien, Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence (2017)
24 The google engineer who thinks company’s ai has come to life, Washington Post, 11 juin 2022
25 Bing’s A.I. Chat: ‘I Want to Be Alive, New York Times, Kevin Roose, 16 fév 2023
26 « The Google engineer who thinks the company’s AI has come to life », Washington Post du 11 juin 2022
27 Samuel Bianchini IA & création : les artistes comme agents doubles édito Afia
28 Samuel Bianchini IA & création : les artistes comme agents doubles édito Afia
29 Brian Eno, créateur notamment des Stratégies Obliques) a pourtant proposé à Jeff Bezos une option qui permettrait à Amazon de suggérer des livres à l’opposé de ce que l’on achète habituellement, ce qui l’a aidé à se retrouver dans de “complete new areas of knowledge” (Brian Eno and Stephen Fry take on AI – Intercom Off Script Special Edition, 12 décembre 2024).
30 Rappelons que les dirigeants de la Silicon Valley empêchent leurs enfants d’avoir des écrans car ils savent où cela mène : perte de l’attention, perte d’intelligence.
31 Computing machinery and intelligence, A. Turing (1950)
32 Intelligent machinery, A. Turing (1948)
33 réponse de chatGPT : 2,5% pour les chercheurs scientifiques incluant la rédaction des papiers de recherche donc on peut faire l’hypothèse que moins de la moitié est dédiée à la recherche “pure”
34 réponse de ChatGPT le 21 octobre 2024 à la question “Dans quel contexte une IA peut-elle « dé-coïncider », selon la formule du philosophe François Jullien ? Qu’en serait-il à horizon 2100 ?”
35 réponse de ChatGPT le 21 octobre 2024 à la question “Dans quel contexte une IA peut-elle « dé-coïncider », selon la formule du philosophe François Jullien ? Qu’en serait-il à horizon 2100 ?”
36 réponse de ChatGPT le 21 octobre 2024 à la question “Dans quel contexte une IA peut-elle « dé-coïncider », selon la formule du philosophe François Jullien ? Qu’en serait-il à horizon 2100 ?”
37 37ème coup du deuxième jeu du match en cinq jeux.
38 François Jullien, Raviver de l’esprit en ce monde, un diagnostic du contemporain, 2023
39 réponse de ChatGPT le 22 nov 2024 à ma question : “Comment Kandinsky explique son passage de la représentation du réel à l’abstraction ?”
40 François Jullien, Raviver de l’esprit en ce monde, un diagnostic du contemporain, 2023
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