Ce que j’ai essayé de faire depuis le début

Illustration par ChatGPT

Paul Jorion — dont la recherche s’attache à expliciter les conditions d’intelligibilité du monde, des pratiques sociales aux systèmes formels et artificiels.

Ce que j’ai essayé de faire depuis le début

Je n’ai pas entamé mes recherches avec l’intention d’ignorer les frontières entre disciplines. Ce qui s’est produit, en revanche, c’est que je suis parti d’une question qui s’est révélée impossible à enfermer dans une seule d’entre elles.

Mes premières recherches relevaient de l’anthropologie, à travers un long travail de terrain au sein d’une petite communauté de pêcheurs. Ce qui m’intéressait n’était pas la culture comme objet de description, mais la pratique comme système : la manière dont le savoir circule et se transmet, dont les décisions sont prises dans l’incertitude, et dont des normes persistent sans formalisation explicite.

Dix ans plus tard, après m’être familiarisé avec les usages pionniers de l’algèbre pour résoudre certaines énigmes anthropologiques, j’ai quitté le monde académique dans des circonstances qui n’étaient pas de mon fait. J’ai alors été appelé par les Nations unies à travailler en Afrique, où j’ai été confronté à des problèmes sociaux, économiques et institutionnels dont la complexité ne pouvait être réduite à un seul registre explicatif. Cette expérience a renforcé une conviction déjà présente dans mon travail anthropologique : pour être réellement abordés, les problèmes du monde réel exigent l’explosion, et non la préservation, des frontières disciplinaires.

De retour en Europe, je suis revenu dans l’orbite de la sociologie et de l’anthropologie. C’est à ce moment-là que l’on m’a invité à rejoindre une équipe de recherche en intelligence artificielle. De 1987 à 1990, j’ai travaillé sur la formalisation, dans des systèmes artificiels, de certains aspects du raisonnement et de la catégorisation humains. Ce travail ne constituait pas une rupture avec mes recherches antérieures : il rendait explicites, dans un nouveau médium technique, des questions déjà présentes dans mes enquêtes anthropologiques.

En 1989, alors que je produisais en France une série d’émissions radiophoniques consacrées à l’intelligence artificielle, un banquier m’a contacté après avoir entendu l’une de ces émissions. Les financements du travail en IA auquel je participais arrivaient à leur terme, et il me proposa de rejoindre le secteur bancaire. J’acceptai. J’ai alors passé seize années à travailler au sein du système financier.

Loin d’être un détour, cette période m’a confronté quotidiennement à des problèmes structurellement indéterminés : des situations où les dimensions économiques, mathématiques, psychologiques et institutionnelles interféraient les unes avec les autres, et pour lesquelles aucun modèle prédéfini ne se révélait adéquat. C’est dans ce contexte que j’ai progressivement élargi mon outillage mathématique — non par ambition formelle, mais par nécessité pratique imposée par la nature même des problèmes rencontrés.

Après avoir quitté le monde bancaire en 2008, je me suis consacré à un travail de fond visant à élaborer un véritable compte rendu du fonctionnement du secteur financier. Ce n’est qu’en 2022, lorsque deux chercheurs italiens ont attiré mon attention sur l’actualité de mes travaux précoces en intelligence artificielle, que je suis formellement revenu dans ce champ. Ce retour ne fut pas une conversion, mais une réactivation : les systèmes artificiels étaient devenus suffisamment centraux pour que les questions que je poursuivais depuis des décennies ne puissent plus être traitées sans eux.

À travers toutes ces phases, l’objet de l’enquête est resté constant. Ce qui a changé, ce sont les contextes, le degré de formalisation, et l’échelle à laquelle les mêmes questions fondamentales réapparaissaient — des questions relatives au sens, à la coordination, à la persistance et à l’intelligibilité.

Le travail théorique que je poursuis aujourd’hui, et notamment le cadre connu sous le nom de GENESIS, doit être compris comme une tentative de rendre cette continuité explicite. Il ne s’agit ni d’un abandon de l’anthropologie, ni de l’économie, ni de l’intelligence artificielle, mais de l’aboutissement d’un long parcours au cours duquel les méthodes ont été rassemblées comme des outils à utiliser, plutôt que comme des étiquettes définissant des sous-champs dans lesquels je me serais reconnu comme expert.

Je n’ai jamais cherché à maîtriser des disciplines pour elles-mêmes. J’ai suivi les problèmes là où ils me conduisaient, et j’ai laissé mon travail être façonné par les exigences qu’ils imposaient. Si ce parcours peut paraître irrégulier, c’est parce que les questions à résoudre résistaient à toute compartimentation en silos.

Ce qui unifie mon travail n’est donc pas un champ disciplinaire, mais une ambition : parvenir à un compte rendu intelligible de la manière dont le monde tient ensemble, des pratiques sociales vécues aux systèmes formels et artificiels.

Ceci est la traduction d’un texte que j’ai rédigé en anglais.

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