Aux grands maux, les grands remèdes

Ce texte doit paraître demain (11 février) en tribune libre dans Le Monde Economie. Il est présenté ici en version longue : le texte publié sera plus court en raison de la contrainte de ½ page.

Aux grands maux, les grands remèdes (1).

Le système financier moderne qui, pareil à un système sanguin, irrigue les économies en capitaux, est gravement malade. Je ne suis pas seul à le dire : le diagnostic est le même chez Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Economie, chez Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République ou encore chez Bill Gross, Directeur chez PIMCO, la principale SICAV d’obligations américaine. Les dysfonctionnements sévères de la finance ont rapidement envahi notre vie quotidienne et le malaise est soudain ressenti par tous. Comme avec une mauvaise grippe, nous découvrons l’ampleur du mal parce que, sans crier gare, nos jambes soudain se dérobent. On parle du coup, dans un retour de balancier classique, de réguler à nouveau ce qui a été dérégulé au fil des ans. Mais il faut déchanter : les vieilles recettes n’ont hélas plus cours. La crise est inédite car la finance moderne s’est métamorphosée en un outil d’une puissance et d’une complexité étonnantes. Chacun de ses rouages contribue au même effet d’ensemble : assurer au plus petit nombre le plus grand gain possible. Les moyens qu’elle s’est donnée ont pour noms : « prix spéculatif, « effet de levier », « produits dérivés », tous reposent sur le même principe : amplifier le plus possible la chance de gain et augmenter concurremment, bien sûr, le risque de pertes. Par leur effet conjugué ils ont rendu le désastre inéluctable. Une régulation « à l’ancienne » serait sans portée : insuffisante à la tâche. Ce que la gravité de la crise réclame est d’un tout autre ordre, celui, radical, d’une transplantation d’organe : il faut maintenant rendre à l’économie réelle, celle de la production, de la distribution et de la répartition des richesses, un système sanguin sur lequel elle puisse à nouveau compter. Il faut lui offrir une authentique constitution dont ce soit elle, l’économie réelle, qui dicte les termes, et veiller à ce que le système financier se conforme à ce cadre.

L’inclination de la finance au débordement a été notée dès ses débuts. On la réglementa, mais toujours post festum : en une suite de remèdes ad hoc mis au point chaque fois qu’une catastrophe avait d’abord fait peser son poids de maux et des misères. L’héritage est celui d’une réglementation qui, quelle que soit son adéquation apparente à son but, s’assimile en réalité à une longue série de palliatifs qui furent chacun de circonstance. Cette histoire est donc celle du cantonnement : aucune de ces mesures ne dépasse la juridiction étroite qui lui fut attribuée lors de sa mise en place ; aucune ne déborde de son cadre immédiat, ignorant du coup les abus qui s’observent déjà dans des contextes similaires, et impuissante devant les autres crises qui menacent.

La dégradation du système financier n’est pas encore entrée dans sa phase finale : la crise de l’immobilier américain n’en est encore qu’à ses débuts et la gangrène qui ronge le marché des capitaux atteint chaque jour de nouveaux secteurs qui se ferment alors l’un après l’autre (2). Les faits parlent, les responsables aussi mais leurs propos ne rayonnent pas de la confiance et de la sérénité que l’on attendrait d’eux : leurs déclarations combinent de manière inquiétante voeux de réforme et assurances que rien dans la situation actuelle n’est réellement préoccupant. Ils trahissent ainsi partager le sentiment général : que la solution salvatrice ne sera pas trouvée dans la science abstraite et dégagée des contingences humaines que nous proposent les économistes. Les mesures envisagées présentent en conséquence le même caractère qu’elles eurent toujours par le passé : ponctuelles, c’est-à-dire sans généralité, et à court terme, c’est-à-dire à la vue trop étroite. En raison du caractère fragmentaire qu’elles présentent aussi bien dans la chronologie que sur le plan conceptuel, elles ne tarderont pas à révéler leurs insuffisances.

La faiblesse de mesures qui furent en leur temps prises au cas par cas, apparaît en pleine lumière lorsqu’elles sont éliminées l’une après l’autre dans un effort de dérégulation, lorsque le souvenir de la crise (parfois majeure) qui avait justifié leur mise en place s’estompe au fil du temps. Dans les rares cas où une conception d’ensemble avait présidé à leur institution, cette dilution progressive contribue à la saper : ainsi pour le New Deal américain de 1933, dont les survivances isolées se sont révélées incapables de répondre adéquatement à la crise des subprimes et au tarissement du crédit qui lui emboîta le pas.

C’est une telle conception d’ensemble que la crise actuelle réclame : celle d’une constitution axée sur la reconstruction du système financier qui lui rendra sa fonction première – celle requise en effet d’un système sanguin : d’être au service de l’économie, plutôt que de drainer ses ressources pour le bénéfice de quelques–uns. Une constitution substitue à une situation où les états de fait dictent leur loi, une autre où c’est au contraire une loi qui définit un cadre général auquel ils sont appelés à se conformer (3).

Les réglementations actuelles de la finance sont aujourd’hui si complexes que, comme les événements récents l’ont rappelé, bien peu nombreux sont ceux qui en maîtrisent les arcanes, même parmi ses praticiens. Une constitution évite ces écueils en se contentant d’établir des principes directeurs, sans se préoccuper du cas par cas. Elle s’abstient également de viser à contrôler dans le moindre détail le comportement de chacun et à chaque instant, comme entendaient le faire celles des régimes autoritaires d’inspiration marxiste. Elle constitue cependant le cadre de référence permettant de juger non seulement ce qui est, mais encore ce qui adviendra.

J’entends dire qu’appeler de ses voeux une constitution pour l’économie est irréaliste. Mais cette réflexion émet–elle un jugement quant à la nécessité ou non du projet ou bien reflète–t–elle plus simplement le découragement de ceux qui estiment la tâche irréalisable, soit en raison de sa complexité apparente, soit en raison de la puissance attribuée à ceux qui en seraient les adversaires ? Il est vrai que rien de ce qui n’existe encore n’est garanti de se voir un jour réalisé et le découragement anticipé s’alimente de cette observation banale. Le « c’est impossible puisque si c’était possible, ce serait déjà » qui la sous–tend, procède d’un raisonnement fallacieux et se voit démenti quand la volonté et l’adhésion de tous conduit au brassage et à la conjugaison des inventivités et deviennent ainsi les garants du succès.

La constitution pour l’économie a déjà découvert le lit où elle viendra se couler : dans la chance historique que lui offre aujourd’hui la prise de conscience par chacun que l’ensemble des problèmes à résoudre sont en réalité liés : que sont les appels au « développement durable » et à la « décroissance » sinon manières d’exprimer que l’avenir du monde est bien trop précieux pour être abandonné à un système financier aujourd’hui en plein désarroi pour n’avoir jamais proposé que ce que la nature livrée à elle-même offrait déjà : la concurrence de tous avec tous, réglée par le simple rapport de force et débouchant sur l’asservissement d’une majorité de perdants à une poignée de vainqueurs.

La réussite du projet d’une constitution pour l’économie ne nécessite pour le soutenir que ce qu’il convient d’appeler par son nom, quitte à recourir alors à une expression que les partisans de la politique du pire aimeront qualifier de désuète : la volonté d’un peuple.

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(1) Ce texte doit beaucoup à mes discussions avec Nikadémus, mon conseiller spécial.

(2) Ce furent d’abord les Asset-Backed Securities adossées à des prêts subprime, ensuite les Collateralized-Debt Obligations, enfin les Asset-Backed Commercial Papers.

(3) Une constitution « pour l’économie » est bien entendu l’inverse d’une constitution « économiste », tel le Traité Constitutionnel Européen, visant simplement à généraliser les principes de l’économie telle qu’elle existe sous sa forme spontanée d’organisation ou de désorganisation. Les tentatives de ce type se contentent de représenter les réglementations en vigueur sous la forme d’un bref catalogue et ne sont donc porteuses d’aucune information neuve ; elles constituent une caricature de ce que serait une authentique constitution « pour l’économie ».

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9 réflexions sur « Aux grands maux, les grands remèdes »

  1. Je trouve fort intéressante la réflexion sur l’idée d’une « constitution pour l’économie ».

    Une question très concrète à ce propos : – A votre avis, une telle « constitution » pourrait-elle intégrer la définition d’un cadre déterminé dans lequel seraient cantonnés les mécanismes du marché, afin d’éviter qu’ils ne contaminent, voire prennent le pouvoir dans tous les domaines ?

  2. Je vous ai entendu pour la première fois défendre cette idée de constitution pour l’économie début janvier lors de la conférence que vous avez donnée à Paris et j’avoue que j’avais été séduit par l’idée.

    Churchill a dit « Tout le monde savait que ce truc-là était impossible à faire. Jusqu’au jour où est arrivé quelqu’un qui ne le savait pas, et qui l’a fait. » J’aime beaucoup ce propos et je crois qu’il peut servir de slogan à ceux qui souhaiteraient l’établissement d’une telle constitution.

    Ceci étant dit, il me semble qu’une des difficultés majeures qu’il faudra surmonter est que cette constitution ne pourra réellement s’appliquer que si elle est validée au niveau mondial. Cela est nécessaire compte tenu de la mondialisation de la finance et de l’économie. Et je pense que ce n’est pas gagné !

  3. Jacques Attali me dit :

    « Très bien ! J’ai fait une chronique voisine la semaine dernière ». C’était sur Europe 1. La voici :

    « Vous voulez nous parler des 3 économies :

    Trois formes de capitalisme : le matériel, le virtuel, et le financier.
    L’un est dans le réel, c’est-à-dire la rareté. L’autre est dans le virtuel, c’est-à-dire la non rareté. Le dernier est aussi dans le virtuel, mais comme il n’est que le miroir du réel, il doit rester dans la rareté.

    Et ce n’est pas ce qui s’est passé ?

    Non : l’économie de la finance aurait du rester dans le contexte de la gestion de la rareté, au service de l’économie réelle. Et elle est sortie de ses rangs. Après avoir magnifiquement su innover pour financer une croissance mondiale jamais connue, elle s’est considérée comme une vraie économie virtuelle, illimitée, avec le droit à toutes les formes de spéculation et elle a été atteinte de démesure. Au point de distribuer sa forme, d’imposer à l’économie réelle des réglementations, du nom de règles de Bâle, qui sont dans l’intérêt des banques beaucoup plus que de l’économie.

    Qui sera le vrai vainqueur ?

    L’économie réelle, d’abord, qui fabrique les vraies richesses marchandes ? Le monde virtuel, qui est d’abord un monde de la gratuité. Quant à la finance, elle doit retrouver sa fonction, qui est de répartir au mieux, modestement, les ressources, au service des différents acteurs, en évaluant les risques et en créant les instruments nécessaires pour financer la croissance. Et de ce point de vue, les mieux placés sont les compagnies d’assurance, et pas les banques, qui prennent des risques à chaque instant et ne pèsent pas sur le long terme.

    Et que faut-il faire ?

    Remettre en cause les réglementations des banques décidées par les banques elles-mêmes, s’assurer que le long terme soit la règle et non pas l’évaluation immédiate par le marché. Et enfin, s’assurer que les agences de notation soient véritablement libres de tout conflit d’intérêt avec leurs clients. »

  4. Je lis régulièrement votre blog. Oui, il faut que cette machine à broyer s’arrête ; à cet égard il y a peut-être une prise de conscience qui est en train de s’opérer et elle peut jouer un rôle déterminant, je l’espère pour ma part.

    Mais ce n’est pas seulement une poignée de millionnaires hyper-riches – qui a tout à perdre dans une nouvelle société (plutôt que « économie ») – et qui doivent céder la place – mais toute une classe des 10% ? les plus riches qui tient fermement le pouvoir et qui ne le lâchera pas. Les grands remèdes…. me semblent un peu tiédasses…..

  5. Tiédasse ? Si vous lisiez ce qu’ils ont publié à la place ! …

    Quant aux hyper-riches, on surestime en général grandement leur pouvoir, et leur intelligence ! Ce qu’a prouvé d’ailleurs à l’envi l’actualité la plus récente. Hyper-riches, ils ne vont pas le rester longtemps, et seulement à cause de leur propre avidité ! Et quand ils ne sauront plus quoi faire, à qui vont-ils s’en remettre, bon gré mal gré ? C’est fatal, à ceux qui par goût, ou par nécessité, ont déjà commencé à inventer du nouveau…

    Et que n’ont pas réussi, l’histoire le prouve tant de fois, un ramas de guenilleux dont les esprits soi-disants les plus éclairés ne soupçonnaient même pas l’existence : « L’échelle des revenus, en France, ne ressemble pas à l’idée que s’en font souvent les catégories les plus aisées. » Le Monde, 12 Février, p. 3.

    Le foisonnement actuel des idées de haute volée que l’on trouve sur ce blog, et ailleurs, n’indique-t-il pas qu’il ne manque plus qu’une chose pour inaugurer une nouvelle époque : ne plus en avoir peur !

    Mais il est vrai que je suis nécessairement un peu partial, ayant été indûment crédité d’une collaboration à ce texte qui fut en réalité bien légère… C’est plutôt l’excellent niveau des blogs et de ses commentateurs qu’il faut saluer.

  6. @nikadémus

    Voudriez-vous donner la référence du texte publié à la place du billet de Paul sur Le Monde ? Nous risquons d’en avoir besoin ultérieurement. j’essairai d’en acquérir la version PDF.

    Merci.

  7. Je partage toutes les analyses catastrophiques sur les conséquences économiques, sociales puis politiques de cette crise de la finance américaine et internationale. Je suis même extrêmement surpris que cette crise ne soit pas apparue beaucoup plus tôt ; la première guerre du golfe à peut-être permis de régler de nombreuses questions.

    Je suis intéressé par les discussions pour savoir si les banques créent ou non de l’argent ex-nihilo …

    Mais je suis toujours « frappé d’étonnement » de constater la capacité infinie à commenter le monde sans se donner les moyens de la changer quand il va mal, à s’affliger des effets sans surtout remonter aux causes.

    C’est pourquoi je me permets une question pornographique : les palettes remplies de dollars n’ont pas été brûlées à la Saint Jean ! Où est parti tout cet argent ?

  8. Constitution pour l’économie ou constitution pour la finance? Si on oppose l’économie à la finance comme le travail au capital, alors une constitution pour l’économie se doit de réformer le monde du travail, les rapports entre les travailleurs eux-mêmes. Cela n’empêche pas une constitution pour la finance qui réforme de fond en comble cette finance. Mais cette réforme du capital n’ira pas sans une réforme également profonde du travail, et du monde des travailleurs. Il y a la fraude et l’injustice sur l’argent, sur le capital. Et il y a tout autant la fraude et l’injustice sur le temps, sur le travail. Comment quantifier et même qualifier le travail?
    Bref en rester au schéma capital mauvais contre travail bon, c’est court. Il y a aussi beaucoup de mauvais dans le travail, pas que dans le capital. On ne peut pas réformer l’un sans l’autre. En clair aussi bien la gauche que la droite ont une mentalité obsolète. Il faut deux constitutions.

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