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9 réflexions sur « Un nouveau paradigme doit être en prise avec le monde tel qu’il est »

  1. Merci, Paul, pour ce texte qui réintroduit le réel dans un débat qui, paradoxalement, risque de l’oublier en essayant de le réinventer. Personne ne peut nier l’aspect sociologique et philosophique de la connaissance, que je trouve passionnant à titre théorique, mais qui me semble secondaire dans l’urgence actuelle. Même au nom d’une logique parfaite, avons-nous le droit d’escamoter le désarroi de nos 2 milliards de contemporains qui vivent dans des conditions épouvantables en n’ayant accès ni à la nourriture ni même souvent à l’eau. Je ne le pense pas, et je crois, comme vous, que nous avons au contraire un devoir concret et immédiat de fraternité vis-à-vis de ces oubliés du monde moderne qui dépasse et devrait transcender nos convictions les plus fermes et les plus nobles, chacun à notre place, avec nos talents et nos moyens.

    Comme nous l’explique de mieux en mieux la biologie moderne, la vie est un compromis permanent entre un puissant instinct de survie et d’immortalité, et la tentation tout aussi forte du suicide. L’expérience et la connaissance permettent normalement de trouver le bon compromis au moment de choisir. Quand l’une et l’autre font défaut dans une situation de crise, comme c’est le cas actuellement, la dimension éthique redevient primordiale, car elle reste la seule boussole disponible pour inventer de nouveaux paradigmes.

    Celui que propose Paul, la chiquenaude pour « faire du donné sa propre force (et) rediriger le monde à partir de ce qu’il est », me semble très opérationnel. Comme il le propose à travers son projet de constitution, il « suffit simplement » de s’accorder au préalable sur les règles communes d’éthique qui serviront de repère pour réintroduire une dimension humaine vraie dans la conduite des affaires d’un monde qui ne sait plus penser et agir autrement que dans une pure logique de profit financier.

  2. Bonjour Paul, Fabrice, Jean Paul,

    Vient de décéder Lorenz. C’est lui que l’on citait, parce qu’il en avait fait une image forte, avec sa théorie du battement de l’aile de papillon, quand on parlait de l’invention de la théorie du chaos. Elle permet de modéliser des systèmes instables et où un « small event » – pour se référer à un autre champ disciplinaire, peut tout faire basculer. Je ne vous amène pas ce souvenir pour soutenir les discours sur la nécessité d’attendre qu’une catastrophe oblige l’humanité à changer : il semble qu’on soit parti pour en accumuler plusieurs. Notre système est arrivé à saturation, il est entré en régression sociétale malgré de toujours plus belles poches de résistances car toujours plus nécessaires pour éviter l’implosion ; mais ce faisant cela ne limite pas les opportunités de basculement imprévisibles qui se sont terriblement accrues. Quand Immanuel Wallerstein prédisait le démembrement de l’URSS et sa crise au début des années quatre vingt, il passait aux yeux de la quasi totalité de ses auditeurs comme un prophète illuminé. On peut donc espérer (?) un basculement inattendu et mieux vaut préparer des réflexions sur des bases nouvelles, on ne sait jamais….

    Peut-on se mettre d’accord sur « des règles communes d’éthique » comme le propose Jean Paul ?
    Difficile question de savoir – dans le monde tel qu’il est – qui peut s’accorder sur quelles règles, comment faciliter un tel processus et ensuite quels pouvoirs pour imposer les termes de l’accord dans la conduite des affaires du monde.

    Sur la première partie, les solutions du passé ont été apparemment liées à des « génies » individuels, Confucius, Lao Tseu, Bouddha,Thalès, Jésus, Mahomet hors Aristote, Marx et qqs autres? Aujourd’hui ? Cacophonie ou richesse ? émergence d’un génie collectif via internet ? Vos lumières là-dessus, si le monde n’a pas de freins, a-t-il une « conscience forte » ?, nous seraient les bienvenues.

    Eric

  3. L’idée qu’il faut gérer l’inertie du convoi, est incontournable : une décroissance trop rapide et « pouf » « pouf » « pouf », nous voilà avec des Tchernobyl en série. Mieux que ça, plus assez d’eau pour les systèmes d’égouttage des villes et revoici la peste noire !

    Remarquons déjà que Paul, Jean Paul et Fabrice sont d’accord pour sauver les wagons ; finalement, la durée de survie de la locomotive dans sa forme actuelle n’est pour eux qu’une nécessité transitoire, une variable d’ajustement.

    Puisque Jorion autorise également les paradigmes hollywoodiens, je prendrais celui du « Runaway train » de Andrei Konchalovsky. C’est le récit d’un train fou ; à la fin, les deux compétitifs, les battants, choisissent de mourir pour leur idéal de combat et de s’écraser avec la locomotive. Ils décrocheront les wagons occupés par les « simples gens ». Le problème de la croissance c’est son lien à l’éthos compétitive, sa propension à favoriser le principe hiérarchique.

    Il y a donc – et ce n’est absolument pas un scoop- une position de synthèse entre croissance soutenable et décroissance, laquelle pourrait être formulée par l’expression « décrochage calculé », ce qui implique que le débat ouvert au niveau général entre Paul et Jean-Paul d’une part et Fabrice d’autre part peut et devrait se continuer à propos de chaque cas ou il serait éventuellement possible de délester le train fou d’un de ses wagons, mais avec suffisamment de « moment d’inertie » que pour lui permettre de s’établir en régime stable sur une voie parallèle (je file la métaphore, sans plus).

    Évacuer le débat, reviendrait à laisser définitivement le choix de l’avenir au propriétaire de la locomotive. Nous prendrions alors le risque le risque de s’écraser tous ensemble, ou celui d’être pour très longtemps au service de la nouvelle forme de locomotive telle que l’actuel propriétaire sera susceptible d’en tirer parti pour la reconduction de notre asservissement à ses privilèges de leader.

    Prenons deux exemples concrets.

    Il faudra bien renoncer à devoir changer tous les interrupteurs d’un appartement tous les cinq ans parce que Niko, « change de modèle ». Un interrupteur pourrait à l’aise fonctionner cent ans. L’alternative durable est soit de laisser Niko se construire une rente de situation dans l’interrupteur durable du modèle « patrimonium eternum » (car le train est lancé, nous avons besoin d’interrupteurs), ou nous battre pour créer une coopérative mondiale d’interrupteurs durables. Cette historiette prospective n’a rien de farfelu, prenez le problème des semences agricoles, sur les milliers d’espèces encore génétiquement disponibles, les semenciers (France) ont réussi à n’en permettre l’exploitation légale que deux à trois cents espèces, en pratique, la gamme effective est de quelques dizaines. Si vous sortez de la gamme, vous êtes poursuivi, et condamné ! Plus grave lorsque les génomes OGM auront contaminé les espèces sauvages à plus de X pour cent, et bien attendez-vous à ce que Monsanto fasse appliquer les lois de la propriété intellectuelle à la nature entière. Les droits de propriétés n’ont pas le même sens dans un espace encore illimité et dans un monde clos. Le développement durable ou la décroissance appellent autant la mise en ordre du droit que la recherche de modes de financements appropriés.

    Plus concret, dans la région de Charleroi (Belgique) il est depuis deux semaines interdit de vendre les œufs de vos poules élevées à même le sol, seuls les œufs de poule en batterie sont autorisés ! Nous l’avons seulement appris la semaine dernière en réaction à la publication d’une étude pédologie sur les métaux lourds. Un choix technique s’imposerait, soit étudier les conditions juridiques et financières de réhabilitation des sols des jardins individuels, (par exemple, seuls les feuillages des carottes concentrent le plomb, les racines sont mangeables), soit développer des poules génétiquement modifiées en fonction de la généralisation des conditions de l’élevage en batterie, avec comme complément indispensable de subventionner la SPA pour l’éthique des synergies animalières dans la production du monde anthropotechnique.

    Dans quel train voulez-vous monter… ?

  4. Brèves (de comptoir agricole) sur le « post » de Fabrice concernant les travaux de l’INRA.

    Privatisation du vivant :

    “L’Arche de Noé végétale” : QUI AURA LA CLEF DE LA PORTE ?

    http://www.semencespaysannes.org/arche_noe_vegetale_qui_aura_clef_porte_115-actu_38.php

    Condamnation de kokopelli à payer 12.000€ au grainetier Baumaux et 23.000€ pour l’état et la FNSPF

    http://www.kokopelli.asso.fr/proces-kokopelli/gnis-fnpsp6.html

    Dans le contexte des révoltes de la faim, nous voyons assez bien comment les multinationales agro-alimentaires sont plus en position de répondre à l’urgence, mais nous voyons aussi comment l’urgence risque d’étouffer les voies de développements proposées par les alliances paysannes de par le monde ; je pense notamment à l’accroissement spectaculaire des productivités par l’utilisation des techniques BRF. Il est clair, à mon sens, qu’il faut porter ce genre de débat à l’avant-plan, que les deux modèles soient appréhendés à jeu égal au journal de 20 heures) « OK, permettons (sous contrôle) aux multinationales de boucher les trous à court terme », mais parallèlement, en contrepartie, obligeons le financement massif des modèles distribués et participatifs (avec régénération naturelle des sols).

    PS. Il me semble (en ce début d’après midi) que l’alternative croissance/décroissance cherche à exprimer, en terme maladroit, le travail du magma affectif au travers duquel nous commençons à douter de la compétitivité et l’ordre hiérarchique comme mécanismes garants de la survie de l’espèce.

    à +

    Jean-Luce

  5. « L’homme tel qu’il devrait être n’a pas plus de sens pour nous que l’arbre tel qu’il devrait être ». F. Nietzsche. Même si je suis souvent en accord avec Nietzsche, je crois que cette phrase, qui rejoint selon moi les propos de Paul, n’est pas pertinente. L’homme à la différence de l’arbre a un impact plus important sur « la nature »… et possède « la conscience ». En cela, l’arbre ne peut que s’adapter tandis que l’homme peut faire des choix.

    C’est bien des choix qu’il est question ici : « rebrousser chemin » ou « faire avec le réel » ? Sur quelles bases agir ? Selon moi, l’horizon indépassable demeure celui des Lumières, si tant est qu’on lui soustrait les notions de « progrès », de « modernité »… qui sous-tendent la marche de la technologie inutile et néfaste. Le possible n’implique en rien le souhaitable ! Et le progrès technologique n’implique en rien l’amélioration de la vie ! Si la consommation d’énergie des années 70 était écologiquement acceptable, alors fixons-nous ce niveau de pollution pour critiquer les comportements qui vont au-delà de cette limite. Il ne s’agit pas de « composer avec le réel » ou de « faire machine-arrière », mais de poser des outils critiques intellectuels efficients pour que chacun s’en empare. « Les révolutions politiques passent d’abord par une révolution cognitive » disait Bourdieu ; en cela je pense que seule la « Décroissance » apporte un nouveau paradigme politique depuis le marxisme.

    Cordialement

  6. Il est vrai que passer d’un système à un autre ne peut se faire facilement ; un paradigme c’est une logique, un but, une finalité… et comment aller vers un nouveau paradigme en s’appuyant sur la logique de l’ancien ? C’est la raison pour laquelle la casse, la violence et les souffrances qui vont avec sont des passages obligés d’un changement radical.

    pour qu’il puisse exercer son pouvoir(le nouveau paradigme) il faut qu’il soit en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il serait s’il était déjà changé.

    dit Paul Jorion.

    Il me semble plutôt que la construction du nouveau paradigme ne doit plus s’occuper du monde tel qu’il va mais se construire, s’organiser et grandir pour qu’à un moment donné une issue soit créée permettant à l’humanité de survivre.

    En effet, le problème est assez simple : nos modes de vie et de développement se heurtent au monde fini et par la force des choses arrivent à leur fin ; la décroissance n’est pas un choix, ni une idéologie, mais un état de fait ; aggravé dans des proportions dramatiques par le dérèglement du climat. C’est sur ces bases cognitives, ce constat incontestable que peut s’appuyer une mobilisation directe hors clivages, hors cadre du plus grand nombre possible de citoyens.

    Pour que ce travail de mobilisation puisse s’élaborer il est nécessaire qu’un nombre suffisant de citoyens, élus et non élus, amorce ce travail participatif autour de la réaction et de la recherche face au constat de la fin du monde (celui qui est le nôtre actuellement).

    A partir de là une nouvelle démocratie, directe, participative, localisée, mondialisée doit sur le terrain, inventer, imaginer, expérimenter, construire de nouvelles organisations ; en sachant que la terre, le rural sera central dans ces réorganisations relocalisées. D’abord diffuser le constat.

  7. D’abord diffuser le constat ; parce que le propre d’une logique c’est d’être globale, les individus s’y trouvant enfermés, pratiquement et culturellement ; les outils et les pratiques de gouvernance n’échappent pas à cette règle et sont donc inefficaces ; la première étape du changement est donc la claire perception 1 que c’est « la fin des haricots » 2 que la mise en place d’un nouvel outil politique est indispensable. Ce nouvel outil contient déjà en lui-même le nouveau paradigme : il n’est plus technique et gestionnaire mais global et participatif, axé sur l’élaboration du diagnostic et du projet de société. Il est la rupture puisqu’il prend de la hauteur globalement et établit simplement le constat sociétal ; il met en marche une volonté collective qui se crée par l’expertise et le débat.

    Pour que « la mayonnaise prenne » cette démarche doit rapidement prendre un caractère public et coïncider avec l’organisation concrète d’une démocratie participative ; outil officiel, reconnu par tous comme pertinent, outil de recherche et développement d’une nouvelle société.

  8. La première étape est bien la prise de conscience pleine et entière de la fin dramatique du système comme une réalité par un nombre suffisant d’individus en situation de mobiliser et d’essaimer cette prise de conscience ; ce par un travail de terrain très concret, au plus près des gens dans les communes, les communautés de communes ; il s’agit en quelque sorte d’organiser une opération marketing de communication participative destinée à vendre une peur salutaire, seule capable de provoquer l’envie du changement ; dans le même temps des expérimentations concrètes de nouveaux modes d’organisation doivent pouvoir montrer que des issues existent, du moins des passages obligés. Il s’agit réellement d’un travail organisé et une méthodologie à mettre en place. Des conférences vidéo comme celles de Yves Cochet ou Jean Marc Jancovici qui décrivent clairement l’enjeu de la fin du système pourraient servir de base à ces travaux participatifs de terrain impliquant élus locaux et populations. Le maître d’œuvre de cette action, qui théoriquement devrait être l’état comme lieu public reconnu accueillant tous les partis, tous les citoyens pourrait, du fait de la carence démocratique de l’état, être un regroupement spontané d’acteurs de la société civile, amorçant ce processus.

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