François Fourquet : 25 thèses sur le capitalisme

François Fourquet m’a adressé le courrier suivant, qu’il m’a aimablement autorisé de reproduire à votre intention.

Cher Paul Jorion,

la lecture de votre article du Débat n° 151 « L’après-capitalisme commence aujourd’hui » m’a procuré un grand plaisir intellectuel et m’a lancé un défi auquel j’ai eu envie répondre. Vous posez la question de la survie du capitalisme. La crise est planétaire, ce n’est pas une simple crise financière, c’est une crise de civilisation, plus grave que celle de 1929, qui va être rejetée dans l’ombre par le sombre éclat de la catastrophe qui s’annonce. Vous émettez deux hypothèses: une hypothèse optimiste: la crise se résorbera comme toutes les autres, après les vaches maigres le beau temps des vaches grasses reviendra; une hypothèse pessimiste: le capitalisme est incapable de s’autoréguler; il est destiné à s’effondrer, non pas pour la raison qu’invoquait Marx (la baisse tendancielle du taux de profit), mais pour d’autres raisons: le capitalisme est incapable 1° de s’autoréguler, 2° de s’auto-adapter en tirant les leçons des crises passées et 3° de prévenir le risque d’emballement dû à l’amélioration des connaissances (de plus en plus de spéculateurs grégaires font la même prévision qui, comme des moutons, les conduit irrésistiblement dans le précipice). Vous proposez qu’une réglementation judicieuse supprime ou contrôle les causes directes de la crise: la spéculation financière; la faculté pour les spéculateurs d’emprunter pour gonfler les capitaux qu’ils risquent (l’effet de levier); l’usage excessif des produits dérivés.

Toute votre argumentation repose sur une équation fondamentale: le « capitalisme » ou « système capitaliste », c’est le marché, ou, pour parler comme Polanyi, le « marché autorégulateur ». Le marché n’est pas capable de s’autoréguler; il faut une intervention extérieure, celle de l’État, qui n’obéit pas à la logique marchande et impose au marché des règles pour éviter la catastrophe in extremis. Cette thèse fait problème sur le plan théorique (car, sur le plan pratique, je ne vois pas de raison de contester vos solutions, qui reposent sur votre expérience financière). Voici en pièce jointe, une mise en question intitulée « 25 thèses sur le capitalisme »: si l’État est, à la rigueur, extérieur au marché, il n’est pas extérieur au « capitalisme »: il en fait partie intégrante.

25 thèses sur le capitalisme

Réponse à Paul Jorion, « L’après-capitalisme commence aujourd’hui » (Le Débat n° 151)

1. Ce qu’on appelle «capitalisme» ne se réduit pas à une entité économique, c’est-à-dire à un ordre social distinct des autres ordres, un système économique, comme le font les marxistes, les trotskystes (Nouveau Parti Anticapitaliste), les altermondialistes (jadis anti-mondialistes); pourtant Marx, qui a inventé le « mode de production capitaliste » (un système), parlait de « société bourgeoise » ou « capitaliste »: le capitalisme ou l’économie ne peuvent être séparés de la société dont ils ne sont qu’un aspect, et non un ordre autonome; le capitalisme comme système économique est une vue de l’esprit;

2. L’économie ne se réduit pas au marché; le capitalisme moderne (depuis les années 1920) n’est pas le marché seul, mais l’ensemble formé par les marchés, les entreprises, et l’État; l’historien Fernand Braudel affirme que le capitalisme des Temps Modernes ne se confond pas avec l’économie de marché; il est la partie supérieure de l’économie, où règne le monopole et non la concurrence, et située dans la zone centrale des économies-mondes (cf thèse 15);

3. Le capitalisme n’est pas pensable sans l’État; un capitalisme sans État, c’est comme un sourire sans chat; on ne peut même pas parler de « symbiose » comme s’il s’agissait de deux entités distinctes, l’une économique et l’autre politique, qui se seraient formées séparément et auraient passé une alliance ou décidé de vivre ensemble; il y a inhérence réciproque: dès leur naissance au Moyen Âge, l’État est dans le capitalisme et le capitalisme dans l’État; ensemble ils forment une seule et même entité sociale;

4. L’État représente l’aspect politique de cette entité; son domaine de pouvoir est le territoire, qui sera plus tard national; le capitalisme a la planète pour horizon; il représente l’aspect mondial, il est branché sur l’extérieur du territoire;

5. Le capitalisme s’est confondu avec l’Europe dans son exploration, sa conquête et son exploitation du monde; c’est l’Europe, c’est-à-dire le capitalisme, qui a mis en communication les différentes parties du monde; capitalisme et mondialisation, au fond, c’est la même chose; au XIXè siècle, elle s’est élargie aux autres « pays neufs » (les rejetons européens: USA, Canada ou Australie) pour former l’Occident;

6. Le capitalisme, au fond, c’est la partie mauvaise de l’Europe, celle qui exploite et colonise, celle que nous abhorrons et que nous rejetons moralement, bien que nous soyons européens; nous l’assimilons à une sorte de chimère avide et maléfique à qui nous attribuons la puissance d’expansion de l’Europe; nous la projetons hors de nous et la nommons « capitalisme »;

7. Il n’y a de capitalisme que s’il existe une institution qui peut parler et agir en son nom, et qui en fait un « quasi-sujet  » (idée proche du « sujet comme si » d’Alain Caillé); faute de cette quasi-subjectivité qui lui donne l’apparence d’un acteur de l’histoire, le capitalisme reste une entité abstraite, un catégorie économique vide, pratico-inerte, sans consistance historique; et ce qui fait du capitalisme un quasi-sujet, c’est l’Etat américain et les dirigeants qui font partie de ce que Stiglitz appelle la « communauté financière mondiale », en fait principalement américaine, car elle est localisée à New York;

8. Ce quasi-sujet exerce un pouvoir; seul ce pouvoir est capable de prendre en charge la régulation de l’économie; à la fois il fait partie de l’économie et est situé en haut de l’économie, dans sa partie supérieure, qui correspond au capitalisme braudélien;

9. Le pouvoir d’une entité sociale est de nature quasi-subjective; il est situé en haut de l’entité, mais n’en est jamais séparé: il plonge en elle par une myriade de racines ramifiées qui lui permettent justement d’exercer ce pouvoir; la frontière est poreuse entre le pouvoir et ce qui n’est pas lui; du haut en bas de l’échelle, on passe insensiblement de sa pointe suprême à sa base; ce qui rend difficiles les tâches de distinction et de définition de l’économiste, du sociologue ou du politologue;

10. L’économie américaine est plus large que l’économie du seul territoire américain, mesurée par son PIB (produit intérieur brut); elle se confond presque avec l’économie mondiale tout entière, du fait des prolongements planétaires de ses très grandes entreprises ou firmes multinationales, de ses grandes banques internationales, celles-là mêmes qui sont en difficulté en ce moment: Citigroup, Merrill Lynch, Lehman Brothers, etc.), de ses investisseurs institutionnels et de ses investissements directs à l’étranger; plus de la moitié des firmes multinationales et des zinzins sont d’origine et de culture américaines;

11. L’État fédéral américain (et ses organes économiques, la Fed [Federal Reserve Bank ou banque centrale] et le Trésor (ministère des finances) ainsi que la culture américaine ont une influence, une emprise sur les institutions officielles de l’économie mondiale (FMI, BM, OMC); rien d’important ne se décide sans leur aval;

12. Le pouvoir mondial ne se réduit pas à l’institution « pouvoir des USA » (défini constitutionnellement sur le plan politique – État fédéral – ou juridiquement sur le plan économique – firmes multinationales, grandes banques, etc.; en raison de l’absence de frontière nette séparant le pouvoir de ce dont il est le pouvoir, et en raison des prolongements planétaires des institutions, entreprises et banques américaines; la puissance américaine au sens large peut donc être considérée comme l’instance concrète de pouvoir mondial, même si le monde ne lui obéit pas comme des soldats à leur chef ou même, forcément, la conteste;

13. L’État fédéral américain et ses annexes (Fed, Trésor, FMI) incarne de fait le pouvoir quasi-subjectif du monde; c’est lui le régulateur de l’économie mondiale; faute d’instance officielle dûment nommée ou élue, il tient lieu de « régulateur en dernier ressort » des marchés mondiaux, et notamment des marchés financiers; en cas de crise, depuis qu’il a prêté au monde pendant et après la guerre de 14-18, il tient une fonction mondiale de « prêteur en dernier ressort »;

14. Le capitalisme mondial n’existe pas sans État mondial qui lui confère un pouvoir et une existence quasi-subjective; et cet État, c’est pour l’instant l’État fédéral américain, même s’il est contesté de toute part, même si on juge inéluctable à terme son remplacement par une autre instance;

15. Il existe deux formes idéal-typiques de l’exercice du pouvoir: le pouvoir par commandement, à l’image du général, du pape ou du secrétaire général du Parti communiste à l’époque stalinienne (pouvoir hiérarchique; image de la pyramide), et le pouvoir par entraînement ou par captage (image du réseau), c’est-à-dire par une combinaison de violence, d’attraction, de séduction et de subjugation (on est subjugué par la violence mais aussi par la fascination); dans l’histoire, les villes-mondes ont dirigé l’économie-monde européenne par captage de l’énergie de ses composantes, mais rarement par violence pure exercée de l’extérieur; une force supérieure assimile, pompe ou capte toujours l’énergie des forces subordonnées et obtient leur reconnaissance; le leadership repose sur cette assimilation, ce captage;

16. Dans l’histoire de l’Occident, depuis l’an mil, le capitalisme (au moins au sens braudélien), a toujours été localisé, situé au centre de l’économie-monde, ou même de ses capitales successives ou « villes-monde »: Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres; dans les années 1920, la tête du capitalisme a quitté Londres pour traverser l’Atlantique et s’installer dans une ville bicéphale, New York-Washington; les précédentes capitales européennes avaient été à la fois économiques et politiques;

17. Cette capitale bicéphale des USA est aussi celle du monde; elle héberge la direction des Etats-Unis; mais lorsque le Trésor US nationalise Fanny Mae et Freddie Mac, lorsqu’en 1998 la Fed sauve le LTCM et en 2008 la banque Bear Stearns (et peut-être demain la Lehman Brothers) pour éviter la propagation planétaire d’une crise de système, ils prennent une décision régulatrice pour le compte de la communauté mondiale, sans être mandatés officiellement pour ça; les élections présidentielles américaines nous concernent, nous passionnent tous comme s’il s’agissait de l’élection par le peuple américain du président du monde, ce qu’il sera effectivement, sinon juridiquement;

18. Dans la mesure où on ne peut distinguer absolument l’économie américaine de l’économie mondiale, ni le pouvoir de ce dont il est le pouvoir, ni la tête du capitalisme de son « corps » planétaire, on peut dire que le capitalisme, c’est les Etats-Unis; il est vrai que le terme « Etats-Unis » est lui aussi une entité fictive, mais son insertion dans les relations internationales, l’existence d’un État reconnu par tous et d’un gouvernement qui peut parler et agir en son nom rend cette existence institutionnelle et quasi-subjective, c’est-à-dire plus ou moins réelle;

19. La crise des subprimes annonce en effet une crise de civilisation; déjà la crise de 1929 était l’ultime soubresaut d’une longue agonie de la « civilisation du XIXè siècle », comme la nommait Polanyi, ou de la « civilisation libérale », comme dit Hobsbawm (L’âge des extrêmes); la civilisation en crise aujourd’hui serait née dans les années 70, ce serait la civilisation de l’âge néo-libéral, dont les promoteurs prétendaient annuler les effets de la « grande transformation » décrite par Polanyi, prohiber les pratiques interventionnistes des États et revenir au marché autorégulateur d’avant 1914, c’est-à-dire au capitalisme libéral;

20. Il n’y a pas deux civilisations, d’une part la civilisation libérale ou néolibérale, et d’autre part une civilisation interventionniste, dirigiste ou « fordiste », comme la nommeraient nos amis régulationnistes (s’ils adoptaient la notion de civilisation), qui a fonctionné de la première guerre mondiale aux années 1970;

21. Il n’y a qu’une seule civilisation, la nôtre, tantôt libérale et tantôt dirigiste; libéralisme et dirigisme sont deux formes d’organisation que la civilisation occidentale contient en puissance depuis le Moyen Âge; tantôt l’une s’actualise plus que l’autre, tantôt l’inverse: elles ne s’opposent pas comme deux entités fermées et séparées, mais sont deux formes sociales complices qui ont besoin l’une de l’autre pour exister;

22. La civilisation mondiale en gestation est dominée par la civilisation occidentale qui a subjugué les autres mais sans les détruire: elle les attire, les influence, les fascine ou au contraire les repousse et suscite leur refus, mais les opposants font en quelque manière partie de ce à quoi ils s’opposent; elle répand sa culture (l’utilitarisme, l’appétit de gain, le «toujours plus», l’individualisme) et sa religion (la religion laïque occidentale, caractérisée par le culte de la démocratie, des droits de l’homme (et de l’individu), de la propriété privée (fondement du marché), et de la raison (source de la science);

23. Il n’y a qu’une seule société mondiale, plurinationale, qui en ce moment même brasse et mélange les sociétés nationales dont les parois sont de plus en plus poreuses; le capitalisme, mondial de naissance il y a mille ans en Europe occidentale, n’est qu’un mot pour désigner l’aspect économique de cette société mondiale; au XIXè siècle, l’économie-monde européenne a absorbé les autres économies-mondes pour former l’économie mondiale tout court; au XXè siècle, le socialisme a bloqué pendant 75 ans l’achèvement de cette absorption, mais s’est finalement dissous en elle entre 1978 (ouverture de la Chine) et 1989 (chute du mur de Berlin); depuis lors, l’unification de l’économie mondiale s’accélère jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, une nouvelle division l’arrête;

24. Le système capitaliste ne s’effondrera jamais du fait de l’absence de régulation; car il y aura toujours une institution politique pour réguler une crise financière, si grave soit-elle; et quel autre système pourrait le remplacer, après l’échec du socialisme? D’ailleurs, à ce jour, il n’y a pas de candidat, pas de prétendant crédible; tout ce qu’on peut prévoir, c’est que de temps à autre le dirigisme reviendra à la surface: car en profondeur il n’a jamais disparu; le capitalisme condamné à s’effondrer est un mythe; et un mythe ne s’effondre pas, il se dissipe et ressuscite quand on en a besoin;

25. Par contre la société mondiale, elle, peut s’effondrer, si elle ne répond pas au principal défi de notre époque, qui est écologique; sa forme la plus urgente est le défi du réchauffement climatique; et si la réponse juste n’est pas donnée à temps, la société mondiale disparaîtra, et avec elle l’humanité tout entière, c’est-à-dire: nous.

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12 réflexions sur « François Fourquet : 25 thèses sur le capitalisme »

  1. Je vais mieux fouiller ces 25 thèses de François Fourquet, qui, ici, forment un « couple » avec le billet précédent: « L’Huma, vendredi 12 septembre ». Déjà la thèse N°9 où F. Fourquet dit: « Le pouvoir d’une entité sociale est de nature quasi-subjective » va dans le sens de la conclusion de son livre écrit en 1938 par Charles Rist sur l’histoire de la monnaie (réfléxion toujours valable aujourd’hui 70 ans après) où il concluait sur la subjectivité de la monnaie. C’est cette subjectivité qui doit être erraique.

    J’ai déjà indiqué plusieurs fois sur ce blog ce lien (il est en anglais où je suis mauvais, mais je connais l’essence des expérimentations de Clifford Hugh DOUGLAS par des connaisseurs anglophones et francophones très fiables. Si l’on veut faire un vrai progrès dans le domaine monétaire et financier, donc social il est plus qu’urgent de se référer à C. H. DOUGLAS. Je sais que l’égo des économiste, des banquiers, des fiananciers s’interpose comme quand on « sent » bien qu’on va devoir changer son fusil d’épaule, sinon les « circonstances » s’en chargeront…

    Ce n’est quand même pas pour rien que les associations bancaires britanniques de l’époque dpensèrent 5 millions de livres sterling pour faire taire la presse. Rien que Molotov (pas moins que Molotov!) disait à l’époque en substance: « nous savons des experimentations deC. H. DOUGLAS, c’est la seule chose dont nous craignons l’application en Occident ». L’herbe coupée sous les pieds de Marx et des plus grands milieux bancaires et financier! Pas moins!. Nous stagnons depuis des décennies

    http://douglassocialcredit.com/

    On peut y lire C H. DOUGLAS dans le texte

    Aller! Pour une fois, laissez votre égo au vestiaire, ça soulage! Et ça redonne du sens à la vie.

    1. Concernant la thèse numero 9, je trouve qu’une entité sociale peux etre subjective mais pas entièrement car on peux en aucun cas etre en autarcie avec soi même.
      Je constate ici, que mon ancien professeur, le chercheur François Fourquet soutien le courant de l’ alternative economique; »La mondialisation s’achève » où selon lui le monde est unifié par l ‘économie mais divisé par la religion et la politique.
      Partant de ce fait , il contredit inconscièment sa these n°9 et il confirme bel et bien que le pouvoir en absence de la règlementation est totalement objectif car la société moderne est divisée justement par la religion, la politique et les intérêts notament matériels mais pt etre unifiée par l humanisme et la culture.

  2. Je suis en total désaccord sur l’inefficacité économique du capitalisme. le capitalisme a réussi en trés peu de temps 150 ans à sortir le monde du moyen age.
    Les capitalistes représentés à la fin du 19eme siécle par l’industrie miniére a imposé des normes sociales aussi bien dans le logement que dans les rémunérations.
    Le capitalisme du 20eme siécle a permis un essor technologique phénoménal et incontournable avec un apport considérable pour les salariés. L’exemple de l’industrie automobile en Europe est un exemple.
    En fait le capitalisme de proximité a toujours su tenir compte de l’environnement humain et du progrés social, certes par la lutte de classe (relativement modeste en Europe et aux USA) mais il en a tenu compte à chaque moment de son histoire.
    Sauf qu’aujourd’hui le capitalisme de proximité n’existe quasiment plus, il a été remplacé par un ultra libéralisme sans toit ni loi. Et le contact d’homme à homme a disparu.
    Une finance mondialisée a pris le pas et elle est sur le point de tuer le capitalisme entreprenant, innovateur et bénéfique pour la société.
    Et l’ensemble des dirigeants du monde capitaliste est en train de s’apercevoir avec effroi l’oeuvre ce monstre incontrolable.
    Les USA tentent de mettre en place une sorte de New Deal, si l’Europe et l’Asie ne les soutiennent pas dans cet effort de progrés alors il faudra s’attendre à de trés dur moment.
    L’heure est a l’éxérése de ce cancer financier, il faut soutenir le gouvernement fédéral américain si son programme de remise en route de l’économie est raisonnable.
    Il serait bon également de punir les escrocs qui ont mené à ce désastre.

    NB: je ne parlerais même pas de l’échec patent du socialisme soviétique comme contre exemple improductif.

  3. Hannah Arendt, elle non plus ne croit pas à l’amendement du capitalisme et nous donne la toile de fond de ce qui pourrait se passer.

    1958 « Condition de l’homme moderne » Extraits.

    Ce que nous avons appelé le social coïncida historiquement avec la transformation en intérêt public de ce qui était autrefois une affaire individuelle concernant la propriété privée. La société, en pénétrant dans le domaine public, se travestit en organisation de propriétaires qui, au lieu de demander l’accès au domaine public en raison de leur fortune, exigèrent qu’on les en protégeât afin de grossir cette fortune….
    Lorsque cette richesse commune, résultat d’activités jadis reléguées au fond de l’économie ménagère, eut le droit de s’emparer du domaine public, les possessions privées – qui sont essentiellement beaucoup moins durables, beaucoup plus exposées à la mortalité de leurs possesseurs que le monde commun qui, toujours, vient du passé pour se transmettre aux générations futures – commencèrent à saper la permanence du monde. ….
    C’est seulement lorsque cette richesse devint le capital dont la grande fonction est d’engendrer encore du capital, que la propriété égala ou presque la permanence qui était le propre du monde commun à tous les hommes.
    Toutefois, cette permanence est bien différente : c’est la permanence d’un processus plutôt que d’une structure stable. N’était le processus d’accumulation, la richesse retomberait aussitôt dans le processus inverse de désintégration par usure et consommation.
    La richesse commune ne peut donc pas devenir commune au sens de monde commun : elle resta, ou plutôt on voulut la faire rester strictement privée. Il n’y eut de commun que le gouvernement, nommé pour protéger les uns des autres les propriétaires concurrents dans la lutte pour l’enrichissement.
    L’évidente contradiction de cette conception moderne du gouvernement, dans laquelle les hommes n’ont en commun que leurs intérêts privés, ne nous troublera plus comme elle troublait encore Marx : nous savons que la contradiction entre public et privé, caractéristique des premières étapes de l’époque moderne, fut un phénomène temporaire qui annonçait l’effacement de la différence même entre domaines public et privé, l’un et l’autre résorbés dans la sphère du social. De même nous sommes en bien meilleure position pour apprécier les conséquences qu’entraîne pour l’existence humaine la disparition de ces deux domaines de la vie, le public devenu une fonction du privé, et le privé devenu la seule et unique préoccupation commune.

    La propriété a perdu sa valeur d’usage privé, qui était déterminée par son emplacement, pour prendre une valeur exclusivement sociale déterminée par sa perpétuelle mutabilité, la fluctuation des échanges ne pouvant être fixée temporairement que par rapport à un dénominateur commun, l’argent.
    Etroitement liée à cette évaporation sociale du concret, la contribution moderne la plus révolutionnaire au concept de propriété, fit de cette dernière, non plus une parcelle du monde, fixe, bien délimitée, et acquise d’une façon ou d’une autre par son propriétaire, mais au contraire une production de l’homme lui-même, ayant sa source dans le fait que l’homme a un corps et qu’il possède indiscutablement la force de ce corps, ce que Marx appelait « force de travail ».
    Ainsi la propriété moderne perdant le caractère qui la rattachait au monde vint-elle se localiser dans la personne, autrement dit dans ce qu’un individu ne peut perdre qu’avec la vie. ….

    Pour comprendre le danger que fait courir à l’existence humaine l’élimination du domaine privé, le mieux est sans doute de considérer les caractères non privatifs du privé.
    La différence entre ce que nous avons en commun et ce que nous possédons en privé, c’est d’abord que nos possessions privées que nous utilisons et consommons quotidiennement, sont beaucoup plus nécessaires que tout ce qui relève du monde commun ; sans propriété, comme Locke l’a montré, « le monde commun ne sert à rien ». (Second treatise of civil government sec 27)
    La même nécessité qui, au regard du domaine public, ne révèle que son aspect négatif de privation de liberté, possède une force infiniment supérieure à celle de tous les désirs de l’homme et à ce que l’on nomme ses plus hautes aspirations ; non seulement elle sera toujours au premier rang des besoins et des soucis, elle préviendra aussi l’apathie, la mort de l’initiative qui menace avec tant d’évidence les collectivités trop riches.
    La nécessité et la vie sont si intimement liées que la vie elle-même est en danger lorsqu’on se débarrasse complètement de la nécessité.

    Lorsque la société occidentale (qui a de plus largement obéré la qualité du bien commun écologique, eau, air sols…) ne pourra plus fournir le nécessaire pour un plus grand nombre, comment traitera-telle les initiatives de cette majorité dont cette analyse montre qu’elles sont inéluctables?

  4. Le capitalisme a réussi la production et la diffusion de biens à une part très large de la population mais le partage financier des efforts consentis n’a pas été toujours très équitable. Les employés ont du lutter pour acquérir des droits sociaux (vacances, argent,…) qui leur ont permis de toucher une part du gâteau de la production commune.
    Depuis au moins 20 ans, ces droits ont eu tendance à disparaitre notamment en raison de la part grandissante de l’actionnariat dans le gâteau commun.

    D’autre part, les lois anti-monopoles au niveau local (démantèlement des monopoles énergétiques, téléphoniques, …) ont été contournés par la création de multinationales surpuissantes (Microsoft ne préfère t-elle pas payer des amendes plutôt que de se mettre en règle ?) qu’on appelle désormais des « champions » français puis dorénavant européen. Ces multinationales ont maximisées leur profit tout en mettant les employés du monde entier en concurrence, en pressant les droits sociaux. Ensuite ces multinationales en concurrence partout dans le monde ont écrasé et acheté toute la petite concurrence pour engager nombre d’ententes illicites (en France, les exemples sont légions téléphonie, btp, distribution,…).

    Ces entreprises incontrôlables par l’effet de leur puissance (financière, politique) ont donc développés des marges et n’ont que trop peu partagé le gâteau. Un des problèmes du capitalisme est la fausse concurrence qui fait que l’argent des gens s’entasse dans les mêmes mains. Relativement, l’appauvrissement des classes productivistes se généralise et la vie à crédit s’emballe jusqu’à la limite de l’insolvabilité. Et la, ca marche plus le modèle capitaliste dans lequel il faut que beaucoup de consommateurs achètent. La masse des gens appauvrit est devenue tellement grande, la répartition des richesses tellement mauvaises que le système ne fonctionne plus.

    Un partage plus équitable des richesses a existé y compris aux USA mais dans ces 20 dernières années nous sommes revenus à un partage qui date d’une centaine d’années… tout cela en entendant dire partout que c’est normal, que la prise de risque, l’entreprenariat est récompensée…

    Les lobbys financiers qui influencent la politique à leur profit modulent le capitalisme et empêchent d’émerger les critiques. Ces grands lobbys gênent la démocratie en défendant des intérêts privés contre l’intérêt public. Les faire accepter par la démocratie est le symbole même de leur réussite de leur emprise sur la société.

  5. Ce n’est pas franchement la découverte de la lune, mais on peut relier en quelque mesure ce qu’écrit F. Fourquet aux thèses de Castoriadis sur le capitalisme : celui-ci s’est nourri de ce qui n’est pas lui pour fonctionner (le sens de l’honneur, le sens du devoir, du travail bien fait, chez les ouvriers, les fonctionnaires, etc.), ce qui expliquerait ou en tout cas alimenterait la dialectique « libéralisme »-« dirigisme » de l’excellente thèse 21. Un des problèmes actuels est que le capitalisme a graduellement affaibli, à tous les niveaux, ces soutiens dont sans doute il n’avait pas assez conscience. Comme disait Castoriadis, les ouvriers, via les syndicats, ont longtemps sauvé le capitalisme de lui-même. Les syndicats détruits ou trop compromis, une digue manque. Vive la crise !

  6. @Bob

    Peu de personnes, sur ce blog, contestent l’efficacité économique du capitalisme. Tous les gens de gauche critiquent le fait que cette efficacité profite à certains et pas à tous, avec même des périodes (et des lieux actuels) d’exploitation honteuse des travailleurs. Les culturels et les anthropologues critiquent le fait que la capitalisme détruit les valeurs qui ont toujours fait la grandeur des Hommes pour en faire des « homo oeconomicus », pauvres égoïstes calculateurs à la raison déraisonnable. Les décroissants et les écologistes l’accusent d’être incapable de freiner sa croissance matérielle qui est en train de détruire les conditions d’une vie digne sur la Planète. C’est assez pour faire un front anticapitaliste large (mais sans contre-projet bien défini…).

    Par ailleurs, si les prémisses du capitalisme sont apparue à la fin du Moyen-âge à Venise, Bruges ou Gènes (au XIIème et XIIIème siècle), ce n’est qu’à partir de 1750 en Angleterre que la capital a pris les commandes de quelques sociétés. S’il s’est étendu grâce à la révolution industrielle, sa globalisation à l’ensemble du monde n’est pas encore acquise.

    Enfin, et surtout, le capitalisme de proximité n’existe pas. Des entrepreneurs s’appuyant sur le capital furent proches de leur environnement naturel ou social au XIXème siècle mais aujourd’hui le capitalisme se veut un marché mondial unique. Et c’est ce qui fait qu’en plus de tous les défauts précédemment cités qui s’accroissent, il devient incontrôlable et inefficace. Vous semblez croire que la maladie (cancer selon vos termes) est limitée au monde de la finance. C’est évidemment impossible : relisez les items 20 à 25 des « 25 thèses sur le capitalisme » de François Fourquet, ici au-dessus et convenez que nous sommes dans une SOCIETE capitaliste, DE marché. Certains sur ce blog rêvent sans doute, eux, de mettre en place une société AVEC marché.

    C’est bien que vous interveniez sur ce blog car cela permet de voir comment quelqu’un qui semble encore « croyant » dans le bien-fondé du capitalisme réagit à des critiques de fond.

    Bonne journée.

  7. La critique la plus globale, en même temps que la plus radicale est indiquée par H Arendt (lire la démonstration dans mon intervention plus haut) que le capitalisme sape la permanence du monde, en substituant, comme élément permanent de celui-ci, la propriété capitalistique (processus d’accumulation qui survit forcément aux générations), à la propriété privée remise en cause par le comportement de ses détenteurs à chaque génération.

    Les capitalistes étant en concurrence, le nombre de ces propriétaires se réduit inéluctablement (l’afflux d’actionnaires petits porteurs n’exerçant pas d’influence réelle, et présents à titre provisoire ne comptent pas, et n’est favorisé par le système, que dans l’intérêt de le rendre attractif et désirable et donc de favoriser son extension).

    Ainsi, paradoxalement, le capitalisme, à l’instar du collectivisme, détruit la propriété privée, et l’affrontement majeur du XXème siècle était celui de deux totalitarismes objectivement comparables, expropriateurs à l’intérieur et colonialistes à l’extérieur, qui a vu le triomphe du premier grâce à sa plus grande efficacité économique.

    Mais cette victoire n’a fait qu’exacerber son caractère expropriateur, (notamment eu Europe où la tradition humaniste adoucissait ses caractères les plus brutaux), et que la prospérité occidentale rendait surtout visible dans les pays colonisés (cf l’Afrique et l’Amérique latine) mais désormais aussi largement visible à l’intérieur, les capitalistes se partageant désormais entre les « nomades triomphants », partout chez eux, les « nomades serviles » (au moins ceux que l’on dédommage plus ou moins grassement, tant qu’ils rendent des services requis pour « gagner », et la multiplication des « nomades perdants », chez nous ceux du canal St Martin par exemple.

    J’ajouterai que ce système d’actionnariat mondialisé met les systèmes politiques d’état « hors jeu » car ces pouvoirs n’agissant que sur des bases territoriales devraient défendre à la fois les intérêts (pour le moins) divergents de leurs électeurs (et donc majoritairement les travailleurs), contre celui des décideurs mondialisés de leur propre entreprise ou de celles du secteur, ainsi que les intérêts des actionnaires nationaux, ce qui est parfaitement impossible.

    H Arendt a publié en 1958, bien avant que les mécanismes financiers les plus fous créant des effets de levier suicidaires qui ont conduit à la crise actuelle, qui est simplement une revanche de la réalité sur la folie néolibérale.

  8. « Le capitalisme touche à sa fin »

    Le journal Le Monde pose cette question « Comment replacez-vous la crise économique et financière actuelle dans le « temps long » de l’histoire du capitalisme ? » à Immanuel Wallerstein, chercheur au département de sociologie de l’université de Yale, ex-président de l’Association internationale de sociologie.

    En voici deux courts extraits :

    Fernand Braudel (1902-1985) distinguait le temps de la « longue durée », qui voit se succéder dans l’histoire humaine des systèmes régissant les rapports de l’homme à son environnement matériel et, à l’intérieur de ces phases, le temps des cycles longs conjoncturels, décrits par des économistes comme Nicolas Kondratieff (1982-1930) ou Joseph Schumpeter (1883-1950). Nous sommes aujourd’hui clairement dans une phase B d’un cycle de Kondratieff qui a commencé il y a trente à trente-cinq ans, après une phase A qui a été la plus longue (de 1945 à 1975) des cinq cents ans d’histoire du système capitaliste.

    La période de destruction de valeur qui clôt la phase B d’un cycle Kondratieff dure généralement de deux à cinq ans avant que les conditions d’entrée dans une phase A, lorsqu’un profit réel peut de nouveau être tiré de nouvelles productions matérielles décrites par Schumpeter, sont réunies. Mais le fait que cette phase corresponde actuellement à une crise de système nous a fait entrer dans une période de chaos politique durant laquelle les acteurs dominants, à la tête des entreprises et des Etats occidentaux, vont faire tout ce qu’il est techniquement possible pour retrouver l’équilibre, mais il est fort probable qu’ils n’y parviendront pas.

    @ Paul,
    Que pensez-vous de ces cycles et systèmes ? Peut être, sans doute même, en avez-vous parlé, mais je serais intéressé d’avoir votre opinion sur ces hypothèses.
    Merci d’avance

  9. Je maintiens que le capitalisme ne disparaîtra pas, mais sa forme actuelle se modifiera.
    Tout dépend comment on pratique le capitalisme. Il peut être bénéfique, comme il peut avoir des effets désastreux s’il devient l’outil d’un capitalisme dèshumanisé voire gangstérisé, ce qui est le cas aujourd’hui; il s’agirait dans ce cas d’un capitalisme du type « âge de pierre ».
    L’envie de posséder des objets ou une monnaie et d’en faire quelque chose est, à mon avis, inné chez l’homme. Le problème réside dans l’accumulation du capital et de la concentration de cette accumulation sur quelques groupes, individus….Il devient alors facilement un outil au service d’une domination, d’un pouvoir sur autrui.
    Un autre problème réside dans le fait que les gouvernements occidentaux ont contribué au développement d’une économie sauvage, gangstérisée par endroits, ils l’ont fait par ignorance, par bêtise, mais aussi par calcul et ambition personnelle.

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