Fortis : De la pagaille au Grand Projet, par Pierre Lang

Je ne connais de l’affaire Fortis que ce qu’en disent les journaux. Pierre Lang m’a contacté il y a quelques jours avec un projet de lettre ouverte. Il m’a fait connaître ses motifs et cela m’a fait chaud au cœur de savoir que mon blog donne à certains le sentiment de « redevenir intelligent ». J’ai été sensible à son désir de lancer une initiative issue de la base à propos de la banque Fortis. Je lui laisse donc la parole.

Hier in het Nederlands.

Fortis : De la pagaille au Grand Projet

Dans quelques mois, nos dirigeants divisés clameront tous sur tous les toits : « il faut trouver un projet fédérateur pour monopoliser les forces vives du pays et sortir de la crise ». Ce projet est devant nos yeux, mais personne ne semble l’avoir remarqué ! Les contribuables, les employés, les actionnaires, le CA et les déposants de Fortis ont-ils un autre dénominateur commun que celui de se dresser lamenta¬blement les uns contre les autres à l’instar de nos élus et pouvoirs démocratiques, attitude que nous condamnons tous ? Question subsidiaire : qui a envisagé l’éventualité d’un « remake » de la reprise de Sabena par Swissair ?

Bruxelles, Noël 2008

Crise politique. Débat politique télévisé. Bonnes intentions unanimes en langue de bois : « il faut donner la priorité aux vrais problèmes des citoyens ». Les caméras et les micros se remettent sur « OFF ». Chacun reprend sa laborieuse croisade verbale pour défendre ses intérêts personnels, même aux dépens de son propre parti politique. Est-ce avec ces courants d’air que la confiance sera rétablie pour que la consommation fasse redémarrer l’économie ? Nous voulons des actes éclatants. Pour cela, il faut que l’imagination prenne le pouvoir !

De la confiance

Les querelles de clocher vont-elles redonner confiance aux gens mal informés ou désinformés, qui se sont laissés piégés ou qui se sentent bernés par un système financier perverti par une spéculation débridée, parfois frauduleuse, qui écœure jusqu’au plus fervent défenseur du capitalisme et du libéralisme ? La confiance perdue peut-elle se racheter à crédit ou à coup d’injection massive de subsides dans l’économie ? Non. La confiance ne s’achète pas, elle se mérite. Je me trompe ?

Aujourd’hui, le discours politique est comparable à celui de Maman quand son fiston attrape une petite grippe : « Ne t’inquiète pas mon Chéri. Tu n’es pas aussi malade que tu le ressens. C’est un mauvais moment à passer. Tu iras mieux dès demain. Comme tu te sentais hier ». Dans quelques mois, les enfants de la nation s’apercevront que la crise perdure et se creuse encore, malgré ces assertions paralysantes. Leur confiance sera une nouvelle fois ébranlée, terrée au niveau de leurs talons. On sera passé de l’optimisme aveugle au pessimisme béat et du pessimisme réaliste au défaitisme noir.

C’est à ce moment-là que les leaders divisés clameront à l’unisson dans les médias : « il faut élaborer un projet fédérateur pour monopoliser les forces vives du pays et sortir de la crise ».

Too big to fail ?

Le rachat de Fortis a été présenté au public comme la seule option envisageable et comme un point de non-retour salvateur, sur l’autoroute à sens unique d’un cataclysme socio-économique sans précédent. Trois mois se sont passés depuis la nationalisation. Fortis poursuit ses activités. Cela indique-t-il qu’il y avait d’autres voies à investiguer que la cession dans l’urgence à BNP ? Peut-on en conclure qu’il y avait moyen d’analyser la situation de la banque sans précipitation, avec le recul qui s’impose, pour optimiser une décision d’un niveau stratégique aussi important pour l’économie belge ?

Le titre BNP a perdu 60% de sa valeur. Ce serait faire beaucoup d’honneur à une Fortis prétendument malade que de lui imputer la responsabilité entière de cette chute. Pensez-vous que la dégringolade boursière de BNP puisse anticiper une grosse grippe en 2009 ?

Malgré tous les démêlés juridiques et la chute d’un gouvernement dans une confusion sans fin, BNP reste inébranlablement intéressée par le rachat de Fortis au risque d’inquiéter ses actionnaires. Le rachat de Fortis est une opération qui lui permet d’augmenter ses fonds propres et ses liquidités. Peut-on en conclure que la valeur que BNP accorde à Fortis est supérieure à celle que nous lui attribuons nous-mêmes ? Est-il dès lors légitime de se poser la question suivante, en se souvenant qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi : qui sauve qui ?

Gouverner c’est anticiper

Question. Est-il stupide d’envisager que la BNP, en cas de problème de liquidités, se mette à puiser dans la manne Fortis, comme au bon vieux temps du rachat de Sabena par Swissair ? Est-il ridicule d’imaginer qu’en cas de plan de dégraissage, la BNP licencie dans un rapport de 8 employés ex-Fortis pour 2 salariés BNP, pour éviter des problèmes sociaux en France ?

L’Etat belge serait détenteur de 18% des actions BNP pour un minimum de deux ans, soit le temps nécessaire pour que la crise financière ait révélé tous ses secrets. Si dans un an, BNP souffre trop de la crise, quelle sera l’attitude du gouvernement ? Prélèvera-t-il un impôt de crise belge pour renflouer la caisse, en rejetant la faute sur le gouvernement précédent ?

Question de confiance et démocratie

Peut-on faire confiance à une entreprise capable d’en acheter une autre qui résulte du déman¬tèlement d’un holding, une opération multimilliardaire conclue en un week-end, dans le mépris des règles statutaires et de bonne gouvernance ? Peut-on faire confiance à une banque et un Etat tous deux impliqués dans une opération jugée irrégulière par une Cour d’Appel, aggravée par une violation de la séparation des pouvoirs démocratiques par cet Etat ? Si un jour, un représentant de cette banque ou de cet Etat clame haut et fort « toutes les opérations que nous menons sont parfaitement régulières », le croirez-vous ? Lui ferez-vous confiance ?

Peut-affirmer que le blanc-seing éventuellement donné par le peuple à son gouvernement à propos d’une telle transaction constituerait un précédent permettant de placer, à l’avenir, d’autres décisions prétendument vitales pour un groupe de citoyens, au-dessus du respect des lois et de la Constitution ?

Du bon usage de l’argent public

L’ex-gouvernement semblait prêt à envisager une perte de 5 milliards minimum (appartenant au contribuable belge) sur sa participation dans BNP. Si c’est le cas, autant investir cette somme en Belgique, dans une Fortis assainie, purgée de ses cadavres, plutôt que de l’utiliser pour rehausser les fonds propres d’une autre banque, qui n’a pas encore prouvé qu’elle n’a pas quelques cadavres en décomposition au fond de ses placards continentaux ou « off shore ».

Ressaisissons-nous !

Bon sang ! Ce projet est là, devant nous ! Ici et maintenant. Au lieu de se focaliser sur leurs intérêts divergents, « il n’y a qu’à » monopoliser les forces vives des employés, des patrons, des déposants et des actionnaires pour transformer Fortis (une des rares banques débarrassée de la plupart de ses actifs toxiques par le grand nettoyage d’automne) en une banque viable. Ensuite elle aura le temps de prospérer, sans traquer les rendements miraculeux, et éventuellement de racheter certains morceaux sains d’autres banques victimes de la crise. Fortis n’aurait-elle pas finalement eu la chance d’être la première à souffrir de la crise financière et de pouvoir repartir du bon pied, sans être entravée par un emplâtre sur une jambe de bois ?

Est-il aberrant d’indemniser tant que faire se peut les citoyens lésés (employés-déposants, employés-actionnaires, déposants-contribuables et actionnaires-épargnants pas toujours spéculateurs), souvent abusés par de fausses bonnes nouvelles ?

Est-il absurde d’injecter de l’argent dans l’économie en remettant la locomotive Fortis sur ses rails, par la base, au lieu de repeindre improductivement pour l’avenir, les lignes blanches sur le bord des routes ? Le facteur critique de succès, dans les mesures de relance, n’est-il pas l’endroit où et comment on injecte l’argent public dans l’économie ?

Les Belges ont-ils peur du succès ?

Fortis est maintenant assainie et dépolluée de ses produits toxiques. Est-il inimaginable de trouver des investisseurs intéressés par un investissement dans une banque belge grande et forte ? Est-il impensable de monopoliser les énergies de notre pays fédéral pour faire de cette entreprise un fleuron dont nous pourrions tous nous enorgueillir ? Ou bien préférons-nous trouver notre épanouissement citoyen en fuyant purement et simplement un problème et le défi que sa solution incarne, persuadés de refiler une vieille pomme à qui la voudra, comme si elle représentait encore un produit pollué hautement cancérigène ?

Porter Fortis à bout de bras au firmament. Voilà sans doute un beau projet fédérateur qui me semble digne d’unir les forces vives d’un pays qui s’effrite. Si ce projet n’est pas capable de porter de fruits et de redonner à nos communautés et nos régions un sentiment de fierté fédérale agrémenté d’une place d’honneur au soleil des nations-régions mondialisées, alors je ne vois pas quel autre projet pourra illuminer notre ciel dans le futur, si ce n’est s’accrocher passivement, comme nième wagon assisté, dans le convoi européen, en subissant les conséquences de la crise.

Pierre Lang

Email : plang@irisoft.be
Web : www.plang.be

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11 réflexions sur « Fortis : De la pagaille au Grand Projet, par Pierre Lang »

  1. En lisant ce blog on comprend un certain nombre de chose bien cachée par ceux qui tiennent les commandes.
    Bravo Paul et toute l’équipe de « Black Sheeps » qui donnent leurs points de vue en dehors des sentiers battus.
    Si ça continue ce groupe va devenir la terreur du Pacifique Sud à l’Atlantique Nord.
    La petite histoire qui fait la grande…

  2. @ Pierre Lang
    Il m’apparaît que votre « grand projet fédérateur » se base sur une volonté de faire survivre une grande banque belge qui aurait pour objectif d’être au service de l’économie et des épargnants du pays. C’est ce qui était possible après le 1er week-end agité où Fortis fut nationalisée par les 3 Etats du Benelux. Mais le week-end suivant, sans que l’on ait d’explication crédible, la partie belge de la nouvelle entité fut vendue (offerte?) à BNP-Paribas pour une (grosse) bouchée de pain. Ce choix économiquement aberrant n’est-il pas idéologique ? Deux compères ne se sont-ils pas entendus pour réaliser ce forfait : le confédéraliste Leterme qui voyait disparaître la dernière banque « belge » et le dogmatique néolibéral Reynders qui mettait fin à cette horreur d’une grande bancassurance publique ?
    Ce grand stratego looser/looser a déjà valu la perte d’un des deux coquins précités. Le second tient encore le cap et risque de nous faire subir bien d’autres méfaits…
    Votre projet est estimable et nullement irréaliste dans une perspective citoyenne et constructive. Mais il oublie une dure réalité : celle de l’idéologie des détenteurs du pouvoir dans le « conglomérat Belgique ». Si j’utilise ce terme de conglomérat c’est parce qu’il résume la seule affirmation de Paul que l’on peut (a posteriori) qualifier d’erronée. Il a écrit un jour sur ce blog « Fortis ne peut pas tomber » (ou quelque chose d’approchant). C’est sans doute parce qu’il se souvenait que Fortis est l’héritière de Société Générale de Belgique et que la Générale c’était la Belgique. La nouvelle qui n’est peut-être pas encore arrivée en Californie est que la Belgique n’existe déjà plus (mais il y toujours des Belges, sire, et espérons qu’ils reconstruiront quelque chose de plus solidaire sur les ruines d’un certain capitalisme…).

  3. @Alain A.
    Les jeux ne sont pas faits. S’ils l’étaient, BNP n’aurait pas besoin de répéter sans cesse qu’elle est toujours intéressée et de signaler qu’elle ne relèvera pas son offre. Si les jeux étaient faits, la BNP resterait motus et bouche cousue ou dirait simplement « l’affaire est bouclée, il n’y a pas lieu de revenir dessus » ou bien « la justice décidera si la vente sera anullée ou non ».
    La situation est très bizarre car à mon avis, isoler le toxique était la bonne solution. Mais elle a été prise sans réunir l’AG !
    Une chose qui est absolument IMPERATIVE c’est que dans tout pays démocratique, il faut respecter la loi, la Constitution et les statuts des sociétés (même le gouvernement).
    Pierre Lang

  4. Visiblement quand les grandes banques flamandes ne veulent pas mettre un euro dans Fortis par suite d’un raisonnement politique et économique, qu’on ne veut pas présenter la note au contribuable belge, on est bien content de se tourner vers le voisin francais. Quand on est sur la plage et que le tsunami arrive,on ne discute pas de la couleur du maillot de bain à mettre. Sincèrement, l’état belge ne fait pas un mauvais placement .

  5. Qui, en Belgique, croit encore à un projet Belge? Qui, francophone ou néerlandophone, dirigerait ce projet, avec l’inévitable inconvénient de n’avoir pas le soutien de l’autre?
    On n’est même pas capable de trouver un premier ministre, c’est chacun pour soi et surtout pas une Fortis pour tout le monde.
    Je suis pour une Grande Flandre qui irait d’Ostende à Arlon (voire même intégrerait un bout de France et des Pays-bas) et respecterait la représentativité de chacun, y compris linguistique. C’est trop demander, je sais bien…
    Indépendamment de tout aspect belgo-belge, je ne pense pas qu’une banque refermée sur la Belgique soit viable vu le poids de la concurrence. Se refermer sur ses frontières, surtout dans un aussi petit pays, n’est pas sain, et + d’être impossible.

  6. Il me semble qu’une série d’éléments sont à prendre en compte.

    1/ Ce sont les hollandais, après le W.E. de « nationalisation conjointe » qui ont changé d’avis. En reprenant leurs billes (ABN AMRO et Fortis Hollande) ils reprenaient une part assez saine, et supportable à l’échelle du PNB de la Hollande. On n’a pas beaucoup analysé les motivations (économiques, politiques : pression du problème Kaupting plus important aux PB, etc.) de ce revirement. On a parlé (aux PB) de sentiment de tromperie entre gouvernements. Ils créaient évidemment un problème à la Belgique et au Luxembourg.

    2/ L’interview posthume de Leterme au Soir (donné avant sa démission, édité après) est évocateur. Il n’explique rien sur le revirement hollandais. Il souligne que Fortis holding international est trop gros pour le PIB de la Belgique, et que notre pays a le plus été menacé de failite après l’Islande. C’est bien la question d’un projet de grande banque belge : qui reprend les produits toxiques (pour partager les pertes), qui garde les pépites du holding (dont quelques millions frais). J’en profite pour dire que les statuts d’une banque n’ont évidemment pas prévu les procédures d’urgence en face d’une banqueroute : tout passage par l’AG aurait été trop tardive. Leterme a voulu sauver les épargnants et l’économie belge. Les actionnaires qui ont beaucoup perdu sont moins nombreux, et ils veulent l’argent du beurre qui a fondu. Avant de s’en prendre à Leterme, qu’ils s’en prennent aux banquiers. Ou qu’ils essaient Madoff s’ils préfèrent.

    3/ BNP a besoin d’une jonction avec une autre grande banque de dépôt. Et il avait les moyens de se payer Fortis (pas d’autre client dans la file, dit Leterme). Il met la pression pour que cela se fasse. Leterme dit qu’il faut vendre, plutôt que garantir en Belgique. Effectivement, les capitaux belges ne sont pas venus. Pourquoi viendraient-ils maintenant ?

    4/ Il faut prendre en compte la problématique électorale flamande, où la surenchère (aggressive) des individus et des partis est permanente, sous la pression de l’extrème droite et du LDD (une scission du VLD qui dépasserait celui-ci en voix). « Nous allons faire un malheur, arrêtez-nous si vous pouvez » est leur message aux partis francophones. Ceux-ci se demandent comment limiter ce petit jeu, mais aussi continuer à exister sur d’autres politiques, dans une atomisation de partis impuissants parce que minoritaires. (Leterme évoque aussi ce problème). C’est donc trop court à mon avis de critiquer « tous les élus » « incapables alors que les solutions sont faciles ».

  7. @HP
    Je partage tout à fait votre remarque en ce qui concerne la taille du marché belge, trop petit pour permettre le développement de grosses entreprises. Pensez-vous dès lors, qu’il faille mettre les autres entreprises du BEL20 en vente !? Je ne pense pas avoir parlé d’une banque belge refermée sur ses frontières!

  8. @ Alain A.

    Si j’utilise ce terme de conglomérat c’est parce qu’il résume la seule affirmation de Paul que l’on peut (a posteriori) qualifier d’erronée. Il a écrit un jour sur ce blog « Fortis ne peut pas tomber » (ou quelque chose d’approchant).

    Je n’ai jamais rien écrit d’approchant, je n’ai même jamais exprimé d’opinion sur Fortis (vérifiez vous-même grâce à la fonction « Rechercher »). Il s’agit d’un autre Paul… ou de moi dans un monde parallèle !

  9. d’accord avec jacques: il fallait mettre qques milliards des le lundi sur Fortis. Bnp l’a fait. Il y avait le feu sinon la faillite.
    Bonne année a tous malgré tout ce qui nous attend.

  10. Dans son billet – Le prix des mots- (25/12/2008 ) publié sur Attali.com. , J.A. applique un regard sec sur la « barbarie » et dresse le bilan des félonies auxquelles nous venons d’assister. D’entrée de jeu, l’auteur attire indirectement l’attention sur l’oubli de la violence sociale, puis en appelle « à la parole donnée », aux bonnes manières. Je me demande si cet « oubli » n’est pas fondateur et fonctionnellement utilisé par chacun de nous pour permettre la reconstruction permanente d’une morale en « faux-nez ». Si les paroles ne sont pas tenues, c’est que les contrats passés n’étaient tout simplement pas tenables, la barbarie est au coeur des contrats pourris, L’ appel désespéré de J.A. aux respects des normes, semble supposer que les normes ont été larguées aujourd’hui seulement, alors que leur transgression, puisque permise, est déjà inscrite dans le fonctionnement du système ! Tout ceci est assez évident, mais néanmoins me laisse dans une perplexité que « je m’en va touiller ». Je crois repérer qu’un même oubli sert de point de départ aux propositions de Pierre Lang pour « sauver Fortis « (lesquelles furent présentées il y a quelques jours sur ce Blog ). Pour éviter de trop papillonner d’un site à l’autre, reprenons ici l’introduction et la conclusion du billet de J.Attali, en
    surlignant deux passages.

    Une des principales utilités de la crise actuelle est de révéler au grand jour, à ceux qui auraient pu l’oublier, que nous vivons dans un monde barbare, où civilisation, politesse, obéissance à la règle, respect des contrats et de la parole donnée ne forment qu’une mince pellicule, qui peut sauter en un instant si l’exige la
    survie.»

    La monnaie, première mesure de la validité du contrat social, s’effondrera – si les mots ne valent plus, la monnaie vaut moins encore.

    Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que chacun de nous apprenne à penser la monnaie, autant dans son vertige que dans sa rationalité et
    surtout, en permanence et dans un même mouvement.

    Pour soigner Fortis, Lang propose d’être solidaires, de respecter la constitution et les lois sur les sociétés, etc. ainsi tout ira bien ! C’est à mon avis s’enferrer dans un double-bind : le dérapage Fortis c’est précisément le moment du gouffre insondable. Ainsi, la Ministre Joëlle Milquet, épuisée au sortir de la nuit de cession de Fortis, se lâche

    « c’était ça ou l’émeute »

    . Leterme, Premier Ministre déchu en quête de justification, joue la transparence et précise :

    « Il n’y avait pas d’alternative, puisque le bankrun nous guettait. Le vendredi 26 septembre, après-midi, il y avait déjà d’énormes retraits. Le risque pour le contribuable était gigantesque : des dizaines de milliards d’euros étaient engagés… Le Soir, 27-28 12 2008, p.8».

    Cet épisode est pourtant essentiel, puisqu’il explique l’illégalité des décisions prises hors du cadre juridique et de l’état de droit. Bien entendu, pour les actionnaires Fortis et leurs avocats il s’agit de gagner ou de récupérer des sous, mais voici que les politiques, les journalistes et l’opinion publique embrayent, sautent sur l’occasion pour se parer du voile de la vertu et se gonfler de la séparation des pouvoirs. Pour le dire autrement, lors de l’incendie du Bazard de la Charité, la bonne société fut choquée parce que ses membres n’avaient pas respecté les bonnes manières. Les hommes de « haute société » y avaient été pris de panique, ces « chevaliers de la pétoche » étaient sortis en premier, piétinant femmes et enfants, et Sarkozy… d’enchaîner « moralisons la finance », m’enfin ce n’est pas une question de morale, mais de normes anti-incendie ! Sinon à jeter un voile pudique sur l’affaire Fortis, quel est le sens « de revenir en arrière sur le moment de la chiasse » , à quoi sert d’entreprendre, par commission interposée, la recherche de l’une ou l’autre solution rationnelle a posteriori ? S’agit-il de faire croire après coup que, non, « Fortis » et le système financier ne concentrent pas l’ignoble que la débâcle, précisément, livre au jour ? S’agit-il de faire croire, que la raison était possible, qu’elle règne en principe absolu et que son absence apparente résulte d’une norme un moment estompée, mais de droit toujours présente.

    Avec une forme de volontarisme qui ne manque pas de panache, Pierre Lang propose l’union pour sauver le soldat Fortis, construisons la Fortis Banque du Peuple belge ; mémé avec son carnet d’épargne à dix balles, Lippens, Reynders …même combat, et après tout pourquoi pas ! Toutefois, je remarque que la stratégie de Pierre Lang suppose le problème résolu : Fortis sera viable, car, je le cite, c’est

    « une des rares banques débarrassées de la plupart de ses actifs toxiques par le grand nettoyage d’automne ».

    Aussi, ses propositions sont peut-être moins « une stratégie pour sauver Fortis ” qu’un tour de passe-passe involontaire, qu’un exorcisme en deux temps, je le cite :

    « Ne t’inquiète pas mon Chéri. Tu n’es pas aussi malade que tu le ressens. C’est un mauvais moment à passer. Tu iras mieux dès demain. Comme tu te sentais hier. ”

    Après avoir avancé qu’il ne suffit pas que maman rassure et que la véritable thérapie commence dès aujourd’hui par le grand rassemblement, Lang entreprend de sauver Fortis, il suffit du projet commun, je le cite:

    « Porter Fortis à bout de bras au firmament. Voilà sans doute un beau projet fédérateur qui me semble digne d’unir les forces vives d’un pays qui s’effrite ».

    En avançant que tout ira mieux demain parce que le paquet d’ébola a été refilé aux voisins, Pierre Lang positive, il s’agit « de ne faire qu’un », le gouffre insondable n’existe plus, non le miroir n’est pas brisé, et de continuer en posant une question curieuse à propos de la peur :« Les Belges ont-ils peur du succès ? », demande-t-il. En matière de Banque, l’opinion publique ne me semble pas totalement inconsciente de côtoyer le gouffre. Sans cette conscience liminale, subliminale, de l’abîme, comment expliquer le « run on the bank » ? Peut-on expliquer le risque de « retrait panique » par la simple imitation, « l’autre retire alors moi aussi ». L’imitation me semble supposer l’identification à la panique de l’autre et cette identification est possible parce que chacun la porte en soi, mais à demi étouffée, à demi oubliée justement. Il y a quelques années, une dame de mon entourage était atteinte d’Alzheimer. Un jour, je l’observais en train de parler à son miroir, « tu es bien habillée aujourd’hui, cette veste te va bien », disait-elle à son image. La prenant par le bras, je me suis permis de lui dire « cette dame à qui tu parles dans le miroir, c’est toi ». Elle s’est tournée vers moi, et avec un ton presque condescendant, elle ajouta, « évidemment ! Moi je le sais » et elle ajoutait, « mais elle », montrant le miroir « elle ne le sait pas » ! Certes, en matière financière, nous oscillons sans cesse d’une position à l’autre, « vais-je parvenir à le rouler, ou sera-ce mon voisin qui me roulera ?” de là la peur de Belges devant le succès, l’hésitation de chacun s’engager sans savoir qui sera mangé. Et voilà, tout en sachant très bien que nous sommes ainsi faits, nous nous arrangeons pour ne pas trop le savoir. Tenir un tel calcul en équilibre demande de maintenir un peu de schizophrénie. L’angoisse devant l’effondrement de la chaîne de dépendances inégales sur laquelle repose notre position sociale, et dont la monnaie est aussi le signe, est à mon avis toujours fondatrice, toujours juste en dessous de la surface, mais bien entendu fortement déniée dans le discours des banques comme par l’inconscient de l’épargnant : « Fortis c’est sur ! ». Au fond, la force des Banques, la force de la monnaie comme institution, ne prendrait-elle pas appuis sur cette peur refoulée ? Comment prendre en charge la déraison et ne pas oublier le côté faux nez du lien monétaire ? Les banques ne créent pas de monnaie, c’est acquis, mais je me demande ce qu’il-y-a sous le faux-nez quand celui-ci est par terre ?

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