Le grand percolateur

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mes amis aux US m’envoient des e-mails incendiaires : ils relaient les éditorialistes, blogueurs, etc. que vous connaissez déjà, les Simon Johnson, Chris Hedges, Paul Krugman. etc. Tous mes correspondants, comme toutes leurs sources, ont désormais atteint le seuil critique de l’indignation, du sens de l’outrage, tous dénoncent la mise en coupe réglée du pays par l’« oligarchie », la mise au pas de l’administration Obama par Wall Street : JP Morgan, Goldman Sachs et les hedge funds dirigent désormais les Etats-Unis en la personne de Timothy Geithner, Larry Summers ou Rahm Emanuel. Aux abois il y a quelques mois, Wall Street a été remis sur pied à grands coups de dizaines de milliards de dollars généreusement offerts par le contribuable américain et ceux de leurs dirigeants qui ne sont plus aux manettes de ces banques, c’est tout simplement parce qu’ils sont, devinez où ? aux rênes du gouvernement, occupant souvent d’ailleurs des positions définies comme « représentant du public », comme ironise à ce sujet Chris Martenson.

J’y vois là la confirmation du théorème dont je vous ai déjà parlé, conçu il y a vingt ans : « En temps de crise tout se passe comme en temps ordinaire, si ce n’est que les principes implicites apparaissent dorénavant en surface ». Certains affirmaient que JP Morgan et Goldman Sachs dirigeaient les États-Unis depuis un siècle environ et que seuls quelques initiés le savaient. Quoi qu’il en soit, la chose est vraie aujourd’hui, cela fait les gros titres des quotidiens et la une du journal de vingt heures. La question que nous nous posons bien sûr vous et moi, c’est si cette visibilité accrue fait une différence.

L’histoire suggère que oui. C’est une chose de se douter de quelque chose et c’en est une autre d’avoir le nez écrasé dessus. « Se douter de quelque chose », c’est un peu comme la vision périphérique : c’est là mais on peut l’ignorer si on veut. Quand c’est au plein milieu de votre champ de vision, de celui des membres de votre famille et de vos amis, de celui de vos voisins de palier et des gens qui attendent le bus en votre compagnie, c’est une autre affaire. Parce que ça devient alors un sujet de conversation, et d’entendre que votre indignation n’est pas simplement une expérience intérieure, comme une rumination causée par une digestion difficile, cela donne à votre expérience, valeur d’universalité : ce n’est plus « moi » qui pense cela, c’est « tout le monde ». Et cela, cela vous donne à vous et à ceux à qui vous parlez, une détermination dont le degré n’est pas du même ordre de grandeur que celui de la rumination individuelle : de « courageux mais pas téméraire » vous basculez au (très périlleux d’ailleurs) sentiment de toute-puissance que vous confère la présence d’une foule tout autour de vous.

Vous me dites dans vos commentaires : « Il y a des initiatives du même genre que la vôtre, ici ! Il y a des gens qui pensent comme vous, là ! ». Et ceci évoque une notion de physique, celle de percolation. Un petit mot d’explication : la percolation c’est un phénomène critique, c’est la transition qui s’opère quand des cellules qui étaient jusque-là isolées communiquent soudain et se transforment en un réseau. Et ce que ce réseau permet c’est qu’il existe désormais une multitude de chemins qui permettent d’aller d’un bout à l’autre du système sans que le parcours ne s’interrompe nulle part et ceci, quel que soit le point d’entrée : c’est l’eau qui traverse le café moulu dans le percolateur, c’est l’éponge qui s’imbibe entièrement alors que seule sa base est en contact avec l’eau. La percolation couvre ce qui pourrait se passer, et ce à quoi vous m’encouragez d’ailleurs : parler d’une seule voix avec d’autres qui disent des choses très proches de ce que je dis moi-même, pour permettre la connexion des efforts de même nature où chacun est désormais en communication avec tous les autres et une transition s’est opérée qui a transformé une collection de « mois » isolés en un « tout le monde » collectif.

Quand la percolation a eu lieu, le système tout entier est prêt à basculer d’un état dans un autre, comme ces images, faites pour intriguer les enfants, où l’on voit un objet bien distinct si l’on fixe sa vision sur les surfaces en blanc et un tout autre – qui était pourtant déjà là – lorsque le regard se concentre maintenant sur les surfaces en noir.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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85 réflexions sur « Le grand percolateur »

  1. M’enfin les deux seul percolation qui me semble a l’oeuvre et celle de l’argent des contribuable dans le systéme financier et celle des dirigeant financier dans la politique. En fait ont est un peut comme le café ont risque de ne plus avoir de gout une fois que la finance se sera servi.

  2. @Cécile

    Je suis résolument hermétique à la poétique et au discours syndicaliste.

    Plutôt que de porter aux nues le mouvement caribéen a priori, j’attends d’en connaître les effets sur le moyen, voir le long terme. Et ensuite, j’attends encore de savoir de quelle manière on transpose les évènements du confetti antillais dans un espace politique et économique de très loin plus vaste.

  3. « Le problème, c’est que le peuple suit sa propre voie et personne ne peut l’obliger à aller là où il ne veut pas aller. »
    Je vous consille d’observer la repogrammation totale de l’Allemagne par les alliés après la deuxieme guerre mondiale. Opération de psyops « grandeur nature ».
    On pourrait multiplier les exemples récents (A quoi sert la psychologie sociale à votre avis? A quoi sert l’éthologie humaine?).

    Le drame c’est le décalage, de plus en plus comblé par des ONG aggressives cependant, entre les méthodes syndicales/classiques (la « révolte » des cherheurs m’inspire la plus grande pitié) et les méthodes utilisées par les professionnels. Si demain les chercheurs par exemple, au lieu de défiler stupidement dans les rues comme des lemmings (oui j’ose le mot), menaient une guerre informationnelle totale au gouvernement, je vous assure qu’ils auraient tout ce qu’ils veulent en 3 mois. Quand on pense au savoir dont ils disposent collectivement! Quand on pense à leur force de frappe potentielle! A leur capacité de nuisance! La vérité c’est que sur ce terrain ils sont médiocres. Ce ne sont pas des guerriers. La même chose vaut pour les syndicats: lents, inefficaces, utilisant des méthodes d’un autre age (distribuer des tracts… soupisr). Dès le départ ils n’ont aucune chance parce qu’ils ne savent pas capitaliser sur le « rapport du faible au fort ». A votre avis, quel genre de profil recherchent les hedge funds en ce moment? Le même que celui qui serait utile aux syndicats (dont le silence est ASSOURDISSANT). Mais pq aucun d’entre eux ne bronche?

  4. @ antoine-a-minuscule

    Bonjour,

    Je ne comprends pas votre argument sur « le rapport du faible au fort ». Est-ce que vous pourriez expliciter un peu SVP – pour les durs de la comprenette comme moi !

    Merci d’avance.

  5. @ Dissonnance

    valeurs communes, seuil déclencheur de l’effet percolateur ?
    Je dirai : le rêve et la peur.

    Le rêve c’est le mythe du progrès général attaché au système capitaliste partagé peu ou prou par ceux qui en bénéficient comme par ceux qui le subissent. Le rêve qui traverse toutes les époques les triomphantes comme les raisins de la colère.
    Ce rêve commun a fait les peuples dociles, mieux encore que la peur, car le rêve n’a pas besoin de la contrainte pour s’imposer.

    Ce rêve est gravement atteint aujourd’hui ou dit autrement le roi est nu et ne fait plus rêver. Le système n’a plus que des rebonds temporaires, des illusions à offrir et beaucoup de cauchemars écologiques, sociaux en perspective.
    Le principe de réalité va prendre le dessus progressivement. La percolation s’effectuer.

    Pour savoir ce qui en sortira, c’est une autre paire de manches.

    @antoine
    Pourquoi parler des syndicats comme une entité abstraite ?
    Les syndicats ne sont pas un ensemble homogène, on y trouve différents courants de pensée et différents modes d’organisation.
    Leur silence assourdissant ?
    Mais il faudrait dissocier les porte paroles nationaux déconnectés de la base et les syndicalistes de terrain, les syndicats qui préconisent le syndicalisme d’accompagnement social ceux qui prônent le syndicalisme de lutte.
    La faillite des élites est vraie pour toutes les structures de représentation me semble t-il
    Ensuite s’agissant des modes d’action, ce débat traverse également les organisations syndicales, et la condescendance par rapport à certains types d’action n’est pas un argument convaincant

    Faut-il malgré toutes les bonnes critiques nécessaires jeter le bébé avec l’eau du bain ? Je ne le crois pas. Ni dans nos pays relativement favorisés, ni dans ceux où le syndicalisme et les syndicalistes sont traqués.

  6. @ Michel Giraudet, (20/04; 8:55)

    Dac avec vous sur l’impossibilité d’agir par le haut: sables mouvants… sans parler des labels pourris, des associations de défense infiltrées pour pouvoir rémunérer leurs permanents etc.

    Sur le plan bancaire, il y a déjà les banques en ‘etic’ mais qui devront changer de stratégie pour changer de taille, ce qui suppose qu’elles affinent leurs critères pour pouvoir financer des start up parfois gourmandes en capitaux bien que vectrices de changements importants … par la base!

  7. La percolation, à notre échelle, petits hommes du peuple, connaît différentes vitesses liées aux actions de chaque jour, au quotidien morne fourni de nouvelles toutes plus tristes les unes que les autres. Il y a presque un an j’écrivais un article sur mon blog que je relayais ici, de l’importance d’Internet : c’est le percolateur par excellence du 21ème siècle.

    Les grands, les politiques, les riches, ont les médias, et conquèrent avec le seigneur argent, la reine publicité et le Dieu communication les cerveaux de nos frères et soeurs. Il est plus facile de retourner dans sa vie d’avant et d’oublier que tout s’écroule autour de nous. La peur commence à ronger les âmes, la panique approche, le noir s’en empare.

    C’est Internet et ses frontières illimitées, c’est le buzz et sa propagation exponentielle qui telle une Susan Boyle nous permettent de toucher plus d’une personne à la fois. Pour battre les médias, le big brotherisme et l’abrutissement général dans lequel nous sommes, il faut utiliser nos coeurs. Il faut motiver chaque ami, parent, frère, à réaliser ce que chacun pense tout bas depuis longtemps, à prendre conscience que OUI, plein de choses sont pourries dans ce système, mais à prendre aussi conscience qu’il est possible de le changer, de l’améliorer, de le transformer.

    L’important aujourd’hui étant de bien faire comprendre qu’il n’est plus possible de le changer, il est devenu nécessaire.

    Un énorme mur nous attend, et c’est collectivement (en partant du bas) que nous pourrons redresser la barre.

    Aujourd’hui, chaque décision prise par le G20, la BCE, la FED et les autres institutions est systèmatiquement l’inverse de ce qu’il faudrait pour assainir le système, pour punir ceux qui ont joué, fauté et abusé. Ils ne peuvent pas se tirer une balle dans le pied, ils ne peuvent pas voir différemment de ce qu’ils connaissent et ont étudié toute leur vie.

    A nous de leur ouvrir les yeux, et de nous fédérer pour passer à l’action.

    Le temps presse.

  8. Les guerres du quatrième type constituent pour ainsi dire l’exemple académique des rapports du faible au fort (ex: de guerre de ce style: les guerrillas urbaines au Mexique, la lutte contre le terrorisme…). Historiquement je crois sans en être sûr que la première defaite informationnelle liée à une victoire militaire est celle qui a entraîné le retrait des troupes US du Vietnam). Le concept a ensuite été porté au niveau de la guerre informationnelle pure (qui se distingue de la guerre positionnelle, sur le plan stratégique, en ceci qu’elle abolit le rapport de force, et que l’avantage ne va pas, toute chose égale par ailleurs, à la défense, mais au contraire à l’attaque…). En fait une fois que l’attaque est portée il devient très dur de répliquer, sauf à ouvrir ailleurs un contre-feu. Un bon exemple c’est justement le vrai faux « canard » radiophonique d’aujourd’hui. Même si la réaction des officiels ne s’est pas faite attendre le mal est fait.
    Donc pour faire simple, il s’agit de David et Goliath. David a toutes ses chances s’il joue bien sa partie (c’est à dire qu’il livre une guerre – appeons un chat un chat- assymétrique). Et qu’il est lui-aussi sans scrupule.

    Chaque leader syndical devrait un être formé à la négociation multilatérale (c’est pas juste une question d' »homme », ca « s’apprend ». On ne joue pas la même partie en position défensive/offensive/forte/faible. La maîtrise du temps est essentielle et diffère dans chaque cas. On ne négocie pas pareil en fonction du profil psychologique de la personne qu’on a en face. Etc etc… ) Sans compter d’autres trucs dont je ne peux pas parler ici et j’en suis désolé. Mais il est évident qu’il ne faut pas jouer d’abord le droit en cas de plan social (le responsable syndical doit d’ailleurs accumuler les munitions longtemps à l’avance, et ne pas hésiter à attaquer ad nominem, sur plusieurs front enmême temps)…
    Les gwada ont très bien géré, par exemple (malgré quelques erreurs qui auraient pu leur couter cher en métropole).

    Je vais résumer en un point: de même que les concepts classiques de « guerre », de « victoire ou de défaite » sont périmés quand on s’en tient au plan militaire. De même les concepts de « lutte » ou « d’accompagnement » sont périmés en maière de lutte syndicale. On s’en fout de la question de la représentation. Si vous êts efficace, vous serez suivi, jusqu’à atteindre une « masse critique ». Si vous perdez vous serez abandonnés. Vous souhaitez obtenir un résultat. Peu importe la méthode: lutte/accompagnement. Allez le chercher. Frappez là ou ca fait mal. Faire peur suffit souvent.
    Mais les chercheurs… sont en essous de tout. Ils peuvent saper les intérêts du pays de mille et une manière différentes (on verra bien si les sciences humaines ne servent à rien ce jour là: la preuve par l exemple)!!! Et ils peuvent nuire à l’industrie de façon toute aussi brutale s’ils le souhaitent. Le seul truc potable qu’ils ont fait c’est la reprise de la conf donnée par le chef de l Etat en soulignant en commentaire sous-titré les inepties qu’il a pu sortir. Tout le reste est… nul

  9. @antoine : « Mais il est évident qu’il ne faut pas jouer d’abord le droit en cas de plan social »

    Oui, le droit est le résultat visible du rapport de force (le traité d’armistice en quelque sorte). Mais il n’est pas négligeable dans le rapport de forces, il est plus difficile de concentrer ses forces pour aller contre le droit que pour aller dans son sens (celui qui va contre le droit « positif » doit faire appel à un autre droit, dit « naturel »).

  10. Oui il n’est pas negligeable… c’est pourquoi le fort captalise dessus. Je voulais dire (mais je pense que vous aviez compris): sortir de l’alternative force physique/droit. Entre les deux il y a de la place pour une autre sphère (ca ne dispense pas de jouer le droit et les manifestations en meme temps). Mais c’est celle-là qui est eficace. Tout ce qui ne se fait pas mais qui reste à l’intérieur ou à la limite de la sphère de la légalité.

    Je ne dirais pas que la totalité du droit positif est le produit d’un rapport de force (même si c’est ce que pensent- àtort à mon avis- les marxistes). C’est pour ça que dans une situation typique d’affrontement patronat/syndicat, le plus désavantagé demande une loi alors que le plus avantagé demande une négociation pure et simple entre « partenaires sociaux » (notez que les investisseurs n’apparaissent pas… et qu’il est donc beaucoup plus dur de les atteindre).

    Un syndicaliste doit connaître son entreprise. Mieux il la connait, plus il est fort. Evidemment je ne parle pas de multinationales ou de banques/assurances. C’est encore un autre problème. Mais globalement je dirais que les syndicalistes devraient s’appuyer davantage sur les ONGs, qui sont structurées de manière entièrement différentes, et qui sont bien plus efficaces (et dont la structure ne s’adosse à aucune théorie implicite de la représentation). Le syndicat doit se penser non comme une structure politique mais comme une structure militaire (dans l’armée on se moue de la représentation: seule compte l’efficacité). Ca me donnerait presque l ‘idee d’un livre tout ça…

  11. @antoine:

    « sortir de l’alternative force physique/droit »

    Je ne pense effectivement pas que le rapport de forces se réduise à ces deux composantes.

    « Je ne dirais pas que la totalité du droit positif est le produit d’un rapport de force (même si c’est ce que pensent- àtort à mon avis- les marxistes).  »

    Il n’y a pas que les marxistes qui disent cela. Je ne suis pas marxiste par exemple. Et je ne crois pas me tromper en disant que Machiavel déjà ne disait pas autre chose.
    Ensuite, si vous pensez qu’ils ont tort, c’est parce que vous pensez le terme « rapport de forces » comme un recours systématique à la force physique. Ce n’est pas le cas et donc je crois que vous dites la même chose qu’eux.

    « le plus désavantagé demande une loi »

    Bien sûr, qui demande l’armistice si ce n’est le perdant? La loi ou le traité de paix permet de figer le rapport de forces dans une situation certes défavorable mais qui sans cela risque d’encore plus se dégrader pour le plus faible. Le fort, s’il en a les moyens (ses propres capacités et une faible résistance en face), cherchera la poursuite informelle du rapport de forces. Arrivé au terme de ce que le fort croit pouvoir atteindre (entre Etats cela signifie une occupation du territoire ennemi et une capitulation totale), il cherchera lui aussi à figer la situation en l’institutionalisant.

  12. Machiavel… c’est mon Judas de la philosophie à moi 😉 Je suppose qu’on a chacun le sien (mais pas pour son machiavelisme… juste parce qu’avec lui la philosophie cesse d’être aussi nécessairement en même temps un travail de pefectionnement moral… il est le premier intellectuel de l’hitoire… et donc le premier responsable de la décadence de la philosophie pratique qui devient un discours purement théorique sur les choses pratiques).
    Pour ce qui et du droit positif, Rancière a bien critiqué la critique marxiste des droits de l’homme bourgeois, et les spécialistes allemands parlent couramment de la « postivation du droit naturel » pour dire que ce dernier est passé dans le droit positif au XXe siècle.

    De toute façon, ceux qui ne sont pas content du contenu du droit à un moment t refuseront d’admettre qu’il est le produit du droit naturel quand bien même serait-ce le cas (admettons), ne serait-ce que parce qu’il les désavantage du point de vue personnel. Ils diront qu’il s’agit du produit d’un rapport de force en leur défaveur (Rawls fait carrément sauter la distinction entre les deux en développant une conception constructiviste, non métaphysique, du droit qui rend plus difficile ce genre de stratégie/mauvaise foi).

    Pour ce qui est du rapport de force entre partenaires sociaux: lorsque le plus faible exige l’arbitrage de l’Etat il ne demande pas un armistice du tout. Il demande que le droit « saute par dessus le rapport de force » pour rendre caduque l’avantage théorique du plus fort dans une négociation. Cest à dire qu’l demande le droit tout court. En gros le recours à l’Etat souverain (qui dispose du monopole de la violence physique légitime) rend nul l’avantage compétitif du plus fort. Imaginez un duel au pistolet. A est plus fort que B. A va demander un duel en bonne et du forme, alors que B va demander l’arbitrage de la roulette russe ou d’un juge souverain indépendant. Les deux résultats seront réputés définitifs. Mais ce n’est pas pour ca que les deux luttent (l’institutionnalisation du résultat). Ils luttent pour ce que sera le contenu du résultat et donc sur lamanière dont ce dernier sera fixé. Le faible, en demandant la roulette russe ou le procès, ne reclame nullement l’armistice mais vise bel et bien la victoire. Le faible à toujours intérêt à préférer un procès équitable à une négociation dans laquelle il part perdant.
    Ceci dit vous avez raison le plus souvent le recours à l’Etat équivaut à une demande d’armistice pour « limiter les dégats » (vaut mieux une loi qui garnatit un SMIC plutôt que rien du tout). Mais meme dans ce cas l’Etat pourrait trancher contre le fort et décider de tout accorder au faible.

    Bref on est loin de la percolation…

  13. @antoine: « En gros le recours à l’Etat souverain (qui dispose du monopole de la violence physique légitime) rend nul l’avantage compétitif du plus fort. »

    Pas du tout d’accord. L’Etat n’est pas un lieu neutre au-dessus de la mêlée, il est aussi le lieu de la mêlée. Autrement dit, l’Etat est déjà le reflet du rapport de forces (comme la loi). Lorsqu’un des duellistes en appelle à l’Etat, quand il le nécessite, c’est évidemment un allié qu’il appelle. L’aide de l’Etat peut alors prendre l’aspect d’une charge de gendarmerie sur des grévistes ou d’une loi instaurant les congés payés, selon que c’est l’un ou l’autre camp qui le contrôle (je vous laisse deviner quel camp le contrôle actuellement).

  14. Oui c’est la thèse marxiste… je persiste à croire que c’est un contresens fondamental de ce qu’est la démocratie parlementaire.

    « Lorsqu’un des duellistes en appelle à l’Etat, quand il le nécessite, c’est évidemment un allié qu’il appelle. » Ce n’est pas exact… il en appelle à une situation ou ses chances sont meilleures quel que soit son « camp » (et même si le gouvernement est de droite non gaullienne, un syndicat a toujours intérêt à demander son arbitrage quand il est faible). Par ailleurs, je ne crois pas que l’Etat ait été du côté du MEDEF en Guadeloupe, l’Etat dont un représenant affirmait que les méthodes des grevistes étaient certes « particulières » mais qu’elles se comprennaient à la lumière des méthodes du MEDEF archaïques et quasi néo-coloniales. C’est du reste l’Etat qui fait pression sur le MEDEF en Gwada (peut-être sous la pression populaire mais qu’importe). Reste que l’Etat est seul légitime en la matière. Toutefois l’Etat parce qu’il a eu le soutien du peuple, reste toujours plus légitime que n importe quelle organisation syndicale ou patronale. En celà, il est bien « neutre » au sens ou il n’est pas partie prenante du conflit et démocratiquement élu (ls syndicats pétendent il ête plus légitimes que le peuple?). Même s’il peut se montrer plus sensible à l’argumentaire d’un camp ce n est en rien illégitime (mettons de côté les théories du complot et le cas des établissements bancaires/financiers). Mais précisément, toutes ces raisons militent pour une remise à niveau des techniques d’actions syndicales compètement inefficaces dans le monde d’aujourd hui. Je dirais prsque, trop tendres.

    Pour ce qui est de la charge de gendarmerie… ce n’est pas parce qu on est greviste qu’on a tous les droits. Le maintien des libertés publiques implique le maintien de l’ordre public. Quand bien même l’expérience ne serait-elle pas agréable. La charge n’est pas en tant que telle synonyme de soutien à l’autre camp. Avant d’être au service de tel ou tel groupe les CRS sont au service des citoyens qui ne sont pas partie prenante du conflit. Ceci revient à prétendre les agents mieux qu’ils ne se comprennent eux-même. Ce n’est pas là, à mon sens, une façon dont les citoyens devraient s’envisager les uns les autres. Ne pensez vous pas qu’ils sont aussi dégoutés que vous des milliards concédés aux etablissements bncaires et financiers, pour rien en plus? Les CRS ne sont pas imperméables à la souffrance sociale. Enfin je crois pas. Evidemment ce ne sont pas de saints non plus (et certains sont particulièrement idiots, meme si cette image est sciemment entretenue, d’ailleurs).

    Le CE a accès à la comptabilité… Mais c’est une arme terrifiante!!!! Qu’il apprenne à s’en servir correctement. Ca fera bien plus de mal qu’une « manifestation »… Contre ça aucune charge de CRS n’est efficace/légitime/utile. Encore une fois le recours à la manifestation physique, à la force, n est que moyennement utile (surtout si les caméras ne sont pas là pour l’exploiter). A même titre que la bombe H ne sert à rien dans une favellas qui explose.

  15. Vous voir discuter de l’opposition syndicat/patronat est distrayante, cependant:

    Ces deux entités n’ont-elle pas, à terme, le même objectif, à savoir la pérennité de l’entreprise?

    L’arme comptable… C’est du même ordre que la bombe atomique. Uniquement dissuasif. Le syndicaliste qui patouillerait trop profondément dans la comptabilité de son entreprise risquerait au final rien moins que de l’exposer aux poursuites du fisc, avec à la clé des ennuis judiciaires potentiels, et par conséquent un risque de « saboter » la pérennité de l’activité. C’est une boîte de Pandore qu’aucun syndicaliste n’est naturellement disposé à ouvrir à moins d’y être acculé, c’est à dire dès l’instant ou le rapport de forces a déjà été cristallisé en sa défaveur. On ne dit pas à son interlocuteur « si je disparais, vous disparaissez avec moi », à moins de se savoir déjà condamné.

  16. @antoine: des fois je me demande si je ne suis pas marxiste. 🙂

    « Avant d’être au service de tel ou tel groupe les CRS sont au service des citoyens qui ne sont pas partie prenante du conflit.  »

    Ce n’est pas une preuve de la neutralité de l’Etat. Il ne faut pas voir le rapport de forces comme un duel (avec deux seules parties en présence). L’ Etat est le confluent des différentes forces en présence, certaines en conflit, d’autres plus marginales ou impliquées dans d’autres conflits. Enfin, l’Etat n’est jamais complètement dans un camp ou l’autre car même très faible une force n’est pas nulle et garde une certaine influence sur l’Etat.
    Donc, oui, il faut nuancer mon propos lorsque je dis que l’Etat est l’allié de l’un ou l’autre camp. Mais il penche quand même toujours dans un sens ou l’autre (une position d’équilibre entre toutes les forces est très improbable et ferait d’ailleurs que l’Etat ne déciderait rien du tout).
    Je vois l’Etat comme un instrument qui est plus ou moins contrôlé par telle ou telle main, pas comme un agent indépendant.

    Prenons un cas concret, lors des problèmes en Guadeloupe, l’Etat était plutôt du côté du MEDEF et ce n’est que sous la pression de la rue qu’il a progressivement penché vers plus d’équilibre.

  17. @Dissonance: « Ces deux entités n’ont-elle pas, à terme, le même objectif, à savoir la pérennité de l’entreprise? »

    Pas toujours. Un patron peut vouloir fermer l’entreprise pour aller investir ailleurs. Un syndicat peut vouloir la disparition de l’entreprise pour que l’emploi reste sur place sous une autre forme institutionnelle. L’un défend son capital, l’autre son emploi, et l’entreprise n’est qu’un instrument en vue de ces fins (comme l’Etat).

  18. Quand je vois la réflexion que vous faites sur les CRS, c’est un des problèmes qui me trotte dans la tête depuis un moment. Je suis un partisan de la non violence, et donc je réfléchis à des moyens de convaincre par les mots.

    Imaginons une manif, une révolte, une confrontation entre le peuple et l’oligarchie. On dit que la guerre c’est le combat de gens qui ne se connaissent pas pour des gens qui se connaissent. Ici, l’adversaire de l’autre côté de la barrière n’est pas d’un autre pays, il souffre des mêmes maux que moi, cette personne nous ressemble, donc :

    Comment convaincre un flic, un CRS, un gendarme qui fait son métier, qu’il défend les mauvaises personnes, l’oligarchie, et qu’en tant que citoyen et homme du peuple, c’est de notre côté qu’il devrait être.

    Sachant que : 1) ce ne sont pas les plus malins 2) il n’a pas lu les 2 dernières années de blog de Paul Jorion 3) ça fait longtemps qu’il n’a pas donné de la matraque 4) son intérêt personnel à court terme est compromis aussi

    OU

    Faut-il encore attendre que ça percolate (c) plus que ça (et que l’économie se dégrade encore plus, et de façon plus évidente et visible) pour que le peuple soit facile à lever/convaincre?

    OU

    A quel moment la coupe est pleine pour suffisamment de monde?

  19. @Ken Avo
    @A-J Holbecq

    Le concept d’intérêts sur la dette est tellement entré dans les esprits comme étant « normal » que l’on a pas répondu à l’excellente remarque de A-J Holbecq : « …Est ce que j’enfonce une porte ouverte en disant que la dette publique devrait être financée par la Banque Centrale, ce qui équivaut à des intérêts nuls … »

    E Chouard avait réagit sur ce sujet à travers l’article 104 de Maastrich :
    http://french-revolution-2.blog.fr/2008/09/16/maastricht-article-4737481/

    Et puis il semble que je fasse partie de la percolation (!) :
    http://french-revolution-2.blog.fr/2009/04/14/g20-g-vain-5912877/

  20. @Moi

    « Un patron peut vouloir fermer l’entreprise pour aller investir ailleurs. »

    Si vous partez du principe que le patron et l’investisseur sont une seule et même personne, d’accord.

    « Un syndicat peut vouloir la disparition de l’entreprise pour que l’emploi reste sur place sous une autre forme institutionnelle. »

    Je ne comprends pas ce raisonnement.

  21. @Dissonance: par exemple si le rachat de l’entreprise (ou une nationalisation, ou une fusion, ou un démantèlement, etc) par une autre permet de sauver l’emploi.
    Ex: Fortis passe chez BNP avec l’accord des syndicats (et le désaccord des actionnaires qui auraient sans doute préféré la permance de l’entreprise) car cela semble comporter plus de garanties pour la sauvegarde des emplois existants.

  22. Nous sommes donc bien d’accord, l’intérêt du syndicat est toujours la pérennité de l’activité.

  23. @antoine

    si je partage certaines de vos critiques par rapport à l’inefficacité d’un certain type d’actions syndicales, je ne vous suis pas du tout quand vous pronez la fin qui justifie les moyens, la professionnalisation nécessaire, l’inutilité de la représentativité.

    en quelque sorte vous nous ressortez l’avant-garde auto désignée, éclairée, professionnelle, militaire…

    D’autre part les syndicats ont une légitimité en tant que contre pouvoirs, de ce fait on ne peut les placer sur le même plan que l’Etat

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