SORTIR DU PIÈGE NOMINALISTE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité. A déjà paru ici comme commentaire, le 9 juillet 2011.

Schumpeter est un éminent représentant du nominalisme financier qui détruit la réalité humaine. La destruction schumpétérienne n’est pas créatrice. Le nominalisme confond le discours et la réalité. S’il est nécessaire de nommer la réalité pour lui accorder un prix, le prix ne fait pas la réalité. Le nominalisme financier qui fonde aujourd’hui l’émission monétaire fait croire que la répétition du prix dans plusieurs comptes bancaires augmente d’autant la réalité de l’objet sous-jacent. Cette répétition n’a pas d’autre conséquence que de multiplier les droits sur un même objet à l’insu de son propriétaire légitime.

Le nominalisme financier se nourrit de nominalisme juridique. Le vrai juriste ne peut pas se dispenser de nommer pour définir le droit en discussion et en négociation. Le faux juriste lui emboite le pas en répétant des droits en dehors de toute réalité probante. Le financier intéressé au prix plus qu’à la réalité n’a plus qu’à « créer » la richesse en multipliant l’inscription du prix dans le droit répété de la même chose. Il dit alors que les dépôts font les crédits puisque le même crédit infiniment redéposé fait de nouveaux crédits.

Le vrai crédit est normalement le prix qui relie le dépôt à une réalité objective matériellement limitée. A l’origine, le dépôt est le prix que le dépositaire et le déposant conviennent de donner à un objet déposé contre reconnaissance de dette. Le dépositaire garde l’objet et le déposant peut se servir du prix de son dépôt comme moyen de règlement de ses dettes. Le déposant paie ses dettes par transfert à ses créanciers de sa créance sur le dépositaire.

Pour qu’une reconnaissance de dette d’un dépositaire ne se déprécie pas dans la réalité du temps, il faut que l’objet déposé se conserve inusable dans ce qu’il est pour tout utilisateur. C’est pour cette raison que le crédit s’est imposé dans l’histoire comme principal objet de dépôt sous-jacent à l’émission monétaire. Un crédit est le prix d’une réalité qui ne change pas de prix pendant une durée établie.

Le crédit ne peut pas exister sans un état de droit entre un créancier, un débiteur et un dépositaire de l’engagement de crédit entre le débiteur et son créancier. Et le droit ne peut pas exister sans des réalités visibles auxquelles il puisse être attribué des prix qui réalisent la valeur des droits pour leur titulaire ; la valeur juridique n’étant jamais que le témoignage du bénéficiaire d’un droit affirmant le prix effectif de l’objet de droit dont il dispose.

Le crédit déposé contre monnaie est le droit à un objet réel pour un prix nommé entre le dépositaire et le déposant. Les nominalistes qui ne voient que la réalité qui les intéresse ont beau jeu de capter la valeur de la réalité en multipliant les prix pour la réalité des autres et en réduisant les prix pour la réalité qu’ils achètent avec le crédit et la monnaie. Le nominalisme capte la réalité par la finance et la monnaie.

La finance juridiquement équilibrée par la réalité impose que les dépositaires de la réalité du crédit ne produisent pas le prix des dépôts. Un dépositaire constate l’équilibre des droits entre un prêteur et un emprunteur, la réalité de l’objet prêté et l’équivalence du prix entre l’origine et l’échéance du crédit. Un intermédiaire du crédit calcule la possibilité de l’existence de l’objet entre l’origine et l’échéance et le prix à l’échéance du crédit par rapport au prix à l’origine. Le dépositaire est responsable du droit ; l’intermédiaire l’est du prix de l’objet et du prix du crédit entre l’origine et l’échéance.

Le crédit a un prix hors de l’objet à cause du droit et du temps. Le prix de l’objet livré au présent n’est pas celui du même objet livré au futur. Si les deux prix étaient identiques au présent, il n’y aurait pas un prêteur et un emprunteur : le prêteur garderait ce qu’il a et l’emprunteur ce qu’il aura s’il est capable de se le procurer sans l’aide du prêteur. Le prix d’un objet identique à lui-même est nécessairement marqué par le temps.

Le temps transforme irrémédiablement la vie des hommes et l’existence des objets. L’objet présent est matériellement usé par le temps et l’objet futur ne peut pas exister sans transformation de la matière présente. L’objet identique à lui-même dont le prix soit le même entre une origine et une échéance ne peut pas ne pas porter la transformation du temps. Si rien n’est fait entre l’origine et l’échéance sur la matière d’un crédit, le prix baisse pour traduire l’entropie de la matière. Si la matière du crédit est travaillée par l’emprunteur, alors il peut livrer à un prix d’échéance au moins égal au prix d’origine.

L’intérêt financier est le prix de la transformation du présent en futur par le droit. A l’origine du crédit, l’objet réel sous-jacent au prix n’existe pas encore. Le prix de l’objet livrable dans le futur est inférieur au prix du même objet livrable au présent. La différence de prix au présent par rapport à l’échéance est l’intérêt. L’intérêt existe réellement par l’accord entre le prêteur et l’emprunteur, par l’état de droit qui scelle cet accord jusqu’à l’échéance et par la protection que le droit accorde au travail de l’emprunteur.

Le droit efficace au crédit reconnaît le prix du temps dans l’intérêt. Mais ce prix est positif à l’échéance du crédit à la condition que le droit reconnaisse le travail de l’emprunteur engagé qui ajoutera une transformation positive à la matière présente. Si le droit nominaliste méconnaît les conditions réelles du travail humain, il réduit les possibilités de transformation de la matière. Le prix des objets livrés à l’échéance des crédits est minoré par la lésion du travail. Sans les droits réels du travail, le temps ne porte pas d’intérêt efficient.

Le prix de l’intérêt dépend en fait des conditions du travail. Un emprunteur ne peut pas transformer le prix d’un objet sans travailler ni acheter le travail des autres. Emprunter un objet revient à prêter le prix du travail qui le produira ; à calculer au présent le prix du travail nécessaire à la transformation matérielle de l’objet à livrer. Un emprunt est en réalité le prix du travail nécessaire à la production de l’objet dont le prix devra être rendu. Plus le droit permet de défendre les conditions d’accomplissement réel du travail pour un prix fixé à l’origine, plus la possibilité de produire au moins le prix emprunté est forte.

Le droit nécessaire à l’anticipation du prix d’un objet emprunté doit nécessairement protéger le travail qui réalisera ce prix. Si la finance calcule le prix d’un emprunt en sous-estimant le prix du travail sous-jacent par les droits qu’elle compte lui appliquer, elle attribue à l’intérêt un prix qui a peu de chance de se réaliser. Les salaires distribués sont réduits au regard de ce qui est réellement produit et la transformation réelle tend à ne pas dépasser le prix de l’intérêt.

A l’échelle macro-économique, le nominalisme pèse sur la réalité du travail pour s’assurer des prix empruntés et garantir l’intérêt. Le prix de l’intérêt devient arbitraire avec la pression exercée sur l’emprunteur par un prêteur nominaliste ignorant la réalité des droits du travail. Les précautions financières nécessaires à l’objectivité des droits et du prix négocié du crédit sont les mêmes pour le travail : le dépositaire acheteur du travail ne doit pas en fixer le prix.

Le réalisme des droits humains du travail impose que le prix ne soit pas fixé par le vendeur ou l’acheteur mais par un intermédiaire qui connaisse toute l’offre et toute la demande d’une même compétence professionnelle. Le travailleur est alors rémunéré par ce qu’il produit réellement. L’employeur ne biaise pas le prix du travail par son calcul financier d’emprunteur. Et la finance ne peut pas capter le prix du travail au-delà du réalisme de ses anticipations.

Dans l’équilibre de marché de droit réel, l’intérêt mesure le prix du temps humain à mobiliser sur le calcul juste des prix du futur. A l’échéance des crédits, l’intérêt versé aux prêteurs, aux intermédiaires du crédit et aux garants du crédit rémunère la patience des épargnants à ne pas dépenser immédiatement les fruits de leur travail, et le travail des intermédiaires et garants du crédit à garantir et protéger les droits du travail au prix anticipé.

Le nominalisme financier fait croire qu’il suffit de nommer un prix du futur supérieur au prix du présent pour accroître la richesse. Le réalisme financier produit l’intérêt en améliorant sans cesse la réalité des droits accordés au travail pour un prix stable dans le temps.

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9 réflexions sur « SORTIR DU PIÈGE NOMINALISTE, par Pierre Sarton du Jonchay »

  1. Bonjour !

    Au risque d’ajouter à la confusion, les notions de « nominalisme » et « réalisme » ont une longue histoire qui semble aujourd’hui les faire combattre à front renversé par rapport à la compréhension qu’on en avait il y a cinq siècles quand les notions ont émergé.

    Le chapitre qu’Alain Desrosières consacre à ces notions dans son monumental « La politique des grands nombres – Histoire de la raison statistique » (La découverte/Poche) est peut-être utile à qui veut se plonger dans ce débat :

    « Au XIVème siècle, moment de la controverse entre réalistes et nominalistes (évoquée de façon imagée dans Le Nom de la Rose par Umberto Eco), les réalistes soutiennent que seuls les idées et concepts généraux ont une existence réelle (ce qui peut apparaître comme le contraire de ce que nous appellerions aujourd’hui réalisme [Schumpeter, 1983]). Les nominalistes, dont le principal théoricien est Guillaume d’Occam, affirment qu’ils n’y a que des individus singuliers, et que les mots servant à désigner un ensemble d’individus ou un concept sont des conventions commodes, mais ne désignent pas de réalité, et qu’il faut par conséquent s’en méfier. Occam soutient ainsi « qu’il ne faut pas multiplier les entités abstraites sans nécessité », principe d’économie souvent désigné comme le « rasoir d’Occam ». »

    Et pour ceux qui croiraient que ce débat relève de l’agression sexuelle sur insecte volant, rappelons que l’ensemble des statistiques publiques consiste à construire des entités abstraites (« le » taux de chômage national, « le » taux d’inflation) à les chargér de « réalité » (« réalisme » au sens médiéval) que les politiques publiques se chargent de modifier comme si ces entités avaient une existence « réelle » : traitement social « du » chômage et non plus aide « aux » chômeurs, etc.

    Lire le bouquin des Desrosières est indispensable à tous ceux qui se piquent de statistiques (publiques ou non).

    1. Quelques-uns des meilleurs livres sur la question :

      Pierre Alféri, Guillaume d’Ockham. Le singulier (1989)
      Joël Biard, Logique et théorie du signe au XIVe siècle (1989)
      Ruprecht Paqué, Le statut parisien des nominalistes (1970)

    2. L’ouvrage de Desrosières est remarquable en effet. Si je puis me permettre, sur cette question des statistiques, on peut aussi citer l’excellent ouvrage de Ian Hacking: L’Émergence de la probabilité, Paris, Seuil, 2002 et son autre ouvrage An Introduction to Probability and Inductive Logic. New York: Cambridge University Press, 2001 adapté en français par L’Ouverture au probable, Paris, Armand Colin, 2004. Ce dernier ouvrage est assez amusant puisqu’il contient une multitude de petits exercices de probabilité, ce qui en fait un des rares exemple de « philosophie appliquée »…

  2. Alors, marché conclu ?

    Le nominalisme financier fait croire qu’il suffit de nommer un prix du futur pour accroître la richesse.

    (Le nominalisme financier fait croire que l’anticipation des besoins humains suffit à les faire exister et donc justifie leur financiarisation. Ainsi, les ministères sont-ils dotés de moyens a priori : les mammouths ainsi créés finissent par défendre leur existence et leur croissance sans même plus s’interroger pour savoir s’ils répondent encore aux besoins humains (consciemment exprimés) : les militaires « brûlent » leur allocation avant le vote du nouveau budget afin d’être sûrs de pouvoir à nouveau justifier leur existence et leur croissance et bénéficier d’une allocation au moins égale (Voir : « Not’ président chez les déviants de l’Histoire ») ; la « santé » privilégie la guérison par traitement des symptômes pour conserver la production de « malades par cause non identifiée » (Voir : « Recherche médicale : vers un vaccin contre l’économisme ? »), etc. La part de cotisations correspondante dans le travail humain ne diminue ainsi pas : le travail humain est financiarisé, et tient à bout de bras des branches dont l’existence ou au moins la taille n’est plus justifiée, le travail humain n’est pas justifié : le travail humain permet avant tout aujourd’hui, de par sa financiarisation, de garantir l’existence pour le plus grand nombre de travail servant à écouler l’excédent créé par anticipation : l’art d’engraisser sa queue pour la manger, ou de pomper pour être sûrs que demain il faudra encore pomper. (C’est une contrepèterie et le sens est conservé !)

    Le nominalisme économique fait croire qu’il suffit de financiariser la richesse créée par le travail humain pour que l’existence de l’excédent de travail ainsi créé soit justifiée.

    J’ai besoin : je fais en sorte que. J’ai à disposition : je consomme, et mon travail ne sert-il ainsi plus à satisfaire mes besoins mais à garantir l’existence des parasites créés pour absorber l’excédent de richesse créé par financiarisation du travail humain répondant aux besoins ! Et vous trouvez ça drôle !

    L’homme est asservi par le travail : c’est un comble. L’outil : le salariat, qui impose la monnaie comme le fruit du travail : c’est le nominalisme économique, justifié par le nominalisme financier : la boucle est bouclée.

    La caverne, c’est un comble.)

    Eau et gaz à tous les étages.

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