LE MONDE-ÉCONOMIE : UBS, récidiviste bancaire, lundi 26 – mardi 27 septembre 2011

Je me contente de poser quelques questions à propos de l’affaire Kweku Adoboli à l’Union de Banques Suisses :

1° Comment une copie conforme de l’« affaire Kerviel » est-elle encore possible trois ans plus tard ?

2° Pourquoi UBS, dont l’équipe d’analyse des titres adossés à des crédits hypothécaires américains était la meilleure au monde, a-t-elle pu être aussi l’une des banques ayant subi les pertes les plus sévères dans ce secteur ?

UBS, récidiviste bancaire

L’Union de Banques Suisses faisait savoir le 15 septembre qu’elle avait subi des pertes considérables en raison de fraudes commises par l’un de ses employés, M. Kweku Adoboli. Le montant de la perte, revu à la hausse le 18 septembre, est de 1,7 milliards d’euros. Le parallèle s’imposait immédiatement avec l’affaire Kerviel en 2008, quand la Société Générale subit une perte de 4,9 milliards d’euros, soit un chiffre de plus du double, cette fois là encore du fait d’un trader « devenu subitement fou ».

M. Adoboli travaillait sur un produit financier appelé en anglais Exchange-traded Fund et en français, Fonds indiciel coté, et plus particulièrement sur la variété dite « synthétique » de tels ETF. Un ETF de type classique est un fonds composé d’une certaine quantité d’un ou de plusieurs produits dont la valeur – à savoir le prix unitaire de ce ou de ces produits multiplié par la quantité possédée par le fonds – est coté en Bourse. Un ETF « synthétique » se contente lui de reproduire de manière indirecte le comportement d’un ETF classique, par le truchement d’un « swap », un contrat d’échanges périodiques standardisé, contracté avec une tierce partie, généralement une banque d’investissement, laquelle s’acquitte de sa tâche en combinant de manière ad hoc divers produits financiers dérivés. Ce « clonage » d’un ETF classique en un ETF synthétique est à la fois complexe et délicat : des écarts peuvent apparaître entre le produit dont le comportement est copié et la combinaison d’outils utilisés pour ce faire, écarts qui peuvent aisément « diverger », c’est-à-dire s’accroître de façon incontrôlable. À ce risque spécifique, s’en ajoutent d’autres : le risque de contrepartie que la tierce partie constitue vis-à-vis de l’émetteur de l’ETF – si elle devait faire défaut, et la nécessité pour l’émetteur de se protéger contre ce risque à l’aide du pseudo contrat d’assurance qu’est le Credit-default Swap. Autant d’éléments porteurs de risque systémique.

À moins d’imaginer que, dans le cas d’UBS comme dans celui de la Société Générale, la responsabilité du désastre incombe aux seuls traders, il s’agit  de comprendre aujourd’hui comment il est possible que le même scénario se reproduise à trois ans d’écart, alors que toutes les mesures auraient été prises pour empêcher précisément le retour de telles catastrophes.

C’est sans doute pour écarter ce genre de questions qu’UBS précise invariablement dans ses communiqués que les malversations de son employé ont commencé « il y a trois ans » : pour souligner que le problème se posait déjà alors que la crise ne faisait que débuter, et que les mesures prises depuis pour juguler le risque systémique en finance, n’auraient pas pu le régler. À ceci près cependant que de ce qu’on comprend aujourd’hui du mécanisme ayant provoqué les pertes, leur cause ne peut être que récente et elles n’ont pu prendre toute leur ampleur que sur une période de quelques semaines au maximum.

L’équipe d’analystes qu’UBS avait constituée pour les fameuses Mortgage-backed Securities américaines était sans égale ; cela n’a pas empêché la banque d’être en 2007 la principale victime de l’effondrement de ce même marché. Le 27 juillet 2009, la banque suisse annonçait dans un communiqué adressé à ses clients fortunés qu’elle suspendait la vente d’ETF synthétiques (« Inversés, avec effet de levier et avec effet de levier inversé »), elle expliquait que « la nature à court-terme de ces titres est contradictoire d’un point de vue général avec la philosophie à long-terme qu’UBS recommande lorsqu’elle constitue le portefeuille de ses clients ». Or ce sont ces mêmes ETF synthétiques qui sont à l’origine de la catastrophe récente. Comprenne qui pourra ! L’Union de Banques Suisses ne cessera donc jamais de nous surprendre.

Partager :

23 réflexions sur « LE MONDE-ÉCONOMIE : UBS, récidiviste bancaire, lundi 26 – mardi 27 septembre 2011 »

    1. C’est sérieux ce mouvement ? Je veux bien participer au buzz, mais je n’ai pas envie d’être manipulé. Des infos ? Qui sont les organisateurs ?

  1. Cher professeur,
    Depuis que je fréquente votre université-blog populaire, vous m’en avez appris des choses.
    Donc si j’ai bien compris les cours précédents, UBS (comme certainement d’autres consoeurs) , n’a toujours pas investi dans des systèmes de contrôle interne . Donc cette banque persiste à laisser ses salles de marché fonctionner « à la bonne franquette » , ce qui laisse songeur quant à la réputation de » rigueur suisse ».
    Ai-je bien répondu?
    (très amicalement!!)

    1. Je ne pense pas.
      C’est très technique, mais je crois avoir compris que les principaux « coupables » sont les modèles mathématiques foireux derrière ces ETF synthétiques. Et puis les CDS pour se couvrir. Le tout provoque du risque systémique. Kweku Adoboli a vraisemblablement voulu se refaire quand l’ETF synthétique qu’il a créé s’est planté, et comme il s’est «refait» de travers il a provoqué encore plus de pertes. La fraude n’est là que pour tenter de «sauver la mise» provoquée par ses modèles mathématiques foireux.

      1. http://www.lefigaro.fr/societes/2011/09/16/04015-20110916ARTFIG00403-kweku-adoboli-un-trader-bosseur-fetard-et-genereux.php

        http://www.lefigaro.fr/societes/2011/09/25/04015-20110925ARTFIG00238-la-chasse-aux-traders-fous-est-ouverte.php

        http://www.kalb.com/story/15560788/psychopaths-more-cautios
         »
        Don’t call rogue traders like Kweku Adoboli a psycho–because that may not be fair to psychos. A new study from the University of St. Gallen in Switzerland pitted a group of stockbrokers against a group of actual psychopaths in various computer simulations and intelligence tests, and found that the money men were significantly more reckless, competitive, and manipulative.

        « Naturally one can’t characterize the traders as deranged, » a prison administrator who co-authored the study tells Der Spiegel. But « they behaved more egotistically and were more willing to take risks. » The traders weren’t even attempting to maximize their scores so much as gain a competitive edge. « They spent a lot of energy trying to damage their opponents, » the administrator said, likening it to a man who owns the same car as his neighbor–and bashes that neighbor’s car with a baseball bat so his will look better by comparison »

        Morale, personnes, soiciétés. Good game, GG ( courtoisie au poker ) ?

        Sans enjeu.. Sang en jeu, le prix des oboles ?

    1. Indépendamment de l’affaire UBS dont il va être débattu ici, il serait probablement intéressant de discuter de la manière dont les ordinateurs – et les réseaux qui les relient – sont utilisés.

      De mon point de vue ils le sont très mal, d’une part parce que les « décideurs » comprennent souvent très mal les effets des décisions qu’ils prennent à ce sujet et se comportent comme des imbéciles, d’autre part parce que ceux qui comme nous s’opposent à ces décideurs ignorent les facilités que les ordinateurs et les réseaux pourraient apporter pour parvenir à une gestion plus intelligente des ressources.

      Refuser l’utilisation de la monnaie électronique (ça va des cartes de paiement au trading automatique à haute fréquence en passant par un fonctionnement bien plus aisé des paradis fiscaux et autres camouflages de magouilles) parce que jusqu’ici ça a principalement été utilisé pour augmenter la puissance de la finance au détriment du reste n’est pas la seule option possible, il y en a un exemple dans COMMENT STOPPER LA VOLATILITÉ DES COTATIONS ? par Jean-Pierre (le fait que la solution proposée soit possible, indépendamment de son opportunité.)

  2. A la question, « Pourquoi une nouvelle affaire Kerviel ? », plusieurs raisons simples, car la science économique n’est pas compliquée, elle est cryptée :
    – L’économie est comme la guerre. Si l’économie mettait en lice des gens intelligents ou responsables, l’économie n’aurait pas lieu, ainsi que la guerre. Vous êtes en train d’essayer de rationaliser quelque chose qui ne l’est pas, mais de l’ordre de l’instinct ou de la pulsion, même si cette pulsion peut revêtir des formes extrêmement sophistiquées (ce que sont les romans d’amour au coït).

    – L’affaire Kerviel se répète car elle n’était pas une erreur, mais s’est produite dans le cadre normal de l’évolution de circulation de valeurs de plus en plus abstraites, de plus en plus rapidement. Votre question, c’est : comment se fait-il qu’un TGV lancé à 350 km/h, sans conducteur, finisse par dérailler ?

    – Vous perdez du temps à invectiver la cabine vide de pilotage de ce train, et induisez en erreur les gens qui vous lisent en leur faisant croire qu’une réforme est possible. Les apôtres de la décroissance n’ont aucun argument ni aucune solution. Même face à Alain Madelin (!) ils ne savent pas quoi dire, mais se contentent de reprendre, comme Paul Ariès, des métaphores empruntées à Marx qui ne sont pas destinées à l’améliorer, mais à décrire son absurdité irrémédiable.
    Etant donné le tour sanglant pris par les précédentes crises du capitalisme au cours des derniers siècles, il y a sans doute mieux à faire que s’égosiller en vain ou fourguer des best-sellers aux étudiants de Sup. de co. comme Jacques Attali, irresponsable entre les irresponsables.

    1. @Bardamor

      Vous perdez du temps à invectiver[…] Les apôtres de la décroissance n’ont aucun argument ni aucune solution.

      Ironique… Je serais tenté de répondre: « C’est çui qui dit qui est »… Par ailleurs, dans le genre « pasteurisé UHT », votre propre blog a l’air pas mal non plus: Stérile.

    2. Je pense au contraire que le système pousse autant à l’erreur qu’à l’irresponsabilité, qu’il y a des gens qui se sentent responsables à l’intérieur du système, mais que ceux-là sont susceptibles d’avoir un jugement faillible, d’autant plus que la finance, c’est si compliqué qu’il ne s’agit pas d’un train.

      Nous sommes comme des singes entrés par erreur dans un vaisseau spatial et qui tentent de le faire démarrer.

  3. est-ce que ca ne pourrait pas simplement être lié au changement subit de politique monétaire de la banque centrale suisse ?
    L’un a suivi l’autre de très près … ce serait juste une synchronicité ?

  4. A la question comment est-ce possible ? il y a 2 ou 3 pistes à explorer…

    – Première hypothèse : c’est la faute au shadow banking constitué par un notionnel non chiffrable de transactions de couverture de gré à gré et qui représenterait un problème au cas où la contrepartie ne veut plus jouer, en cas d’insolvabilité de l’émetteur ou en cas de problème de liquidités en dollar par exemple.

    – Deuxième hypothèse : c’est la faute à Bâle 3, qui oblige les établissements bancaires à renforcer leurs fond propres en refourguant les actifs pourris invendables dans des véhicules maquillés en passant par le marché gris. Des fois cela marche, d’autre fois pas.

    – Troisième hypothèse : c’est la faute aux grecs, qui achètent du franc suisse et viennent les retirer en liquides, c’est à dire en pièces jaunes or de préférence, LOL.

  5. Dans la mise en oeuvre de la fraude Kerviel et Adoboli ont au moins un point commun : Ils étaient au back office avant de devenir trader. Kerviel se servait de ses anciennes habilitations « back office » pour couvrir sa fraude, sans ce subterfuge, point d’affaire Kerviel. Autrement dit, la banque a fait une erreur magistrale en laissant les logins/password inchangés d’un poste du back office à au moins un des postes du Delta One. J’ai l’intuition qu’Adoboli ne pouvait agir autrement.

  6. Mr Jorion,
    Comme il y a toujours une contre partie, cela veut dire q’un établissement financier (ou plusieurs) ont gagné les 1,7 M€ perdus par UBS…
    Il serait intéressant de savoir qui sont ces établissements (GS?, une filiale d’UBS dans un paradis fiscal?, …)

    Bien à vous

Les commentaires sont fermés.