L’OMBRE DE FUKUSHIMA S’ALLONGE, par François Leclerc

Billet invité

Le bilan est sans nuance : il ne reste plus que cinq réacteurs nucléaires en activité sur les 54 du parc japonais. Quatre unités supplémentaires doivent être stoppées d’ici mai prochain, la totalité d’entre elles pourrait même être arrêtée l’été prochain, période de pic de la consommation en raison de la climatisation des locaux et habitations.

Les autorités japonaises reconnaissent ne pas avoir de plan de remise en service des réacteurs, stoppés par précaution ou par des opérations de maintenance. Car leur redémarrage est soumis à la réalisation préalable de tests de résistance et doit être approuvé par les autorités locales, qui n’y sont pas favorables. Elles-mêmes sont sous la pression d’une opinion publique qui ne s’exprime que peu ouvertement mais n’en pense pas moins : le choc créé par la catastrophe de Fukushima est plus profond que n’en laisse paraître l’absence de réaction.

A l’arrivée, le Japon est en passe de réaliser une sortie inédite de l’électro-nucléaire, en dépit des résistances très fortes du lobby de cette industrie, une grande première à observer de près. Celle-ci sera provisoire ou définitive, suivant l’évolution du rapport de force, et pourra impliquer, si elle se confirme, une redéfinition des modèles de consommation et de production énergétique.

Dans l’immédiat, les conséquences de la catastrophe de Fukushima se révèlent dans toute leur étendue.

Sur le site même de la centrale, la situation n’est stabilisée qu’en apparence. L’opérateur contrôle celle-ci du bout des doigts et avec des moyens de fortune. Le système de refroidissement des réacteurs et des piscines est précaire et les structures des installations sont fragilisées, la menace que représenterait un nouveau puissant séisme est en conséquence toujours présente.

Fukushima-Daïchi est devenu une machine à fabriquer de l’eau contaminée en énorme quantités, dont l’évacuation et le stockage posent de tels problèmes que Tepco, l’opérateur, a cherché à en déverser à nouveau dans la mer. Les installations fuient de partout et l’eau contaminée a envahi les sous-sols techniques et ruisselle dans les sols et très probablement dans la mer. Il n’est pas donné d’information sur la cadence à laquelle l’eau est décontaminée, comparée au rythme de sa production.

Plus problématique, la situation des trois coriums reste une inconnue. La tentative de commencer à la déterminer de visu grâce à un endoscope a tourné court. Le réacteur numéro 2 avait été choisi, car le niveau des radiations y est inférieur, mais ce dernier a néanmoins perturbé les observations en raison des artefacts visuels qu’il a provoqués. La méthode n’a pas fonctionné. Faute d’évaluation précise de l’état interne des réacteurs et de la situation des coriums, il n’est pas possible de concevoir les technologies qui permettront un jour – dans dix ans est-il prévu – de les extraire, dans le cadre des opérations de démantèlement actuellement estimées durer 40 ans.

L’évaluation des effets de la contamination radioactive créée par la catastrophe ainsi que les problèmes liés à la décontamination sont passés au premier plan. En premier lieu en raison de la découverte de pollutions alarmantes qui se renouvellent, montrant que le danger peut être partout. Cela a en premier lieu été dans l’alimentation, dont la chaîne n’était pas strictement contrôlée, ou bien à l’occasion de la découverte de plaques géographiques, voire de lieux restreints, où elle est concentrée. Des bêtes envoyées à l’abattoir ont été contaminées par du fourrage provenant de la zone interdite. Un immeuble de logement a été récemment construit avec du béton radioactif utilisant du gravier prélevé dans celle-ci un mois après la catastrophe. Il en ressort que la dissémination de la contamination n’est pas 100% contrôlable quand elle a atteint une telle échelle. Créant un sentiment d’insécurité permanent.

Elle l’est d’autant moins que les conditions dans lesquelles la décontamination est effectuée sont problématiques. Les aspersions d’eau sur les façades ou les trottoirs ou les arasions de terre et de revêtement des sols ne font souvent que déplacer le problème, l’eau contaminée ruisselant dans les égouts et vers les nappes phréatiques, la terre et les débris étant stockés dans des excavations creusés dans le sol et exposés aux intempéries, donc aux ruissellements.

C’est semble-t-il le prix à payer pour que tout rentre en apparence et rapidement dans l’ordre. Dans la même intention, le gouvernement voudrait symboliquement favoriser le retour prochain d’une partie des 80.000 réfugiés dénombrés dans les lieux de la zone interdite, où la contamination est estimée la moins élevée.

Mais l’impact d’une décision prise par le gouvernement au début de la catastrophe trouve actuellement un nouvel éclairage. Celui-ci a alors promulgué un relèvement de la zone admissible d’exposition aux radiations, augmenté à 20 millisieverts par an, avec pour intention de limiter les évacuations de population et de minimiser ses conséquences.

Un rapport de l’Académie des sciences américaine vient de mettre en cause l’idée selon laquelle l’exposition à de faibles doses de radiations serait sans effet. Il montre comment, à la longue, celle-ci pourrait avoir des effets importants, tout spécialement sur les enfants et les femmes (et donc plus particulièrement les jeunes filles). Nous rappelant que les données utilisées pour mesurer la dangerosité d’une exposition aux faibles doses reposent sur une exposition concentrée dans le temps (une explosion atomique par exemple) et non à la longue et donc cumulée.

Enfin, le moment des décisions est arrivé en ce qui concerne le volet économique et financier. En dépit de ses résistances, l’opérateur privé Tepco devrait être nationalisé, ne pouvant faire face aux conséquences de la catastrophe qu’il doit assumer aux titres de l’indemnisation des victimes et du démantèlement de la centrale. Il est question d’une nationalisation provisoire pendant dix ans, qui s’apparenterait à la prise en charge par l’Etat de ces opérations avant que l’entreprise soit reprivatisée dans des conditions qui ne sont pas précisées.

Faisant suite à d’autres aides financières, un fonds auquel participe l’Etat et des opérateurs privés de l’électro-nucléaire doit prochainement injecter l’équivalent de 10,3 milliards d’euros dans Tepco, nationalisant l’entreprise dans l’immédiat, mais seulement de fait. Celle-ci a cherché à emprunter sur le marché, mais les banques auraient posé comme condition, selon la presse, une augmentation de 10% des tarifs d’électricité et le redémarrage du parc des réacteurs nucléaires !

Essentiellement centré concernant le Japon sur le tremblement de terre et le tsunami qui ont ravagé des régions entières, le rapport sur les « risques globaux » rédigé dans le cadre du prochain Forum économique mondial de Davos pratique l’art de l’escamotage. Il y décèle prioritairement une interrogation sur « le rôle du leadership, un défi à la communication en cet âge de l’information et la nécessaire conception de modèles économiques résilients en réponse aux crises de grandeur imprévue. »

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242 réflexions sur « L’OMBRE DE FUKUSHIMA S’ALLONGE, par François Leclerc »

    1. CONFÉRENCE DE PRESSE
      Paris, le 25 janvier 2012
      Didier Migaud, Premier président de la Cour des comptes, Gilles-Pierre Levy, président de la formation interchambres, Jean-Marie Bertrand, rapporteur général et Michèle Pappalardo, rapporteur général de la formation inter chambres, présentent le rapport :
      Les coûts de la filière électronucléaire
      Le Premier ministre a demandé à la Cour des Comptes de réaliser une enquête sur les coûts de la filière nucléaire, en application de l’article 47-2 de la Constitution.
      La Cour rendra public son rapport le :
      Mardi 31 janvier 2012 à 11h30
      Cour des comptes – 13, rue Cambon – Paris
      Dans son rapport sur les coûts de la filière nucléaire, la Cour des comptes a examiné notamment :
      1. les différents coûts, passés, présents et futurs, à la charge des exploitants de la filière de production d’électricité d’origine nucléaire, sur le territoire national, appréciés aux conditions économiques 2010 ;
      2. les méthodes d’évaluation des charges futures liées au démantèlement des installations nucléaires et à la gestion à long terme des déchets radioactifs ainsi que la sensibilité du coût global de production à leur évolution ;
      3. la gestion des actifs dédiés qui doivent financer les charges futures de démantèlement et de gestion des déchets ;
      4. les conséquences de la prolongation de la durée de fonctionnement des réacteurs au-delà de quarante ans, notamment en termes d’investissements de maintenance ;
      5. les dépenses de recherche et de développement faites depuis les années 50 dans le domaine du nucléaire civil ;
      6. l’ensemble des dépenses financées sur fonds publics en 2010, soit principalement la recherche et la sécurité, la sureté et la transparence ;
      7. le régime d’assurance pour responsabilité civile dans le domaine nucléaire.
      Contacts presse :
      Dorine BREGMAN – Directrice de la communication – Tél : 01 42 98 98 09 – dbregman@ccomptes.fr
      Denis GETTLIFFE – Responsable des relations presse – Tél : 01 42 98 55 77 – dgettliffe@ccomptes.fr
      http://www.ccomptes.fr/fr/CC/Theme-290.html
      http://www.ccomptes.fr/fr/CC/documents/Communiques/Communique_filiere_electronucleaire.pdf

      1. Comment sont pris en compte les futurs accidents?

        Leur survenue est aléatoire:
        – le prochain accident grave aura-t’il lieu dans plusieurs dizaines d’années ou cette année?
        – aura-t’il lieu dans un pays éloigné, en Europe, en France, près de Paris?
        – aura-t’il lieu dans un pays où les règles de sécurité sont bien respectées ou souvent ignorées?

        Il me semble qu’aucune prévision basée sur des critères financiers ne peut vraiment avoir de sens.

        En effet d’un strict point de vue financier il s’agit de faire d’énormes investissements qui auront soit un effet économique désastreux (cas d’un accident très grave survenant en France dans un avenir proche et entraînant l’arrêt définitif de toutes les centrales et de coûteuses tentatives d’éliminer les déchets) soit un probable avantage économique par rapport à des pays moins audacieux (pas d’accident grave pendant plusieurs dizaine d’années.)

        Les accidents ne sont pas le seul aspect aléatoire des coûts de la filière électro-nucléaire puisque le niveau de protection qui sera décidé pour le retraitement et le stockage des déchets et pour les critères décidant de poursuivre ou d’arrêter les centrales existantes ne sont pas connus à l’avance. Le coût du démontage des centrales dépendra énormément du niveau des précautions prises. Même s’il est difficile à évaluer, le rapport entre le coût d’un réacteur EPR et celui des réacteurs précédents de même puissance montre que l’aléa lié au niveau de protection souhaité rend ces anticipations très hasardeuses.

        Décider de mettre en valeur ou pas les (très riches) terres agricoles situées sur les flancs d’un volcan et dans son voisinage n’est pas une décision qui se fonde habituellement sur des critères financiers mais plutôt sur l’histoire du volcan dans les années ou les siècles qui ont précédé …

      2. Une manière plus brève de dire la même chose : le coût des mesures prises pour combattre les conséquences de la catastrophe de Fukushima sera limité par des considérations politiques, les précautions qu’il serait souhaitable de prendre dépassent celles qu’il sera politiquement possible de décider.

  1. Merci, Monsieur Leclerc, de rappeler ici le désastre planètaire de Fukushima.

    Sur la revue Silence, il y a une page entière donnant les nouvelles de là-bas pour le mois écoulé.
    J’avoue qu’à sa lecture, chaque fois un peu plus, mon moral s’enfonce dans les chaussettes, comme un corium s’enfonce dans le sol.

  2. « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer.

    Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter. Que n’est-elle notre mère

    Pour compatir avec nous. Que ne sommes-nous les images des rochers que notre rêve portera,

    Miroirs. Nous avons vu les visages de ceux que le dernier parmi nous tuera dans la dernière défense de l’âme.

    Nous avons pleuré la fête de leurs enfants et nous avons les visages de ceux qui précipiteront nos enfants

    Par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.

    Où irons-nous, après l’ultime frontière? Où partent les oiseaux, après le dernier

    Ciel? Où s’endorment les plantes, après le dernier vent? Nous écrirons nos noms avec la vapeur

    Carmine, nous trancherons la main au chant afin que notre chair le complète.

    Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici, et un olivier montera de Notre sang ».

    Mahmoud Darwich

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