DU CHEMINEMENT DE LA PENSÉE

Un article dans le Guardian du 29 octobre, rapporte qu’Andrew Haldane, Executive Director of Financial Stability de la Banque d’Angleterre, considère que le mouvement Occupy Wall Street a raison : la répartition déséquilibrée du patrimoine aux États-Unis est la cause première de la crise née en 2007.

Cette nouvelle m’a fait réfléchir à la manière dont les idées se transmettent. Je ne rapporte que des faits dans ce que je vais écrire maintenant.

Quand je rédige de l’automne 2004 au printemps 2005 le manuscrit de La crise du capitalisme américain, qui paraîtra en janvier 2007 aux éditions La Découverte sous le titre Vers la crise du capitalisme américain ?, mon souci est de proposer un mécanisme causal de la crise qui se dessine.

Je sais dans quels termes mes collègues au sein des établissements financiers dispensateurs de crédit où nous travaillons ensemble, s’expliquent ce qui est en train de se dessiner. Leur formation est économique, comptable, dans certains cas, purement mathématique ou physique, la composition des populations qui seront à l’origine de la crise ne fait pas partie de leur horizon.

Le premier domaine dans lequel je me mets à piocher est celui des faillites personnelles des ménages américains (pp. 172-178 ; 172-179 de la nouvelle édition). Le régime en place aux États-Unis est alors généreux : la philosophie de la « seconde chance » qui imprègne la culture américaine permet de passer avec beaucoup de bienveillance sur les erreurs commises. Mais cette générosité irrite le milieu des affaires qui parviendra par le lobbying à faire resserrer la vis à cette époque précisément – dans un très malencontreux contretemps, comme il deviendra vite évident.

Des statistiques de faillites, je passe aux recensements dès qu’il s’agit de définir les groupes ethniques impliqués dans les secteurs respectivement « prime » et « subprime ».

Un biais personnel intervient ici : mon irritation, appelons un chat un chat : « anticolonialiste », devant la classification U.S. qui appelle « native American » les populations amérindiennes nées sur le sol U.S. et « Hispanic », celles qui sont nées dans tout autre territoire du continent américain où l’on s’exprime en espagnol.

J’habite la Californie et – appelons une fois de plus un chat un chat – le régime d’apartheid dans lequel vivent là où j’habite, les Amérindiens originaires d’Amérique centrale, est pour moi une source permanente de mauvaise humeur et de chagrin.

C’est alors que je tombe sur une étude de la Fed, signée Arthur B. Kennickell, et consacrée à la répartition des revenus et du patrimoine en général aux États-Unis (*). J’utilise les données que je trouve là dans le sous-chapitre La répartition des patrimoines aux États-Unis (pp. 123-134 ; 121-134 de la nouvelle édition) et j’attribue à cette redistribution parfaitement déséquilibrée un rôle déterminant dans la crise à venir.

Les choses en restent là : je fais quelques exposés sur la crise dans des séminaires aux U.S. (UCLA et UCI) sans provoquer autre chose qu’un intérêt poli.

Point final ? Pas tout à fait : le 3 mai 2011 a lieu au musée Branly à Paris, un séminaire très confidentiel : « Towards an anthropology of the crisis in current capitalism », vers une anthropologie de la crise du capitalisme actuel. En raclant les fonds de tiroirs on a pu réunir sur ce sujet six anthropologues (dont l’une, aux États-Unis, qui ne pourra pas se joindre à nous, faute de fonds pour ses billets d’avion).

Je suis l’un des cinq intervenants. J’axe mon exposé sur la répartition du patrimoine aux États-Unis, attirant l’attention sur les 2,8% que se partagent les 50% les plus pauvres de la population des États-Unis, et les 32,7% qui reviennent au 1% le plus nanti (p. 123 de mon livre ; table 5 de l’article de B. Kennickell, p. 9).

L’un des quatre autres intervenants est David Graeber, qui sera en septembre 2011 l’un des initiateurs du mouvement d’indignés Occupy Wall Street. Deux mois plus tard, en novembre, le magazine Rolling Stone lui attribuera la paternité du slogan « We are the 99 percent », nous sommes les 99%.

Le livre de Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, paraît aux États-Unis le 11 juin 2012. Son thème est que la répartition très déséquilibrée du patrimoine a joué un rôle déterminant comme origine de la crise. Là aussi je serais curieux de connaître le « cheminement de la pensée », pour reprendre l’expression du très grand historien de la science français qu’était Émile Meyerson.

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(*) Arthur B. Kennickell, A Rolling Tide: Changes in the Distribution of Wealth in the U.S., 1989-2001, Federal Reserve Board, SCF

 

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198 réflexions sur « DU CHEMINEMENT DE LA PENSÉE »

  1. « Hispanic », celles qui sont nées dans tout autre territoire du continent américain où l’on s’exprime en espagnol.

    en espagnol puisque le Mexique a une très longue frontière commune et les mexicains sont une part importante de l’immigration récente, mais aussi en portugais, et autres langages des caraïbes proches. C’est un peu comme notre « arabe » pour tout ceux qui sont musulmans, voire chrétiens ou animistes, peu importe, mais bronzé ou moyen-oriental.

  2. Qui gouvernent ou pilotent l’Europe : les politiciens européens ou les financiers européens ?
    L’économie d’endettement est à l’origine de la crise. Les dépôts font les crédits. Mais tout dépend de la nature des dépôts (la reconnaissance de dette bancaire ou personnelle). Un dépôt à vue et un crédit bancaire ne sont pas identiques en terme de valeur puisque la monnaie a un caractère temporel et institutionnel. En effet, un compte créditeur signifie que la banque a une reconnaissance de dette vis-à-vis de vous et pratiquement monnayable de suite. Les dépôts à vue comme le liquide ne sont qu’un support. Les financiers gèrent les supports et les politiques, gèrent la valeur (ex : dévaluation d’une monnaie,…). Attention, le principe comptable du crédit est une reconnaissance de dette et donc de remboursement potentiel. L’argent prêté peut se manifester ou se multiplier grâce à des dépôts de la clientèle, ou des emprunts de banque. Dans ce sens, le crédit n’est pas une monnaie mais un principe de conservation des quantités définit clairement par Mr Jorion. A cette étape, ce ne sont que des flux. Par contre, les billets sont des reconnaissances de dette des banques matérialisées afin d’être accepter comme support de l’échange mais avec un caractère immédiat et reconnu (institutionnalisé). Ils sont acceptés par l’ensemble des établissements qui gèrent les dépôts (et donc également des agents économiques par la confiance) parce que reconnus institutionnellement. De même, les dépôts à vue sont matérialisés par une écriture comptable sur un compte bancaire. Ce sont des propriétés qui permettent à la monnaie d’être liquide, mobile, c’est-à-dire plus ou moins fluide. Tandis que les reconnaissances de dette personnalisées sont matérialisées par des crédits bancaires, c’est la contre partie. C’est le principe de désynchronisation entre les dépenses et les recettes qui favorisent l’usage de cette pratique (fonctionnelle).
    La monnaie a besoin d’un étalon institutionnel pour exister, pour être matérialisée, c’est en la qualifiant que nous pouvons admettre sa valeur fonctionnelle, institutionnelle et donc uniquement sa valeur en qualité de monnaie (dollar, euro,…). La somme des dépôts à vue et la somme des crédits bancaires de la masse monétaire dématérialisée par une reconnaissance de dette permettent aux banques de créer des crédits supplémentaires (des flux). La monnaie ne se caractérise pas uniquement par une forme (c’est pourquoi Mr Jorion décrit très justement le « principe de conservation des quantités ») mais bien aussi par un fond (l’étalon), sa valeur institutionnelle dans sa dimension individuelle, sociale, et temporelle. Ainsi, la valeur d’une monnaie dépend davantage de la politique que du financier. Pourtant le financier de par la gestion et la création des supports (les quantités injectées) peut contraindre le politique à modifier la notion de valeur de la monnaie (la qualité ou la confiance). C’est pourquoi, la multiplication des reconnaissances de dette (crédits bancaires,…) a gonflé la masse monétaire potentielle sans considérer la temporalité de la valeur d’une monnaie. Ainsi, la solvabilité des agents est affectée par la mauvaise redistribution des richesses dans le cadre de l’ensemble des reconnaissances de dette. Cette concentration conduit le système économique à se contracter par un manque de qualités et de quantités de créances occasionné par le ralentissement de la demande de consommation (ménages déjà endettés) et d’investissement (entreprises à faibles fonds propres). C’est le système économique libéral avec son mouvement de concentration des richesses par le pillage des ressources (valeur travail humaine et ressource matérielle). Nos dépôts (reconnaissances de dette par la banque, ou comptes à vue) et nos reconnaissances de dette personnalisées (crédits bancaires) permettent aux banques de générer des flux supplémentaires qui se matérialisent en monnaie par la détermination temporelle de l’étalon (dollar, euro,..). Les stratèges politiques et financiers préfèrent une monnaie forte puisqu’elle permet d’obtenir des ressources extérieures facilement pour les redistribuer par l’intermédiaire des entreprises (généralement des multinationales). C’est un pillage plutôt que d’investir dans l’économie responsable (locale) et la couverture des besoins primaires. Il ne faut pas être surpris si la course aux ressources nous conduit à un conflit globalisé par la remise en cause du dollar sur la scène mondiale (géopolitique). Car la valeur du dollar n’a cessé de décliner par rapport aux prix relatifs anticipés des biens futurs (épuisement des ressources terrestres) notamment par l’intermédiaire de la multiplication d’une reconnaissance de dette non encore valorisée temporellement. C’est la valorisation du dollar dans l’avenir (temporalité de la monnaie) qui est remise en cause…. C’est une défiance à l’étalon (le dollar) sur la sphère internationale des échanges (commerce mondial). Quelle valeur présente et future attribuée à cette reconnaissance de dette ?
    Le système de financement de l’économie uniquement par l’endettement crée les disparités : internes (redistribution de revenus et répartition du patrimoine) et externes (pillage des ressources). C’est l’afflux des crédits, facteur de soutien de la demande globale qui stabilise les prix relatifs à court terme. Pourtant les prix relatifs sont des éléments qui déterminent la demande par la valeur des biens entre eux (rareté notamment) avec des prix nominaux déterminés. Seul le progrès technique et la redistribution des gains de productivité peuvent modifier les prix des biens et services marchands et donc leurs accès. D’où l’idée proposée par mr Jorion d’un revenu de base par le fait que l’hyper-productivité des machines change le rapport au travail traditionnel.
    Dans le capitalisme financier, le ralentissement de la demande va accélérer le ralentissement de l’économie et la distribution de revenus. C’est la solvabilité des agents qui va réguler l’accès ou non à la possibilité d’échange (source de tensions internes et externes). C’est le dégonflement anticipé (ou le maintien anticipé via le transfert du hors bilan) de la masse monétaire dans l’échange par le crédit qui va accentuer les réelles disparités occasionnées par la non redistribution équitable des gains de productivité de ces dernières années et par le non investissement dans l’économie raisonnée et durable. L’économie du bien-être n’est donc pas à l’ordre du jour sous couvert de libre circulation des capitaux…… Mais pas toujours des hommes ?
    Ps : Mr Jorion a raison de rappeler aux économistes, la notion de conservation de quantités, de flux avec un regard comptable. Car la monnaie se définit bien au-delà de ses propriétés fonctionnelles mais également aux travers de ses réalités institutionnelles et temporelles. La monnaie se qualifie, c’est l’étalon (matériel ou pas mais nominal et temporel) ! Le crédit est une dette reconnue comme une quantité mais son remboursement peut s’effectuer aussi en monnaie de singe, une qualité ou un défaut (une caractéristique)….

  3. La répartition des richesses créées pose la question, est-ce que les entreprises les plus influentes du capitalisme accepteront de réduire ses profits en faveur de l’emploi et l’intérêt général.

    L’exemple des banques, qui ont été renfloué massivement, montre que l’argent qui provient de la BCE ou des autres banques centrales dans le monde, a été épargné ou manipuler pour des intérêts financiers propres aux banques et à leurs principaux fournisseurs si besoin en était. Alors que le but original médiatique, soutenus par les financiers, les politiques ou les économistes, était de les utiliser pour prêter.

    Cette situation se retrouve dans les rendements qu’exigent les banques ou les financiers des multinationales, l’argent pour réaliser plus de profits est la donnée obligatoire pour faire du commerce. Ce qui ne fait qu’amplifier la crise écologique, la dureté du travail avec des horaires qu’il faudrait adapter au rythme du renouvellement des ressources naturelles et une redistribution des richesses qui permettrait de faire prospérer une cohésion sociale.

    Seulement la doctrine du capitalisme est de produire toujours plus, même si il y a déjà surproduction, de diverses sortes. Comme la donnée principale est uniquement comptable, les autres problèmes ne font pas partie du processus économique, et les problèmes même s’ils ne surgissent pas directement, vont de toute manière apparaître plus tard.

    La composition de la société est exclue du processus, car les données comptables pour faire plus de profits, et les maximiser davantage jusqu’à épuisement (la finitude), rareté durable ou disparition irréversible, ne sont pas intégrés dans la manière de produire. De plus, les richesses créées devraient permettre de se prémunir sur des années, avec une nouvelle mise en place du temps de travail et une nouvelle redistribution des richesses.

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