UNE RÉUSSITE SUR TOUTE LA LIGNE ET POUR LONGTEMPS, par François Leclerc

Billet invité.

L’Autorité bancaire européenne (EBA) a rendu publics mardi 29 avril les scénarios de sa nouvelle vague de stress-tests des banques. À force de faire passer tant d’examens aux banques, on va finir par être convaincus qu’elles sont bien malades, alors que le but poursuivi est de faire croire le contraire (à quelques exceptions près, pour rendre crédible la démonstration) ! La Fed, la Banque d’Angleterre, la BCE, sans oublier l’EBA : toutes s’y mettent à leur manière afin de scruter les bilans bancaires et de déterminer la résistance de leurs ouailles respectives à des scénarios « négatifs » adaptés à leurs contextes respectifs.

Elles n’en ont jamais fini et élaborent des méthodologies compliquées afin de sonder les cœurs et les reins, tant il est vrai qu’un bilan bancaire n’est pas une petite affaire à expertiser. Surtout lorsque l’on en vient aux produits structurés, dont la valorisation utilise des formules mathématiques à la complexité vaine si l’on en croit les deux autorités en la matière (*). L’affaire devient franchement infernale lorsque l’on cherche à prendre en compte les effets systémiques de la déconfiture d’une banque – la contagion sur les autres – en raison de l’enchevêtrement des engagements des banques entre elles. Décidément, ce n’est pas une sinécure d’être régulateur !

L’exercice réclame un réglage fin, puisque les tests doivent apparaître suffisamment sévères pour convaincre de la rigueur de leurs conclusions, tout en n’impliquant pas un renforcement trop important des fonds propres des banques. Soyons de ce point de vue charitables et ne nous appesantissons pas sur le précédent des deux stress-tests de 2010 et 2011 qui avaient déclaré bonnes pour le service des banques sombrant corps et biens les mois qui suivirent. Car le scénario présenté par l’EBA tient compte de ces épisodes peu glorieux et durcit les hypothèses – sans être aussi rigoureuses que celles de la Fed, faiblesse des banques européennes oblige – mais il pêche sur un point capital en adoptant comme hypothèse un taux d’inflation complaisant de 0,6 % en 2015.

Le principe d’un tel exercice ne devrait pas être de tester un scénario de crise jugé crédible, mais d’appliquer des hypothèses extrêmes jusqu’aux points de rupture, afin de les connaître. Mais, en l’espèce, il est craint que l’adoption d’une poussée déflationniste plus prononcée ait de trop lourdes incidences. En s’en tenant à cette hypothèse qui tranche avec les autres par son caractère précautionneux, l’EBA met en évidence que là se trouve le principal point de faiblesse de la situation européenne. Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, en a d’ailleurs reconnu l’origine, le 28 avril dernier : « des pressions désinflationnistes puissantes découlent du processus de désendettement privé et public et du rétablissement de la compétitivité par la baisse des prix et des salaires dans les pays les plus touchés par la crise ». En d’autres termes, de la politique poursuivie par les autorités européennes.

Le jour où la BCE cessera de fournir aux banques de la liquidité à prix d’ami, un premier signal de bonne santé plus crédible que les résultats (prévus pour octobre prochain) de cette nouvelle vague de tests sera donné ! En attendant, les établissements bancaires se révèlent incapables d’impulser une relance par le crédit aux entreprises, raison pour laquelle ils ont pourtant été entourées de tant d’attentions. Ils ont prioritairement procédé par réduction de la taille de leur bilan afin de remplir leurs obligations réglementaires. Et les autorités penchent en désespoir de cause pour une relance de la titrisation qui n’aurait pas pour effet de regonfler les bilans, dans l’espoir que, sous le couvert du marché, les compagnies d’assurance soient les investisseurs. Quitte à assouplir la réglementation dénommée Solvency II.

Les pays ayant bénéficié d’un plan de sauvetage en sortent exsangues, loin de la démonstration recherchée. Leur retour précautionneux sur le marché – avec pour horizon le remboursement des aides financières publiques reçues – n’est faute de mieux qu’une opération de camouflage, comme si ce retour était un but en soi. Coup double, l’incapacité du système bancaire à remplir la mission qui lui était assignée l’accompagne ! Quand on considère la taille du bilan de la BNP Paribas ou de la Deutsche Bank, on se demande bien à quelles activités financières plus profitables que les prêts aux entreprises elles se consacrent. Aux transactions sur les produits dérivés, les conduisant à s’opposer avec la dernière énergie à leur taxation ?

C’est une réussite sur toute la ligne. Laissons le dernier mot à Anibal Cavaco Silva, le président portugais, à propos de la sortie dite « sans filet » (sans ligne de crédit de précaution) du plan de sauvetage du pays : « c’est une illusion de penser que les exigences de rigueur budgétaire vont disparaître avec la fin du programme. La surveillance du pays continuera jusqu’au moment où 75 % des prêts seront remboursés, ce qui n’arrivera pas avant 2035 ».

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(*) Sylvain Raynes & Ann Rutledge, The Analysis of Structured Securities, Oxford University Press 2003

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