Lettre à Alain Caillé, par Jeanne Favret-Saada

Billet invité.

J’avais écrit un mot de félicitations aux auteurs du « Manifeste convivialiste », sans savoir sur qui je tomberais. Alain Caillé m’a immédiatement écrit en proposant que nous nous téléphonions. Ce que je n’ai pas fait, mais j’ai écrit ceci.

Cher Alain Caillé,

Pardonnez-moi de ne pas vous avoir appelé hier en fin d’après-midi comme nous l’avions envisagé. Je ne savais pas comment vous dire au téléphone, en quelques minutes, d’une part la joie que me donne votre effort pour susciter une autre anthropologie et un autre monde, depuis si longtemps, avec tant d’obstination, et le fait qu’il rencontre nombre d’expériences passionnantes ; et d’autre part l’angoisse où me met l’inaptitude du même mouvement (dans lequel vous me permettrez de me ranger aussi) à se confronter aux enjeux proprement politiques.

Croyez bien que je comprends parfaitement les raisons de cette incapacité, et que j’en approuve la plupart. Et que, d’autre part, je ne vois pas moi-même comment il serait possible de s’articuler politiquement sur cet ensemble d’institutions que sont « Bruxelles », la Ve République, le système français (ou « démocratique », ou « moderne ») des partis. Surtout s’il s’agit d’œuvrer à un ré-équilibrage de l’économique et du politique.

Reste qu’en France, nous approchons du moment de l’épuisement total de cet ensemble ; reste que les Verts qui, normalement, auraient dû porter politiquement notre vision du monde, n’ont pas su prendre une place originale dans la vie politique ; reste que le PS se révêle décidément incapable d’une autre politique que libérale pour peu qu’il arrive au pouvoir ; et que les petits partis à gauche de la gauche sont à la fois émiettés et chimériques.

Pour aller vite, on pourrait dire que 60 % des Français (ceux de la « périphérie ») soit ont lâché la politique, soit pensent au recours à Le Pen qu’ils imaginent « hors-système » ; tandis que nous, qui parmi les 40 %, constituons peut-être les 16 % de « créatifs culturels » : a. sommes largement débranchés politiquement (et pour une large part socialement) de ces 60 % et des institutions de la représentation politique ; et b. n’avons pas la moindre idée de la manière dont nous pourrions marquer notre volonté de citoyens. Enfin, l’on ne voit pas que des manifestations massives puissent mettre ensemble dans la rue des fractions consistantes de ces 60 % avec d’autres, de la gauche, ou des 16 %, comme ce fut le cas en Espagne ou en Grèce (sans d’ailleurs résoudre pour l’instant la question de l’inscription politique).

En vous écrivant cela, je n’espère pas vous instruire, et je suis bien assurée que vous aussi, ne cessez d’y réfléchir. J’aimerais toutefois savoir quelle place vous lui faites, quelle urgence vous lui donnez, et, si vous envisagez quelque chose, quoi et avec qui.

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