UN MANIFESTE POUR UNE ÉCONOMIE PLURALISTE, par François Leclerc

Billet invité.

« À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? » s’interrogent à haute voix ceux qui s’alarment de la domination à prétention exclusive des représentants de l’orthodoxie au sein de l’université française ? Le constat n’est pas propre à la France, pas plus que les réactions s’y opposant, mais le courant mainstream ne cesse de progresser. Selon le pointage des auteurs du livre, dont c’est le titre (1), les professeurs d’université pouvant être qualifiés d’hétérodoxes ne représenteraient plus que 5 % de l’ensemble du corps professoral, et leur nombre continuerait de diminuer. Or ceux-ci pilotent le renouvellement du corps, dirigent les masters, encadrent les thèses, président les comités scientifiques des revues et des colloques et sélectionnent leurs pairs.

Un « Manifeste pour une économie pluraliste » (2) est proposé à la signature, qui aurait déjà recueilli plus de 5.000 signatures, en France et à l’étranger, auprès non seulement d’économistes, mais aussi de sociologues, de philosophes, de juristes et de « simples citoyens », dans la volonté affirmée de non seulement sauvegarder le pluralisme mais aussi de décloisonner la discipline. Une association qui regroupe 600 docteurs en sciences sociales (3), dont 90 % d’économistes, a été créée sous le nom de l’Association française d’économie politique (AFEP), qui renoue avec l’ancienne appellation de la discipline, refusant de sacrifier au mythe entretenu d’une prétendue science dure des tenants du courant néoclassique, qui cherchent « à élaborer une théorie mathématique du marché pour faire de l’économie une science exacte ». Alors qu’ils n’ont rien venu venir de la crise en cours.

Il faut lire dans le petit livre qui était présenté mardi dernier à l’Université Paris-Diderot par les responsables de l’AFEP, dont André Orléan, l’article orthodoxie de leur glossaire. Selon celui-ci, l’orthodoxie « emprunte à la religion », prétendant décider de « ce qui est digne de figurer comme énoncé ou résultat scientifique et ce qui ne l’est pas ». On voudra comme preuve de cette outrance la violence verbale – peu coutumière dans ce milieu – avec laquelle il a été répondu à la tentative d’obtenir la création d’une nouvelle section « économie et société » au sein du cadre institutionnel actuel, les hétérodoxes considérant qu’il ne restait plus comme solution que de prononcer le divorce avec les orthodoxes, puisque ces derniers refusaient même tout dialogue. L’appel lancé en 2012 suscitait l’engagement solennel de plus de 300 enseignants-chercheurs de rejoindre cette section dès qu’elle serait créée. Mais la ministre, après avoir finalement signé en janvier dernier le décret l’instituant, a reculé devant ses adversaires, à la tête desquels se trouvait le nouveau prix Nobel d’économie, Jean Tirole. Comment ne pas relever le paradoxe que représente sa défense du monopole d’une école de pensée au sein du monde académique, alors que celle-ci défend farouchement la libre concurrence ?

Le livre vaut plus particulièrement pour sa description des mécanismes qui ont présidé – et qui continuent en ce sens – à la domination des économistes néoclassiques dans le champ académique. Car il faut être du sérail pour les connaitre. Il est en particulier question de ce que Jean Tirole appelle « un standard unique d’évaluation scientifique basée sur un classement des revues ». En d’autres termes, la nécessité – au nom d’une conception particulière de l’excellence – d’avoir publié des articles dans une liste restreinte de cinq revues anglo-saxonnes, toutes d’inspiration orthodoxe et veillant scrupuleusement au respect de leur ligne éditoriale, pour être adoubé par le Conseil national des universités (CNU) et admis au sein du corps professoral. Telle est la clé de voûte du système de sélection des professeurs d’économie, avec les résultats que l’on peut observer. Un observatoire du pluralisme a été créé afin de décrire ses effets. Reflétant la pression qui s’exerce au sein de l’Université, un doctorant en est venu à demander lors de la présentation du livre s’il était possible de signer la pétition sous pseudonyme, afin de ne pas encourir les foudres de son directeur de thèse, au risque de compromettre sa carrière ! Et la réponse fut affirmative !

À quoi doivent servir les économistes, s’interrogent les auteurs de l’ouvrage ? À « permettre aux citoyens de déterminer leur avenir de la manière la plus éclairée qui soit », par « le débat démocratique le plus large ». Cela n’en prend pas la tournure au sein de l’université. Cela au moment où l’élite de ce pays mène violemment campagne contre la réforme d’un collège qui n’a d’unique que le nom, au prétexte qu’elle nivellerait par le bas la formation des élèves. Dans les faits, celle-ci lui retirerait la possibilité de contourner la carte scolaire et d’inscrire ses enfants dans des classes d’excellence où ils sont regroupés, en choisissant des options rares. La lutte des classes n’est pas morte, on le saurait.

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(1) « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? », sous la direction d’André Orléan. Ed. Les liens qui libèrent – mai 2015, 10 €.
(2) http://assoeconomiepolitique.org
(3) sur un total de 1.800 enseignants-chercheurs, maîtres de conférence et professeurs d’université confondus.

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