Pour être équitable, la décroissance doit être celle de notre empreinte écologique, par Jean-Paul Vignal

Billet invité.

La décroissance apparaît de plus en plus comme la seule façon d’éviter la catastrophe que constituera l’inévitable effondrement de notre modèle pollueur et pilleur actuel fondé sur le postulat d’une illusoire croissance économique infinie alors que nous vivons dans un environnement fini et très sensible à la pollution au delà de certains seuils d’exploitation et d’agression.

Paul Jorion a montré que cette remise en cause de la croissance est extrêmement difficile, car elle suppose l’élimination des deux pratiques financières que sont le prêt à intérêt et la spéculation dans le cadre de la propriété privée des moyens de production, ce qui, en pratique, ne peut se concevoir qu’en supprimant la monnaie. Sachant qu’il est déjà extrêmement difficile de simplement réduire notre addiction aux combustibles fossiles, on mesure l’immensité de la tache, et l’effroyable cataclysme planétaire qu’il faudra pour que son éventualité devienne simplement envisageable.

François Roddier en introduisant la thermodynamique dans l’étude et la compréhension de l’économie fait une brillante démonstration des risques que pose l’entropie croissante des activités de l’humanité pour sa propre survie. Nous sommes arrivés à un point de non retour à partir duquel nous risquons à tout moment un effondrement brutal de notre civilisation : sauf changement radical de cap, ce n’est pas une question de « si » mais de « quand ». La raison n’est pas que les ressources énergétiques à notre disposition sont insuffisantes : nous savons que le soleil à lui seul fournit bien plus d’énergie qu’il n’en faudrait pour satisfaire les besoins de 10 milliards d’humains vivants comme des rentiers californiens baladeurs, mais c’est simplement parce que nous n’aurons pas le temps de capter cette énergie de façon utile avant que les réserves fossiles s’épuisent si nous continuons à nous complaire dans leur consommation débridée.

Or la tentation de le faire est forte : la découverte de nouveaux gisements dits de schistes, tout comme la certitude que le pétrole n’est pas uniquement d’origine organique, mais que sa formation peut aussi provenir de la production « naturelle » d’hydrogène par la croute terrestre, n’encouragent pas à passer par pertes et profits des investissements existants considérables et à investir massivement dans les outils qui seront nécessaires pour migrer de notre économie de « cueillette » de sources d’énergie épuisables à une économie de « culture » de flux d’énergies renouvelables, surtout quand il est si simple d’obtenir des rendements sur capitaux investis à 2 voire 3 chiffres en faisant du trading haute fréquence sur des marchés financiers dont les variations browniennes se prêtent à tout pour qui sait y faire.

La solution que propose François Roddier pour nous extraire de ce « piège entropique », – décroitre pour pouvoir éventuellement rebondir ensuite -, se fonde sur le postulat que le contenu énergétique de chaque dollar de PIB est constant. Les faits lui donnent raison, jusqu’à présent. Mais on peut aussi objecter que le vrai défi actuel, n’est pas tant de ralentir globalement la machine, alors que la propagande officielle « croissantiste » nous répète chaque jour qu’il y a encore 800 millions de personnes qui n’ont même pas de quoi se nourrir pour survivre, mais de faire baisser sa consommation énergétique par unité de richesse produite.

La mesure la plus objective et la plus sûre pour la biosphère que nous puissions avoir de cette décroissance énergétique est la baisse de l’empreinte écologique de chaque dollar de PIB. La marge de progression est considérable quand on veut bien se souvenir que la vie n’aime pas trop la chaleur à plus de 50/55 C, et sait très bien valoriser ce qui se situe entre 0 et 40 C. Le pari n’est pas gagné d’avance, mais il est techniquement jouable : par exemple, la généralisation de la co- et de la trigénération à l’ensemble des secteurs économiques permettrait à lui seul de réduire l’empreinte carbone d’un facteur voisin de 2. Les technologies existent, mais pour réussir ce tour de force, il faudrait produire en très grande série les équipements correspondants avec les méthodes utilisées pour la production de véhicules commerciaux et particuliers. C’est bien sûr impensable dans notre marché courtermiste. Il faut toutefois se souvenir qu’Allemands, Soviétiques, Britanniques et Américains ont été capables de produire pendant la seconde guerre mondiale du matériel militaire d’une tout autre complexité pour leur temps sur ce type de rythme. Ne serions-nous capables de mobiliser nos énergies, nos intelligences et nos moyens que pour tuer nos semblables ?

La réponse n’est pas évidente tant qu’il sera plus important de rembourser les dettes publiques que de défendre la démocratie et de servir l’intérêt général, mais il semble que choisir de réquisitionner les forces vives de nos sociétés pour réduire leur empreinte énergétique serait plus à même de mobiliser toutes les énergies et toutes les intelligences humaines, sans exclure qui que ce soit, que ne pourra jamais le faire la décroissance du PIB exprimé en $ qui laisserait sans état d’âme les plus économiquement faibles sur le bord de la route. Pour cette seule raison, il est donc sans doute utile d’ouvrir le débat.

C’est d’autant plus important qu’une bonne part de la prétendue croissance des 50 dernières années correspond simplement au transfert de nombre d’activités du secteur non marchand au secteur marchand, et ne représente donc pas une création de richesse, mais, au contraire, une perte d’autonomie et un asservissement à l’économie dont nous pouvons constater chaque jour les ravages matériels et humains. Il est temps d’inverser aussi cette courbe, avant de nous retrouver prisonniers pieds et poings liés de l’univers kafkaïen de la maximisation à ultra court terme du retour sur investissement en $$.

Une chose est certaine : il faut changer de thermomètre économique : celui du PIB exprimé en $ a certes ses mérites, mais il faut en inventer d’autres, qui rendent mieux compte du cout de nos activités pour la biosphère. Ce n’est pas simple, mais en attendant d’avoir trouvé la solution, on pourrait par exemple commencer par refuser d’autoriser et/ou de financer sur fonds publics ou garantis par la collectivité tout investissement dont l’analyse du cycle de vie ne montre pas clairement une réduction sensible du gaspillage de l’énergie, et du pillage et de la pollution de la biosphère.

Référence:

François Roddier : On atteint le point critique : l’effondrement de notre civilisation.

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