100 millions de dollars pour le projet « Maman ! Vite ! Au secours ! »

Sigmund Freud écrit dans « Deuil et mélancolie » (1917) : « Il est […] remarquable qu’il ne nous vienne jamais à l’idée de considérer le deuil comme un état pathologique et d’en confier le traitement à un médecin, bien qu’il s’écarte sérieusement du comportement normal. Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain laps de temps, et nous considérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber. »

Encore que de nos jours, on ne serait guère étonné d’apprendre que l’un ou l’autre praticien prescrive des médicaments pour « guérir » d’un deuil, comme s’il s’agissait précisément d’une maladie. De la même manière que l’on traite aujourd’hui le fait d’être triste voire désespéré parce qu’on a perdu son boulot, comme si c’était la même chose qu’avoir attrapé la rougeole.

Quoi qu’il en soit, oui, nous trouvons normal que quiconque ayant perdu un proche soit triste et se désintéresse de tout le reste pendant un certain temps : tant de regards en effet que l’on voudrait encore échanger, tant de mots encore à dire au disparu ou à la disparue, et qu’il faut ravaler et qui vous restent alors en travers de la gorge, oui : cela fait très mal. Freud dit qu’il faut apprendre à consacrer ces regards et ces mots réprimés à d’autres encore en vie. En fait, il faut surtout apprendre à les garder pour soi-même : à les transformer en promenades et en conversations qui feront l’objet d’une rêverie.

Jacques Lacan dit du deuil qu’il porte sur un « trou dans le Réel » et il faut apprendre à transposer dans l’Imaginaire ce que l’on traitait autrefois dans le Réel. C’est dans cette transposition nécessaire que se fait le « travail du deuil » même si un deuil demeurera un deuil, tout comme un amour perdu reste un amour perdu. On n’en guérit pas : ils s’apprivoisent, nuance !

Quand le travail du deuil échoue, on verse dans le « deuil pathologique ». La femme qui berce une poupée comme s’il s’agissait de son bébé mort, n’est pas passée à la rêverie mélancolique mais est restée calée dans le Réel. Avec le deuil normal on se trouve dans le drame, avec le deuil pathologique, on bascule hélas dans la tragédie.

Je parle ici ces jours derniers du travail de deuil « de notre espèce sur elle-même » à l’occasion de sa prise de conscience de son extinction probable. Mais là aussi, le deuil pathologique menace.

Le film Interstellar entreprend à mon sens le travail de ce deuil par nous-mêmes pour nous-mêmes. C’est en tout cas le message que j’ai cru lire à sa vue – comme j’ai d’ailleurs tenu à vous en informer le jour même. Celui qui, à la sortie du spectacle se poserait la question de savoir comment il faut procéder pratiquement pour revenir communiquer avec sa fille cinquante ans plus tard dans la quinzième dimension (je simplifie !), serait cependant tombé dans le deuil pathologique : vouloir traiter dans le Réel ce qui n’est pas fait pour sortir de l’Imaginaire.

De même, Martin Rees, dans sa tribune libre du 10 juillet du Financial Times, dont j’ai rendu compte ici, propose un autre mode de traitement du deuil de notre espèce : par une sorte de simple déplacement, du genre : « J’ai perdu ma mère, mais il me reste ma sœur : nous parlerons avec émotion de notre mère ensemble ! ». Cela console un peu, effectivement. Rees dit : « Nous allons disparaître, mais nous avons conçu des Machines, qui sont comme nous – et en mieux. Il n’y a donc pas de raison véritable d’être triste ! ». Autrement dit : « Aimons les robots, qui sont d’ailleurs ceux que nous aurions dû aimer pour commencer ». On opère un déplacement dans le Réel de l’objet d’amour : on abandonne les hommes – qui ne le méritaient pas – pour l’offrir aux Machines – qui elles le méritent. On frise là, me semble-t-il, l’expression pathologique du deuil : une absence de réconciliation avec une réalité jugée trop dure.

Mais si je vous parle de ceci ce matin, c’est parce qu’on évoque dans les journaux une troisième modalité de deuil de notre espèce par nous-mêmes, que j’appellerai le mode « Maman ! Vite ! Au secours ! ».

Il est question en effet d’un projet qui s’étalerait sur dix ans, intitulé « Breakthrough Listen », soit « Percée dans l’Écoute », doté de 100 millions de dollars, visant à découvrir une vie intelligente extra-terrestre. Ce projet, patronné par Stephen Hawking, l’astrophysicien britannique qu’on ne présente plus et le physicien et industriel russe Youri Milner, est, nous affirme ce dernier, le plus ambitieux du genre : le nouveau projet permettra en effet de récolter en un jour davantage de données que les programmes précédents en un an et sur cinq fois plus de fréquences radio que ceux-ci.

Hawking se révèle à cette occasion un peu dubitatif à propos d’un projet parallèle, intitulé lui « Breakthrough Message », visant à envoyer dans l’espace un message destiné à faire comprendre aux extra-terrestres notre nature profonde. L’astrophysicien observe : « Une civilisation lisant un de nos messages pourrait avoir des milliards d’années d’avance sur nous. Ils seraient considérablement plus puissants et pourraient ne pas nous accorder plus d’importance qu’une bactérie n’en a pour nous ».

C’est vrai : veillons à ne pas entrer en contact avec des extra-terrestres trop intelligents qui, à la lecture de nos livres d’histoire, et même de l’actualité immédiate sur Internet, s’empareraient aussitôt de la tapette à mouche !

Les extra-terrestres qu’il nous faut contacter doivent être d’une intelligence supérieure à la nôtre (sinon ça ne sert à rien) mais néanmoins moyenne (pour ne pas nous considérer comme une simple vermine) et surtout très sentimentaux et, nous voyant nous agiter sur notre planète transformée en décharge par nos soins, à la recherche d’une bouffée d’air dans une atmosphère devenue pestilentielle, et tentant d’échapper à l’eau de plus en plus chaude montant inexorablement tout autour, nous trouveraient « touchants » et se précipiteraient à notre secours en s’écriant « Ah ! Qu’ils sont mignons, les pauvres choupinets ! »

Cent millions de dollars pour l’expression pathologique « Maman ! Vite ! Au secours ! » du deuil de nous-mêmes par nous-mêmes, c’est, si vous voulez mon avis, soit beaucoup trop peu, soit de l’argent qu’il vaudrait mieux consacrer à la recherche d’un « trou de ver » débouchant sur une exoplanète n’ayant pas encore connu le bonheur d’être colonisée par une « vie intelligente (sic) » comme la nôtre.

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