Implosion, chaos et opportunités de changement, par Jacques Seignan

Billet invité.

Tout le monde en convient, la barre pour nous tenir en haleine est devenue très haute pour les romanciers et les scénaristes (même ceux de Game of Thrones !). Encore une fois la réalité dépasse la fiction, et de loin. Pensons aux précédentes campagnes, rythmées par des sondages et quelques échecs dans la dernière ligne droite – amplifiés par ces mêmes sondages (Chirac / Balladur par exemple). Les Français sont à la fois des spectateurs sidérés et des acteurs implacables. Il est devenu évident de dire que rien n’est plus prévisible, sauf l’imprévu. Il y a certainement un effet politique différé de la Grande Crise de 2008, où rien n’a été résolu et, bien au contraire, tout a été aggravé. Et cette crise française s’articule avec les crises européenne et mondiale : les systèmes les mieux verrouillés implosent. Que peut-il surgir de ce chaos ? Avons-nous enfin des opportunités positives de changements, à la hauteur des défis posés ?

Aujourd’hui, on pourrait, comme Paul Jorion, estimer que c’est pratiquement gagné pour M. Macron et partager ses regrets. Des marxistes trop primaires sont passés à côté du rôle des individus dans les luttes politiques : il semble que l’on doive toujours en passer par une sorte d’incarnation pour porter des affects collectifs *. Par ailleurs pour sortir du piège des hommes se croyant providentiels et faisant don de leur personne, vivre dans des démocraties plus apaisées, « minimisant le dissensus » [cf. Keynes], les royaumes européens, nous montrent un bon modèle en séparant pouvoir symbolique et effectif. Que ce soit par exemple MM. Blair ou Cameron, qui furent dotés de l’incroyable pouvoir d’un Premier ministre britannique, aucun n’eut la folie suprême de se fantasmer en roi d’Angleterre, la place étant fermement occupée. Il faut reconnaître que Charles de Gaulle a fait une erreur car, à sa suite, personne en France n’a eu sa capacité à incarner un roi de France tout en étant un président parfaitement démocrate. En 1964, il fit une tournée de plus de trois semaines en Amérique latine, son Premier ministre Georges Pompidou gérant les affaires courantes (et il n’y avait pas d’Internet en ces temps-là). Les présidents à quinquennat ont, eux, les yeux rivés aux sondages et gèrent au jour le jour des choses dérisoires. Donc à défaut de monarchie à la scandinave, un président à l’allemande serait une solution. (Royaliste, gaulliste, disciple de Lordon… ça va chauffer pour moi !).

C’est donc dans ce contexte de crise et dans ce cadre institutionnel, que nous devons choisir un président. Laissons le pauvre peuple de droite à son désarroi et examinons les possibilités à gauche. Après les Primaires de gauche, un nouvel acteur est apparu et un débat s’est ouvert : choisir Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon ? J’ai déjà exprimé l’estime que je leur porte. La question est davantage de savoir quel pourrait être le meilleur « affect commun sur patte » pour reprendre la formule de Frédéric Lordon. Il est malheureusement sûr que les sondages vont encore jouer de leur pernicieuse influence. C’est comme ça, inutile de le refuser. Un éditorialiste de qualité, Gérard Courtois, a écrit un article dans lequel M. Hamon était qualifié de « Monsieur 7% » [Le Monde du 01.02.2017]. C’était le pourcentage avant le résultat final et M. Valls était lui supposé faire un peu mieux avec 9%. Un de nos amis émet à juste titre des objections et des doutes sur la validité des sondages qui sont également, il est vrai, un formidable instrument de manipulation. Mais cela jusqu’à un certain point. Les instituts de sondages vendent des sondages principalement à des entreprises et les élections sont une manière de valider leurs compétences. A mon avis, les sondages ne se trompent pas énormément. Cette assertion paraîtra étonnante mais il suffit de revoir les faits sans les lunettes opacifiantes mises sur nos nez. Ce journaliste avait oublié qu’il y a forcément une dynamique, un momentum, spécialement exacerbée dans cette campagne, et M. Hamon en profite.

Il est vraisemblable que les électeurs du Parti socialiste ont vu l’occasion de donner trois messages en se mobilisant après que ce candidat « Frondeur » a été nettement en tête au premier tour : rejeter la ligne politique de MM Hollande Macron et Valls ; contribuer à refonder ce parti ; donner un élan à ce candidat (lui-même étant sans doute surpris). Et ça marche pour lui en ce moment ! Toutes précautions prises, il est amusant de découvrir dans ce sondage que M. Hamon est désormais la personnalité préférée des Français devant M. Macron… Qui l’aurait cru en janvier ? Maintenant tous les candidats, y compris M. Macron, vont devoir parfaitement être clairs sur leurs vies et parcours. Tant mieux !

Un problème surgit avec M. Hamon : être le candidat du PS, est un énorme handicap. Un parti de gouvernement est constitué des plusieurs cercles (comme les Enfers) : des adhérents, des militants, des petits notables, des nobles parlementaires et les princes, les hiérarques, nommés éléphants au PS au gouvernement de temps à autre. Autour, pour que cette institution tienne, il faut bien des électeurs. Certes le PS est « un astre mort qui émet encore une lumière lointaine » (cf. la vidéo de F. Lordon) mais des débris dispersés pourraient être réunis à nouveau. Benoît Hamon pourra-t-il agir ? Espérons-le mais ne doutons pas non plus que des débris parlementaires PS associés à ceux de l’autre parti de gouvernement permettraient à M. Macron, une fois élu, de faire facilement passer des lois de destruction massive de nos acquis sociaux et continuer d’aller vers le précipice ultralibéral.

Une autre controverse naît de la question de la Constitution, une des questions importantes avec l’Europe qui divise ces deux hommes de gauche, et bien des progressistes, en font un absolu préalable, comme M. Mélenchon. Dans cette vidéo F. Lordon expose la nécessité de forcer « son » candidat une fois élu à tenir ses promesses de changer la constitution… Nos amis étrangers sont bien surpris par cette passion française : nous en sommes à la N° 5 ! Aux États-Unis, M. Trump et son conseiller Bannon tentent un coup de force « proto-fasciste » et on va vérifier si la Constitution des Pères fondateurs est toujours aussi efficace. De même le Royaume-Uni se passe de constitution écrite. Mais la Vème République est un système adaptable (bâtard) et il serait plus urgent de procéder, selon moi, à des actions drastiques et immédiates plutôt que de chercher à se perdre dans des débats constituants : interdire la spéculation (et enfin interdire tout ce qui a été interdit d’interdire), nationaliser les banques systémiques, avoir des actions écologiques chocs, et bien sûr mettre en place des réformes institutionnelles (révocation des députés durant leur mandat ) etc. Les lecteurs de ce blog les connaissent. Le changement de constitution est un bon moyen, il ne saurait être une fin en soi – même si l’on comprend bien le message : c’est bien plus qu’un changement de numéro.

Je partage l’avertissement de Philippe Soubeyrand : la situation ne permet plus d’atermoiements et sur le plan politique français, un candidat unique doit émerger à gauche, désigné et soutenu d’un commun accord par MM Hamon et Mélenchon et leurs partis : l’un d’eux ou quelqu’un d’autre.

Il y encore en France une possibilité de sortie par le haut, démocratique, sinon les réactions de la « multitude » pourraient à la fin, être incontrôlables. Il suffit de voir ce qui se passe dans un grand pays européen : la Roumanie. Les électeurs roumains, un peu perdus, ont réélu les mêmes corrompus mais ceux-ci ont sombré dans l’hybris. C’est un effet typique de caste qui empêche toute autodiscipline : ils ont osé faire des décrets d’amnistie pour 2500 d’entre eux, coquins, copains et corrompus. Frédéric Lordon souligne (op. cit. p.156) : « (…) les ordres sociaux, qui sont des ordres de domination, sont incapables de se rendre stationnaires : parce, les dominants se croyant tout permis, « ils exagèrent – Jupiter les rend fous ». » Est-il besoin de faire certains rapprochements ?

Que ceux qui croient que des événements révolutionnaires ne pourront plus jamais arriver en France devrait y réfléchir à deux fois ; nous avons nos traditions nationales… Mais nous avons aussi appris le prix à payer pour la violence : il faut faire tout pour ne pas en arriver là.

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* Frédéric LORDON, Les affects de la politique, Seuil, 2016. Lire p. 62 : « C’est la multitude, donc, qui élit une personne singulière comme personne charismatique (…) dont le charisme revient l’affecter, elle en retour (…). [Le charisme] n’est donc une puissance sociale que parce qu’il est le recyclage de la puissance du social. L’homme charismatique est un affect commun sur pattes, un affect commun en personne. ».

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