Le ralentissement de la croissance de la productivité, causes et conséquences, par Jean-Paul Vignal

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Un rapport récent de l’OCDE (Compendium des indicateurs de productivité ) constate que le ralentissement de la croissance de la productivité dans les pays industrialisés, amorcé avant la crise, et conjugué à la faiblesse des investissements – résultats financiers à court terme obligent – se poursuit ces dernières années et compromet de plus en plus l’augmentation de la production économique et l’amélioration des niveaux de vie. Il met aussi en évidence un découplage entre la croissance de la productivité et celle des salaires moyens réels dans de nombreux pays, d’où un déclin continu de la part du travail dans le revenu national.

L’évaluation de la productivité est un problème complexe, dont l’abord mérite la plus grande prudence, comme le montre très bien un texte de Thomas Piketty paru en janvier dernier (De la productivité en France et en Allemagne, qui montre chemin faisant que la différence entre les deux pays n’est pas celle que l’on croit). C’est fâcheux, parce que le coût du travail est au centre du débat public et sert à justifier des politiques d’austérité et de précarisation du travail dont le moins qu’on puisse dire est que leur effet principal est d’augmenter la pauvreté relative, particulièrement quand elles font baisser les statistiques officielles du chômage. Les salariés ne figurent certes plus dans les statistiques officielles, mais ils se transforment en auto-entrepreneurs de fortune, ou en travailleurs précaires, allant d’emploi instable en emploi instable, à temps partiel, et parfois rémunérés de façon dérisoire.

On peut débattre indéfiniment entre experts sur l’art et la manière d’évaluer la productivité globale d’une économie mais – au delà des équations insondables -on peut aussi essayer de donner une explication de bon sens, plus accessible à tous ceux pour qui – comme c’est mon cas – ces échanges savants sont incompréhensibles dans leur subtilité.

Chacun sait, malheureusement, que les délocalisations et l’automatisation suppriment des emplois dans les pays développés. La plupart des experts estiment entre 30 et 50% suivant les pays les emplois actuels qui sont directement menacés par l’automatisation des tâches dans l’industrie et dans les services. Dans le meilleur des cas (relocalisations, investissement en productivité…) les emplois perdus sont compensés pour une faible proportion par des emplois très qualifiés. Mais la plupart du temps, ils sont remplacés par des emplois beaucoup moins qualifiés dans le commerce et les services. Le crédit a permis pendant un certain temps de cacher la misère, particulièrement aux Etats-Unis où grâce à un système bien au point de refinancement des prêts hypothécaires, les particuliers propriétaires de leur domicile ont pu se procurer des revenus d’appoint tant que les prix augmentaient. L’affaire s’est plutôt mal terminée, l’effondrement des prix faisant que de nombreux Américains se sont retrouvés avec des emprunts dont le montant dépassait la valeur marchande de leur bien.

Cette migration d’une partie significative de la population active d’emplois stables et productifs vers des emplois instables et moins productifs n’est pas sans conséquences économiques. On peut faire l’hypothèse de bon sens que si la productivité progresse lentement alors que l’emploi augmente, sa stagnation est moins due au ralentissement du progrès technique et technologique – qui a au contraire plutôt tendance à accélérer – qu’au laminage des classes moyennes par déclassification due à l’attrition des emplois qualifiés pour cause de délocalisation et d’automatisation. Il n’est pas besoin d’être un économiste patenté pour comprendre que lorsqu’un cadre moyen ou un technicien devient serveur dans un restaurant fast food, ou caissier dans un supermarché sa productivité baisse.

Socialement, la disparition des classes moyennes est une calamité mais c’est aussi une calamité économique à plus ou moins long terme suivant les pays : moins de revenu disponible signifie arithmétiquement moins de consommation, et donc moins de croissance dans les économies développées dont la croissance est tirée par la consommation. C’est un problème d’autant plus sérieux, que moins de dépenses marchandes impliquent aussi moins de rentrées fiscales pour les états, et donc une réduction des programmes de protection sociale.

Il serait vain d’attendre des entreprises qu’elles comprennent ce dilemme et se transforment en assistantes sociales, ce n’est pas leur objectif, qui est et reste légalement de maximiser le profit pour leurs actionnaires en respectant les lois et règlements en vigueur. La seule solution consiste à trouver un nouvel équilibre entre consommation marchande, et consommation non marchande. On ne peut pas dire que la marchandisation croissante de l’économie aille dans ce sens, pas plus d’ailleurs que la généralisation des choix d’investissements publics en fonction de leur rentabilité financière, sans considération, autre que purement cosmétique, pour leur utilité environnementale et sociale. Le réveil risque d’être brutal dans ces deux domaines.

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36 réflexions sur « Le ralentissement de la croissance de la productivité, causes et conséquences, par Jean-Paul Vignal »

  1. En lisant les économistes académiques, je n’ai plus de doute sur l’imposture que représente cette discipline des sciences humaines en tant que science dure.

    Aucun n’a pensé que le monde dans lequel nous vivons est fini et à ressource donc croissance limité.

    Comme pour le climat , on est pas sorti de l’auberge.

  2. Une reprise durable ne peut avoir lieu que par une augmentation du taux d’investissement qui lui même répond à un niveau suffisant du taux de profit. Et ce taux de profit, face à l’augmentation de la composition organique du capital ne peut être maintenu que par une augmentation de l’exploitation.

    Nous y sommes, avec la casse du code du travail, tâche dévolue par le MEDEF a Hollande pendant 5 ans et maintenant à son successeur Mac40. Une sortie de crise capitaliste ne pourrait être que régressive socialement.

    Le système n’a plus rien à offrir qui pourrait le légitimer. C’est ce qui ressort de cet entretien avec Michel Husson: https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/030517/une-crise-systemique-aux-racines-dans-les-rapports-de-production-capitalistes

    1. “Charles dit :
      23 mai 2017 à 17 h 15 min
      Une reprise durable ne peut avoir lieu que par une augmentation du taux d’investissement qui lui même répond à un niveau suffisant du taux de profit. Et ce taux de profit, face à l’augmentation de la composition organique du capital ne peut être maintenu que par une augmentation de l’exploitation.”

      Oui c’est juste, encore qu’il faille pour toute production (et plus encore investissement) l’espérance d’un marché solvable quelque part, pour écouler cette production, et ainsi amortir ses coûts d’investissements. Et là on voit pas trop dans quel pays il y a des marchés porteurs, depuis les mésaventures des BRICS ?

      Quant à cette surexploitation promis aux salariés travaillant en France, pour que des investisseurs étrangers daignent venir placer leur rond dans l’hexagone, et ainsi créer de l’activité et de l’emploi, la casse du code du travail suffira-t-il à les convaincre ? N’oublions pas que règne sur le marché mondial un dumping social infernal. Aussitôt un gouvernement arrive à baisser la force de travail ici, de l’autre côté de la frontière on fait de la surenchère !

      De plus il ne suffit pas que les gouvernements bourgeois mettent à disposition une main d’oeuvre serviable et corvéable, encore faut-il que les esclaves soient sages et bien tenus.

      A ce petit jeu là, la Chine, la Russie et la Turquie par exemple, ont quelques longueurs d’avance sur la France.

      Le jeune bonaparte Macron peut-il, doit-il ce transformer en un Franco, au nom de la grandeur et des profits des entreprises de l’empire ?

  3. Les 500 plus fortunés de France se sont enrichis de 25 % en un an
    http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/07/10/les-500-plus-riches-de-france-se-sont-enrichis-de-25-en-un-an_3445809_3234.html

    Un peu décalé mais…
    Totalitarisme numérique
    “Non, mon père va plutôt très bien pour ses 85 ans, c’est juste que l’emprise numérique sur notre société est en train de le marginaliser sans aucun ménagement.”
    https://blog.monolecte.fr/2017/05/21/totalitarisme-numerique/

  4. Cela fait quelques années que j’ai remarqué que la progression des salaires était décorélée de l’indicateur de croissance (facile à vérifier chaque année quand on reçoit son actualisation de salaire) ; plus encore, dans mon domaine qui est, pour simplifier, le management de projets, fort a été de constater que leur nombre par individu a augmenté au fil des ans, dans une sorte de fuite en avant. Il y a même eu une expression qui a circulée en “off” entre collègues : “fast and dirty”…(pour dire qu’il faut en toute priorité aller vite, et tant pis si on ne fait pas bien….) – la vitesse étant démultipliée par l’utilisation de l’informatique (avec, par exemple, un corollaire incontournable, l’augmentation exponentielle des mails…), à ce demander parfois ce que cela produit réellement. Tant pis également pour les nostalgiques du travail bien fait. Exit les rapports (trop longs), et vive le démultiplication des power-point devenus une activité en soit. Révélateur également, la promotion du substantif “agilité” (d’ailleurs utilisé récemment par E. Macron dans un interview pour qualifier je ne sait quel “progrès” en entreprise), désormais érigé en qualité cardinale…Bon, il s’agit là d’une expérience isolée – avis aux témoignages !

  5. Et une bonne guerre pour de nouvelles 30 glorieuses, voila un bon moyen de restaurer une grosse productivité.

    1. Plus vraiment possible à échelle suffisante .

      Une des conséquences “positives ” de la bombe et de ses petits .

    2. Le nerf de la guerre c’est l’argent !

      Et les grandes puissances impérialistes sont proportionnellement aujourd’hui autant endettées, voir plus, avant guerre, qu’elles ne l’étaient au XX siècle juste après les deux guerres mondiales.

      1. L’argent n’est que de la monnaie de singe. La dette des USA devrait vous ouvrir les yeux.

  6. Depuis ma présence sur ce blog, cette constatation a été commentée en long en large en hauteur et en technicolor. Et en plus on nous demande de sortir du cadre, et bien sortons-en!
    C’est quoi la productivité?
    Dans l’ancien cadre capitaliste industriel financiarisé cela signifie l’augmentation de la production avec une moindre distribution de salaire pour augmenter les profits. Pas besoin de plus de commentaire plus long pour comprendre qu’une moindre distribution de salaire signifie une moindre consommation.
    Alors trêve de discussion, c’est quoi la productivité dans le nouveau cadre?
    La productivité des ressources http://www.developpement-durable.gouv.fr/productivite-des-ressources
    Appuyons tous les responsables qui veulent aller dans ce sens, ils en viendront bien un jour à comprendre que le capitalisme industriel financiarisé n’est pas compatible avec ce type de productivité.

  7. A Athènes, les esclaves étaient de 200 à 250 mille, à peu près la moitié de la population athénienne. Il n’est pas exclu que nous aurions à terme une situation semblable. Cela semble figurer au programme des acteurs et décideurs économiques. Il existe déjà un fossé qui sépare une population de salariés et indépendants privilégiés d’une part, et d’une masse de désoeuvrés, précarisés et pauvres d’autre part. Le rôle de la politique consistera à soutenir ce nouvel type d’empire, à contribuer à son développement.
    A entendre des gens à Sillicon Valley et ailleurs, le futur ce sera ca: un monde divisé en losers and winners. Tant pis si vous seriez parmi des losers, ce sera votre problème.
    Les gens en Europe ne rendent pas compte de ce qu’ils attendra. Mélenchon ou pas Mélenchon, l’évolution de ce nouvel empire est en Marche.

    1. Il y a effectivement tout intérêt à suivre ce qui se dit et ce qui se passe du côté de Frisco ( pas forcément désespérant d’ailleurs) . Un billet sur le blog de Michel Serres , qui trainait ses guêtres à Stanford, serait un exploit réussi par Paul Jorion .

      Mais le montant de la dotation mensuelle risque d’augmenter .

      A moins que …

    2. le salariat fut une exception dut à la révolution industrielle.
      Celle-ci finissant et remplacée par la révolution numérique.
      L’atomisation de la société et l’ultra individualisme exacerbé feront que cela se fera en douceur jusqu’au reveil.

  8. Je n’ai pas vérifié en le relisant , mais je crois que Michel LEIS , s’attelant au même sujet de la raréfaction du travail , n’avait pas , à horizon préhensible , entamer cette tentative de synchronisation entre économie marchande et économie non marchande .

    Par contre il me semble qu’il mettait bien en exergue le lien entre “production de biens” , “distribution des biens ” , “consommation et comportements de consommateurs”.

    En cela il relevait bien , comme vous , qu’une modification de la nature compétitive à outrance du marché , ne pouvait venir que d’une volonté citoyenne qui s’impose au consommateur afin de toucher le comportement de l’entreprise .

    Je ne perçois pas dans votre billet le repérage suffisamment explicite entre activités marchandes et activités non marchandes , sur lequel il faudrait sans doute déjà tomber à peu près d’accord ,pour tenter de dessiner les engrenages ensuite .

  9. N’étant pas un économiste patenté, j’ai une conception très rustique du non marchand : ce sont toutes les opérations qui n’impliquent pas un transfert financier entre les parties prenantes. La gratuité, le troc, le bénévolat, etc. en font partie.

    1. D’accord . Ça fait trois synonymes à ” non marchand ” .

      Mais qu’est ce qui est gratuit , qu’est ce qu’on troque , quels bénévolats exercer ?

    2. Mes interrogations visent en fait à avancer que la gratuité économique n’existe pas , sauf dans le don , mais le don ce n’est pas de l’économie .

      Par contre , la puissance publique ( l’Etat Providence ?) est la seule a pouvoir régler ce qui , dans les activités :

      – est du ressort de ce qu’on pourrait appeler , selon les auteurs , les biens essentiels, les biens relationnels , les biens d’utilité sociale ..( avec leur propre type “d’entreprise” ).

      – est du ressort de l’entreprise au sens plus commun actuel .

      Mais dans les deux cas , il y a flux , donc mesure du flux via la monnaie .

      Ce qui est en jeu , c’est le prix :

      – pour le faire échapper à une fixation par le rapport de forces dans le premier cas ,
      – pour en éviter la captation abusive par le capital privé dans l’autre .

      PS : Au passage , c’est aussi la bonne approche pour déterminer la place et le coût de la Fonction Publique , sans laisser ça aux arbitrages bestialo-capitalo-libéraux de Bercy .

      1. PS bis : Il reste cependant à articuler la notion de travail , qualitativement et quantitativement , avec “mon” mécano économique .

        Et à mettre tout ça sur le “marché” des désirs , des compétences innées ou acquises , des aptitudes réelles , des âges , des habitats , des courages ou des paresses , de quelques dizaines de millions d’individu(e)s !

      2. Je m’attendais à une explosion après ” le don , ce n’est pas de l’économie .”….Mais non .

      1. Si Si bonne pioche, causait avant ou après Captain trumpistan ? Thanksgiving la turkey sera farsi ou WTI. Maduro fritos en accompagnement ?

  10. Paradigme et paradoxe, quand vous nous tenez !

    Le cadre existant, tout d’abord :
    1) Ressources physiques vivantes ou fossiles ? Limitées !
    2) Ressources immatérielles ? Illimitées mais totalement corrélées aux ressources du 1) dans le cadre actuel mortifère
    3) Productivité sur lesdites ressources 1) ou 2) ? Limitées par ceux qui les exploitent, c’est à dire nous.

    Le cadre de demain idéal :
    1) Développement des ressources physiques vivantes capables de multiplier, développement de l’exploitation des ressources énergétiques propres et sans empreintes, abandon des ressources fossiles !
    2) Ressources immatérielles ? Illimitées et décorrélées des ressources du 1) . Développement illimité de la ressource “connaissance” et surtout de son usage.
    3) Productivité sur lesdites ressources 1) ou 2) ? Illimitée

    Résultats recherchés :
    – décuplement de la biodiversité
    – fin des externalités négatives non recyclables
    – véritable symbiose de l’Homme dans cette biodiversité

    Tout le reste ne sera que transition bénéfique ou chaos programmé

    1. Je vais quand même choisir la transition bénéfique , et pour me prémunir du chaos programmé ou pas , repérer un parapluie , un parachute et un parasol .

  11. @Paul Jorion :

    Je le mets là faute de mieux :

    ” la conscience , à quoi bon ?…”

    A se sentir lâche devant le sourire d’un bébé et de sa mère .

    PS : Je me demande si Gudule ne battrait pas Alpha go à plate couture .

    1. @ Juan.

      “Je me demande si Gudule ne battrait pas Alpha go à plate couture.”

      Oui, avec la foudre et un parafoudre.
      Je vous renvoie le compliment et je vous embrasse chaleureusement. Le Sourire Juan.
      Solaire !

  12. Pour régler le problème, il suffira d’augmenter l’obsolescence programmée des produits fabriqués et de les vendre plus cher…

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