Les grands ratés de l’histoire : la réponse de l’École historique à Carl Menger et sa « Querelle des méthodes »

Si vous avez quelques notions de « science » économique, vous connaissez la version officielle : « Dans les années 1870, grâce à l’approche marginaliste, le discours ambigu de l’économie politique trouva sa transposition en une véritable science : la science économique, et ceci simultanément avec Stanley Jevons en Grande-Bretagne, l’Autrichien Carl Menger dans le monde germanophone, et Léon Walras dans le monde francophone. Dans ses Recherches sur la méthode en sciences sociales, et en économie politique en particulier, publié en 1883, Menger s’en prit aux économistes du courant de l’École historique allemande. Pris de court, ceux-ci, sans voix, capitulèrent. Le courant marginaliste (appelé « hédoniste » par ses adversaires, en raison de l’accent qu’il mettait sur la recherche du plaisir) l’emporta ; le discours dominant sur l’économie émergea de la confusion qui régnait jusque-là et accéda enfin au statut de science authentique ».

Cela, c’était il y a 135 ans. Le représentant le plus célèbre de l’École historique était Gustav von Schmoller (1838 – 1917). Engagèrent plus spécialement le fer avec Carl Menger (1840 – 1921) dans la fameuse « Querelle des méthodes », Karl Knies (1821 – 1898) et Richard Hildebrand (1840-1918).

Il est alors intéressant d’examiner aussi ce qui se disait, sinon à l’époque, du moins vingt ou trente ans seulement plus tard.

À propos des arguments que Knies et Hildebrand opposèrent à Menger, Charles Gide et Charles Rist disaient ceci dans leur monumentale Histoire des doctrines économiques : Depuis les Physiocrates jusqu’à nos jours (1909) :

« On trouve une analogie frappante entre les idées [de Knies et Hildebrand] et celles d’un philosophe […] que nous ne pouvons pas ne pas mentionner ici : Auguste Comte » (467).

Auguste Comte (1798 – 1857) fut le père fondateur de la sociologie et le théoricien du positivisme.

Gide et Rist expliquent : « Il est assez curieux que l’École historique dans ses premiers représentants l’ait ignoré. De même que [John] Stuart Mill (1806 – 1873) leur est resté inconnu, ils n’ont pas lu le Cours de Philosophie positive, achevé cependant depuis 1842. Cependant dans cet ouvrage Comte émettait des idées très voisines de celles de Knies et Hildebrand » (467-468).

S’étonnant que Knies et Hildebrand aient opposé à Menger des réfutations dont la paternité revenait à Comte quarante ans plus tôt, mais formulées chez eux maladroitement, bien moins clairement en tout cas que chez le philosophe, Gide et Rist concluent : « En somme ce que Comte voulait fonder c’était la sociologie, dont l’économie politique n’est qu’une branche. Et c’est aussi une conception sociologique de l’économie politique que, plus ou moins consciemment, l’école historique, surtout avec Knies, aurait voulu faire prévaloir » (468).

Qu’est-ce qui fit obstacle, chez Knies et Hildebrand, à ce qu’ils opposent à Menger les meilleures formulations de leurs propres arguments que l’on trouvait déjà antérieurement sous la plume de John Stuart Mill en Angleterre et d’Auguste Comte en France ? Probablement, et très banalement, qu’ils ne lisaient ni l’anglais ni le français.

La défaite du courant de l’École historique en Allemagne, dont les conséquences furent incalculables car elles virent le triomphe d’une méthode qui attribuait aux faits économiques, à l’encontre de toute plausibilité, une autonomie absolue par rapport au reste du social, n’aurait été due qu’à la barrière que constitue dans la diffusion de la connaissance, la diversité des langues et les politiques fantaisistes des maisons d’édition en matière de traduction des textes majeurs d’une langue à l’autre. Les autorités européennes qui consacrent beaucoup d’efforts, d’attention et de financement, à des monceaux de queues de cerise, feraient bien de songer à ces barrières et à tenter de les lever.

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