L’Italie à la veille d’un gouvernement anti-système, le 18 mai 2018 – Retranscription

Retranscription de L’Italie à la veille d’un gouvernement anti-système. Merci à Catherine Cappuyns ! Ouvert aux commentaires.

Bonjour, nous sommes le 18 mai 2018 et la troisième puissance économique de la zone euro , l’Italie, va peut-être entrer lundi dans une configuration assez particulière, c’est-à-dire d’avoir un gouvernement antisystème combinant un parti d’extrême-droite, la Lega : qui a eu 17% des votes aux dernières élections et un parti antisystème assez difficile à définir : Cinque Stelle, qui a obtenu 32% des voix aux élections les plus récentes. Et à deux, ils représentent donc 32 + 17, ça nous fait 49, ça fait pratiquement la moitié de l’électorat.

Ce ne sont pas des partis traditionnels, ce ne sont pas des gens qui se sont accordés jusqu’ici à faire des gouvernements, et ces partis-là, ces partis traditionnels, ce sont ceux qui représenteraient, je dirais, l’Europe telle qu’elle est conçue à Bruxelles, c’est-à-dire une Europe ultralibérale constituée de deux éléments : un pouvoir de type oligarchique au niveau de la nation et un second pouvoir qui est celui des marchés qui agissent dans le même sens : qui partagent la même idéologie, et qui permettent dans des situations comme par exemple de rébellion – comme par exemple en Grèce en 2015 – qui permettent si les gouvernements de type oligarchique sont éliminés au niveau du pouvoir, permettent aux marchés – qui est leur deuxième composante – d’intervenir et de faire tomber des gouvernements de ce type-là ou de leur imposer des conditions qui sont les mêmes – ou même plus drastiques dans le cas de la Grèce – les mêmes ou plus drastiques que celles que les partis de gouvernement mettaient en application au moment où ils étaient élus.

Et, nous avons vu, c’est un système assez curieux puisque ce système oligarchique permet de fonctionner, même quand il n’y a pas l’accord des électeurs, ne serait-ce que par les instructions qui viennent de Bruxelles, ne serait-ce que par les traités auxquels les pays ont souscrit autrefois. Et, on le dit d’ailleurs à propos de ce gouvernement qui va se mettre en place : il est possible que le Président, Monsieur Mattarella, refuse de le cautionner parce qu’il enfreindrait des engagements oligarchiques précédents (rires), comme le Traité de Lisbonne, comme le Pacte de stabilité [et de croissance], qui sont des choses qui font partie de l’équipement qui nous vient de Bruxelles, qui est le cadre général.

Donc, en fait, trois éléments contre les gouvernements comme celui qui essaie de se mettre en place : l’opposition des partis traditionnels, le fait que les systèmes financiers soient contre eux parce qu’ils sont alignés avec les partis traditionnels, et Bruxelles en plus est une garantie, une espèce de cadre, un carcan, qu’on ne peut pas remettre en question. Souvenez-vous de Monsieur Juncker disant que la démocratie s’arrête à la limite (rires) que définissent les Traités. Un traité, c’est un truc qu’on ne peut pas remettre en cause. Voilà. Le Pacte de stabilité [et de croissance], c’est un truc qu’on ne peut pas remettre en cause.

Ce pouvoir de type oligarchique a mis en place ce que j’appelle d’habitude un [mécanisme] à cliquet, c’est-à-dire qu’on peut continuer d’aller dans la même direction et dans ce cas-là on peut avancer peut-être d’un cliquet, mais c’est comme dans ce système à ancre d’une horloge ou d’une montre : on peut aller dans la direction ultralibérale mais on ne peut jamais revenir en arrière, parce que c’est inscrit dans les institutions.

Ou alors dans le cas justement du Traité de Maastricht, du Traité de Lisbonne, on modifie les choses. Si les gens votent contre on le modifie pour que ça puisse passer par un autre [canal] et on vous impose quand même la même chose. Alors, les conditions pour un gouvernement antisystème sont extrêmement, extrêmement difficiles, parce qu’il y a donc ces trois éléments : l’opposition des partis traditionnels, Bruxelles et l’ensemble des Traités, et les marchés financiers, qui vont tous dans le même sens. Au point qu’on peut se demander et on peut se poser la question – et on se la posera assez rapidement si ce gouvernement ne marche pas, ce gouvernement qu’on peut appeler « populiste » dans la mesure où la seule chose qui réunit finalement ce parti d’extrême-droite et ce parti qui a émergé plus ou moins d’une gauche déliquescente, c’est l’appel au peuple comme représentant, comme soutenant les valeurs qui sont celles de ces mouvements.

Ils ont donc beaucoup de vents contraires. Il y a beaucoup de choses qui leur viennent en face et qui va leur rendre la tâche extrêmement difficile, au point qu’on puisse se demander s’il est possible, s’il est possible dans le cadre tel que nous l’avons maintenant d’avoir véritablement des gouvernements antisystème. On l’a vu il y a quelques jours, je crois que c’était mercredi, une fuite dans le Huffington Italie qui montre les 39 points sur lesquels s’étaient mis d’accord les deux partis et aussitôt tollé : le Financial Times qui parle de « barbares », tout le monde qui nous explique que ces gens en fait sont incompétents puisqu’ils n’ont pas compris justement le [mécanisme] à cliquet qui fait qu’il est impossible d’avoir des idées comme les leurs.

La question qui se pose c’est : est-il possible pour un gouvernement comme ça de fonctionner dans le cadre, dans un cadre qui est à ce point verrouillé pour faire la politique des partis traditionnels ? Alors, on aurait pu dire des choses comme ça il y a dix ans ; depuis, on a eu un observatoire : on a pu regarder véritablement comment ce genre de choses fonctionne dans le cas de nos malheureux amis Grecs qui ont servi de cobayes à des politiques d’austérité du genre le plus fou, mises en place par des instances de type autoritaire, de type capitalisme d’état, je dirais que la Troïka est de type soviétique, ce sera peut-être un peu étonnant que j’emploie cette expression mais c’est ça : c’est du dirigisme autoritaire par des gens non élus à partir de principes dogmatiques qui sont ceux d’une religion féroce comme je l’appelle d’habitude et qu’on appelle « science économique » – tout ça entre guillemets bien entendu – ce n’est pas de la science, c’est un dogme : c’est le dogme de la philosophie ultralibérale.

Donc, ce n’est pas évident ! Maintenant on va voir si Mattarella accepte ce gouvernement, s’il ne dit pas simplement : « Eh bien, écoutez, ce n’est pas ce que Bruxelles veut, donc on ne peut pas le faire, et de toute façon les marchés seront contre nous et je pourrais appeler à de nouvelles élections qui pourraient essayer de faire revenir d’autres – des partis traditionnels – au pouvoir ». Encore que là, je crois qu’il vaut mieux qu’il n’essaie pas parce qu’on a l’impression que les gens sont suffisamment montés maintenant pour qu’ils votent encore davantage (rires) pour la Lega et Cinque Stelle la prochaine fois.

On est dans une configuration très intéressante : est-ce qu’il est possible d’avoir autre chose dans le cadre parlementaire que l’ultralibéralisme en Europe ? Et là, l’Italie va nous donner un exemple, s’ils arrivent à réussir à placer quelques pions qui pourraient faire s’écrouler la zone euro, et là, la donne serait peut-être… la situation serait peut-être à nouveau ouverte. La difficulté, c’est que comme il n’y a plus de gauche – enfin, « difficulté » à mon point de vue – c’est que comme il n’y a plus de gauche que sous la forme de populisme plus ou moins mal informé, rouge-brun, enfin des choses, comment dire ? qui ne reposent pas, je vais dire ça comme ça : qui ne reposent pas sur suffisamment de savoir pour pouvoir réaliser quelque chose. Ce qui manque à des endroits comme Cinque Stelle,  des choses comme Syriza, c’est malheureusement une certaine connaissance technique. Pourquoi ? Parce que les techniciens, eh bien, ils sont à droite, ils sont du côté de l’ultralibéralisme. Des gens qui savent exactement comment ça marche à l’intérieur d’une banque il y en a, je dirais, au niveau de la base, il y a des gens qui votent à gauche qui travaillent dans des banques, j’en ai connu beaucoup, mais qui n’ont peut-être pas, je dirais, la technicité suffisante pour savoir comment on dirige une banque parce qu’on ne les fait jamais arriver jusqu’à ce niveau-là.

Voilà la difficulté. Une petite vidéo comme aujourd’hui c’est plus « Paul Jorion réfléchit tout haut » que de proposer un plan de gouvernement (rires) à l’Italie. Nous allons avoir à nouveau un observatoire. On l’a vu dans le cas de la Grèce : si on veut faire des choses vraiment de type alternatif, il faut être extrêmement prêt, il faut avoir vraiment, je dirais, des choses vraiment très très prêtes à être mises en application et il faut que tout le monde soit d’accord. On l’a vu dans une certaine mesure puisqu’il y avait un plan B qui n’était pas mal du point de vue économique et financier, mis en place, proposé, comment dire ? mis sur le papier par Varoufakis. Et puis, et puis voilà, Tsipras le laisse tomber au dernier moment et donc ce n’est pas mis en application. Il y a une marche-arrière pour revenir vers le cadre ultralibéral, comme on l’a vu dans le cas de Tsipras. Je ne dis pas que ce soit un Monsieur qui soit acquis aux idées ultralibérales mais lui, il n’a pas hésité à ré-entrer dans le cadre, à se remettre sous l’égide des prêtres d’une religion féroce appelée « ultralibéralisme » du point de vue de la science politique et « science économique » du point de vue du dogme de cette triste théologie. Voilà.

Comme je vous dis, première réflexion. Il y en aura d’autres certainement et en particulier lundi s’il y a un gouvernement Cinque Stelle + Lega. Ce sera intéressant, on va voir ce qui se passe et bon, je ne peux rien dire de plus. Voyons voir.

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4 réflexions sur « L’Italie à la veille d’un gouvernement anti-système, le 18 mai 2018 – Retranscription »

  1. « Et à deux, ils représentent donc 32 + 17, ça nous fait 49, ça fait pratiquement la moitié de l’électorat. »

    Heu, bon…49% des votes exprimés, ça n’est pas la moitié de l’électorat…
    (oui, je sais que vous savez…)

  2. Bonjour,
    Effectivement, on va attendre un peu avant de juger sur pièce. D’un côté, je suis content de voir des nouveaux parties arriver et bousculer le système mais de l’autre, certaines de leurs idées ne me plaisent pas notamment sur les migrants. J’espère que l’Italie ne va pas se replier sur elle même et chercher dans l’Europe, l’éternel bouc-émissaire de leurs problémes. Alors ok, l’Europe n’est pas parfaite, loin de là! Mais ce n’est pas en jetant le bébé avec l’eau du bain que l’on va avancer. C’est vrai que les problémes de l’économie Italienne viennent en partie de l’Euro. Ils ne peuvent plus adapter leur monnaie aux conjonctures économiques. Une solution serait qu’il puisse exister des mécanismes de compensation tel que des Euro-bund ou des systèmes de transfert financier entre les zones riches et pauvres de l’Europe. Mais pour y arriver, il faudra plus d’intégration Européenne et je vais lâcher le gros mot mais le Fédéralisme ou une forme s’y rapprochant. De toute façon, on ne peut plus rester au milieu du gué à se prendre les flots de la mondialisation sans pouvoir bénéficier des avantages de l’Europe, soit on continue jusqu’à la création d’une zone politique Européenne, soit on explose.
    Personnellement, je suis davantage pour la solution Européenne. Une entité de 500 millions de personnes pourra mieux se faire entendre face à des USA qui partent en vrille, des Chinois avide de revanche ou des Russes à la recherche d’une gloire perdu….Face à ces mastodontes, les pays Européens n’ont pas le choix de s’entendre..J’espère que le nouveau gouvernement Italien n’ira pas jusqu’à demander un Italexit.

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