Qu’on s’intéresse au moins à la partie en cours, qu’on ne lâche rien, par Cédric Chevalier

Pendant que j’enregistrais ma vidéo ce matin, Cédric Chevalier m’écrivait ce  que vous trouverez ci-dessous. Je lui ai fait remarquer que si nous sommes déjà deux à penser dans le même sens [nous nous écartons un peu sur le survivalisme], il y en a encore sûrement d’autres.  [La discussion est bien  partie ici, poursuivons-la à cet endroit].

Merci Paul, j’avoue être profondément affecté par la situation actuelle et mal dormir, à cause de la chaleur mais aussi à cause de cette sourde angoisse. Je suis affecté moins par le dépassement des limites par l’Humanité, qu’on peut estimer être une tendance aussi ancienne que l’espèce humaine (« errare humanum est »), que par l’absence de réaction actuelle pour réintégrer les limites (Belgique, France, Europe) et par pire, des actions qui aggravent les facteurs de la catastrophe (USA de Trump) (« perservare diabolicum »).

Plus je me renseigne sur l’espèce humaine, son histoire, plus j’observe mes contemporains et moi-même, plus je vois notre idiosyncrasie tragique, qui combine des traits qui forment une combinaison explosive, et plus j’ai une sorte de compassion, de compréhension pour nous, qui sommes un peu les jouets de forces qui nous dépassent, en ayant la punition d’en être conscients, contrairement aux autres créatures. Je conçois donc que l’Humanité puisse échouer, dépassée par ses défauts et l’ampleur du défi à relever. Ça ne me gêne pas.

Par contre, je ne peux pas concevoir qu’on échoue sans essayer sérieusement de nous en sortir. C’est peut-être comique mais je vois ça comme une sorte de dignité minimale d’être vivant : lutter pour sa survie, en professionnel et pas en amateur. Une question d’honneur que nous nous devons à nous mêmes, à nos ancêtres et à nos descendants (et à toutes les espèces que nous avons décimées). L’Univers nous regarde, merde ! 🙂 Si nous nous prenons vraiment pour les parangons de l’instinct de survie, de l’intelligence et de la capacité d’adaptation, j’aimerais au moins qu’on se montre à la hauteur de la compétition actuelle, qu’on hausse le niveau de jeu, qu’on s’intéresse à la partie en cours, qu’on ne lâche rien.

Je peux concevoir aussi qu’il y ait maintenant une sorte « d’étape dans l’évolution de l’espèce humaine ». Certains, génétiquement et/ou culturellement, sont plus soucieux de préserver leur milieu de vie, parviennent à différer la satisfaction immédiate et à planifier et exécuter effectivement des actions correctrices pour une persistance à long terme. D’autres non. Il y a toujours eu une biodiversité génétique et culturelle au sein de l’espèce humaine. Donc ce n’est pas politiquement correct, on pourrait m’accuser de darwinisme social mais c’est finalement compatible avec la théorie de l’évolution : « ne survivent que les espèces dont certains individus au moins survivent ». Cela pour dire que moi-même et d’autres sensibles à ces questions écologiques, nous sommes « full members » du « Human beings’ Club », et en tant que tels, porteurs de gènes et de mèmes spécifiques, que nous avons tout à fait « le droit » de faire valoir dans la grande compétition pour la survie et la vie sur Terre. Ni plus ni moins que Trump, mon voisin, le pape ou Beyoncé. Seuls nous ne sommes rien mais en tant que « sous-espèce » (pardonne moi l’expression malheureuse), nous pourrions nous révéler être ceux qui « passeront par le chas de l’aiguille » lors du XXIe siècle. Je ne veux pas voir l’espèce humaine comme un bloc monolithique et me dire « si la majorité ne veut pas survivre, alors je dois m’incliner et rentrer dans le rang », car la théorie de l’évolution, qu’aucune scientifique sérieux ne conteste, ne dit pas du tout ça. Elle ne dit pas : cette espèce de papillon majoritairement noirs va disparaître car la plupart des arbres sont des bouleaux et donc le noir est un mauvais camouflage. Non elle dit : les papillons les plus blancs de cette espèce ont plus de chance de survivre et cela pourrait devenir la majorité de cette espèce de papillons à terme, lorsque les individus papillons noirs auront disparus. Ce n’est pas une pensée très politiquement correcte mais la science n’est pas politiquement correcte.

Néanmoins, contrairement aux papillons, nous avons la possibilité de « changer collectivement de couleur » dans une certaine mesure, donc c’est en fait le manque de combativité de l’espèce humaine toute entière qui me chagrine le plus. Avec un ami, on voit vraiment ça comme l’archétype du « dernier homme » de Nietzsche, dont l’hypocrisie, la lâcheté, la médiocrité n’a pas de limites. Ce qu’incarne Trump me semble pour moi être encore une autre sorte d’individu, la victoire de la psychose (refus du principe de réalité), thanatos à l’oeuvre dans le monde, qui surfe sur les pulsions de mort de l’espèce humaine (Freud, Malaise dans la culture, sans être spécialiste). Supprimer les normes de gaz d’échappement des automobiles, ré-autoriser des pesticides tueurs d’abeilles, sortir de l’Accord de Paris sur le climat, relancer le charbon et le pétrole, détruire méticuleusement toute l’oeuvre diplomatique, écologique et sociale d’Obama, s’allier et être fasciné par les dirigeants les plus dominés par leur pulsion de mort (Poutine, Kim Jong-un, les Iraniens)… On a effectivement là une incarnation de l’ennemi public n°1 de l’Humanité, qui n’atteint pas le niveau d’Hitler certes pour le moment, mais on ne sait pas encore combien de mort la destruction de l’environnement va causer.

Voilà, ce hiatus entre science explicite et univoque depuis 40 ans et cette absence totale d’action dans le monde (je simplifie en éliminant les mesurettes destinées à se voiler la face), cela nous amène à un seuil tragique nouveau dans l’histoire de l’espèce humaine. A l’Antiquité, Marc-Aurèle écrivait « Pensées pour moi-même » afin de se constituer un « petit manuel de survie » par rapport à la condition humaine, les intrigues du pouvoir, la jalousie, la guerre, la médiocrité, les petits soucis du quotidien, l’appât du gain, les trahisons, la maladie, la mort, etc. Bref, à l’Antiquité, l’être humain était confronté à la tragédie commune de la condition humaine. En1945, l’Humanité est entrée dans une nouvelle ère morale, où elle avait démontré qu’elle était capable, non pas seulement du meurtre de masse finalement assez artisanal de la guerre antique, mais de l’éradication scientifique, rationalisée, industrialisée, bureaucratique, systématique de populations entières (Juifs, Tsiganes, homosexuels, handicapés, etc.). A l’Antiquité et en 1945, on pouvait peut-être encore imaginer s’accoutumer à cette condition humaine et à ces épisodes d’éradication systématiques. Il y aurait toujours un « demain », au moins pour une partie de l’espèce (pardonne moi cet euphémisme). Puis vinrent les bombes atomiques, la guerre froide et aujourd’hui la perspective de l’effondrement écologique de la Biosphère. Je trouve qu’on atteint là un autre palier dans l’angoisse existentielle de l’espèce humaine. A l’Antiquité et durant la guerre 40-45, je peux mourir de maladie, sur un champ de bataille ou en résistant, en étant consolé de transmettre des enfants, des actes, des idées, des valeurs qui pourront se perpétuer. Je peux donner sens même à ma mort. Mais la perspective de l’effondrement écologique et à terme, de la disparition de l’espèce humaine nous fait entrer dans une nouvelle dimension tragique. S’il n’y a plus rien qui continue après moi, ou après mes arrières-arrières petits enfants (on ne connaît pas de dates et l’incertitude demeure heureusement), quel sens donner à mes gestes quotidiens ? C’est tout le sens de l’aventure humaine qui est remise en question, encore davantage selon moi que lors de l’Antiquité et après le génocide commis par les Nazis (c’est mon avis personnel, je sais la question sensible car j’ose comparer l’effondrement écologique au génocide nazi, pourtant au sens étymologique, l’espèce humaine est un genos plus large encore que celui d’une population particulière).

Et donc, même s’il est possible que derrière mon angoisse personnelle se cache l’angoisse classique de sa propre mort pour tout individu, j’ai l’outrecuidance d’y voir une autre angoisse, existentielle, philosophique, morale, qui dépasse le déplaisir associé avec l’idée de ma propre mort. Parce qu’il est question ici du déplaisir associé avec la perte de tout sens possible à l’existence humaine. En risquant même de ne plus avoir cette consolation minimale que « quelque chose demeure après moi ». C’est angoisse existentielle est je crois d’un genre nouveau, car « la possibilité qu’il y ait justement des possibilités » pourrait disparaître purement et simplement. Pour l’espèce humaine mais encore plus s’il apparaissait que nous étions la seule espèce intelligente permettant à l’Univers de « prendre conscience de lui-même » (je pense rejoindre un philosophe que tu as déjà citer).

Certaines consolations apparaissent mais elles sont « non-humaines » dans une grande mesure : que la vie se poursuive après l’extinction humaine et/ou que des êtres artificiels créés par nous nous survivent et/ou que la mémoire de notre aventure sur Terre nous survive via des « capsules temporelles », pour toute espèce extraterrestre capable de s’en émouvoir !

Toutes choses égales par ailleurs, ce moment où l’espèce humaine entrevoit sa fin doit bien arriver un jour ou l’autre, la durée de vie moyenne d’une espèce de mammifère est bornée, mais là c’est beaucoup trop tôt, je ne veux pas d’une fin aussi pitoyable personnellement. On n’est pas arrivé au seuil où l’on périt dans la gloire d’avoir lutté jusqu’au bout et de toutes ses forces pour sa survie… Ou pour te paraphraser, « disparaître oui, soit, mais pas avant d’avoir montré à la Nature que nous sommes ses dignes enfants ! »

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