Trump perd la boule. Bonne ou mauvaise nouvelle ?

La capture d’écran ci-dessus vient d’une émission sur la chaîne MSNBC. Il s’agit de citations d’un article paru hier, le 16 août, dans le New York Times. Ce dont il est question, c’est d’un meeting de Trump la veille dans le New Hampshire.

L’extrait de l’article dit ceci :

Comme à son habitude, il s’est mis à digresser pendant plus d’une heure et demie, à s’écarter de manière apparemment aléatoire de ce qu’il avait prévu de dire, il a répété des points qu’il avait déjà soulevés plus tôt dans la soirée, comme s’il ne se souvenait plus les avoir déjà mentionnés. 

Sur le fait que Trump fasse des digressions, je n’ai pas grand-chose à dire : vous connaissez mes propre vidéos et si je me mettais à pontifier sur le fait que les gens passent du coq à l’âne, vous jugeriez que je suis vraiment gonflé.

Quand on parle sur le mode de l’improvisation, il y a un petit mécanisme qu’on pourrait appeler censure, qui se situe et intervient au point d’articulation entre l’inconscient et la conscience, qui permet de donner ou non le feu vert à ce qui vous vient « comme ça » à l’esprit. J’ai déterminé quant à moi que pour rendre mes petites causeries « vivantes », je n’allais exercer cette censure qu’un minimum. C’est un choix. Parfois je joue d’ailleurs sur l’effet comique de la digression, comme dans ma vidéo de ce matin et, pour montrer alors que je ne ne suis pas dupe, que je pourrais me contrôler davantage si je le voulais, je dis quelque chose du genre – comme ce matin – « Mais je m’égare, je m’égare ! « 

Tout ça pour dire que je serais très mal placé si je m’aventurais à dire que les exposés de Trump sont incohérents parce qu’il passe du coq à l’âne : de son point de vue ce n’est peut-être pas « du coq à l’âne », cela correspond peut-être à ce qu’il essaie véritablement d’exprimer, en reliant des éléments qui paraissent éloignés à d’autres que lui, mais qui à ses yeux sont reliés comme pertinents. Si Trump disait : « Il y a quatre députées Démocrates ‘The Squad’ qui feraient mieux de rentrer dans leur pays de merde. Le zoo de New York vient d’agrandir la section ‘grands singes' », certains pourraient y lire un coq à l’âne, mais ce ne serait pas le cas chez Trump.

Ce qui m’intéresse dans les remarques du New York Times, ce n’est donc pas ça, c’est la suite : « Il a répété des points qu’il avait déjà soulevés plus tôt dans la soirée, comme s’il ne se souvenait plus les avoir déjà mentionnés ».

En avril 2017, alors que Trump n’était président des États-Unis que depuis trois mois, a eu lieu à l’université de Yale un colloque consacré à sa santé mentale. Un livre reprenant les communications du colloque a ensuite été publié, sa couverture précise : « 27 psychiatres et autres spécialistes de la santé mentale évaluent le Président ». J’ai évoqué cet ouvrage en juin 2018 dans une de mes chroniques pour le magazine belge Trends – Tendances, intitulée « La dynamique perverse du narcissisme des tyrans ».

Manque de pot pour les auteurs du livre, l’article le plus pertinent du volume n’est de la plume ni d’un psychiatre ni d’un expert en santé mentale à aucun autre titre : il s’agit de Tony Schwartz, le nègre de Trump dans la rédaction de son livre The Art of the Deal (1987). Or Schwartz ne dit de Trump, ni qu’il est un pervers narcissique, ni un borderline (un cas perché sur la frontière ténue et imprécise séparant la névrose de la psychose), ni qu’il est un sociopathe, il se contente de dire que Trump est une ordure.

Les auteurs frustrés de ce livre se frottent sans doute les mains aujourd’hui à cette nouvelle que Trump dans le New Hampshire s’est mis à « radoter » au sens propre en répétant des choses qu’il avait déjà dites : « Là, il est coincé : nous tenons vraiment quelque chose ! », doivent-ils penser.

Pourquoi ? Parce que dans notre état normal, ce n’est pas là une chose que nous faisons : nous ne redisons pas « à l’identique » dans une conversation ou dans une explication des propos que nous avons déjà tenus.

C’est là l’une des questions que j’ai examinées minutieusement dans Principes des systèmes intelligents (1989), le livre où je témoigne de ma tentative de faire bénéficier mes premiers efforts de chercheur en Intelligence Artificielle de ma familiarité avec la psychanalyse.

Il y a en effet à l’oeuvre chez nous, en permanence, une dynamique d’affect : il y a chez nous, « dans notre tête », à tout moment, des choses dont nous voulons « purger notre système », et quand nous les énonçons, nous les évacuons effectivement de notre « système ». Il y a « relaxation » de la dynamique comme s’expriment les physiciens, et nous comprenons parfaitement ce qu’ils veulent dire par là : « Dire ce qu’on a sur le coeur, ça soulage ! » On se sent mieux ! Et comme on se sent mieux, on n’éprouve aucun besoin immédiat de répéter ce qu’on vient de dire.

C’était là une propriété dont j’avais équipé ANELLA, le logiciel que j’avais conçu dans le cadre du projet Connex du labo d’IA de British Telecom, à la fin des années 1980, et c’était là l’un des éléments qui contribuaient à faire apparaître cette Intelligence Artificielle, « intelligente » : elle proposait par priorité « ce qu’elle avait sur le coeur », et elle ne radotait pas en revenant ensuite à la charge avec la même histoire : elle en avait « purgé son système ».

Et c’est là une chose que Trump apparemment ne parvient plus à faire. D’avoir exprimé une opinion une première fois a cessé de le soulager : il persiste à tenter de l’évacuer une seconde, une troisième fois, etc. Si on veut éviter de parler simplement de « radotage », on évoque alors une « obsession ». Et il s’agit là d’une pathologie qui existe aussi : la névrose obsessionnelle, un de ces « syndromes » dont la ou le psychanalyste se méfie comme de la peste parce que là, comme dans la psychose, il n’est pas sûr du tout que le « patient » en ait rien à ficher du fait que vous l’écoutiez ou non : il ou elle blablate et est très narcissiquement ravi de s’entendre blablater, que vous soyez là ou non à l’écouter n’ayant pas beaucoup d’importance, ou pas d’importance du tout : il ou elle est éperdu dans la mise en scène de sa propre personne, et le délice que cela constitue en soi.

Le stress peut être une raison pour laquelle la dynamique d’affect, qui est le moteur de notre psychisme, cesse de fonctionner correctement, et dans le cas de Trump ces jours derniers, ce pourrait être que la Bourse et l’économie US ont cessé de se comporter comme il a décrété qu’elles devraient. Une autre raison, ce pourrait être celle pour laquelle, dans la démence sénile, les vieux schnocks se mettent à radoter : le lien avec autrui s’est distendu avant de véritablement se couper. Le fait que les autres autour d’eux approuvent ou désapprouvent ce qu’ils racontent a cessé de leur revenir : l’interaction a cessé d’alimenter et de reconfigurer leur propre dynamique d’affect. Ils vivent dans un « monde à eux » où ils sont désormais seuls, le plus souvent hélas sans espoir de retour. Quand il s’agit du président d’une nation disposant d’un arsenal thermonucléaire (considérable ou non importe peu), ce n’est pas là une éventualité que nous pourrions ignorer d’un coeur léger.

 

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