Le coup d’État de Donald Trump, le 21 janvier 2021 – Retranscription

Retranscription de Le coup d’État de Donald Trump, le 21 janvier 2021.

Bonjour, nous sommes le jeudi 21 janvier 2021 et je crois que je vais appeler ça : « Les États-Unis ont la gueule de bois » [Le billet s’appellera en réalité : « Le coup d’État de Donald Trump »]. 

Ni hier, ni les jours précédents, à partir du 17, il n’y a eu le soulèvement populaire qu’espérait M. Trump. Il y a même eu une passation des pouvoirs sans incident. On montre la photo d’un manifestant isolé devant je crois que c’est le Capitole du Michigan : il y a un bonhomme avec sa pancarte « Trump 2020 ». 

Pourquoi ? Comment est-ce possible avec ce qu’on avait vu le 6 janvier, la prise du Capitole par une foule de 6 000 à 8 000 personnes avec une résistance relativement modeste du côté du service d’ordre qui devait empêcher ce qu’on a pourtant vu. Une annonce d’insurrection au niveau local dans les 50 états et la menace, d’une « disruption » à proprement parler de l’inauguration hier ? Et il ne s’est rien passé… 

J’ai fait des bilans en cours de route : au cours des semaines récentes, sous la forme d’évaluation de ce qui tenait et de ce qui ne tenait pas. Je crois que j’ai même fait une vidéo qui s’appelait : « Ce qui craque et ce qui tient » [le 13 janvier]. 

Le bilan, c’est que le législatif n’a pas tenu, l’exécutif non plus. Il y avait que le judiciaire qui tenait et il restait un test : est-ce que l’armée et la police allaient tenir ? Et là, mon pronostic, je vous le rappelle, n’était pas bon parce que, aux Etats-Unis comme dans la plupart des pays, dans les rangs des militaires – ce n’est pas de la calomnie que je vais dire, c’est de l’observation – dans les rangs des militaires et dans les rangs de la police, la proportion de gens qui sont partisans, sympathisants d’idées d’extrême-droite est plus grande que dans la moyenne de la population. Ce sont deux milieux où la sympathie envers les idées d’extrême-droite est plus marquée que dans le reste de la population. Donc, le pronostic n’était pas bon. 

Il fallait maintenant que la police intervienne pour arrêter les émeutiers qu’on avait pu voir le 6 janvier, qu’on les inculpe non seulement d’avoir traversé une barrière qui était interdite à la circulation, mais aussi éventuellement, comme on a commencé à le faire, de sédition passible d’une peine de 20 ans de prison. Et donc, comme je l’avais fait remarquer, quand on fait venir la Garde nationale, qu’on fait venir 1 000 personnes où il y a peut-être 600 – chiffre relativement, je dirais, optimiste – 600 partisans de Trump, si on en fait venir 2 000, il y en aura 1 200 et ainsi de suite, c’est ce que les mathématiciens appellent un processus purement linéaire.

Donc, il ne s’est rien passé. On a vu hier, avant la cérémonie, sur des vidéos, des militaires, des officiers passant en revue leurs troupes et leur rappelant dans un petit discours que ce qui allait se passer dans la journée, pour eux, n’était pas une question de sympathie personnelle pour telle ou telle opinion politique mais qu’ils étaient là pour défendre la Constitution, etc., ce qui veut dire que des rappels comme ça ont été jugés nécessaires. En temps ordinaire, je suppose qu’on ne fait pas de grandes déclarations en rappelant aux forces de l’ordre qu’elles doivent se conduire d’une manière, je dirais, classique dans le cadre d’une démocratie de type particulier. Et donc, ça, ça a tenu hier. 

La police et l’armée ont tenu hier. Je vous rappelle pourquoi l’exécutif ne tenait pas : parce que les pouvoirs d’un président de la République comme celui des États-Unis sont en fait quasi-régaliens et Trump avait pu mettre des gens en place vraiment à ses ordres. Il a encore pu, au fur et à mesure que des gens faisaient défection ces jours récents, en mettre d’autres plus encore alignés sur lui à la place, donc ça, ce n’était pas rassurant. Et du côté du législatif, il y avait donc cette catastrophe si on veut, du point de vue d’une démocratie, que la grande majorité, la quasi-totalité des représentants du peuple au Sénat et à l’Assemblée nationale : au Congrès, du Parti républicain restaient alignés comme un seul homme ou une seule femme derrière Trump. 

Bon, le judiciaire tenait, y compris au niveau de la Cour Suprême traditionnellement – je vous ai déjà expliqué ça – très à droite aux États-Unis vu son mode de recrutement et encore plus à droite ou à l’extrême-droite en raison des nominations récentes par Trump. Mais le vote, le suffrage universel à l’élection présidentielle, a fait que l’écart était suffisamment grand entre le nombre de gens qui avaient voté pour Trump et ceux qui avaient voté pour Biden (7 millions de voix), pour que la Cour Suprême n’ait pas eu à intervenir. Pourquoi ? Parce que le score final au niveau des Grands électeurs (306 contre 232) ne permettait pas même que des petites victoires sur des contestations éventuelles puissent faire une différence. Donc la Cour Suprême n’a pas eu à intervenir : de vote n’était pas assez serré, donc c’était déjà une chose [qui venait s’ajouter au fait que les tribunaux avaient rejetées, sauf une, la quarantaine de contestations du résultat de l’élection présidentielle au niveau des états]. 

Ensuite, la police a commencé à opérer des arrestations comme je viens de le dire. La justice a commencé à se mettre en branle pour faire passer devant elle, du moins, je dirais, dans un premier stade, un certain nombre de ces contestataires arrêtés sur la fois des photos. Donc la police et la justice ont tenu bon si bien que la journée d’hier s’est passée sans anicroche. 

Mais il y a encore une chose à expliquer : où sont passés tous ces gens surarmés, tous ces gens prêts à en découdre, les 40 ou 45 % de la population qui sont des gens qui sont d’accord, en fait, avec la façon de voir les choses de M. Donald Trump ? Et là, pour analyser la partie qui reste à expliquer, je vais retourner à une réflexion que j’ai faite il y a un certain temps. C’était au moment où il y a eu une tentative justement de prise de Capitole. C’était dans le Michigan, par une milice . Ça a eu lieu il y a plusieurs mois [Inculpation de miliciens pro-Trump dans le Michigan, le 8 octobre]. Ils ont essayé d’arrêter la Gouverneur et, d’après ce qu’on a compris, il y aurait eu un jugement sommaire et une exécution dans le cadre des représentations de ce groupe QAnon qui joue un rôle important dans la   production d’un discours théorique si on veut ou idéologique à l’arrière-plan de Trump, à savoir que Trump serait à la tête d’un grand mouvement qui allait conduire à des arrestations massives de Démocrates et des exécutions sommaires de Démocrates. Et la remarque que j’avais faite à ce moment-là, j’avais dit : « Est-ce que c’est ça vraiment l’armée sur laquelle Trump compte, ces gars manifestement assez imbibés, assez avinés, dont la moyenne d’âge est 65 ans ? Ce n’est peut-être pas des troupes extrêmement fiables ». Et on a vu ça aussi lors de la prise du Capitole du 6 janvier, on a attiré l’attention là-dessus, il y avait des dames bon chic bon genre, il y avait des étudiantes, il y avait un peu de tout, c’était peut-être vraiment un échantillon représentatif des gens qui aiment Trump, mais parmi ceux qui pouvaient véritablement constituer des troupes, c’était la même bande, je dirais, de gens sur le retour, des bikers plus ou moins abimés, avinés et imbibés, les mêmes qui m’avaient fait dire : « Si c’est ça les troupes de Trump, il n’ira pas très très loin ». Et je crois que c’est ça qui s’est passé.

Je crois que c’est avant tout ça qui s’est passé en fait dans cette prise du Capitole. Il y avait un certain nombre de gens là, déterminés à pendre Pence à la demande du Président, à la demande de Trump. Il avait demandé ça même s’il n’a pas prononcé le mot « pendre ». Certains disent : « Il n’a pas dit le mot ‘pendre’ ! » mais tout le monde avait compris : pendant qu’il disait : « Il faudra le faire payer, etc. », il y avait des gens qui scandaient à l’arrière-plan : « Pendons-le ! Pendons-le ! » donc il n’y avait pas de malentendu. Et il y avait des gens qui étaient déterminés à tuer Nancy Pelosi, la cheffe de file des Démocrates au Parlement. Et ça n’a pas eu lieu.

Alors, pourquoi est-ce que ça n’a pas eu lieu ? Parce qu’en fait, on a compris qu’un certain nombre de gens avaient fait en sorte que le service d’ordre ne soit pas à la hauteur. Quand il y a eu des appels de l’intérieur à ce qu’on envoie la garde nationale, un certain nombre de complices de Trump ont fait la sourde oreille, n’ont pas soulevé le récepteur du téléphone, etc. Ça a traîné, ça a trainé, ça a trainé et finalement, ces gars qui faisaient le coup d’état, ils ont fini par être délogés plusieurs heures plus tard par la garde nationale qui a fini par venir, celle de l’état de Virginie, pas des gens qui étaient de manière directe associés au district de Columbia comme on dit, c’est-à-dire la ville de Washington qui a un statut tout à fait spécial [mais dispose d’une petite garde nationale]. Évidemment, elle est entourée d’états ayant des gardes nationales, des gens qui viendront quand même d’une certaine distance [ont alors offert d’envoyer leur garde nationale, dans l’ordre : le New Jersey, le Maryland et l’état de New York]. 

Ça a pris du temps et finalement, ce sont ces gardes nationales qui n’ont pas arrêté mais qui ont repoussé ces émeutiers qui, eux, n’étaient pas arrivés à pendre Pence, qui n’étaient pas arrivés à trouver Pelosi, à l’exécuter sommairement, c’est-à-dire qu’en fait, ces gens échouaient. Quand la garde nationale est arrivée sur place, elle a essentiellement constaté cet échec : l’échec de la tentative de coup d’État et je crois que c’est comme ça qu’il faut analyser maintenant [ce qui s’est passé le 6 janvier]. Et quand on a commencé, à partir du 7, à arrêter certains de leurs chefs de file, que ces gens ont dû évaluer véritablement leurs capacités, maintenant, à faire des coups d’État au niveau des états particuliers, avec des troupes dont on avait pu voir qu’elles n’étaient pas véritablement fiables parce que, même si on leur laissait pratiquement libre cours, elles n’arrivaient pas encore à atteindre leurs objectifs, je crois que c’est ça qu’on a observé. 

Qu’est-ce qu’on a vu ? In fine, on a vu que les troupes de Trump, c’étaient bien ceux qu’on savait. C’étaient bien les laissés pour compte de la société. C’étaient bien les victimes des opiacés. C’étaient bien les gens qui sont alcooliques au dernier degré. C’est bien les laissés pour compte. C’étaient bien eux.

Tout le monde l’a dit : il n’y avait pas de Latinos, il n’y avait pas de Noirs dans les gens qui ont pris d’assaut le Capitole. Il y a eu une représentation de la population [des Blancs] des classes aisées aux classes populaires, aux plus défavorisés, mais le gros du bataillon, c’étaient des défavorisés. Et ces défavorisés, nous ne leurs faisons pas de cadeaux dans nos sociétés. Nous les laissons pourrir dans leur coin. Ce sont les victimes essentiellement, voilà, des antidouleurs, de l’alcool, de la drogue. Ce sont les personnes qui ont, souvent, des problèmes psychiatriques en plus, plus ou moins induits, plus ou moins encouragés par leur situation de misère. Si on veut empêcher de voir revenir des Trump ou des gens de ce genre, il faudra prendre ce problème à bras le corps, prendre le taureau par les cornes, remettre en question cette société en haltères comme on dit maintenant. 

Qu’est-ce que c’est qu’une « société en haltères » ? C’est une société où il y a des très très pauvres, qui font une grosse boule à un bout, et où il y a beaucoup de riches qui bénéficient du numérique, qui deviennent de plus en plus riches : quand il y a une pandémie, ils travaillent à la maison, ils consomment moins d’essence. C’est plus efficace. L’entreprise ne doit pas payer les loyers et ainsi de suite : ça grossit encore de ce côté-là. Il y a deux grosses boules et, entre les deux, il n’y a plus rien : la classe moyenne, c’est une tige entre les deux qui devient de plus en plus mince. C’est à ça qu’il faut que nos sociétés s’en prennent. [Nos dirigeants] s’en rendent compte. Même les gens de Davos nous disent – qui ne sont peut-être pas, je dirais, les plus conscients des problèmes sociaux – même eux, dans leur Great Reset, dans leur grande remise à zéro des compteurs [Grande réinitialisation], ils nous disent qu’il faut réinstaurer, ils nous disent ça, un impôt sur la fortune, qu’il faut empêcher les gaz de serre, qu’il faut venir à un monde où on commence par supprimer les subventions aux compagnies pétrolières, où il faut modifier le droit, en particulier le droit de propriété, où il faut cesser de mettre la concurrence à l’avant-plan. Pour que les gens de Davos disent ça, il faut qu’ils aient tiré les conséquences déjà d’une expérience à la Trump, qui a montré que, de leur point de vue, ce n’est pas bon pour le business et que, voilà, malheureusement, pour qu’ils y pensent, pour qu’ils pensent à ça, il faut que ce soit devenu très mauvais pour le business : pour qu’ils commencent à mettre ces choses-là à l’avant-plan. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas les écouter tous prétexte qu’ils parlent de l’endroit d’où ils parlent, parce que pour faire changer les choses, il faut qu’il y ait le maximum de gens qui se mettent ensemble.

Voilà, un petit bilan du coup d’État raté de Trump. On l’a échappé belle, ne serait-ce que parce que s’il avait gagné, ça aurait donné un coup de pouce encore à tous ces mouvements du même genre dans nos propres pays, des trucs comme QAnon, ces âneries invraisemblables qui commencent à trouver chez nous un terreau parce qu’aussi chez nous, cette société en haltères avec des très riches et des très pauvres et plus personne au milieu, est en train de s’implanter, c’est en train de venir chez nous. S’il y a des gouvernements qui veulent empêcher qu’on tombe dans ce populisme de droite, il faut vraiment qu’ils commencent à travailler là-dessus : à reconstituer une richesse pour les gens ordinaires, pour tout le monde, et pas simplement pour quelques privilégiés, les autres étant des laissés pour compte qui, comme on le voit avec la troupe pathétique de Trump, sont des gens qui sont forts en gueule mais chez qui le corps ne suit plus. Ils sont incapables de réaliser un véritable coup d’État : ils ne sont pas en état.

Voilà, allez, à bientôt !<b>Le coup d’État de Donald Trump</b>

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6 réflexions sur « Le coup d’État de Donald Trump, le 21 janvier 2021 – Retranscription »

  1. Paul Jorion,
    Si jamais les éditions du Croquant devaient republier votre saga trumpienne, demandez-lui d’en changer le titre : ” Vers la chute de la météorite Trump ? ”
    P.S. : Merci d’avoir censurer mon commentaire sous votre vidéo !

      1. Et je viens d’aller vérifier : le filtre automatique Akismet n’a pas retenu de message de vous non plus, mais attention ! Akismet a apparemment hydroxychloroquine dans son collimateur !

        1. Bonjour Paul

          Je découvre le filtre automatique Akismet qui , en regardant sur Internet , est un anti-spam.

          N’ayant pas les connaissances sur le sujet , quels sont ses critères de filtrage
          D’après ce que vous dites il y a des mots-clés qui ne passent pas et filtrent les commentaires

  2. >> American Lompromat de Craig Unger >>
    Voici un article du Guardian qui d’après l’enquête d’un certain xxx
    dit que ça fait 40 ans que Trump a été ciblé par le KGB comme “un super manipulable”,
    Ce qu’ils ont fait (le flatter, etc.)
    Et ce qui a semble-t-il marché au delà de leur propre espérance.
    https://www.theguardian.com/us-news/2021/jan/29/trump-russia-asset-claims-former-kgb-spy-new-book
    C’est un dénommé Yuri Shvets qui explique cela dans le dernier ouvrage de Craig Unger au titre évocateur :
    American Kompromat

    https://www.penguinrandomhouse.com/books/635379/american-kompromat-by-craig-unger/

    Situation de “pantin pantinable” qui est très plausible.

    1. Si ce Shvets n’est pas un menteur, je n’hésiterai pas à dire “Ah ! bravo Jorion ! Bien vu encore une fois : aussi fort que Karla !” (Mais uniquement bien sûr si Shvets n’est pas un menteur !)

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