L’Afrique et moi VII. Un environnement pas toujours très sûr

Rappel : L’Afrique et moi I. Fonctionnaire des Nations-Unies ; II. Un poste de tout repos ; III. Des pêcheurs ne sachant pas pêcher : IV. La vérité : vraiment pas bonne à dire ; V. « Jorion se fâche » ; VI. Pêcherie et sorcellerie.

L’année suivante, en 1986, la FAO m’offrit cette fois une mission de trois mois : au Bénin, le siège du projet des pêches, où j’avais déjà passé un an, mais aussi dans deux autres pays que je ne connaissais pas encore : au Ghana et au Libéria. 

Quand, en passant par le siège de la FAO à Rome, j’ai signalé que j’avais eu l’occasion de rencontrer des Béninois à Pointe-Noire au Congo l’année précédente, certains m’ont dit : « Allons bon ! ».

Pour certains des pêcheurs ghanéens et béninois, les migrations étaient saisonnières : les pêcheurs se déplaçaient en suivant le long de la côte les bancs de poissons, la famille accompagnant parfois le mouvement en camion. De la même manière d’ailleurs que les Finistériens le faisaient au XIXe siècle, à la poursuite eux des bancs de sardines. Ils établissaient à certains endroits des villages, qui pouvaient devenir permanents. Là aussi comme le firent les Finistériens sur la côte méridionale de la Bretagne, à la Turballe ou au Croisic.

J’ai rencontré au Libéria, en Sierra Leone, des pêcheurs Ghanéens et Béninois d’origine qui s’étaient installés là. Il arrivait que la sédentarisation n’avait pas été planifiée : elle était accidentelle. 

Je suis ainsi arrivé un jour dans un village côtier de pêcheurs béninois au Libéria, qui frappait immédiatement le visiteur par sa pauvreté. Les villageois m’ont expliqué que s’ils demeuraient là, ce n’était pas par choix : c’était parce qu’ils étaient dans l’incapacité de réunir le pécule qui leur permettrait de revenir au pays. Cela s’expliquait partiellement au moins par le climat de guerre civile larvée qui interdisait la vente organisée du poisson, chacun craignant des raids.

Accompagné d’autres, je suis arrivé un soir dans un poste des Nations-Unies au Sierra Leone, une sorte de fort tout droit échappé d’un Western, avec le même immense portail barré de quasi-poutres, où l’on nous apprit qu’ils avaient été attaqués la nuit précédente par une bande armée, et n’avaient repoussé les assaillants qu’avec difficulté. La guerre civile au Libéria n’éclaterait officiellement que trois ans plus tard : en 1989.

La situation n’en était pas moins déjà très tendue dans le pays. La pêche en Afrique se faisait en ce temps-là dans des conditions parfois périlleuses.

Dans l’hôtel aux murs dégoulinant de crasse où j’étais descendu à Monrovia, on m’expliqua que la réputation d’insécurité de la ville était surfaite et que je pouvais me promener sans courir aucun risque, non seulement en remontant la rue d’un pâté de maisons, mais aussi de deux en la descendant. Un jour, une fanfare militaire défila devant l’hôtel. Ma chambre disposait d’un balcon, et je me mis à photographier la parade. À peine avais-je pris quelques clichés que la porte de ma chambre s’ouvrit violemment, c’était le patron de l’hôtel, qui s’élança vers moi en s’écriant : « Mon pauvre ami ! ». Il m’agrippa par le bras et me tira brutalement hors de la chambre. « Suivez-moi et n’ouvrez pas la bouche ! », me dit-il en courant. Quelques volées d’escaliers plus bas, il ouvrit la porte d’un débarras et m’y poussa sans ménagement : « Restez là et ne bougez surtout pas jusqu’à ce que je vienne vous chercher ! N’essayez surtout pas de sortir ! ». 

Il fait très chaud sous ces cieux et le temps me parut très long. M’ayant délivré, il m’expliqua qu’il était absolument interdit dans le pays de photographier des militaires. Aux soldats qui s’étaient précipités dans l’hôtel aussitôt qu’ils m’avaient aperçu, il avait expliqué que je n’étais pas l’un de ses clients et que je m’étais enfui par les toits. 

Mes rapports avec les soldats africains furent, à plusieurs reprises, très tendus. Dans un autre cadre, cette fois au Bénin, j’ai pris davantage de risque qu’il n’était raisonnable. Il était de coutume en ce temps-là que quand la voiture du Président se déplaçait – ce qu’on ne pouvait manquer de noter en raison du tintamarre qui précédait l’arrivée du bolide et celle de ses accompagnateurs – tout autre véhicule doive immédiatement libérer la route en se rangeant sur le bas-côté, le moteur arrêté. Un jour, sortant de mon véhicule dans un tel contexte, je me trouvai aussitôt entouré d’un groupe de soldats jugeant que je n’avais pas réagi assez rapidement. Une discussion très vive s’engagea sur la vitesse que j’avais mise à obtempérer. Un attroupement de civils ne tarda pas à se créer autour de notre petit groupe. La tension continuait de monter quand l’un des militaires s’avisa de me mettre en joue. J’étais déjà passablement irrité, mais là, ce fut la goutte qui fit déborder le vase : je le mis au défi de tirer. La foule autour de moi m’implorait : « Arrête Yovo (homme blanc) ! Arrête, s’il-te-plaît, il va te tuer ! Arrête ! ». Mais moi qui découvrais en cet instant l’extase de la roulette russe, je n’étais pas disposé à me taire : « Tire donc ! ». Heureusement le soldat finit par abaisser son arme, et devant une telle bonne volonté de sa part, j’acceptai de me calmer aussi.

Le patron de l’hôtel de Monrovia était Libanais. Il vint me trouver un jour pour me dire qu’il serait très honoré que je dîne le soir-même au sein de sa famille plutôt que dans la salle de restaurant de l’hôtel. J’acceptai bien volontiers. Le motif de la petite fête, c’était la première communion de sa fille cadette. Le second invité d’honneur était l’autre Blanc parmi les clients de l’hôtel : un chercheur d’or américain dans la soixantaine, un baroudeur installé au Libéria depuis plus d’une vingtaine d’années. La fille aînée de la famille était là aussi, dont on m’expliqua qu’elle venait d’arriver des États-Unis. Elle était très Américaine en effet : étudiante dans une université californienne. La famille se saignait aux quatre veines pour payer des études à sa fille, économisant sur l’équivalent des 10 € que coûtait la nuitée dans cet hôtel zéro étoiles – et qui n’en valait pas davantage. Et pourtant, cette soirée de première communion libanaise, assis sur un gros pouf, entre un authentique chercheur d’or américain et une improbable étudiante californienne, dans Monrovia oubliée des dieux, me reste en mémoire comme un véritable enchantement. 

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Une réflexion sur « L’Afrique et moi VII. Un environnement pas toujours très sûr »

  1. Bon , l’Afrique n’a jamais été très sure , et on savait à quoi s’en tenir , mais je n’avais pas imaginé que vous auriez pu connaître ce type de situation pour une altercation protocolaire . De mon côté , comme je participais de la vie locale comme employeur ( et à l’occasion vecteur de versement des fins de mois mensuels des baquiers de 3 sites à bac à traille sur 150 kms ) , et que j’avais eu le privilège de serrer la main à Albert Bernard Bongo à l’occasion de la pose de première pierre de la construction d’un pont , la soldatesque locale m’avait plutôt à la bonne .

    Par contre j’ai bien rigolé le jour où , près de Lastourville , en pleine forêt gabonaise , je suis tombé sur la 4 L du père qui tenait la mission catholique Saint Pierre Claver , et qui était en train de se faire aligner pour défaut de clignotant droit par les deux gendarmes locaux . J’ai jamais su ce qu’il avait fait pour attirer les foudres des deux pandores , ou si plus vraisemblablement les deux gaillards s’ennuyaient de n’avoir pas vu passer un seul véhicule depuis deux jours .

    En tous cas , c’est bien que vous soyez toujours parmi nous , comme peut être encore celui-ci :

    http://se-rememorer.e-monsite.com/pages/partie-ii-les-temoignages-historiques-permettent-a-la-memoire-collective-de-subsiter/le-fusille-de-belfort.html

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