Le modèle que je propose pour la conscience avait déjà été décrit par…

Il y a un mois et demi j’ai fait une vidéo où j’ai exposé plus systématiquement que d’habitude un modèle de la conscience que j’évoque souvent incidemment et toujours sous une forme seulement partielle depuis que je l’ai ébauché dans un article publié dans la revue L’Homme en 1999,  intitulé « Le secret de la chambre chinoise ».

Or il y a quelque jours, j’ai découvert certains éléments me permettant d’étoffer mon modèle dans un texte publié en 1948, expliquant un texte de 1913, et citant un autre texte datant de 1940 commentant lui aussi celui de 1913. 

Ce qu’un chercheur fait habituellement dans ce cas-là, c’est reformuler son modèle en le complétant des nouveaux éléments et en citant, pour leur rendre justice, les auteurs auxquels il emprunte. Si je ne vais pas procéder de cette manière, c’est en raison de l’identité de ces auteurs et du fait que chacun d’eux apporte au dossier des éléments importants imprégnés de son regard propre. Le texte de 1913 n’est autre que Du côté de chez Swann de Marcel Proust, celui de 1948 commentant celui de Proust est Littératures / 1 de Vladimir Nabokov, et celui de 1940 est une Introduction to Proust du critique Derrick Leon.

Et pour ne pas être à la fois juge et partie, je traiterai, dans ma tentative de synthèse, ce que j’ai pu dire dans ma vidéo il y a six semaines au même titre que ce qu’ont dit avant moi les trois autres.  

Voici ce que j’ai dit moi :

… à mon avis, la conscience, c’est quelque chose de l’ordre de l’hologramme et l’hologramme, ça appelle, pour son mécanisme, l’idée d’une résonance. […]

tandis que l’information « serpent » dans ma tête est en train de descendre vers un certain endroit ET que, de ce même endroit, est en train de monter, pour aller s’inscrire en mémoire de l’info en sens opposé, relative aux serpents. […]

Au moment où se croisent l’information « serpent » qui remonte [inscription en mémoire] et celle qui descend [remémoration], à mon sens, c’est là qu’il y a quelque chose qui se passe et qui est de l’ordre de ce que l’on appelle « la conscience » : à ce moment-là, « je suis conscient », et « je suis conscient de ce qui est en train de se passer. »  […]

… que des physiciens puissent en faire un véritable modèle et qu’on puisse voir, peut-être expérimentalement, ce qui se passe quand on fait se croiser des flux d’information portant sur exactement la même chose, par exemple le serpent dans l’exemple que j’ai donné, et on verra s’il se passe quelque chose de l’ordre de la résonance, qui ressemble à ce que nous appelons « la conscience ». 

Voici maintenant ce que disent les trois auteurs, sous la plume de Nabokov :

Le pont entre le passé et le présent que Marcel découvre est que : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément. » Bref, pour qu’il y ait recréation du passé, il faut que se produise autre chose qu’une simple opération de mémoire : il faut qu’il y ait combinaison d’une sensation présente (particulièrement goût, odeur, toucher, son), et d’une résurgence d’un souvenir, d’une sensation passée. Pour citer Derrick Leon : « … au lieu d’effacer le présent, on peut continuer à en avoir conscience si l’on peut conserver le sentiment de sa propre identité, et au même instant vivre pleinement ce moment que l’on a cru longtemps ne plus exister, alors, et alors seulement, on est enfin en pleine possession du temps perdu. » Autrement dit, un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent, où le temps perdu se retrouve

Vladimir Nabokov, Littératures / 1 [1948], Paris : Fayard, 1983, Chapitre Du côté de chez Swann (1913), p. 334 .

Je décortique, pour que l’on puisse distinguer clairement ce que dit chacun des trois.

Proust : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément. »

Derrick Leon : « … au lieu d’effacer le présent, on peut continuer à en avoir conscience si l’on peut conserver le sentiment de sa propre identité, et au même instant vivre pleinement ce moment que l’on a cru longtemps ne plus exister, alors, et alors seulement, on est enfin en pleine possession du temps perdu. »

Vladimir Nabokov : « … pour qu’il y ait recréation du passé, il faut que se produise autre chose qu’une simple opération de mémoire : il faut qu’il y ait combinaison d’une sensation présente (particulièrement goût, odeur, toucher, son), et d’une résurgence d’un souvenir, d’une sensation passée. […] un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent, où le temps perdu se retrouve » 

Nous parlons donc bien tous les quatre de la même chose : du phénomène que je décris comme le croisement de la mémoire en train de se bâtir (de s’inscrire) et de la mémoire rappelée, et que les trois autres décrivent comme la rencontre de la « sensation » et du « souvenir ». Mais alors que je dis que c’est cela « la conscience », Proust appelle cela « la réalité », Derrick Leon, « la pleine possession du temps perdu »,  et « le sentiment de sa propre identité » et Nabokov, « la recréation du passé » et « le temps perdu retrouvé ».

La réalité, la pleine possession du temps perdu, le sentiment de sa propre identité, la recréation du passé, et le temps perdu retrouvé, n’est-ce pas l’ensemble de tout cela en effet que nous appelons « la conscience » ?

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14 réflexions sur « Le modèle que je propose pour la conscience avait déjà été décrit par… »

  1. N’est ce pas ce même processus qui est à l’œuvre lorsque l’on joue de la musique ou lorsque l’on peint..?

  2. Ça pourrait effectivement rendre compte des aspects ( tous ?) de ce que l’on appelle la conscience psychologique , mais pas de ce qu’on appelle la conscience morale ( laquelle n’est pas forcément interrogée de la même façon selon qu’elle vise le passé ou le futur ).

    L’affaire me parait connexe à la notion de bien et de mal en bioéthique .

  3. Les murs ont des oreilles. Et bien que la pénurie de sable commence à se faire sentir, profitons qu’il reste encore des modèles prospères pour imaginer les temples virtuels où tout un chacun aura le loisir, à la maison, de bénéficier d’un siège aux premiers rangs du spectacle holographique de Brian Wilson interprétant avec talent « Don’t Worry Baby », tiré de l’album « Shut Down Volume 2 » et qui aura très certainement honoré nos foyers selon des processus de cognition ultra complexes pendant près de 57 ans.

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    1. Quand je vois ce groupe s’avancer (l’image parait écrasée, car ils sont difformes et mal fagottés), déjà remonte l’image des compagnons de la chanson que j’ai pu voir à Bruxelles il y a bien longtemps (à mes 16 ans ?) et alors me revient la voix d’Edith Piaf mais aussi la voix si claire du chanteur des compagnons, entamant “Village au fond de la vallée…, voici que dans la nuit étoilée…” et des images de lumières dans la nuit à flanc de montagne (que, moi qui suit du plat pays, j’ai pu découvrir à six ans puis à 10 ans dans les Alpes) me surgissent qui ont été clichés comme des chromos dans ma mémoire.
      Ce mouvement, je ne dirais pas que c’est de la réalité, mais sans doute que ce sont des bribes qui sont à moi et donc font mon identité mais identité non spécifique (bien d’autres peuvent avoir des sensations proches des miennes) et non originale (l’émotion revécue, “restaurée” ou plutôt reconstruite, n’a pas/plus une grande valeur pour moi, ne constitue pas mon ‘for intérieur’), et je ne sais pas si cette “association libre” entre des sensations présentes (l’image de cette vidéo) et plusieurs sensations passées s’appelle effectivement de la “conscience”. Il me semble qu’il y a une rencontre en-deçà de la conscience, un climax (?) et une jouissance d’un effet sublime (?), un moment esthétique (?), une exaltation (il est difficile de trouver des mots partageables sur celà). Il faut sans doute vouloir passer à l’énonciation, “se dire que” cette remontée vaut la peine d’être soulignée, racontée, etc., pour que la conscience s’en empare.

  4. Le modèle de Proust, c’est juste le modèle de Bergson en (beaucoup) moins précis.
    Cf. matière et mémoires
    les données immédiates de la conscience
    etc.

    Un jour, Bergson (complété par Bachelard) sera reconnu comme ce qu’il est, le plus grand philosophe de son temps (et Deleuze ne s’y est pas trompé, adoptant chaque fois qu’il y avait matière à le faire, la manière bergsonienne d’aborder et de “réduire” les problèmes).
    Pourquoi Bergson, qui a été plus loin que toute phénoménologie, n’a t-il pas plus de “disciples”, lui qui pourtant remplissait les salles à son époque – tout le monde sauf les thomistes se disait bergsonien – ?

    Parce que sa pensée (métaphysique) :
    – n’est récupérable par aucune ideologie politique, de gauche ou de droite (ce qui est un grave défaut en France… sic)
    – parce que sa pensée, quoique assez difficile, donne une impression de “limpidité” que ne donne pas celle des penseurs allemands (ce qui justifie des
    tonnes de commentaires de commentaires de commentaires… et qui fait des places de professeur).
    – parce qu’il a eu le malheur de dire – maladroitement – quelques vérités à Einstein, qu’il a mal exprimé et qui ont mal été comprises, tant par Einstein que par la communauté scientifique, ce qui lui a couté très cher (tout ce qu’il a dit, c’est que le temps spatialisé dont parle la physique n’est pas le temps, et que les conclusions philosophiques/métaphysique que les physiciens pensent pouvoir tirer de la théorie de la relativité ne sont pas les bonnes, en particulier parce qu’ils adossent ces équations au lit de Procuste d’une métaphysique qui n’a jamais été conçue pour elle). Evidemment, on
    se rend compte aujourd’hui qu’il avait raison… les catégories de la métaphysique traditionnelle (celles d’objet, par ex) ne sont pas du tout capables de
    rendre compte de la physique d’interaction des particules…
    – enfin, parce que jusqu’aux progrès de l’IA, il n’y avait “rien à en faire”. On ne peut pas faire de verbiage avec Bergson. On ne peut pas ‘baratiner avec Bergson’. On ne peut pas “transposer”/appliquer à d’autres domaines/pbs telle ou telle idée concrète de Bergson sur la manière dont les choses fonctionnent effectivement. Par exemple la mémoire.
    – on ne peut pas non plus “invalider” telle ou telle thèse de Bergson, comme on pourrait le faire dans le champs de la philosophie analytique. Il propose
    un modèle, dont il pense montrer qu’il coincide mieux avec la réalité que les modeles concurrents, et on ne réfute pas un “modèle” comme on réfute une “thèse”. On ne peut pas non plus faire de “bataille de Pokemon” avec Bergson, comme on aime le faire dans la philosophie européenne, parce qu’il s’appuie sur l’expérience de son époque et non sur des mythèmes plus ou moins rationalisés (toute la philosophie allemande jusqu’à Heidegger n’est que de la théologie protestante déguisée).

    Bref… je vous encourage à lire du Bergson… et du Bachelard (si ce n’est déjà fait).

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    1. Cruciforme, avec un tel pseudo doit on vraiment vous croire si on a lu la trilogie Hyperion de Dan Simmons ? N’êtes vous pas une IA venue du futur ou du passé pour nous leurrer ??
      Blague à part, pour un néophyte en philosophie que conseilleriez vous pour commencer sur Bergson ?

    2. Je suis du coup aller regarder du côté de Bergson sur ce qu’il dit quant au rapport entre la mémoire et la conscience. Si l’on en croit l’article sur le sujet que je recopie ci-dessous, pour lui, la mémoire était un outil à la disposition de la conscience conçue comme « attention à la vie ».

      Rien à voir, vous me l’accorderez, avec ce que disent Proust, Leon, Nabokov et moi-même sur ce qui se passe au point de rencontre de la sensation et du souvenir. Mais vous avez sans doute d’autres sources justifiant le rapprochement que vous faites avec le point de vue de Bergson.

      Les deux mémoires selon Bergson
      Publié le 25/10/2018Par Claude Obadia

      Dans La pensée et le mouvant, Bergson explique que tout philosophe ne fait jamais « que rendre avec une approximation croissante la simplicité de son intuition originelle»(1). Or, chez Bergson, l’intuition fondamentale est celle de la distinction entre la durée et la matière. La réflexion sur le temps et sur la durée circonscrit ainsi un thème majeur dont les différentes approches se distribuent d’un ouvrage à l’autre.

      La question de la mémoire qui, dans L’Énergie spirituelle, est envisagée par Bergson comme ce qui définit la conscience2, est ainsi d’autant plus intéressante qu’elle permet de suivre les nuances et les développements de la pensée de l’auteur de Matière et mémoire. Les limites de la présente étude ne nous permettant pas d’envisager tous ces développements, nous nous donnerons ici un triple objectif.

      Dans un premier temps, nous analyserons la distinction opérée par Bergson entre la mémoirehabitude et la mémoiresouvenir. Dans un deuxième temps, nous envisagerons les conséquences de la confusion entre ces deux mémoires. Enfin, nous signalerons quelques conséquences notables de la distinction opérée entre la mémoirehabitude et la mémoiresouvenir.

      Mémoirehabitude et mémoiresouvenir
      Nous le disions plus haut, la mémoire et le temps intéressent beaucoup Bergson, qui connaît la théorie du pragmatisme selon laquelle nous déclarons vraies les idées qui nous ouvrent la possibilité de nous orienter, et donc d’agir, avec quelque chance de succès. C’est la raison pour laquelle Bergson, affirmant que la conscience est une « attention à la vie », lui accorde une fonction qu’il définit très clairement dans une conférence donnée en Angleterre en 1911: « Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience3.» Or, cela entraîne que la conscience est d’abord mémoire, c’est-à-dire conservation du passé, mémoire qui permet à la conscience de se projeter dans l’avenir. S’il faut chercher à quelles conditions, dans une réalité contingente, l’homme peut accéder à la liberté, alors comment ce dernier aurait-il pu ne pas s’intéresser au temps et à la mémoire ? C’est dans Matière et mémoire, ouvrage publié en 1896, que le philosophe expose la distinction, selon lui essentielle, entre la mémoirehabitude et la mémoire souvenir.

      « J’étudie une leçon, et pour l’apprendre par cœur je la lis d’abord en scandant chaque vers; je la répète ensuite un certain nombre de fois. À chaque lecture nouvelle un progrès s’accomplit… Ils finissent par s’organiser ensemble. À ce moment précis je sais ma leçon par cœur; on dit qu’elle est devenue souvenir, qu’elle est imprimée dans ma mémoire. Je cherche maintenant comment la leçon a été apprise… Chacune des lectures successives me revient alors à l’esprit avec son individualité propre… Elle se distingue de celles qui précèdent et de celles qui suivent… On dira encore que ces images sont des souvenirs, qu’elles se sont imprimées dans ma mémoire. On emploie les mêmes mots dans les deux cas. S’agit-il bien de la même chose ? Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude, il s’acquiert par la répétition d’un même effort. Comme l’habitude, il a exigé la décomposition d’abord, puis la recomposition de l’action totale. Comme tout exercice habituel du corps, enfin, il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une impulsion initiale, dans un système clos de mouvements automatiques, qui se succèdent dans le même ordre et occupent le même temps. Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière… n’a aucun des caractères de l’habitude. L’image s’en est nécessairement imprimée du premier coup dans la mémoire… C’est comme un événement de ma vie ; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter4. »
      Le souvenir de la leçon et le souvenir de telle ou telle lecture sont donc distincts. Le souvenir de la leçon a le caractère de l’habitude. Celle-ci exige deux choses. Première chose, la décomposition, autrement dit l’analyse des différentes séquences, des différents moments, de l’action totale. Seconde chose, un effort et la répétition de cet effort, répétition qui va rendre possible le déroulement d’un mécanisme corporel. Or, quand je me ressouviens de telle ou telle des lectures opérées pour apprendre ma leçon, je ne le dois nullement à la répétition d’un effort et, a fortiori, à l’habitude. L’image de cette lecture s’est forcément imprimée sans rien devoir aux autres lectures puisque ces dernières constituent, de par leur contexte respectif, des souvenirs différents. Il faut donc, à partir de là, distinguer deux formes de mémoire : la mémoirehabitude, autrement dit celle qui me permet de me souvenir de la leçon, de l’apprendre, et la mémoiresouvenir, c’est-à-dire celle qui me permet de me souvenir de telle ou telle récitation, ou lecture, particulière. Je peux réciter une leçon, ou bien encore la chronologie d’une manœuvre de réduction de voilure sur un voilier habitable, et j’en suis capable, premièrement parce que j’ai répété la leçon ou la chronologie de la manœuvre de nombreuses fois, et d’autre part parce que cette répétition a produit une habitude. Mais si je me souviens que j’ai distingué à un moment très particulier et, pour le dire vite, dans un ensemble de circonstances particulières la chronologie des différentes opérations que je dois effectuer pour réduire la surface de la grandvoile de mon bateau, ce souvenir donc, que je conserve de la chronologie de la manœuvre, ne doit rien ici à la répétition ni à l’habitude. Par où l’on voit la différence entre les deux mémoires évoquées par Bergson.

      « Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation et une représentation seulement; il tient dans une intuition de l’esprit… Je lui assigne une durée arbitraire : rien ne m’empêche de l’embrasser tout d’un coup… Au contraire, le souvenir de la leçon apprise… exige un temps bien déterminé, le même qu’il faut pour développer un à un… tous les mouvements d’articulation nécessaires: ce n’est donc plus une représentation, c’est une action5. »
      De fait, tandis que la mémoirehabitude exige un effort et reste sous la dépendance de ma volonté ( je retiens la leçon à une première condition, c’est de le vouloir), la mémoiresouvenir est spontanée et capricieuse.

      Les conséquences de la confusion des deux mémoires
      Il est toutefois fréquent que l’on confonde les deux types de mémoire que nous avons distingués. On se représente ainsi le souvenir comme une sorte de mixte qui présente, indique Bergson, « par un côté l’aspect d’une habitude motrice, par l’autre celui d’une image plus ou moins consciemment localisée6 ».

      Conséquence : on pense être fondé à considérer que la mémoire est une fonction du cerveau et que les souvenirs sont des images qui seraient déposées dans le cerveau. Or, montre Bergson, si le cerveau est matière et s’il peut transmettre des mouvements dont la répétition explique la mémoirehabitude, il ne peut, par contre, conserver des souvenirs comme la cire peut conserver l’empreinte d’un sceau, ce qui signifie que si l’esprit est mémoire, il est différent du cerveau qui, lui, est matière. Or, on considère très souvent que le cerveau contient les souvenirs qui s’y trouveraient localisés et y auraient été fixés sous forme de traces solides par la répétition. Cette approche matérialiste aura les faveurs de la science qui s’intéresse d’abord à la dimension matérielle des phénomènes. D’autant que l’étude des maladies de la mémoire semble valider l’idée que les souvenirs se trouvent enfermés dans le cerveau. Mais le raisonnement qu’on développe ici n’est-il pas discutable ? Parce qu’on constate que telle ou telle partie du cerveau est lésée et que des souvenirs sont oubliés, on en déduit que ce sont les lésions affectant le cerveau qui expliquent la disparition des souvenirs, et donc que le cerveau en est le réceptacle. Or, ce raisonnement ne revient-il pas à confondre une relation de parallélisme et une relation de causalité ? Et ne conviendrait-il pas plutôt, avec Bergson, de se demander si le cerveau est la cause ou s’il est l’occasion du souvenir7 ?

      Quelques conséquences de la distinction opérée par Bergson
      De fait, une des questions principales que se pose Bergson est celle de savoir quels sont les rapports entre la mémoire et la matière même du cerveau. Ayant distingué la mémoirehabitude et la mémoiresouvenir, il considère d’abord que l’esprit n’oublie rien. Cela s’explique aisément. En effet, si la mémoire ne dépend que de l’esprit et si elle ne dépend pas de la matière (on parle ici de la mémoiresouvenir et non de la mémoirehabitude), il n’y a aucune raison pour que l’on oublie quelque chose. Bergson écrit dans L’Énergie spirituelle :

      « Oui je crois que notre vie passée est là, conservée dans ses moindres détails, et que nous n’oublions rien, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment8 . »
      Pourtant, nous faisons tous l’expérience quotidienne de l’oubli. Pour résoudre ce problème, Bergson considère que le cerveau constitue un moyen d’action. Par le biais de la perception sensible, nous recevons des informations provenant du monde extérieur, informations qui sont transmises au cerveau. Or, ce dernier, à partir de ces informations reçues, prépare des mouvements corporels les mieux adaptés aux sensations éprouvées. Et c’est précisément cette fonction du cerveau qui explique que telle ou telle image, et non telle autre, remonte du passé à la surface de la conscience. Mis en demeure d’agir dans une réalité mouvante, si je n’oublie rien, je ne fais remonter à la conscience que les souvenirs du passé qui peuvent orienter mon action. Parce que j’ai sans cesse besoin de faire face à ses situations nouvelles, s’impose un tri entre les images du passé. Par où l’on peut voir aussi la différence entre le rêveur et l’homme d’action.

      « Supposez, écrit Bergson, que je me désintéresse de la situation présente, de l’action pressante… Supposez que je m’endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, s’agitent…9 ».
      Contrairement au rêveur, l’homme d’action tient à distance les souvenirs inutiles, de telle sorte qu’il est à mi-chemin du rêveur et de l’impulsif. L’action équilibrée exige donc le concours de la mémoire et de la matière du cerveau. Car ce dernier doit faire appel aux images passées et les sélectionner en vue de préparer la meilleure réponse aux sollicitations extérieures. Le cerveau n’est donc pas le lieu où les souvenirs sont déposés mais il est le lieu de leur rappel, ce qui permet de comprendre ce que l’on appelle l’amnésie. En effet, les lésions cérébrales, montre Bergson, ne font pas disparaître les souvenirs du cerveau, comme si ces derniers y résidaient. Elles perturbent le mécanisme qui permet de ramener les souvenirs sur la perception sensible actuelle. Soit elles empêchent le corps de prendre l’attitude adaptée au rappel de l’imagesouvenir, soit elles empêchent le souvenir de s’actualiser, c’est-à-dire qu’elles coupent les attaches du souvenir avec la réalité présente. Ainsi, l’hypothèse d’images emmagasinées dans le cerveau se révèle insuffisante. En effet, si les souvenirs étaient réellement déposés dans le cerveau, aux oublis correspondraient des lésions caractérisées. Au terme de notre analyse, souhaitons que nous soyons parvenus à mettre en évidence l’intérêt de la réflexion développée par Bergson au sujet du rapport entre la mémoire et le cerveau. Car même si le cerveau est impliqué dans l’activité de la mémoire, « le mécanisme cérébral, comme le dit Bergson10, ne suffit pas du tout à assurer la survivance du souvenir ». « Qu’il y ait solidarité entre l’état de conscience et le cerveau, c’est incontestable. Mais il y a solidarité aussi entre le vêtement et le clou auquel il est accroché, car si on arrache le clou, le vêtement tombe11. »

      Comprenons : de la même façon que la solidarité du clou et du vêtement n’enlève rien au fait qu’ils sont distincts, la solidarité entre le cerveau et la conscience n’implique nullement qu’il faille confondre le cerveau et la conscience, bref la matière et l’esprit. Il serait, par conséquent, naïf de penser qu’il est possible de réduire la mémoire à l’activité du cerveau qui, cependant, et comme nous l’avons vu, la conditionne.

      « L’intuition philosophique », p. 119, Paris, PUF, 1985
      « La Conscience et la vie », p. 5, Paris, PUF, 160e édition, 1976.
      « La conscience et la vie », in L’Énergie spirituelle, 1919.
      P. 83 sq. de l’édition PUF, 1985.
      Ibidem, p. 85.
      Ibidem, chapitre II, p. 95.
      Ibidem, « Conclusion », p. 255.
      P. 95.
      Ibidem, p. 95.
      Ibidem, p. 79.
      Ibidem, p. 4.

      1. élément plutôt qu’outil, mode plutôt que “conçu comme”
        « Voici la première direction où nous nous engagerons. Qui dit esprit dit, avant tout, conscience. Mais, qu’est-ce que la conscience ? Vous pensez bien que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l’expérience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire qu’elle, je puis la caractériser par son trait le plus apparent : conscience signifie d’abord mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur ; elle peut n’embrasser qu’une faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver ; mais la mémoire est là, ou bien alors la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience ? Quand Leibniz disait de la matière que c’est « un esprit instantané », ne la déclarait-il pas, bon gré, malgré, insensible ? Toute conscience est donc mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent.

        Mais toute conscience est anticipation de l’avenir. Considérez la direction de votre esprit à n’importe quel moment : vous trouverez qu’il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être. L’attention est une attente, et il n’y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L’avenir est là ; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui : cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empiétement sur l’avenir.

        Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience. Il n’y aurait pas pour elle de présent, si le présent se réduisait à l’instant mathématique. Cet instant n’est que la limite, purement théorique, qui sépare le passé de l’avenir ; il peut à la rigueur être conçu, il n’est jamais perçu ; quand nous croyons le surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c’est une certaine épaisseur de durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. Sur ce passé nous sommes appuyés, sur cet avenir nous sommes penchés ; s’appuyer et se pencher ainsi est le propre d’un être conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. Mais à quoi sert ce pont, et qu’est-ce que la conscience est appelée à faire ? » p.5 puf quadrige La conscience et la vie

        Proust est souvent plus original que simplement reprenant Bergson cpdt. Les citations que vous reprenez sont celles de contemplatifs, Bergson visait plutôt, in fine, l’action.

        1. Vous êtes sensible, je suppose, au fait qu’il n’y a aucune réflexion théorique là-dedans. Impossible d’en tirer un quelconque modèle. Les mots de la langue sont pris de manière non-critique, comme “concepts spontanés”, comme s’ils étaient l’aboutissement d’une réflexion, alors qu’ils ne reflètent qu’une sédimentation du sens commun de toutes les époques. Les Parva naturalia d’Aristote sur La mémoire et sur L’âme, contiennent une réflexion plus originale sur la question.

          1. Si je jouait l’assistant, certes. Et effectivement ce n’est pas du prêt à porter, la modélisation pourrait s’avérer délicate…ce qui n’empêche pas les sciences cognitives de s’y intéresser. Ce n’était pas mon intention. Peut être même le contraire. La mémoire y est bien un constituant, pas un sous programme, de même l’attention (et ainsi la perception est action, contrairement aux contemplatifs). Je m”arrêtais là, car n’ayant pour bagages que 3 années de cours sous F Worms (ou M Parmentier, pas vraiment spécialiste cependant) et quelques lectures choisies, je ne suis pas un fin connaisseur de Bergson, loin s’en faut. Par contre le réduire à une répétition ânonnant le sens commun, sédimenté ou pas, me semble plus la marque de votre approche (positivisme, structuralisme etc), que la réalité du travail documenté, minutieux et reconnu de Bergson, même mis à l’index par l’église et les différentes écoles de pensée de l’époque, dérangées d’être prises à contre-pied. C’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je vous avais proposé ce texte : faire un pas de coté pour moins se reconnaitre.

  5. Je rappelle incidemment que parmi les 3 problèmes les plus difficiles et les plus importants à résoudre, pour Bergson, il y a celui de “l’unité de la conscience (c’est à dire la façon dont elle “se fait”), pb parce que bien, sur, rien n’est moins évident qu’une telle unité.

  6. En résumé :
    – La conscience vue comme sous-produit de la mémoire, d’un inconscient plus vaste qu’elle, n’est pas essentielle au temps-réel de la vie.
    – Je prends conscience quand je reconnais dans le réel quelque chose préalablement inscrit dans ma mémoire. J’en acquiers alors l’intelligence, c’est à dire que cela me devient intelligible : Il faut que cela entre en résonance, que cela résonne pour que la raison puisse intervenir.
    – La conscience de soi est une faculté partagée avec beaucoup d’autres animaux, et n’a rien à voir avec une conscience morale qui n’est pas non plus nécessaire pour une intelligence artificielle se contentant d’un affect simulé à l’interface d’entrée et de sortie des données.

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