« Dix-sept portraits de femmes » XVII. Les femmes qui donnent des ordres

« Moi j’aurais bien aimé un peu plus de tendresse », dit Jacques Brel dans « Au suivant ! », « Ou alors un sourire ou bien avoir le temps ».

Sans même évoquer la chosification des dames qui, dans ce contexte, assurent, la chanson décrit le traitement industriel des gars au régiment qui éprouvent le besoin de « tirer un coup » : la standardisation qui accompagne inévitablement l’industrialisation et plus particulièrement, l’effet débandant de la contrainte de temps.

Bien sûr, un certain niveau de prestation et de rétribution de la partie adverse ayant été atteint, le temps accordé devient plus élastique, mais même si son tic-tac devient moins insistant, le taximètre opère toujours en arrière-plan. L’improvisation demeure de toute manière hors-cadre : il s’agit d’un contrat dont les termes sont sans doute renégociables mais seulement au sens strictement commercial du terme : toute redéfinition signifiant « tant en plus ». Et quoi qu’il en soit, étant la garante et la gardienne des produits livrables, c’est la prestataire de services qui demeure maîtresse du jeu. En conséquence, l’amour qu’un homme peut éprouver pour elle est du même ordre que celui qu’il voue (sans chercher à offenser quiconque) à une infirmière qui, de la même façon, vous veut du bien contractuellement et sait censément par définition bien mieux que vous-même, ce qui vous convient.

Selon les tempéraments, il n’est pas exclu que l’on puisse apprécier ce genre de relations définies unilatéralement et que la phobie que l’on constate chez soi-même a peut-être été apprise. Je ne suis pas sûr en effet que l’on soit toujours là dans l’instinctif, et il est bien possible qu’on ait déjà basculé dans l’acquis. 

J’avais six ou sept ans et je me rappelle l’indignation de mon père racontant à ma mère, au retour de l’hôpital où il m’avait conduit pour une consultation, que l’on m’avait laissé attendre nu. Or je conserve un vague souvenir de la double satisfaction qui avait au contraire été la mienne : que j’avais pu montrer mon zizi à tous ceux qui passaient par là, et que j’étais disculpé d’office d’une telle insolence du fait que mon exhibition répondait benoîtement à l’injonction de l’infirmière qui l’exigeait de moi : « C’est son idée à elle : j’y suis pour rien, je ne fais qu’obéir aux ordres ! ». Et je me rappelle de ma surprise quand mon père, se tournant alors vers moi, avait dit à ma mère que j’avais été bien courageux. « Courageux » ? La honte n’était pas celle spontanée de l’enfant mais celle de l’adulte témoin de la scène, qui lui faisait comprendre ce que, s’il avait été grand, son sentiment aurait dû être. 

Mon père passa, à la fin de sa vie, beaucoup trop de temps dans les hôpitaux. Mais ses rapports avec les infirmières restaient exemplaires : entièrement sur le mode de la séduction et précisément, toujours dans la renégociation avec elles. Ce n’était pas du goût de ma mère : « Il m’a dit que le jour où il pourrait sortir, il voulait que je lui apporte son costume bleu ! Il sortira avec les vêtements qu’il avait en entrant ! », avait-elle dit avec une cruauté consommée. 

Et je suppose donc, qu’à tout bien compter, c’est l’indignation de mon père qui m’a vacciné, tout petit, contre le genre « infirmière » ou « gendarme » et, de manière générale, contre les femmes qui me disent ce que je dois faire.

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Une réponse à « « Dix-sept portraits de femmes » XVII. Les femmes qui donnent des ordres »

  1. Avatar de Hervey

    Ah !… Et l’on devine que faisant suite à ce lointain incident plusieurs piqures de rappel ont du être nécessaires.

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