Quand la Chine se comporte comme les USA en 1947 avec le plan Marshall, par Thom Billabong

Ça y est, la Chine offre de soigner l’Afrique et de lui remettre sa dette.

Diplomatie vaccinale : la Chine promet à l’Afrique 1 milliard de doses et une annulation de dette (latribune.fr)

Elle se comporte donc exactement avec la générosité (bien comprise) des USA à la fin de la 2de guerre mondiale, quand ses surplus et sa machine à produire avaient besoin de marchés d’accueil solvables. Le plan Marshall visait entre autres cet objectif d’apporter rapidement des débouchés aux biens qui ne seraient désormais plus détruits dans les combats, tout en faisant un bien réel aux économies des pays ruinés par le conflit. Ce faisant, les USA pouvaient asseoir par la manne financière et la relance de la machine économique, un contre pouvoir puissant à l’idéologie soviétique, qui elle-même cherchait à émanciper les peuples du joug capitaliste.

C’était la quadrature parfaite : des ressources quasi-illimitées à ceux qui en avaient besoin, détournant ces derniers d’un autre « possible » porté par l’URSS, avec une des abandons de créances – les dettes des pays via le plan et durant le conflit – au fur et à mesure que la prospérité des uns augmentait celle des autres. Les 30 glorieuses étaient en route. N’oublions pas qu’au-delà de ces financements fléchés pour les états (sic !), les USA par ailleurs ont massivement converti à l’époque, en Europe de l’ouest surtout, leurs bases militaires et autres installations en hôpitaux, sanatoriums ou centre de soins, augmentant de fait et sincèrement leur image positive de générosité et de bienfaiteur. Le travail d’oubli du premier contributeur au conflit en nombre de vies – l’URSS – commençait aussi par là ! Bien sûr, il y avait du côté Pacifique la consolidation de la première et de la seconde ceinture de containment du communisme mais qu’importe, l’Europe se reconstruisait à grande vitesse et le maintien de l’ordre et la paix mondiale étaient confiés au seul pays capable d’en assumer le coût et la tâche. D’ailleurs, ne reconstruisait-il pas également le Japon ? La Chine de Mao s’enfonçait pendant ce temps-là dans ses grands « bonds en avant » contradictoires, guidant sa population d’un pas certain vers un moyen-âge peu gênant pour le reste du monde.

Puis Deng est arrivé… et aujourd’hui, avec Xi, la manne financière et le pouvoir économique ont changé de rives sur le Pacifique…

Dans le même temps, quelques guerres ingagnables et ruineuses pour les USA et ses alliés, ont fini par siphonner toute marge de manœuvre financière qui aurait pu financer et maintenir un modèle de société plutôt séduisant dans les années 50 et 60.

Oh, bien sûr, il y aura toujours quelqu’un pour pointer la dictature… renforçant le bon vieux proverbe : « Alléguer les défauts des autres pour vouloir excuser les siens, c’est vouloir se laver les yeux avec de la boue » ! Parce que maintenir en bonne santé sans COVID un peuple de 1,4 milliards d’habitants – certes de façon très dirigiste – c’est toujours moins préférable à la liberté de contaminer qui je veux, quand je veux, par ignorance et liberté individuelle ! Plutôt la mort que la contrainte !

Il reste qu’assister à ce spectacle a quelque chose de triste, de nostalgique d’une générosité perdue au profit d’une « America first » qui ne cherchera donc plus qu’à ralentir ou empêcher par tous moyens cet ordre nouveau d’advenir. Avec des armes ? Pourquoi pas !  Taïwan pourrait être un bon prétexte, mais il y en a tant d’autres par-ci par-là.

Et l’Afrique dans tout ça ?

L’offre généreuse de lui donner 1 milliard de doses vaccinales et d’organiser unilatéralement une vaste remise de dettes pourrait bien lui faire porter un tout autre regard sur l’Occident et sa « bienfaisante influence » avant, pendant et après la colonisation. Soigner et aider au développement, c’est ainsi qu’on détourne les regards, non ? L’Histoire n’est pas encore écrite… car la proposition chinoise vise en même temps  – c’est évident – à satisfaire ses propres besoins immenses et insatiables, au service d’une prospérité pour son peuple cherchant à rejoindre nos standards de vie. Elle ne tient pas forcément compte des aspirations des peuples africains à disposer d’eux-mêmes et de leurs ressources naturelles, ni des contre-propositions généreuses que pourraient formuler les USA et l’Occident pour contrer l’ogre pékinois. C’est ainsi que naissent les surenchères de bienfaisance à défaut de conflits ruineux. Ou pas. Affaire(s) à suivre…

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30 réflexions sur « Quand la Chine se comporte comme les USA en 1947 avec le plan Marshall, par Thom Billabong »

    1. Oui, c’est exact. Breton Woods en 1944 permettait d’asseoir sur le plan monétaire l’arrivée du plan Marshall en 1947, libellé en dollars. Il s’agit une coquille mais cela ne change rien au processus. D’ailleurs la convertibilité actuelle de la monnaie chinoise reflète assez bien la montée en puissance de la Chine et cette capacité à assumer.

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  1. Un rapprochement éclairant, oui, merci.
    L’analogie serait parfaite, si un conflit se déclenchant entre USA et Chine, l’Afrique était ravagée de fond en comble et que la Chine, victorieuse, appuyait sa suprématie en contribuant généreusement à sa reconstruction…
    A moins de considérer que toute la période post-coloniale soit la continuation d’un conflit asymétrique entre Occident et Afrique…

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  2. Juste un petit truc.
    De 1949 -proclamation de république populaire à 1953/54 -fin du plan Marshall- le Chine a connu la guerre de Corée et surtout des « campagnes de rectification ». Elimination physique des prostituées, drogués, déviants politiques, compradores, etc… On voit le but: une société régénérée et vertueuse. Bodard, qui en connaît un bout, cite le chiffre de plusieurs dizaines de millions de morts.

    Les grands spasmes en avant avec salto arrière viendront plus tard.

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    1. On parle bien d’un processus long entre 45 et nos jours.
      Les tests politiques, rectifications et autres saltos sont des péripéties sur cette échelle de temps.
      Dès la fin de la 2de guerre mondiale, les USA s’occupent de verrouiller l’Asie tout en aidant à reconstruire le Japon selon leurs vues.
      De mémoire, c’est Giscard qui a signé le dernier chèque français de remboursement du plan Marshall.

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    2. Ne jamais l’oublier… Ce dirigisme.
      La Chine fait preuve d’une souplesse non idéologique au nom du bien du « peuple ».
      Tous les moyens sont bons.
      Et plutôt que de souplesse, nous devrions parler de versatilité.
      Le libre arbitre, c’est un luxe réservé.

  3. Bonjour,

    Peut-être faudrait-il aussi évoquer ce qu’il pourrait bien rester dans les esprits des dirigeants chinois actuels, concernant notamment la mission avortée du Général Marshall ?

    Certains s’interrogeaient récemment sur le Blog des signes de rapprochement entre la Russie et la Chine…

    Fin 1945, Marshall, lui, en rêvait !

    Fin 2021, soit 76 ans plus tard, la pandémie et autres strates de la crise systémique globale aidant, que se passe-t-il donc ?

    Ne serait-ce pas plutôt Marshall lui-même qui s’inspira finalement, dès son retour de Chine le premier semestre 1947, de la pugnacité chinoise lors de l’élaboration de son plan ?

    Concernant sa mission en Chine, relire impérativement ceci :
    http://content.time.com/time/subscriber/article/0,33009,859156-1,00.html

    A méditer…

    Philippe

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    1. C’est un fait historique important et peu connu, vous avez raison.
      Les USA avaient-ils l’intention réelle de n’avoir qu’un seul bloc URSS+Chine à traiter ou espéraient-ils avoir à traiter 2 entités séparément ?
      Les avis sont partagés, je crois. Et je n’ai pas connaissance d’éclairage nouveau et indiscutable sur l’époque.
      Il est possible en tous les cas que le dimensionnement et la vitesse d’installation des ceintures de Containment 1 et 2 du Pacifique aient dépendu de ces négociations.
      Les accès russes à la mer par Vladisvostock et les querelles sur les iles Kouriles sont là pour nous le rappeler.
      Ce sont justement ces points de verrouillage, dont Taïwan, que la Chine essaye de faire sauter progressivement elle aussi pour avoir libre accès et déployer de sa puissance dans le Pacifique.
      A suivre.

  4. Ce don intervient dans le contexte d’une certaine désillusion de pays africains sommés de rembourser à brève échéance et avec des taux importants leur dette contractée auprès de RPC pour un résultat économique insatisfaisant : il s’agit plus de financer des prestations de services que des infrastructures.
    L’intérêt pour la RPC est surtout diplomatique, les voix des pays africains qui lui sont acquises dans les instances internationales lui permettent d’étendre son influence.
    Les pays africains qui contractent une dette avec la RPC renoncent ipso facto aux relations diplomatiques avec Taiwan.

    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/11/26/entre-la-chine-et-l-afrique-la-relation-est-profondement-asymetrique_6103774_3212.html

    https://information.tv5monde.com/afrique/l-afrique-reclame-une-relation-avec-la-chine-moins-centree-sur-la-dette-pekin-promet-des

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      1. Jack,
        Faut lire le second article mis en lien.
        C’est insatisfaisant principalement pour les Africains ; la dette finance surtout des prestations de service et pas l’industrialisation de l’Afrique.

        Ceci dit, reste à déterminer ce qui serait un développement harmonieux en Afrique, ce qui renvoie à la question cruciale de savoir ce qui est bon pour la survie de l’espèce.
        Plus de routes, plus de ports, plus de ….. béton, hum.
        Cela me fait penser un reportage vu récemment qui concernait la famine dans la partie sud de Madagascar en proie actuellement à une famille due au réchauffement climatique. En l’occurrence ce qui manquait c’est d’abord de l’eau et un gouvernement plus avisé.

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    1. CQFD.
      Voir mon commentaire en réponse à Philippe SOUBEYRAND.
      Mais changer d’influence pour un plat de lentilles (devenu riz) est-il suffisant ?
      D’autant que la Chine ne vient pas en désintéressée, loin de là !

  5. Merci la Chine.!
    En espérant que l’aide financière aille dans le sens de l’adaptation au réchauffement climatique (agriculture, gestion eau, habitat et infrastructures, biodiversité, forêts) . Et pas pour leur fourguer la 5G et des écrans et des Teslas.

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    1. Medellín, le 1 décembre 2021

      @Juannessy

      Vraiment très sage, très humain, très responsable, et, très bien ¨fondé¨ d’attaquer le continent plus vaste du globe, sans aucune différentiation entre régions, sous-régions, villes, campagnes, styles de gouvernements et ainsi je pourrais continuer, échappant de quelconque critique préalable employant le verbe ¨sembler¨, et bref, ainsi contribuant a un cliché trop bien connu depuis des siècles, et, comme toujours dans le cas de l’emploi des platitudes, menant à l’apartheid dans un sense large, au racisme, à la discrimination et, bien sûr, à la promotion du méchanisme de la prophésie auto-propulsante, auto-renforcante.

      Merci, un grand merci pour votre contribution intelligente et merveilleuse.

      Le monde ne vous oubliera pas.

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      1. Je me méfie des amis qui mentent .

        René Dumont était un vrai ami de l’Afrique .

        Et il est clair que l’Afrique continue à être un terrain de jeu entre l’occident et l’Asie ( on pourra bientôt rajouter l’Inde à la Chine , qui semble agir de concert avec les russes par Wagner interposé , dans cette chasse aux espaces et aux ressources ) .

        En Afrique comme ailleurs , c’est la fédération des états qui les mettra à l’abri des prédations .

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  6. Anecdote :

    En 1969 , je « naviguais  » ( Land Rover et pistes ) au Gabon entre Mounana , Moanda , Franceville . Je ne sais plus pour quelle raison exacte je me suis retrouvé un Week end à escorter deux stagiaires agronomes , jusqu’à Bongoville ( ville natale d’Omar Bongo ) soit au début des plateaux Batéké à une trentaine de kms à l’est de Franceville . On visitait là une mission agricole de la République de Chine à Bongoville, et il y avait ce jour là ( je viens de retrouver la photo) , un beau portique surmonté d’une dizaine de motifs chinois , car la mission accueillait et souhaitait la bienvenue à Son excellence MCK Young Vice ministre des affaires étrangères de la République de Chine …… de Formose .

    Il y avait là cinq chinois , dont la mission semblait être d’apprendre à quelques gabonaises et gabonais à cultiver le riz . En discutant un peu ( et après avoir pas mal picoler ) avec eux , j’ai fini par comprendre que c’étaient les chinois qui plantaient et entretenaient la rizière et qu’eux se contentaient de faire ( et bouffer ) la récolte .

    J’ai dit alors à mes deux stagiaires confiés , qu’ils avaient là un sujet de réflexion plus intéressant que de savoir si les semences utilisées étaient bien adaptées aux plateaux Batéké .

    Je me demande si la Chine de Xi sera plus pertinente .

  7. Bizarre , moi qui pensais que l’Afrique souffrait d’un tout autre mal: l’exploitation de très très longue date de ses richesses par des prédateurs n’ayant cure du b ien être de ses habitants. Mais je peux me tromper, l’occident étant l’un des responsable sinon LE responsable historique de cette exploitation, nous n’avons d’autre choix que de laisser le bénéfice du doute à la Chine sur ses bonnes intentions.

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    1. J’approuve.
      Un peu de bienveillance dans l’eau trouble peut aider.
      ET j’espère que les africains se foutent complètement de notre opinion sur le sujet.

    2. @Christian
      Vous avez raison, c’est vrai, et il faudra bien observer si c’est un passage de relais ou une foire d’empoigne, Africains compris.

      1. La fin du CR du journal  » le temps » relatif à la dernière rencontre Chine-Afrique à Dakar , conclut assez logiquement sur cette issue ( d’ailleurs assez adaptée à la rouerie africaine pour tirer les marrons du feu en bernant le colon ou l’étranger ) qui indique comme le moins mauvais chemin à suivre actuellement celui qui consiste à jouer de l’opposition Chine – USA , pour obtenir les meilleurs prix ou investissements .

        Ça me semble cependant , en 2021 et la suite , un jeu dangereux si dans le même temps l’Afrique ne finit pas de se donner tous les moyens de souveraineté dont la force , parce que le jeu de la souris entre deux chats , ça permet de survivre et vivre plus décemment en se développant , mais ça n’est pas un projet de réelle liberté de choisir son destin et de participer aux choix du monde .

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