Dévaluation de l’euro contre franc suisse, le système craque, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

La Banque Nationale Suisse (BNS) a provoqué un séisme en abandonnant sa politique de stabilisation du franc suisse par rapport à l’euro. Pour le moment, la dévaluation de l’euro est de l’ordre de 20%. Les conséquences sont cataclysmiques pour ce qui reste d’activités économiques non financières en Suisse. Et pour le secteur financier, la réévaluation du franc signifie que le prix des actifs détenus sur l’étranger est tellement douteux qu’il est devenu impossible de ne pas en reconnaître la dépréciation dans les bilans comptables en monnaie suisse.

Les banquiers, et spécialement les suisses, sont rationnellement prudents. Pour montrer qu’on gagne de l’argent et que le capital financier détenu par les actionnaires augmente, il faut que le prix des actifs gérés augmente. Mais une banque ne peut pas comptabiliser une augmentation du prix de ses actifs si la réalité sous-jacente n’est pas crédible ; si l’augmentation constatée de la richesse déposée dans la banque peut être mise en doute. Or c’est peu dire que le doute est massif !

Depuis que la BNS avait garanti une parité de l’euro déposé en Suisse à 1,2 francs, les actifs des banques suisses ont explosé en euro. Comme le franc suisse a brutalement été réévalué de 20%, cela signifie que tous les actifs en euro accumulés dans les banques suisses étaient surévalués d’au moins 20%. Et pour cause : la croissance est nulle dans la zone euro ; le chômage monte inexorablement ; les États sont de plus en plus illiquides et les sociétés nationales se désintègrent jusque dans la vieille République Française.

Pour éviter que les banques suisses dont la BNS est créancière ne deviennent des poubelles d’actifs toxiques, la Suisse ne pouvait plus soutenir le plancher de 1 euro pour 1,2 franc. Les Suisses se résolvent à sacrifier leurs dernières activités agricoles et industrielles pour ne pas être financièrement emportés par l’effondrement mécanique de la zone euro dans le sillage du dollar et de la livre sterling. Le système monétaire et financier mondial se déconnecte morceau par morceau inexorablement de l’économie réelle.

La situation du pseudo-système actuel d’économie financière auto-centrée est critique. Techniquement, le problème se manifeste par une pénurie mondiale de titres de capital et de dette réels suffisamment crédibles pour adosser les émissions de liquidité des banques centrales. Pour accélérer la production de signes monétaires en compensation du capital réel négatif des banques, les banques centrales n’ont plus d’autre solution que de se mettre carrément hors la loi : elles prêtent de la liquidité sur des durées toujours plus longues sans vérifier la qualité du crédit des banques, des entreprises et organisation multinationales ni des États, qui sont tous emprunteurs finaux de la liquidité monétaire.

Un abîme se creuse entre les petits emprunteurs obligés de payer des impôts et de justifier de leur solvabilité en production réelle, et les gros emprunteurs hors sol qui ne paient plus aucun impôt et disposent de fait d’un pouvoir illimité de tirage sur leur ligne de crédit ouverte auprès du réseau bancaire mondial. Comme le confirme la volte face de la BNS, le système s’auto-détruit. Le fait est explicite que la matière fiscale issue de l’économie réelle est désormais radicalement insuffisante pour combler les pertes ontologiquement illimitées de la finance libérale.

La dévaluation de l’euro par rapport au franc suisse est le constat objectif que les États de la zone euro n’ont plus les ressources fiscales suffisantes pour combler la perte de la petite Grèce dans les comptes de leurs banques. Il n’y a plus que dans les gouvernements de la zone euro qu’on imagine encore faire des économies en démantelant les droits sociaux et les droits du travail. Par l’absence de frontières financières et par la négociation privée des flux de capitaux entre des monnaies non gouvernées, la destruction de l’économie réelle et la disparition des assiettes fiscales est systémiquement plus rapide que le désendettement.

Comme des gens normaux vivant dans la réalité, les banquiers en sont réduits à souhaiter la victoire de Syriza en Grèce pour que les pouvoirs politiques assument enfin leurs responsabilités. Les mouvements politiques émergent en Europe du Sud qui rappellent les fondamentaux du vrai gouvernement. Le pouvoir politique répondant de la réalité des gens ne peut pas renoncer à intégrer l’économie financière dans l’économie du travail et des revenus réels. Il n’y a pas d’économie sans indexation de la monnaie sur des sociétés formées et véritablement engagées à employer le travail des gens qui consomment.

Si la zone euro veut sortir du trou, elle n’évitera pas de reconstruire un marché européen du travail fondé sur les systèmes nationaux et régionaux de droits assurés par une confédération d’États capitalisés dans des unités de compte différentiables et ajustables par l’euro. Le prix des titres de capital et de crédit ne sera plus arbitrairement fixé par des algorithmes de mathématique bancaire sans objet ni sujet identifiables en réalité visible.

Si quelques politiques réapprennent Keynes dans le texte, ils sauront comment le collatéral de la politique monétaire de l’économie réelle est issu de la confrontation juridiquement circonscrite aux nations de l’offre et de la demande de toutes les compétences différenciées du travail investi dans la chaine de valeur ajoutée. Le prix du crédit n’est réel et à l’équilibre que dans l’échange civilisé entre le producteur primaire et le consommateur final.

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