L’actualité de la crise : Des prolongations dès maintenant annoncées, par François Leclerc

Billet invité.

DES PROLONGATIONS DES MAINTENANT ANNONCEES

Au fur et à mesure que nous nous approchons de la date fatidique du 2 avril, de ce sommet du G20 dont nous avons déjà tant parlé, et dont on nous a de plus en plus averti qu’il ne réglerait pas tout loin s’en faut, un bruit de fonds perturbant s’amplifie et s’installe. Nous risquons désormais la saturation, ce qui n’est pas sans nous rappeler la méthode favorite d’attaque informatique des cyber criminels pour paralyser les serveurs. Après avoir tenté un tri, que pouvons-nous retenir de cette actualité foisonnante pour essayer de comprendre ce qui se passe réellement ?

Le rapport de Josef Stiglitz à l’Assemblée générale de l’ONU ne sera pas sans lendemain, même s’il est désormais affecté d’être ignoré, car non seulement le « machin » est une caisse de résonance où s’expriment tous les pays qui n’ont pas voix au chapitre ailleurs, et qui prennent de plein fouet les effets de la crise (le retrait massif et brutal des capitaux occidentaux), mais les Chinois ne lâcheront pas prise. Tous les observateurs sérieux de la scène internationale l’estiment, à commencer par Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI et fin connaisseur des arcanes financières internationales. Déjà circule l’idée, à l’initiative de Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, de mener sous son égide une conférence sur la crise mondiale. Medvedev, le président Russe a annoncé en soutenir le projet. Si Lula, le président Brésilien s’est fait discret sur la question, à l’occasion de ses discussions avec Gordon Brown, premier ministre britannique, on verra bien si le sommet des Amériques de la mi-avril à Trinidad-et-Tobago, en présence de Joe Biden, vice-président des USA, le sera tout autant.

Le pas de deux de Tim Geithner, envisageant d’abord de discuter de l’augmentation des allocations de DTS avec les Chinois, en totale contradiction avec la politique américaine menée jusqu’à maintenant, pour revenir ensuite sur cette ouverture devant la plongée immédiate du dollar, n’est le signal que d’une seule chose : les discussions auront lieu discrètement dorénavant. Aussi contestable que puisse être sa politique par ailleurs, il est en effet particulièrement bien placé pour connaître l’extrême importance que revêt la poursuite des achats de bons du Trésor par les Chinois. Et comprendre que l’on n’a rien sans rien.

Les commentaires concernant le plan de sauvetage des banques sont de plus en plus critiqués, certains se sont même étranglés dans des cercles que l’on aurait pu penser acquis à ce « soft landing » proposé aux actionnaires des institutions financières. The Economist, l’hebdomadaire britannique, ne s’insurge certes pas des conditions très favorables dont bénéficient ceux-ci, mais il les relève et explique que les banques espèrent obtenir encore mieux en gardant la plupart de leurs actifs douteux, aussi longtemps qu’il le faudra, pour les revendre à bon prix la crise terminée. Ce que l’hebdomadaire réfute, données à l’appui. Cependant, « it takes two to tango », remarque le journal en utilisant une expression adorée des journalistes britanniques (il faut être deux pour danser le tango), considérant que si beaucoup d’acheteurs sont susceptibles de se présenter aux guichets qui vont être ouverts, vu les conditions proposées, peu de vendeurs risquent de faire de même.

Le résultat des « stress test » menés par le Trésor auprès de 19 grands établissements bancaires devraient être connus fin avril, ce qui devrait clarifier déjà un peu la situation, car les annonces qui seront alors faites seront nécessairement très politiques et pas nécessairement de la plus grande rigueur financière. On le voit aujourd’hui avec l’annonce des résultats du « stress test » de la Barclays en Grande-Bretagne, menée par le régulateur (le FSA) ; ils n’impliquent pas, heureux hasard, d’intervention de l’Etat pour recapitaliser la banque. Ce qu’elle a toujours refusé avec la dernière énergie. On le verra peut-être demain aux USA, si les banques parviennent à faire triompher leur point de vue, ce qui ne serait pas étonnant vu la tournure générale que prennent les événements. La déclaration de Goldman Sachs, indiquant qu’elle n’entendait pas rembourser les fonds injectés par les pouvoirs publics, comme nombre de ses consoeurs qui refusent les conditions pourtant minimes qui y sont attachées, sans avoir reçu « l’approbation des autorités de régulation », fait clairement allusion à ces tests et à leurs résultats officiels espérés.

A noter que Barack Obama a suivi à Washington l’exemple donné par Gordon Brown à Londres, en recevant les dirigeants des 15 plus grandes banques américaines. « Il est très important qu’un consensus succède à la polarisation de ces dernières semaines », a déclaré à l’agence Bloomberg Arthur Levitt, conseiller du groupe Carlyle. Valerie Jarrett, l’une des conseillères de Barack Obama, a de son côté précisé, pour justifier cette rencontre organisée par Larry Summers : « nous sommes confiants dans leur capacité à aider la reconstruction de notre économie. »

Il commence à se dire que Barack Obama n’a pas tenu le choc devant ces milieux financiers, et qu’il risque de ne pas le faire davantage demain devant le lobby militaro-industriel, celui de industries du pétrole et de l’automobile et celui des laboratoires pharmaceutiques (opposés à sa réforme du système de santé). Clairement, les milieux financiers reprennent actuellement du poil de la bête et le font savoir. Certains mènent maladroitement des batailles d’arrière-garde sur des questions aussi désastreusement symboliques auprès de l’opinion publique que les primes et autres bonus, ou en ne se séparant pas des responsables du désastre. C’est le cas d’AIG, dont on a appris que les responsables du département en charge de la gestion du risque, qui ont particulièrement failli, étaient toujours en place. D’autres, comme Goldman Sachs, ce phare du capitalisme financier, s’avèrent avoir discrètement et largement profité des fonds publics lors de certains épisodes de sauvetage précédents, d’une manière qui pourrait se révéler fâcheuse si les investigations se poursuivaient, mais c’est peu probable. Ceux-là mènent, au contraire des premiers, des combats d’avant-garde, jouant aux avant-postes et à leur bénéfice.

Si ce mouvement de remboursement des capitaux publics par les banques devait se concrétiser, il aurait comme inévitable conséquence la poursuite et la prolongation de la crise du crédit, amoindrissant les efforts de la Fed et des agences gouvernementales de favoriser sa reprise, avec toutes ses conséquences économiques et sociales désastreuses.

Que penser, dans ces conditions, des mesures de régulation qui sont envisagées par l’administration américaine, et qui ont filtré largement, à l’exception de l’annonce qui a été réservée à Barack Obama de mesures concernant les paradis fiscaux, destinées à favoriser un compromis avec les européens lors du G20 ? Sans entrer dans leur exposé et leur analyse détaillés, nous allons avoir l’occasion d’y revenir, elles s’inscrivent sans surprise dans le cadre général qui a déjà été exposé. Il s’agit d’éviter la répétition d’une crise systémique de la nature de celle que nous connaissons, grâce à des mesures préventives et de surveillance. Mais pas d’une refonte en profondeur des mécanismes financiers eux-mêmes, car ceux-ci sont considérés comme indispensables au fonctionnement de l’économie américaine. C’est-à-dire à la gestion de celle-ci sur la base d’un endettement systématique de larges couches sociales, favorisant la répartition des richesses de la manière la plus inégalitaire possible, en les faisant remonter au sommet étroit de la pyramide. La bataille, annoncée à maintes reprises par Barack Obama, consistera à essayer de protéger les classes moyennes, mais cela risque de devoir être rangé au rayon des promesses électorales non tenues.

Voilà les intentions annoncées en termes très généraux. Surveiller les institutions financières dont la taille est telle que leur défaillance emporterait avec elles tout le système financier, grâce au durcissement des ratios de fonds propres et des exigences en matière de contrôle du risque. Eviter la formation de nouvelles bulles immobilières ou autres, provenant du crédit. Elargir le contrôle de tous les secteurs du système financier (les hedge funds notamment). Accroître la coopération internationale et l’harmonisation des normes. Plus des mesures concernant les paradis fiscaux.

Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed, a fait une déclaration qui mérite que l’on s’y attarde. Il a estimé que les banques américaines avaient encore besoin de reconstituer leurs fonds propres de plus de 850 milliards de dollars, avant de pouvoir fonctionner normalement à nouveau et se réengager dans une activité de prêts. Selon lui, le processus de recapitalisation des banques engagé à l’initiative de l’administration Bush est stoppé depuis l’arrivée de l’équipe Obama. Il estime que les banques ont déjà procédé à 500 milliards de dépréciation d’actifs à la fin 2008, mais que ces dépréciations doivent se poursuivre, pour un même montant. Les besoins de financement sont encore, dans ces conditions, en tenant compte des capitaux publics déjà injectés, à 850 milliards de dollars. Ni l’amélioration des cash-flows (résultant de l’activité bancaire), ni le redressement du marché des actions (s’il intervient) ne combleront ce trou, pour lequel des financements publics seront donc nécessaires, toujours selon Alan Greenspan. Il ne daigne même pas faire mention du plan de son successeur, Tim Geithner, c’est dire combien il y croit. A ce propos, The Economist chutait son papier d’analyse du plan, après avoir rappelé la voie adoptée par les britanniques (une garantie financière de l’Etat apportée aux banques), par cette magnifique vacherie : « Les leaders mondiaux peuvent espérer que, dans la banque comme pour la drogue, de nombreux chemins mènent à la réadaptation ».

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11 réflexions sur « L’actualité de la crise : Des prolongations dès maintenant annoncées, par François Leclerc »

  1. Goldmand Sachs devrait, plutôt, être renommée « Goldman Sucks ».

    Quel dommage que cette « institution » n’ait pas subi le même sort que Merril Lynch. Quand on voit le pouvoir de nuisance que ces gens ont retrouvé. Six mois à peine après que l’on ait été à deux doigts d’en être débarrassés.

  2. A défaut de régler la crise, on règle la communication à son propos.

    Au fur et à mesure que des commentaires sont effectués, la réunion entre Barak Obama et les principaux banquiers américains apparaît de plus en plus comme une tentative présidentielle de calmer publiquement le jeu, de réduire l’écart grandissant entre les déclarations de ses invités et l’opinion publique de plus en plus indignée. « Montrez que vous comprenez que nous sommes en crise et que tout le monde doit faire des sacrifices » a déclaré avoir dit Barack Obama sur CBS News, rajoutant « maintenant, la preuve du pudding c’est qu’on le mange ».

    D’près le représentant de « Community bankers of America », Camden Fine (un nom prédestiné), Barack Obama aurait expliqué durant la réunion « Entendons-nous bien, vous pouvez m’aider en vous aidant vous-mêmes et en modérant votre conduite, en stoppant l’escalade, de telle sorte que l’administration n’aura pas à y contribuer pour sa part ».

    Cela a été une conversation « très franche et ouverte » a déclaré Robert Kelly, l’un des banquiers participants. Les participants de cette réunion de soixante-quinze minutes sont convenus à sa fin de parler de « candid dialogue », de dialogue franc et sincère.

    (D’après Bloomberg)

  3. Le « stress test » des principales institutions bancaires est comme une épée de Damoclès politique tenue par le Trésor au dessus de leur tête, qui s’en sert pour essayer de les faire rentrer dans le rang. Un paradoxe, puisqu’il faut les forcer d’accepter des aides publiques, alors que certaines d’entre elles clament haut et fort les refuser et même vouloir les rembourser, quitte à soigneusement dissimuler la vérité de leurs comptes et à entretenir entre elles la plus grande défiance (et donc la poursuite de la crise du crédit).

    Standard and Poor’s, l’agence de notation, a déclaré avoir des perspectives « négatives » sur les principales banques du pays, y compris les banques d’affaires Goldman Sachs et Morgan Stanley, et pas seulement à propos des moutons noirs que sont Wells Fargo et Bank of America.

    C’est du déni à l’état pur, l’expression farouche et bornée d’intérêts mal compris comme a visiblement essayé de leur faire comprendre Barack Obama. Si l’on parle de dynamique de la crise, il ne faut pas la chercher plus loin.

  4. « La déclaration de Goldman Sachs indiquant qu’elle n’entendait pas rembourser les fonds injectés par les pouvoirs publics, comme la plupart de ses consoeurs… ».Le chantage à la crise.On enfume les gens avec la chasse aux bonus, la mise en prison d’un Madoff , la préparation du G20 .C’est à hurler au déni de démocratie.Pas de nationalisation,pas de réglementation, pas de constitution pour l’économie .C’est de l’abus de bien public avec la complicité d’un état félon(je pèse mes mots).Quand une banque faisait des c…… de gestion, elle faisait une augmentation de capital.Aujourd’hui on monte d’un degré, on rackette directement le contribuable. Mon fis , tu sera banq….ster.

  5. Dans le Monde :
    Les riches doivent écouter le « G172 »

    Les riches doivent écouter le « G172 », par Kamalesh Sharma et Abdou Diouf.
    Le 2 avril, 90 % du PIB mondial sera représenté à la table des négociations du G20 à Londres. Il ne manquera plus alors que 90 % des pays. Pourtant – conséquence directe de la mondialisation – tous les pays, sans exception, subissent de plein fouet une déferlante de crises : financière et alimentaire, énergétique et environnementale. Aussi sont-ils tous concernés par ce qui alimentera ces négociations et par ce qui en résultera. …/…

  6. Donc… plus de questions que de réponses, comme toujours.
    Pourtant, il y a une certitude aujourd’hui :

    Si l’on imagine, que la base de la reprise américaine tant espérée, repose sur l’espoir (ce qui est encore clairement le cas aujourd’hui), d’un nouvel endettement du consommateur moyen, l’échec est inéluctable.
    Les énormes moyens mis en œuvre par endettement public et création monétaire, pourront faire illusions quelques temps, mais, sur la vision du modèle de croissance (d’ailleurs devrait-on encore parler de « modèle de croissance » ?), rien ne change, or cette théorie de la « fuite en avant » par endettement exponentiel soutenu par la croissance des classes d’actifs, à l’origine de la situation de « cul de sac » actuel, ne peut être son propre remède.
    Dans une impasse, on doit faire marche arrière, non ?

    Et malheureusement, Krugman et consorts, à travers des propositions de plans de relance qu’ils voudraient encore plus importants, n’envisagent rien d’autre que ce modèle poussé à l’extrême.
    D’un côté ils prêchent des plans massifs de relance et de l’autre l’équilibre futur des comptes publics, un peu comme un drogué qui expliquerait à l’infirmière, « stp, encore une fois et puis j’arrête, juré ».

    Bref, ce ne sont pas mes auteurs préférés.

  7. @ Jef

    Bush père avait dit, dans son anglais choisi et à propos d’un autre problème « this is a no solution problem »…

  8. Le « stress test » d’institutions financières américaines ?!? On rigole ? Quand on sait que la compatbilité de ces dernières ne vaut pas un clou, que ces institutions enregistrent ce qu’elles veulent quand elles veulent, comment y verra-t-on effectivement clair ? Quand on sait qu’une créance peut être enregistrée comme acquise alors qu’elle n’est même pas encore encaissée et ceci durant trois mois pleins (deux ans pour Fannie Mae et Freddie Mac !!!), on enregistre des sommes qu’on n’a jamais perçues ! Quand on sait que les actifs financiers peuvent être valorisés au pifomètre, comment déduire la solidité d’une institution ?

    Goldman Sach, par exemple, a été la seule banque d’investissement – avant qu’elle ne devienne une commerciale comme les autres pour pouvoir pomper le fric du Trésor et de la Fed – à afficher un profit en 2008 : un profit historique, de surcroît ! Or, en analysant les comptes de la banque, on s’aperçoit que ce profit miroboloant provenait de positions financières. Une position financière, aux USA, doit être valorisée à sa valeur marchande. Mais si les actifs en question n’ont pas de cotation officielle, ils doivent être valorisés à la valeur d’un actif boursier équivalent. Et si ces actifs financiers n’ont pas d’équivalents sur les places boursières ? Eh bien, vous le croirez ou pas, mais l’institution les valorise à sa convenance ! Au pifomètre donc. D’où le profit mirobolant de Goldman ! Alors, quel crédit attacher à ce fameux ‘stress test ‘ ? je réponds : aucun ! De la poudre aux yeux, du populisme, rien de plus.

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