Le linge sale… très sale, qu’on lave en famille

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On entend beaucoup dire ces jours-ci, à propos de la Grèce et des contournements du « pacte de stabilité et de croissance » de la zone euro que Goldman Sachs lui a permis d’opérer : « Comment est-ce possible qu’un établissement financier vende un produit et parie ensuite sur sa mauvaise performance ? » Et il faudrait ajouter : « Au risque de couler la Grèce – et dans son sillage, par un effet de dominos : le Portugal, l’Espagne… et l’ensemble de la zone euro ».

Mon premier début de réponse, je le propose sous forme d’une autre question : « Comment est-ce possible que Mr. Alan Greenspan, président de la Federal Reserve de 1987 à 2006, gardienne des taux d’intérêt américains, puisse être dans un premier temps l’ange gardien du crédit immobilier américain, et devenir ensuite dans un second temps – quand il a échoué dans sa tâche – le conseiller d’un hedge fund, Paulson & Co, qui a gagné 23,5 milliards de dollars en pariant sur l’effondrement de la valeur des titres de ce même crédit immobilier ? »

Et la réponse intégrale est celle-ci : parce qu’on peut gagner beaucoup d’argent en vendant cher de la camelote, et qu’on peut aussi gagner beaucoup d’argent en s’assurant ensuite contre les dégâts provoqués par cette camelote. Beaucoup d’argent dans un sens, beaucoup d’argent dans l’autre sens.

« Ces gens n’ont vraiment aucune dignité ? », direz-vous. Non : ni dignité, ni honneur, ni morale. Ils sont les homo oeconomicus, que la « science » économique n’a pas arrêté de nous vendre comme le nec plus ultra depuis cent cinquante ans : ils sont « rationnels » et dans une seule dimension : celle du profit. Avez-vous jamais entendu dire que l’homo oeconomicus ait une dignité, un honneur, une morale ? Soyons sérieux : si c’était le cas, comment voudriez-vous décrire son comportement à l’aide d’équations et de courbes ?

Pourquoi en reparler aujourd’hui ? Parce que l’on commence à comprendre ce qui s’est passé en Grèce. Parce qu’ un article paru sur le site de l’agence Bloomberg ce matin nous fait comprendre pourquoi la Société Générale a été la principale bénéficiaire du sauvetage de l’assureur américain AIG à l’automne 2008 : parce que Goldman Sachs lui avait vendu les CDO (Collateralized–Debt Obligations – voir le glossaire) les plus vérolés qui soient : Davis Square Funding Ltd.’s DVSQ 2006-6A capital ayant perdu 77,7 % de sa valeur. Si la France s’est fâchée à cette occasion, on ne peut que l’en féliciter, mais comme on ne l’a pas su, c’est qu’on n’a pas voulu nous le dire : on a une fois de plus lavé le linge sale en famille.

Notre espèce a inventé la démocratie pour que nous apprivoisions notre comportement politique mais nous avons pendant ce temps-là laissé la loi de la jungle présider à nos comportements économiques. J’écrivais le 28 août dernier que « L’extraterritorialité morale de la finance n’a que trop duré ! », je n’ arrête pas de le répéter depuis.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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79 réflexions sur « Le linge sale… très sale, qu’on lave en famille »

  1. @ M. Jorion.

    Doit-on encore considérer que ces entités, SocG, BNP ou GS ont encore une nationalité?
    Cette question n’est pas vaine car la réponse a des implications politiques énormes.

  2. Corine Lepage cite citibank comme un des acteurs majeurs (parmis d’autres) spéculant sur la chute de l’euro ainsi que de la Grèce !
    Et bien je vais vous faire rire … ou alors vous déprimer pour la journée…
    Il y avait ce soir un match de foot à la TV entre les équipes du Pirée (Olympiakos) et de Bordeaux.
    ET devinez quelle entreprise est sponsort de Olympiakos Le Pirée…
    si si je vous assure que c’est vrai: c’est Citibank, vous pouvez le constater sur le site web officiel de cette équipe de Football à cette adresse:
    http://www.olympiakos.gr/#
    Pour le score, les malheureux Grecs ont en plus perdu 0-1 à domicile.

  3. Famille quand tu nous tiensI
    Moi, le « complot de la théorie » des Mafia, « je n’y crois pas ».
    Ni à l’Iliade et l’omerta d’ailleurs…..
    Pardon Paul, je sais.

  4. @ Moimoi qui écrit ceci:
    24 février 2010 à 00:24
    Je l’ai dit plus haut. La France a sans doute payé en envoyant des soldats en Afghanistan. Cela coûte probablement aussi cher à l’Etat que de renflouer la SG (peut-être un peu moins, mais la différence est payée en vies humaines) mais cela passe mieux auprès de l’opinion publique.

    JF: faire la guerre est le moyen ultime de dstruction de la richesse, cela perpétue la rente du capital très efficacement.
    La solution « paisible » de la réforme par le SMT ne coûterait pas cher, et c’est bien pourquoi, en mettant fin à la rente du capital, il n’y aurait plus besoin de faire la guerre pour maintenir les états « vainqueurs », mais aussi ruinés.

  5. Les uns et les autres parmi les partisans de la réforme

    « The Volcker rule is following the tried and true path of all Obama “reforms”, meaning an idea announced with great fanfare is being whittled back to meaninglessness. » Yves Smith

    Volcker rule being deep-sixed >

    « The alliance that has held back reform begins to crack…The middle of the consensus has started to move, against mega-banks and against dangerous overborrowing by the financial sector. This will be a long hard slog, but we are finally heading in the right direction » Simon Johnson

    Prospects for financial reform

  6. C’est vrai que les avocats, les médecins, les juges, les policiers,… doivent tous respecter une déontologie stricte et tout manquement est sévèrement sanctionné par le conseil de discipline de leur ordre (conseil de la magistrature, ordre des médecins,…). Même s’il y a des exceptions : des jugements très sévères pour des fautes bénignes et vice-versa.

    A contrario la crise financière actuelle montrent bien la collusion et l’immoralité des autorités financières : elles s’appliquent à couvrir les pratiques les plus criminelles et absurdes et demandent encore plus de laxisme dans les lois et les conventions les régissant.

    Alors que les avocats, médecins,… revendiquent une morale extrêmement rigide voire dépassée (l’ordre des médecins est contre le droit à l’avortement), les financiers revendiquent sans aucune honte une absence totale de scrupule et la recherche du gain à tout prix. Le seul atome de morale qui subsiste est qu’ils sont censés agir pour le biens de tous, c’est à dire fluidifier les échanges commerciaux et faciliter les investissements. Encore qu’à leur yeux cela ne doit être qu’une conséquence de leurs flux financiers, comme l’ont si brillamment démontré les théories microéconomiques qui disent que le prix contient toutes les informations.

    Dans ces conditions la situation économique actuelle est tout à fait logique.

    L’interdiction des paris sur les prix peut aussi se voir comme une loi morale de la finance. Et la constitution économique n’est autre qu’une liste minimale de lois morales pour l’économie.

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