LA LIBERTE, LA SERVITUDE ET LA MORT, par Crapaud Rouge

Billet invité

Au risque d’en choquer plus d’un, je vois dans la Boétie l’ancêtre de la gauche caviar et des anarchistes décrits par Conrad dans L’Agent secret. S’il est vrai que son Discours présente le grand mérite d’attribuer une origine historique à la tyrannie, le paradoxe de son titre entache toute cette œuvre qui cache un brûlot contre la liberté. Si tyran j’étais moi-même, j’en ferais mon livre de chevet, en imposerais la lecture à tous mes sujets, la diffuserais jusque dans mes prisons, et chacun serait tenu de connaître par cœur des phrases du genre : « C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse. » Vous avez bien lu : « c’est le peuple qui s’assujettit », son tyran n’est jamais que le serviteur en chef de la servitude générale.

Bien sûr, le Discours est traversé d’une ode à la liberté, ce « bien si grand et si doux » que « si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. » La Boétie n’ignore rien de la valeur de la liberté, il y voit « un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ». Il peut sembler que le choix du conditionnel découle de la servitude, mais non, il vient de la question initiale# : « Pourquoi un seul peut gouverner un million, alors qu’il suffirait à ce million de dire non pour que le gouvernement disparaisse ? » C’est dans ce suffirait que réside entièrement le charme et le mystère du Discours, parce qu’il pose une question dont le lecteur ne voit pas l’absurdité. Celle-ci se révèle quand la Boétie prétend que la liberté ne coûte rien : « S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point… », « La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée. » Il suffirait donc que les individus la désire pour qu’elle se réalise, et comme ils devraient être des millions à désirer un « bien si grand et si doux », elle devrait se cueillir comme un fruit mûr.

La Boétie a partiellement raison : la liberté ne coûte rien à ceux et celles qui sont pour le tyran, ou qui se satisfont du joug parce qu’il ne pèse pas sur leurs épaules. Ils possèdent gratuitement, par complicité et soumission, une part de la liberté que la tyrannie s’arroge pour elle-même, car celle-ci leur offre le sentiment d’être libres, (ce ne sont pas eux qui se font persécuter). Il leur suffirait d’ôter leurs œillères, et de manifester un début d’indépendance, pour prendre conscience, primo qu’ils ne sont pas libres, secundo que la liberté coûte très cher, tertio qu’ils sont des lâches. Mais personne n’a envie de mesurer sa lâcheté, ni de mourir dans une geôle, ni torturé comme Maurice Audin, ni enterré vivant comme Antigone. C’est pourquoi il est plus commode de s’offusquer des horreurs de la tyrannie sans quitter sa chambre, et de pointer du doigt la volonté de chacun : ça culpabilise, mais ça ne fait pas de mal à la tyrannie, bien au contraire. Il faut malgré tout prendre quelques « précautions oratoires », comme disent les laudateurs de la Boétie, mais qui valent à mes yeux acte d’allégeance : « ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les aient pas faits comme les autres et que Dieu les ait choisis avant même leur naissance » écrit la Boétie, qui se garde par ailleurs de toute référence au régime de son époque…

Pour qui a conscience de sa propre lâcheté, le Discours est insupportable, car son ode à la liberté fait retentir le rire sardonique des bourreaux. Il rappelle aussi le rictus de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur, avec cette scène terrible où il balance, à la tronche des « planqués » venus faire leur enquête, que ses hommes donnent leur vie pour LA LIBERTE, mais en faisant clairement entendre : celle des trous du c.. à l’arrière. « Quel sale con ! » se dit le spectateur, parce qu’il sait bien que cette liberté-là est falsifiée, qu’elle n’est plus qu’un mot de passe, le passe-droit de l’impérialisme américain qui s’exerce en toute impunité. Mais il a aussi tort le spectateur, car les militaires sont au cœur de la vérité-réalité : il ne peut y avoir de guerre que pour la liberté, l’ennemi étant celui qui menace la vôtre. Bien sûr, cette vérité hautement sensible est manipulée sans vergogne par la tyrannie qui agite les menaces qui lui conviennent, et déclenche les conflits qui l’intéressent. Cela explique fort bien l’existence d’un pacifisme qui se refuse aux mensonges étatiques, (relayés par la presse aux ordres), mais ne justifie nullement l’idéologie pacifiste qui semble ignorer que la liberté se paie au prix du sang. Ne voulant pas voir cette dure réalité qui pose la question de la couardise, (question rejetée par l’argument du nombre), la Boétie s’érige contre la liberté : il en fait une impossibilité, la démonstration a contrario de l’infaillibilité de la tyrannie. Il faut prendre au pied de la lettre la phrase : « Ils sont vraiment miraculeux [impossibles] les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! », car la Boétie occulte le seul chemin qui conduise à la liberté : la vaillance. « Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur, ni constance dans le combat » : c’est plutôt en perdant la vaillance qu’on perd sa liberté, et, celle-ci disparue, l’ex-homme libre se voit pris dans un étau : l’instinct de survie l’oblige à préserver sa vie, tandis que la liberté exige qu’il la mette en péril. C’est pourquoi l’on ne doit pas l’apparition de la tyrannie au « malencontre » de la Boétie, mais au surgissement de la violence : un excès de force, doublé d’une menace de mort, qui a pour effet de diviser n’importe quelle population : les plus infâmes prennent les commandes, les plus téméraires se font trucider, les plus nombreux regardent en silence.

Mais La Boétie ne se contente pas de renoncer à la liberté, il disculpe la tyrannie de la servitude en ne lui reconnaissant que des « nuisances ». « Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. » Le pouvoir de la tyrannie opère donc par magie, il vise tout le monde sans toucher personne, et l’on ne constate ses méfaits qu’après coup : serait-il occulte ? Non, mais la Boétie écrit sous le coup de l’émotion, après l’impitoyable répression des soulèvements contre la gabelle par le connétable Anne de Montmorency. Pour être en accord avec sa sensibilité, il aurait dû le traiter d’infâme salaud, mais ne le peut pas. Alors il refoule, comme tous les témoins et les survivants, parce qu’ils n’ont plus le choix : c’est ça ou mourir pour rien. Son livre devrait s’intituler : Discours du refoulement involontaire. Pour faire tenir debout le paradoxe de son titre, la condition sine qua non est d’oublier les luttes de résistance, et les morts qui, partout dans le monde et à toutes les époques, le font mentir. Oublier les cachots, les bûchers, les corps martyrisés, et oublier qu’on oublie, ce qui définit assez bien le refoulement. Ne reste alors qu’un souvenir, celui d’une cruauté dépourvue de moyens et d’effets sur soi-même, ignoble sans doute, mais acceptable et supportable.

Dissident avant l’heure, la Boétie fut le premier à prendre conscience que la tyrannie n’était pas un état naturel, mais son idée de « servitude volontaire » témoigne de sa peur. Deux siècles plus tard, Sade aura le courage d’écrire : « La soumission du peuple n’est jamais due qu’à la violence et à l’étendue des supplices », car les tyrans avaient déjà compris que le seul danger de mort n’est pas assez dissuasif. Pour se maintenir en place, ils ont besoin de prévenir la montée de toute insurrection car, en cette circonstance exceptionnelle, la vie et la liberté ne font qu’un, et l’individu le plus ordinaire peut sacrifier sa vie aussi bien qu’Antigone. Hélas, la violence libératoire a tôt fait de céder la place au calme, de sorte que la violence des plus abrutis, un moment tenue en échec, en vient peu à peu à reprendre le dessus…

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167 réflexions sur « LA LIBERTE, LA SERVITUDE ET LA MORT, par Crapaud Rouge »

  1. Bonjour batracien

    1) Personne ne vous a demandé votre avis sur le « Monstre doux » de Simone Raffaele (si vous l’avez lu).
    Sur la fin , il reprend beaucoup sur Tocqueville dans son grand fantasme où il fait des gens des sortes d’assistés (Tocqueville place cela dans le futur), ça vous dira sans doute quelque chose

    2) Sur le fond de la passivité /servitude, n’y a-t-il pas un biais « structuraliste » à voire de la passivité partout ?
    Je m’en explique par une comparaison :
    C’est un peu comme si on se plaignait d’être toujours dans la queue à la boulangerie : statistiquement, vous y êtes plus souvent que vous ne le penseriez dans le cas « il y a de la queue » que « il n’y a pas de queue », parce que les membres des queues sont un gros morceau de l’histogramme total des clients. Donc même si les queues ne durent que 10% du temps, comme elles drainent 35% de la clientèle, vous avez l’impression que vous tomber sur de la queue à 35% du temps.

    Donc en gros, je dis que les gens passent forcément la majorité de leur temps de vie dans un état stable de leur société et seulement une minorité dans des états mouvants ou très mouvants. Et j’inverse par provocation les termes : la passivité est le nom de l’état majoritaire… car quel qu’il soit, il y aura bien un état majoritaire d’une société. Même si au standard d’aujourd’hui, vous le jugeriez très beau très bon, très créatif et avec une économie « comme il faut », les gens qui y vivent peuvent avoir une hésitation entre changer et persister, qu’importe, comme ils n’imposeront pas de phase de changement plus de 40% du temps (au dela , c’est « la révolution permanente » hum), on va appeler les 60% de temps stable, un temps « passif », d’acceptation de l’ordre. Et c’est forcément là que pourra si le cas se présente, mûrir un désir de rébellion.
    Certes je suis conscient que cette présentation provocante gomme toute réalité, et peut à la limite placer l’abominable sur un podium acceptable, mais il me parait, un peu comme kercoz, qu’une société évolue par saut (fractal si cela vous agrée) , et qu’on va simplement donner des noms aux temps des entre-sauts.

    Merci pour le billet de toute façon.

  2. Crapaud Rouge,
    Je vous avais signalé un jugement truculent de la cour européenne des droits de l’homme qui articule les affaires de soumission et de liberté.
    J’avais remarqué que quelque chose vous titillait, ça se confirme.
    J’ai eu l’intention ensuite d’en faire moi-même un écrit mais mon exploitation soumise aux cadences infernales de ce blog m’en a empêché. Le titre aurait été : « Contrat ou contr’un contraint, a serious game… »
    Vous n’avez pas vu « le sens profond du Discours » et vous vous êtes limité au texte, c’est un choix de lecture qui a sa pertinence.
    Des excursions sont possibles sur ce sujet : Gustave Le Bon psychologie des foules, Freud psychologie des foules et analyse du moi de, Kant avec Sade de Lacan, son séminaire sur l’Identification, et un bouquin non expurgé de Sacher-Masoch La Madonne à la fourrure qui sortira à la fin du mois.
    Je n’ai pas le souvenir de présence de l’érotique chez La Boetie : vous confirmez ?
    Pour de la soumission ce serait sensible à un masseur ou un kiné.
    Continuez…

    1. Rosebud1871, non, je n’ai « <i<pas vu « le sens profond du Discours » », mais personne n’est venu l’exposer ici : pourquoi ? Peut-être bien parce qu’il n’existe pas. Mais l’on peut toujours trouver du sens là où l’on en met soi-même, ça n’a rien de déshonorant.

      Une chose est sûre : les autres qui lui trouvent aussi un « sens profond » m’ont répondu plutôt par le mépris, comme si j’étais trop con de ne l’avoir pas vu spontanément.

      1. @Crapaud Rouge 11 mars 2011 à 09:07

        Le sens profond du Discours.

        C’est vous qui avez introduit l’expression dans ce fil. Comme pour tout discours, je doute d’un sens profond ; central oui, pourquoi pas. Des sens poly ou cachés, oui ; je radote sur la fuite du sens depuis ma première intervention sur ce blog. On a déjà eu droit à la connerie de la psychologie des profondeurs et sa vérité profonde, celle de la vérité qui sort du puits, au point qu’un jour dans un désert ne distinguant pas le fond d’un puits, la profondeur de la vérité m’a éclaboussé. J’aimerai bien voir nos députés à l’Assemblée Nationale débattre avec 2 ou 3 grammes dans le sang – in vino véritas – avec effets désinhibiteurs de circonstance. De profundis clamavi ad te, Domine.

      2. @Rosebud1871 : oui, j’ai bien été le premier à parler de « sens profond », mais en réaction à vigneron qui dit de mon analyse qu’elle allait « tellement à contresens ». Mais vigneron ne fut pas seul : DidierF se demande si je n’aurais pas fait « une erreur » de compréhension. Je peux aussi citer Publicola qui ne voit qu’une provocation dans mon texte.

        Bilan : un contresens, une erreur, une provocation. C’est bien de leur point de vue qu’il existerait « un quelque chose » dans le Discours qui m’aurait complètement échappé.

        A+, merci pour vos interventions

    2. un bouquin non expurgé de Sacher-Masoch La Madonne à la fourrure qui sortira à la fin du mois

      Le « La Madonne à la Fourrure » que nous connaissions était donc une version expurgée !

      1. Mais Michel, vous ne pouviez pas citer Gene Sharp plus tôt !? Son manuel m’a tout l’air passionnant, et son sommaire fort appétissant. Gigantesque merci pour cette référence !

        Note : j’ai aussi beaucoup apprécié vos autres commentaires.

  3. L’interview de Benasayag postée ci-dessus par JGorban m’a permis d’y voir plus clair, je l’en remercie vivement. Replacé dans son contexte, la portée du Discours m’apparaît désormais comme une évidence, et fort intéressant du fait que la tyrannie ne tient pas seulement à la force des baïonnettes. (Rôle néanmoins crucial, et jugé positif par les tenants de la tyrannie.)

    A ceux qui pensent que le « sens profond » m’a échappé, je pense que le « sens profond » de mon billet, aussi mineur soit-il par rapport à celui du Discours, leur a échappé aussi. Contester à la servitude le fait d’être « volontaire » n’implique pas que les hommes ne connaîtraient qu’un désir de liberté. Je conteste le caractère « volontaire » de cette servitude parce que, dès que l’on tente de l’expliquer, il faut faire appel à des « mécanismes », Benasayag emploie le mot 8 fois. Donc, si mécanismes il y a, la volonté se trouve hors de cause, et la servitude doit être requalifiée en « pesanteur sociale ».

    Pour sauver la locution « servitude volontaire », il ne faut pas penser la tyrannie comme étant seulement négative, (ce que fait la Boétie) mais aussi positive. Il faut considérer qu’elle propose aussi un « pouvoir être » positif, par exemple « citoyen dans la cité de Créon », ou « consommateur dans un pays riche », de sorte qu’il est logique de devoir et vouloir obéir pour pouvoir être ce citoyen-là ou ce consommateur-là, les récalcitrants ou les incapables se faisant éjecter plus ou moins radicalement.

  4. Cher Crapaud,

    Votre lecture me semble faire quelques contresens dont le premier, fondamental, est que la Boétie dit que l’homme le moins libre est le tyran, sans amis, que seule la peur gouverne. Deuxièmement, il décrit de quelle manière un tyran se maintient au pouvoir : un homme en contrôle 5 qui en contrôlent 10 qui en contrôlent 100, qui en contrôlent 1000 et ainsi de suite jusqu’aux « plus basses couches » qui contrôleront leurs chiens ou leurs enfants (souvent de la manière dont ils sont eux mêmes contrôlés). Ce contrôle est très brutal au temps de la Boétie, il a des manières plus douces dans nos sociétés développées. Si les manières sont plus douces, c’est parce qu’elles sont plus efficaces, chacun acceptant plus volontiers sa servitude. Donc, oui, c’est bien chacun d’entre nous qui nous asservissons volontairement.

    Parce que la liberté, chez la Boétie, n’est pas un gros concept, juste un bien « si doux » et désirable, qu’il ne connaît pas (comme nous tous) et que pourtant il suffit de décréter pour l’être (cf Thoreau par exemple). Pour prendre un exemple trivial et pas dramatique. Qu’est ce qui m’assujettit le plus dans ma vie quotidienne actuellement : mon boulot. Facile, il me suffit de ne pas y aller. Les impôts, facile, il suffit de ne pas les payer. Pourtant, lundi, j’irais au taf et je paierais mes impôts, avant la date limite, volontairement, certes par peur de perdre plus de liberté que je n’en gagnerais et certainement aussi par peur de l’inconnu. Tout le monde a quelque chose à perdre y compris dans les pires dictatures car toute dictature propose un partage du pouvoir. Si ce n’est plus le cas, elles tombent.

    Pour en finir, chez la Boétie, la tyrannie est toujours « négative » car perte de sa liberté. Montaigne répondra avec l’amitié comme modèle de société, autrement plus difficile à mettre en oeuvre qu’une quelconque dictature, définit par le modèle hiérarchique décrit plus haut.

    1. Cher Otrynteus,

      D’abord un grand merci plus que sincère pour votre longue réponse qui témoigne de votre respect pour mes opinions. C’est autrement plus agréable (et plus démocratique) que des sous-entendus.

      A vous lire, je conçois fort bien qu’il y a une part de volonté dans la servitude, elle se manifeste au plus bas niveau, dans celui qui contrôle ses chiens ou ses enfants : rien ni personne ne l’y oblige, il pourrait éduquer ses mômes dans un esprit de contestation ou de neutralité, mais non, il faut qu’il en rajoute. En préparant ses mômes à la servitude, il cherche à y rester lui-même : là, on a bien une manifestation de la volonté.

      J’accepte donc la « servitude volontaire » mais pour ajouter aussitôt qu’alors la tyrannie ne peut pas être 100% négative, car ceux qui la subissent volontairement s’en font un idéal : ils ne voient pas dans l’obéissance la perte de leur liberté, mais un devoir dont le respect est la condition de leur dignité. Notons en passant que cette obéissance consentie leur vaut l’estime de ceux qui pensent comme eux, alors que l’obéissance forcée, réservée aux esclaves, aux prisonniers et aux punis, ne leur vaut que le plus grand mépris.

      Les « serfs volontaires » peuvent avoir conscience que cette tyrannie impose un coût horrible, mais : a) pour eux ce n’est qu’un coût, – qui leur semble légitime ou contre lequel la crainte les empêche de protester -, ils n’y voient aucune contradiction (au contraire de la Boétie) ; b) ils considèrent que ceux qui trinquent l’ont bien mérité; « ils n’avaient qu’à pas désobéir », (« ils étaient avertis » ajouterait notre ami AntoineY). Ils sont, comme les points d’un hologramme, l’image microscopique du tyran, de sorte que cette « servitude volontaire » est plutôt une tyrannie volontaire.

      Qu’on le veuille ou non, l’expression « servitude volontaire » ne peut que conduire à une contradiction. Au boulot, je suis dans la servitude, je dois faire ce que le chef me demande : il est clair que mes actes ne sont pas dictés par ma volonté, mais par celle d’un autre. Cela fait de moi un « esclave doué de liberté » car, le boulot terminé, le chef me laisse partir. Suis-je pour autant dans une « servitude volontaire » parce que je reviens « librement » le lendemain ? Non, j’y reviens contraint et forcé car, si je ne le fais pas, je me condamne à mourir de faim et de froid sous un pont.

      Enfin, vous n’êtes pas clair sur ce que la Boétie entend par « liberté ». Quand vous écrivez « pourtant il suffit de décréter pour l’être » (libre), vous faites la même grosse erreur que la Boétie : la liberté ne coûte rien. C’est surtout contre cette contre-vérité que j’ai pensé tout mon texte.

      Bien cordialement,

      Crapaud

      1. À Crapaud rouge.

        J’accepte donc la « servitude volontaire » mais pour ajouter aussitôt qu’alors la tyrannie ne peut pas être 100% négative, car ceux qui la subissent volontairement s’en font un idéal : ils ne voient pas dans l’obéissance la perte de leur liberté, mais un devoir dont le respect est la condition de leur dignité. Notons en passant que cette obéissance consentie leur vaut l’estime de ceux qui pensent comme eux, alors que l’obéissance forcée, réservée aux esclaves, aux prisonniers et aux punis, ne leur vaut que le plus grand mépris.

        Désolé, Crapaud, si rouge que vous puissiez être, et malgré la considération dont je vous fais l’objet.
        Je passe sur

        J’accepte donc la « servitude volontaire »

        à propos de laquelle le vieux Sigmund aurait peut-être à dire (image du père)
        L’atténuation suivante relève de la même image.
        L’obéissance forcée dont vous parlez peut aussi valoir des remises de peines, ce qui n’est pas nécessairement négligeable dans son acceptation…
        Il ne s’agit pas alors de devoir mais plutôt de restriction de la peine, au sens individuel, au delà de toute dignité : il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré ou pire, je ne vous ferai pas l’affront de citer des exemples.
        Qu’en est-t-il alors sur le plan collectif ? Je n’ai pas de réponse pour l’instant, mais je ne désespère pas.
        Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ?
        Amicalement.
        mqr

      2. @moins que rien : « il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré » : il n’est pas non plus « indigne en soi » de se prostituer, mais vous connaissez la suite. Lisez plutôt Un journaliste « Dans la peau d’un maton », qui se termine ainsi (1ère leçon de l’élève maton) : « N’oubliez pas, quand même, que le meilleur d’entre eux ne vaut rien ! » : c’est qui « eux », d’après vous ?

        « Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ? » : dispersé dans les nombreux com’ de ce fil. Merci de taper « control-F Crapaud » sous votre navigateur favori, vous les trouverez vous-mêmes.

        A+

      3. À Crapaud,
        ma désolation ne connait pas de borne en face des arguments d’autorité et des références à l’inoubliable, qu’il soit batracien ou autre.
        Déjà, j’ai dit quelque part dans ce blog que je n’étais pas assez geek, sans doute est-ce la raison pour laquelle « control-F Crapaud » ne m’a rien donné…
        J’ai pris le temps de lire  » un journaliste dans la peau d’un maton « , rien de nouveau sous le soleil de mon coté,  » tête de turc  » a marqué le journalisme bien avant…
        Tant pis, je m’étais mis en tête qu’il était possible de confronter des points de vue… ici ?
        Mais…
        mqr

      4. @moins que rien : en droit, vous avez raison, “il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré”, mais regardez ce qu’il en est en fait, surtout en France où l’état des prisons est pire que lamentable, totalement indigne d’un État qui se dit « de droit ». Enfin, si j’ai répondu par l’ironie à votre question : « Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ?« , c’est pour ne pas me répéter en disant : « désolé, je n’ai pas compris », mais aussi parce que je ne crois pas avoir fait référence à un quelconque idéal. Si vous êtes sûr du contraire, c’est plutôt à vous de me dire où.

        Désolé pour la vexation, mais ça ira bien mieux après, soyez sans crainte. 😉

  5. Dernières nouvelles de Libye (Les pro-Kadhafi prennent Zaouïa et poursuivent leur avancée vers l’est) :

    « L’armée du « guide » libyen contrôle désormais tout le centre de Zaouïa. La ville, (…) en grande partie détruite par les bombardements, était jusqu’ici aux mains des insurgés. Elle a été désertée. »

    « L’armée régulière a également réussi à pénétrer dans le centre de Ras Lanouf. »

    « La cité pétrolière, (…), avait été jeudi la cible d’intenses bombardements des forces pro-Kadhafi, forçant les insurgés à l’abandonner. »

    « Selon un expatrié libyen qui a joint des proches à Tajoura, « il y a eu des arrestations la nuit dernière » dans la capitale. » : que vont-ils en faire ? Les renvoyer gentiment dans leurs familles ?…

    « Depuis la mi-février, plus de 250 000 personnes ont fui la Libye pour les pays voisins, selon l’ONU, et la répression sanglante de la révolte a fait des centaines de morts. »

    Servitude volontaire ? Doivent bien se marrer, Eros et Thanatos !

    1. Eh oui, cher Crapaud, peut-être vous faudrait-il revoir, aussi, votre problématique autant que tyrannique, pour tout dire impossible, traduction du « miraculeux » boétien…

      Édition Bonnefon 1892 :
      «C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent; … » en Lybie…

      Version Crapaud : « Ils sont vraiment impossibles les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! » en Lybie…

      1. Ah ! Monsieur vigneron, vous voilà ! Heureux de vous voir enfin entrer dans la danse. L’édition que j’ai mis en lien au début du billet dit ceci :

        Ils sont vraiment miraculeux les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! mais ce qui advient, partout et tous les jours, qu’un homme seul opprime cent mille villes le plus à cœ et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’était qu’un ouï-dire et n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait controuvé et inventé à plaisir ?

        Notons que la Boétie avait écrit : « qu’vn homme mastine cent mille » : c’est-à-dire « cent milles hommes », pas « cent mille villes ». Passons.

        De l’étrange qui s’explique difficilement, au miraculeux qui ne s’explique pas, il n’y a qu’une différence de degré. Pour soutenir son idée de « servitude volontaire », La Boétie a besoin de maintenir un contraste entre une liberté à laquelle il attribue toutes les qualités, y compris celle de conférer la vaillance aux hommes libres, et une tyrannie qui présente les pires défauts. D’où ma lecture : plus il fait de la tyrannie une réalité « incroyable », spectaculaire, époustouflante,… et ce d’autant plus qu’elle émane d’un seul, plus il fait de la liberté une irréalité, ou une réalité impossible. De sorte que c’est bien la liberté qui en ressort lessivée : elle y perd toutes ses couleurs.

        Rappelons en passant ce constat que plus d’un philosophe a pu faire : ce qui est terrible, affreux, triste, cruel,… semble toujours plus réaliste, plus vrai, plus irrémédiable que son contraire. Nous sommes dans un monde où les faits positifs se présentent comme les lampions, lumineux et provisoires, qui décorent le bagne.

        Dans le fond, la Boétie a peut-être raison, mais je refuse de me résigner. Pour moi, la liberté peut exister de facto, même si c’est très, très loin de nos possibilités présentes. (Lire ici et ma réponse à roma.) Je m’insurge contre la possibilité de lire le Discours comme une explication fataliste, laquelle autorise à fantasmer sur Éros et Thanatos, et fait le jeu des pouvoirs en place ou à venir.

        Merci de votre visite, cher vigneron !

      2. De rien, vraiment de rien. Et je n’en démords pas, votre torsion, jusqu’à la rupture, du texte est inexcusable. De « l’étrange ouïr parle » à « l’impossible » via le « miraculeux« , c’est plus qu’erroné, plus qu’infidèle, plus que fautif, plus que trompeur, indélicat. Votre « pied de la lettre » sent la corbeille à papier. Et votre réponse la papelardise.
        Mais bon, c’était bien troussé quand même; à l’envers.

      3. Ah vigneron ! Mon défaut, voyez-vous, c’est que je ne suis qu’un petit informaticien mâtiné d’un littéraire frustré. Le premier impose au second une appétence sans borne pour les raisonnements raisonneurs. Ce qu’il y a de pulsionnel en tout être humain, passe chez moi d’abord par l’informaticien et sa logique, (sans l’expérience ni l’expertise de notre taulier favori, ce serait trop beau), puis par une exigence syntaxique qui satisfait le littéraire. Les vrais littéraires ne fonctionnent pas du tout comme ça : ce qu’il y a de pulsionnel en eux se pose d’emblée sur les mots et leurs subtiles relations. D’où leur aptitude spontanée à découvrir, (éventuellement à écrire), le mystère d’un texte. (Ou peut-être, comme disait Blanchot, « le cœur malin du récit« .) Bref, tout ça pour dire que je préfèrerais faire la même lecture que vous, mais tout en moi s’y oppose. Autant je me suis laissé charmer par Kafka et quelques autres, autant je n’arrive pas à ne pas voir une erreur chez la Boétie. Dans une autre vie, peut-être…

      4. Vigneron, ça me travaille, cette « torsion, jusqu’à la rupture, du texte ». Je reconnais avoir tordu le texte. Dans la phrase incriminée, il est clair que les « récits de la vaillance » ne sont pas « impossibles », la Boétie voulait dire « spectaculaires » et « admirables ». Oui mais, il les oppose, dans la même phrase, à l’état de servitude. C’est là qu’intervient ma lecture : cette opposition formelle laisse entendre que ces récits ne se trouvent pas dans les tyrannies.

        Que tout le monde courbe l’échine sous le tyran, et que les têtes qui dépassent se fassent aussitôt couper est évident. Mais dans les têtes l’uniformité n’existe pas, certains peuvent avoir un authentique désir de liberté, alors que la Boétie en nie l’existence : « Il en est une seule [de possession] que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! »

        Qu’est-ce qui permet de nier l’existence du désir de liberté ? A mon avis le fait qu’on s’attend à le trouver d’abord chez les plus braves, les plus aptes à la vaillance. Mais c’est un faux préjugé car les plus braves se font rapidement tuer, ou utilisent leur bravoure pour eux-mêmes, comme les gladiateurs esclaves, mais pas « pour la liberté ». Les plus faibles, ceux qui ont renoncé à leur libération mais aussi à dominer quiconque, peuvent fort bien cacher un authentique désir de liberté. Ils sont frustrés bien sûr, et donneront l’impression d’être encore plus esclaves que les autres, alors que ce sont en fait les moins compromis avec le régime du tyran. Pour eux, la servitude est exclusivement involontaire. Que la Boétie n’y ait pas pensé est tout à fait normal, mais, quatre siècles plus tard, ne pas penser à eux est révoltant.

      5. Ah ! Monsieur Crapaud ! Vous êtes un cœur pur ! Voilà tout.
        Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! (Matthieu 5:8)
        Avec celui qui est pur tu te montres pur, Et avec le pervers tu agis selon sa perversité. (Samuel 22:27)
        😉

      6. @vigneron : je regrette cette chute par trop sentimentale. Si l’occasion se présente, vigneron, n’oubliez pas de me servir une bonne rasade de votre production la plus corsée, c’est plus stimulant que désagréable !

    2. « Eros et Thanatos ! »
      Eh oui, mon crapaud, mais la vie continue quand même. Avec bien des aventures. Mais ne mérite t-elle pas vécue ?
      « Ceux qui vivent etc…etc »

  6. Quand vous écrivez « pourtant il suffit de décréter pour l’être » (libre), vous faites la même grosse erreur que la Boétie : la liberté ne coûte rien.

    Et je persiste, la liberté est performative, il me suffit de le dire pour être libre : Il me suffit de ne pas aller au travail pour en être débarrassée ou de ne pas payer mes impôts Les conséquences sont d’un autre ordre : le système, l’organisation (pyramidale, en règle générale) qui structure, double et incarne le rapport entre les hommes me fera payer plus ou moins cher ma liberté. Ce qui coûte, ce n’est pas de « se libérer » mais de se retrouver en dehors de tout système, au ban de la société : personne ne m’oblige à travailler (l’esclavage), tout le monde m’incite à le faire. L’état (nous, le peuple, en tant qu’organisation) m’oblige à payer des impôts : l’affirmation de ma liberté (ne pas payer) suffit pour m’en libérer mais les conséquences sont inscrites dans le code des impôts (qui n’a rien à voir avec l’affirmation de ma liberté).

    Il suffit que les peuples expriment leur liberté pour qu’elle advienne, nécessairement. Nous l’avons vu en Tunisie, par exemple. Cela ne règle en rien la question de l’organisation future de ce peuple. La liberté n’est pas une forme de gouvernement, juste le moyen radical et sans coût (en soi) d’en contester la forme, la légitimité, etc.

    Au boulot, je suis dans la servitude, je dois faire ce que le chef me demande : il est clair que mes actes ne sont pas dictés par ma volonté, mais par celle d’un autre.


    Ah ben, non, non, non ! On me demande certes d’obéir mais en plus de faire preuve d’initiative et donc d’être un serf volontaire. Cela n’a pas été sans contestation mais semble communément admis maintenant; ce qui n’augure pas d’une avancée sociale extraordinaire pour autant…

    En ce qui concerne « la liberté », j’avoue n’en être pas plus avancé que La Boétie : elle dépend de moi au point que j’ai la maîtrise de son contraire, la servitude. Pour autant, je ne sais qu’en faire quand je l’ai. Finalement, il est bien possible qu’un tyran me soit encore nécessaire.

    1. Otrynteus, je suis désolé, mais de mon point de vue, vous êtes dans l’erreur.

      Cette « liberté performative » que vous revendiquez est exactement celle que le capitalisme nous octroie, contrairement aux systèmes à économie planifiée. Vous êtes libre de ne pas travailler, dit le MEDEF, libre de vous déclarer libre, libre de vos actes : principe fondamental de la démocratie.

      Ce qui coûte, ce n’est pas de “se libérer” mais de se retrouver en dehors de tout système, au ban de la société

      Non, ce qui coûte, – et ce qui compte -, c’est d’être capable de payer toutes les conséquences de sa liberté. Si l’on ne peut pas alors même que l’on voudrait être libre, c’est bien la preuve que la non-liberté, alias la servitude, n’est pas volontaire mais contrainte.

      en plus de faire preuve d’initiative et donc d’être un serf volontaire

      Non, ça n’a rien à voir. Ce que vous dites là signifie simplement que l’employeur peut exiger que j’active toutes mes aptitudes et compétences, y compris celles de rester propre et cordial. Ma volonté et mon temps étant déjà accaparés par lui, ça ne change que l’intensité de la servitude. Elle prend certes un côté coopératif, mais qui n’en reste pas moins forcé par la peur de se faire virer, elle n’est donc pas volontaire. Du reste, si je pouvais gagner au loto, je n’aurais sûrement aucune volonté à la prolonger.

      Disons qu’il y a la liberté de jure, performative comme vous dites, et qui n’existe que sur le papier. C’est l’histoire qui commence par « les hommes naissent libres et égaux en droit », mais qui ne dit pas comment elle peut se réaliser. Et il y a la liberté de facto qui n’a que faire du droit parce qu’elle se paie en actes, jusqu’à ce que mort s’ensuive s’il le faut.

  7. je dois dire avoir du mal à entrer dans votre texte, j’essaye mais je ne m’en ressors pas, ce que vous citez du discours je l’entends d’une autre oreille et n’arrive pas à vous rejoindre. moi quand je lis La Boétie, le discours de la servitude volontaire, Contr’Un, c’est une métaphysique, une façon de ligne de fuite, une ligne de défection proche de celle de Thoreau dans Walden:
    « Quant à recourir aux moyens procurés par l’État pour remédier au mal, je ne veux pas les connaître. Ils demandent trop de temps et une vie d’homme n’y suffirait pas. J’ai d’autre chose à faire. Je ne suis pas venu au monde en priorité pour en faire un endroit où il fait bon vivre, mais pour y vivre, qu’il soit bon ou mauvais. (..) Ce n’est pas non plus mon affaire d’envoyer des pétitions au Gouverneur ou à la législature que c’est la leur de m’en envoyer. Et s’ils n’accordent aucune attention à ma pétition, que me reste-il à faire ? Dans ce cas, l’Etat n’a prévu aucune issue : c’est la Constitution qui est le mal.  »
    la métaphysique trempée au bain du gros système ressort un peu bizarre, ça tangue vraiment lourd, je vais pas vous énumérer le bordel.
    La Boétie est un homme très jeune alors, et je ne doute pas qu’il ait pu rire plus tard avec Montaigne de certains réactions aux ferments qu’il y jeta. c’est au singulier et à l’opacité de chacun que ce texte renvoie. Néanmoins la métaphysique peut-être vue comme forme de savoir pour vêtir selon le temps l’imaginaire errant, abreuver l’intuition. une force de résistance à l’égard du discours du sujet  » fasciné et, pour ainsi dire, ensorcelé par le seul nom d’un » (La Boétie). il vise le pouvoir en tant que dispositif qui peut s’effectuer sans force extérieure pour nous y asservir. la liberté dont il parle n’est pas celle qui viendrait après, ce n’est pas une dame qu’on peut marier, mais elle est subjective, immédiate, ou rien. n’a que faire de l’esprit de sérieux; lisez ça CR je sais que raison et conscience vous travaille: http://ownisciences.com/2011/03/01/la-science-montre-que-vous-etes-stupide/
    bon je n’ai plus trop de temps, le jeune La Boétie incite à des déplacements latéraux, extrait Deleuze autour des figures de l’esclave, du prêtre, du tyran
    Cours Vincennes : la puissance, le droit naturel classique – 09/12/1980
    http://www.webdeleuze.com/php/texte.php?cle=9&groupe=Spinoza&langue=1
    (…) Continuons à aller dans la nuit, là, et regardons d’après les textes ce que Spinoza appelle l’esclave ou l’impuissant. C’est curieux. On s’aperçoit que ce qu’il appelle l’esclave ou l’impuissant, c’est là que – et je ne crois pas forcer les textes – les ressemblances avec Nietzsche sont fondamentales, parce que Nietzsche ne fera pas autre chose que distinguer ces deux modes d’existence polaires et les répartir à-peu-près de la même manière. Parce qu’on s’aperçoit avec stupeur que ce que Spinoza appelle l’impuissant, c’est l’esclave. Les impuissants c’est les esclaves. Bon. Mais les esclaves ça veut dire quoi ? Les esclaves de conditions sociales ? On sent bien que non ! C’est un mode de vie. Il y a donc des gens qui ne sont pas du tout socialement esclaves, mais ils vivent comme des esclaves ! L’esclavage comme mode de vie et non pas comme statut social. Donc il y a des esclaves. Mais du même coté, des impuissants ou des esclaves, il met qui ? ça va devenir plus important pour nous : il met les tyrans. Les tyrans ! Et bizarrement, là il y aura plein d’histoires, les prêtres. Le tyran, le prêtre et l’esclave. Nietzsche ne dira pas plus. Dans ses textes les plus violents, Nietzsche ne dira pas plus, Nietzsche fera la trinité : le tyran, le prêtre et l’esclave. Bizarre ça, que ce soit déjà tellement à la lettre dans Spinoza. Et qu’est-ce qu’il y a de commun entre un tyran qui a le pouvoir, un esclave qui n’a pas le pouvoir, et un prêtre qui semble n’avoir d’autre pouvoir que spirituel. Et qu’est ce qu’il y a de commun ? Et en quoi sont-ils impuissants puisque, au contraire, ça semble être, au moins pour le tyran et pour le prêtre, des hommes de pouvoir ? L’un le pouvoir politique, et l’autre le pouvoir spirituel. Si on sent, c’est ça que j’appelle se débrouiller par sentiments.

    On sent qu’il y a bien un point commun. Et quand on lit Spinoza, de textes en textes, on est que confirmés sur ce point commun. C’est presque comme une devinette : qu’est-ce qu’il y a de commun pour Spinoza entre un tyran qui a le pouvoir politique, un esclave, et un prêtre qui exerce un pouvoir spirituel ? Ce quelque chose de commun c’est ce qui va faire dire à Spinoza : mais ce sont des impuissants ! C’est que d’une certaine manière ils ont besoin d’attrister la vie ! Curieux cette idée. Nietzsche aussi dira des choses comme ça : ils ont besoin de faire régner la tristesse ! Il le sent, il le sent très profondément : ils ont besoin de faire régner la tristesse parce que le pouvoir qu’ils ont ne peut être fondé que sur la tristesse. Et Spinoza fait un portrait très étrange du tyran, en expliquant que le tyran c’est quelqu’un qui a besoin, avant tout, de la tristesse de ses sujets, parce qu’il n’y a pas de terreur qui n’ait une espèce de tristesse collective comme base. Le prêtre, peut-être pour de toutes autres raisons, il a besoin de la tristesse de l’homme sur sa propre condition. Et quand il rit, ce n’est pas plus rassurant. Le tyran peut rire, et les favoris, les conseillers du tyran peuvent rire, eux aussi. C’est un mauvais rire. (…)

    1. roma, vous n’allez peut-être pas me comprendre, mais je suis totalement d’accord avec votre commentaire ! Il n’y a pour moi aucune contradiction avec mon billet, car nos deux textes procèdent de lectures irréductibles l’une à l’autre. L’on peut effectivement voir une métaphysique dans le Contr’Un, son énigme y invite. (Tout comme j’aime voir dans Le Château une allégorie de la condition humaine, pas seulement la description d’une singulière administration.) Mais, comme vous le dites vous-mêmes, « le jeune La Boétie incite à des déplacements latéraux » : il faut se décaler par rapport au texte pour y trouver autre chose que ce qu’il dit explicitement. (Ce qui n’est pas le cas avec Le Château.) Il faut en particulier imaginer la liberté, ou l’être libre, car, brut de fonderie, le Discours plaide plutôt en faveur de l’esclave et du tyran.

      Vous écrivez :

      la liberté dont il parle n’est pas celle qui viendrait après, ce n’est pas une dame qu’on peut marier, mais elle est subjective, immédiate, ou rien. n’a que faire de l’esprit de sérieux

      Hormis son caractère subjectif, il en fait tout le contraire ! A savoir : quelque chose qui viendrait après la chute du tyran si celle-ci était possible, (ou qui venait avant que le peuple ne se fasse piéger), une dame que l’on devrait marier et défendre « becs et ongles », et enfin il croit peut-être envoyer valdinguer l’esprit de sérieux, mais plonge droit dedans. Pourquoi ? Parce qu’envoyer valdinguer réellement l’esprit de sérieux implique, quand les circonstances s’y prêtent, de pouvoir mourir comme l’amiral Nelson. C’est ce que j’appelle « le coût » de la liberté, un « coût » que la Boétie récuse. S’il vous donne l’impression de n’avoir pas l’esprit de sérieux, c’est parce qu’il évacue l’enjeu le plus lourd pour soi-même. Facile de ne pas avoir l’esprit de sérieux à ce compte-là, tout le monde en fait autant. Ne pas prendre la mort au sérieux, ne pas en avoir peur, c’est une autre paire de manches. (Les chrétiens y sont parvenus assez bien, mais au prix d’une grosse entourloupe, ça ne compte pas.)

      La Boétie a pris une position surplombante, celle d’un juge qui aurait à ses cotés, d’une part la tyrannie et ses méfaits, d’autre part « les hommes » ayant renoncé aux bienfaits de la liberté. A partir de là, il semble dire : « y’a pas photo, la liberté vaut infiniment plus que la servitude ». Or, comme c’est la servitude que l’on constate dans les faits, il faut conclure qu’elle est voulue. Pas d’autre moyen, en effet, pour expliquer que « les hommes » refusent un troc qui ne devrait rien leur coûter.

      Mais regardons plus loin avec Deleuze, citant Spinoza et Nietzsche : je suis d’accord avec le « triumvirat » tyran, prêtre et esclave, ainsi qu’avec la tristesse comme base affective de la vie sociale. « Le tyran peut rire, et les favoris, les conseillers du tyran peuvent rire, eux aussi. C’est un mauvais rire. » dit Deleuze : évidemment, la mort plane dessus comme une épée de Damoclès, c’est-à-dire comme un « coût » qu’a priori personne n’est pas prêt à payer, que l’on redoute de devoir payer, et qui pousse aux plus bas compromis. Mais l’homme libre, lui, n’en a pas peur : il est prêt à le payer si les circonstances l’y obligent.

      Je serais tenté de dire que le tyran, le prêtre et l’esclave, font de la mort un « coût économique », quelque chose que l’on pèse en rapport avec le goût de la vie. (goût-coût, déjà le rapport qualité-prix…) L’homme libre en fait la rançon d’un autre « triumvirat » : la vie, la liberté et la joie. La mort devant venir tôt ou tard y mettre fin, il préfère précipiter sa venue que subir l’esclavage. Son choix relève de la logique binaire : entre la liberté et la mort, (la vraie liberté et la vraie mort), il n’y a pas l’épaisseur du papier à cigarette.

      On peut enfin en appeler à Éros et Thanatos. Je ne connais pas bien leurs accointances, mais j’ai souvenance d’une image forte chez Bataille : découverte au milieu de peintures rupestres, c’est celle d’un pénis en érection d’un homme primitif mourant sous les griffes d’une bête fauve. (C’est du moins ce que ma mémoire en a conservé, elle peut faire erreur.) Elle fait penser à Nelson qui se dresse en grand uniforme sous le feu ennemi. Mais là, nous sommes dans le réel, Éros et Thanatos ne sont pas des images fantasmées. Autrement dit, Nelson est, brièvement mais réellement, dans l’apothéose de sa puissance. La tyrannie refoule tout ça, elle ne veut connaître que le « sacrifice utile », et, pour ce faire, elle convoque l’image fantasmatique d’Éros et Thanatos : le tyran, ses sbires et ses esclaves peuvent en jouir, mais dans l’impuissance et le secret de leur conscience. C’est seulement quand la tyrannie est menacée, comme aujourd’hui en Libye, qu’elle révèle sa jouissance dans la mort de ceux qui ne s’identifient pas à elle. C’est le moment où « le tyran reconnaît les siens ».

      Voilà, je vous laisse, avec mes plus vifs remerciements pour votre commentaire, très ouvert au dialogue.

      1. @Crapaud Rouge

        C’est un manifeste de la responsabilité que signe la Boétie avec son discours. C’est en pointant la part de responsabilité de la victime dans son sort qu’il indique à mon sens la possibilité pour chacun de se libérer du joug du tyran. Prenons cette histoire à l’envers, voulez-vous : si la servitude n’était pas une aliénation, comment pourrions-nous nous en défaire ?

      2. @Martine : oui, le Discours est aussi « un manifeste de la responsabilité » ! C’est sans doute ce que je n’ai pas voulu y lire, parce qu’au départ c’est le paradoxe du titre qui m’obsédait. Mais attention, la tyrannie déresponsabilise les individus : elle en fait les complices de ses méfaits mais pas les instigateurs, ce rôle étant dévolu au tyran et ses sbires.

  8. C’est curieux! Je n’avais pas vu ce fil , alors que je tentais de lire «  »La Tyrannie dans la Grèce antique » »…de Angel Sanchez De La Torre .
    Je conseille a ceux que c sujet interesse , ainsi que « Du Pouvoir , une histoire de sa croissance » de B. de Jouvenel , pour la dynamique de l’aliénation (servitude volontaire) dans les civilisations.

  9. La servitude volontaire n’existe pas

    Salut à tous,

    Je me suis, moi aussi, alimenté avec la pensée de La Boétie, et je pensais que ce jeune homme génial avait identifié un rouage décisif de la mécanique qui rend possible les abus de pouvoir – abus qui sont mon objet d’étude principal.

    Mais ces jours-ci, en lisant le dernier livre de Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010, –très intéressant, encore un bon livre–, j’ai reconsidéré et nuancé mon avis sur « la servitude volontaire ». Je reproduis ici quelques pensées originales de Frédéric qui devraient bien vous intéresser.

    Il commence par prendre la formule à rebrousse-poil (« La servitude volontaire n’existe pas »), mais quelques pages plus loin, il nuance (« domination à tous les étages », c’est-à-dire servitude volontaire mais collective). C’est intéressant.

    Je suis curieux de connaître votre avis sur l’analyse de cet ami, indécrottable spinoziste, chacun l’aura compris.

    ============================

    Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. »,
    La Fabrique 2010.
    Extrait (page 30 et s.) :

    La servitude volontaire n’existe pas.

    La dépendance à l’objet de désir «argent» est le roc de l’enrôlement salarial, l’arrière-pensée de tous les contrats de travail, le fond de menace connu aussi bien de l’employé que de l’employeur. La mise en mouvement des corps salariés « au service de » tire son énergie de la fixation du désir-conatus sur l’objet argent dont les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs.

    Si le premier sens de la domination consiste en la nécessité pour un agent d’en passer par un autre pour accéder à son objet de désir, alors à l’évidence le rapport salarial est un rapport de domination. Or d’une part l’intensité de la domination est directement proportionnée à l’intensité du désir du dominé dont le dominant détient la clé. Et d’autre part l’argent devient l’objet d’intérêt-désir hiérarchiquement supérieur, celui qui conditionne la poursuite de tous les autres désirs, y compris non-matériels, quand l’accumulation primitive a créé les conditions structurelles de l’hétéronomie matérielle radicale et que toute l’évolution ultérieure du capitalisme travaille à l’approfondir davantage : « La présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire [est] que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’histoire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore (13). »

    Dans l’économie monétaire à travail divisé du capitalisme, il n’y a pas plus impérieux que le désir d’argent, par conséquent pas de plus puissante emprise que celle de l’enrôlement salarial.

    Il faut manifestement en revenir à ce genre d’évidence pour défaire l’idée de « servitude volontaire », cet oxymore dont l’époque voudrait faire la clé de lecture du rapport salarial et de ses développements manipulateurs récents (il est vrai) les plus inquiétants.

    Est-il possible de dire que la thèse de La Boétie vaut mieux que son titre ? Si oui, on pourra ajouter que la chose étonnante tient à la précocité de formulation d’un thème qui concentre avant l’heure toutes les apories de la métaphysique subjectiviste dont est nourrie la pensée individualiste contemporaine, mais aussi la façon pratique dont l’individu se rapporte spontanément à soi : l’individu-sujet se croit cet être libre d’arbitre et autonome de volonté dont les actes sont l’effet de son vouloir souverain. Il pourrait n’être pas serf s’il voulait suffisamment fort l’affranchissement, par conséquent s’il l’est c’est par défaut de volonté – et sa servitude a contrario est volontaire.

    Sous une telle métaphysique de la subjectivité, la servitude volontaire est vouée à demeurer une insoluble énigme : comment peut-on « vouloir » ainsi un état notoirement indésirable ? À défaut d’un quelconque éclaircissement de ce mystère, l’évocation de la servitude volontaire, faisant jouer la tension d’une aspiration à la liberté persistant inexplicablement à rester inaccomplie, ne peut avoir d’autre portée que celle, politique, d’un appel à un soulèvement de la conscience, ce qui n’est déjà pas mal, mais en aucun cas celle d’une compréhension par les causes de cet inaccomplissement.

    Parmi tant d’autres rapports de domination, le rapport salarial comme capture d’un certain désir (le désir d’argent des individus s’efforçant en vue de la persévérance matérielle-biologique) expose dans sa nudité le principe réel de l’asservissement : la nécessité et l’intensité d’un désir. Pour revenir de là à l’idée de « servitude volontaire » restaurée, il faudrait soutenir que nous sommes entièrement maîtres de nos désirs…

    Le cas du rapport salarial a de ce point de vue la vertu d’indiquer qu’il est des désirs qui ne s’imposent nullement sur le mode du libre choix – ou alors il faudrait, parler de servitude volontaire également à propos de celui à qui on a mis un pistolet sur la tempe et qui obéira à tout sous le désir (puissant) de ne pas mourir, capturé (lui et son désir) par son preneur d’otage.

    Ce sont les structures sociales, celles des rapports de production capitalistes dans le cas salarial, qui configurent les désirs et prédéterminent les stratégies pour les atteindre : dans les structures de l’hétéronomie matérielle radicale, le désir de persévérer matériellement-biologiquement est déterminé comme désir d’argent qui est déterminé comme désir d’emploi salarié.

    Mais l’exemple salarial, avantageux pour faire apercevoir l’hétéronomie de son désir associé, se retournerait en son contraire s’il était cantonné à sa particularité. Nul plus que Spinoza ne s’est efforcé de poser l’hétéronomie du désir comme une absolue généralité. Le conatus, force désirante générique et «essence même de l’homme (14)», est d’abord, ontologiquement parlant, pur élan, mais sans direction définie.

    Pour le dire dans les termes de Laurent Bove, il est un «désir sans objet (15)». Les objets à poursuivre lui viendront très vite ! mais tous désignés du dehors. Car le désir est contracté par la rencontre des choses, leurs souvenirs et toutes les associations susceptibles d’être élaborées à partir de ces événements que Spinoza nomme des affections. « Le désir – dit l’intégralité de la première définition des affects – est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée par une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose». La formule n’est pas moins obscure que celle de la persévérance dans l’être et pourtant dit exactement ce qu’il faut entendre : l’essence de l’homme qui est puissance d’activité, mais pour ainsi dire générique et, comme telle, intransitive, force pure de désir mais ne sachant pas encore quoi désirer, ne se fera activité dirigée que par l’effet d’une affection antécédente – un quelque chose qui lui arrive et la modifie –, une affection qui lui désignera une direction et un objet sur lesquels s’exercer’ in concreto.

    Il en résulte un renversement radical de la conception ordinaire du désir comme traction par du désirable préexistant. C’est plutôt la poussée du conatus qui investit les choses et les institue comme objets de désir (16).

    Et ces investissements sont entièrement déterminés par le jeu des affects. Une affection – quelque chose qui advient –, un affect – l’effet en soi, triste ou joyeux, de l’affection –, l’envie de faire quelque chose qui s’ensuit – posséder, fuir, détruire, poursuivre, etc. : la vie du désir ne fait qu’élaborer à partir de cette séquence élémentaire. Elle élabore le plus souvent par le jeu de la mémoire et des associations. Car les affections et les affects qui en ont résulté laissent des traces (12), plus ou moins profondes, plus ou moins remobilisables, les anciennes joies ou tristesses contaminant par connexité de nouveaux objets ainsi faits objets de désir (18) – Swann ne tombe-t-il pas amoureux d’Odette pour cette seule raison qu’elle lui rappelle une délicate carnation aimée dans une fresque de Botticelli ?

    Et quand le désir ne passe pas ainsi d’un objet à un autre par association et remémoration, il circule entre les individus qui s’induisent les uns les autres à désirer par le spectacle mutuel de leurs élans (19), et ceci moins dans des rapports strictement bilatéraux qu’au travers de médiations essentiellement sociales, d’où peut d’ailleurs sortir la plus grande variété des émulations de désir : j’aime parce qu’il aime, ou : si c’est lui qui aime, alors j’aime moins, ou encore plus, ou… je déteste précisément parce qu’il aime ! (comme on sait, le goût d’un groupe social peut être le mauvais goût d’un autre, et donc le désir de poursuivre des uns, le désir d’éviter des autres, etc.)

    Mais l’exploration des infinies convolutions de la vie passionnelle selon Spinoza est une affaire en soi (20), dont le point vraiment important ici souligne la profonde hétéronomie du désir et des affects – gré des rencontres passées et présentes, dispositions à remémorer, lier et imiter formées au long de trajectoires biographiques (sociales). Et surtout : rien, absolument rien qui soit de l’ordre d’une volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination. Sa vie passionnelle s’impose à l’homme et il y est enchaîné, pour le meilleur ou pour le pire, au hasard des rencontres réjouissantes ou attristantes, dont lui manque toujours le fin mot, c’est-à-dire la compréhension par les causes réelles.

    Bien sûr, Spinoza écrit une Éthique, et trace une trajectoire de libération – qu’il ne revient, au demeurant, à aucune résolution dérisoire d’emprunter (21). Mais peu nombreux sont les émancipés – en a-t-on seulement jamais rencontré un ? Pour le lot commun, le titre de la quatrième partie de l’Éthique annonce la couleur sans ambiguïté : De la servitude humaine, ou de la force des affects. Et la première phrase de sa préface de même : «J’appelle Servitude l’impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune… » L’ordre fortuit des rencontres et les lois de la vie affective au travers desquelles ces rencontres (affections) produisent leurs effets font de l’homme un automate passionnel.

    Évidemment, toute la pensée individualiste-subjectiviste, construite autour de l’idée de la volonté libre comme contrôle souverain de soi, rejette en bloc et avec la dernière énergie ce verdict d’hétéronomie radicale. C’est bien ce rejet qui s’exprime, par anticipation chez La Boétie, par quasi-incorporation chez les contemporains, dans l’idée de «servitude volontaire» puisque, hors la contrainte dure de la soumission physique, on ne saurait se laisser attacher qu’en l’ayant peu ou prou «voulu» – et quelque mystérieux que soit voué à demeurer ce vouloir.

    Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l’aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.

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    L’asymétrie de l’initiative monétaire.

    Que la nécessité de la persévérance matérielle-biologique soit vécue sur le mode de la «contrainte», ou de la «corvée», donc en rupture avec les tonalités habituellement prêtées à l’élan désirant et son transport, indique seulement quelles restrictions opère spontanément l’expérience commune, et, conceptuellement parlant, ne soustrait en rien cette nécessité à l’ordre du désir : nous nous efforçons bel et bien vers les objets jugés utiles à notre reproduction, et il suffit pour s’en convaincre de voir quel acharnement les hommes y mettent, jusqu’à la violence, viennent ces objets à manquer (pénurie grave, catastrophe naturelle, etc.)

    C’est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l’enrôlement salarial : l’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres – survivre – et, par définition, les tient dans sa dépendance.

    On objectera que la situation stratégique de dépendance est bien plus symétrique puisque l’employeur vise lui aussi un certain objet de désir dont l’employé est détenteur : de la force de travail. De la force de travail plutôt que sa force de travail, car le déséquilibre entre le nombre des employeurs et des employés (du fait même que la production est collective) rend fongible, au moins par classes de compétences, la force de travail ; et, du point de vue de l’employeur, celle-ci (cette force-ci) fera aussi bien l’affaire que celle-là. Aussi la fongibilité qui permet à l’employeur de puiser de la force de travail dans la population indifférenciée des employables est-elle le premier élément ramenant à de modestes proportions la symétrie formelle du capital et du travail sous le rapport de leur dépendance mutuelle.

    Le second tenant à leurs capacités respectives à tenir sans l’autre. Lequel des deux peut différer le plus longtemps l’obtention de son objet de désir détermine celui qui passera sous la domination de l’autre. Or, comme l’attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c’est le capital qui a le temps d’attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l’argent lui est très rapidement fatale et ne peut être combattue que par l’organisation de formes ou d’autres de solidarité salariale.

    On peut donc bien constater formellement que les apporteurs de machines n’ont pas moins besoin des apporteurs de travail que les apporteurs de travail des apporteurs de machines pour produire quoi que ce soit, toute la situation stratégique réelle installée par leur rapport, tel qu’il est déterminé par les structures sociales du capitalisme, distord la symétrie première en dépendance, et par conséquent en domination.

    Quant à la distribution des agents entre les places de capitalistes et de salariés au sein de la structure sociale du capitalisme, elle se joue très en amont, et là encore au travers de la question stratégique de l’accès à l’argent. Le capitaliste, fournisseur d’argent du salarié, a lui aussi besoin de trouver son propre fournisseur et même dans des proportions bien plus importantes puisqu’il doit préfinancer tout le cycle de production (le besoin en fonds de roulement). Le fournisseur d’argent du capitaliste est le banquier. Mais le banquier ne fournit que du levier limité, c’est-à-dire un complément d’endettement à ajouter à un stock de capital propre déjà constitué. C’est la capacité à constituer un tour de table et à réunir une base de fonds propres qui départage les «candidats» à la position de capitaliste, l’idée de candidature étant d’ailleurs assez mal choisie puisque ceux qui ne disposent que de leur force de travail et n’ont d’autre accès à l’argent qu’après sa vente, là où précisément il s’agit de se montrer capable de l’avance, sont hors-course dès le début.

    Si l’on entend par «finance» l’ensemble des mécanismes qui permettent à un agent de (temporairement) dépenser plus qu’il ne gagne, c’est la capacité d’accéder à l’argent sur le mode non-salarial de la finance qui désigne le possible capitaliste. La différence fondamentale tient au fait que, là où le mode salarial de l’accès à l’argent s’effectue sous l’espèce du flux, c’est-à-dire dans des quantités qui permettent de reproduire la force de travail à échéance rapprochée mais ne permettent pas de voir au-delà de cet horizon temporel borné, le mode financier de l’accès à l’argent s’effectue sous l’espèce du stock, c’est-à-dire avec l’espoir de franchir le seuil critique du processus d’accumulation par la mise en valeur autoentretenue (le capital croissant de lui-même du fait de sa capacité à dégager du surplus) – et c’est donc, plus qu’à l’argent simple, au capital-argent que le capitaliste a l’accès privilégié.

    L’Antoine Doinel des Quatre cents coups qui, cherchant les moyens de sa reproduction matérielle après avoir rompu avec la famille et l’école, envisage un bref instant de se lancer dans les affaires, donne à son camarade de fugue le résumé fulgurant des contraintes d’un devenir capitaliste : «C’est une question de fric au départ», proposition synthétique où s’exprime, sous la forme de l’enjeu stratégique («c’est une question de… »), la contrainte de l’accès à l’argent, mais ex ante sous la forme décisive de l’avance monétaire («au départ»), c’est-à-dire comme stock de capital-argent, et non pas ex post comme rémunération d’une force de travail qui consomme l’argent à se reproduire et ne peut voir au-delà. Si bien conscient de la nécessité de disposer préalablement de ce stock, Antoine Doinel qui, partant de rien, envisage de voler un des meubles du père de son camarade pour le convertir en (capital-) argent, établit par là même cette connexion du stock préalable et du vol initial, et découvre, en pratique pour lui, sous la forme du dévoilement pour nous, l’effraction originelle de l’accumulation primitive.

    Pour le dire à la manière d’une quasi-tautologie ou bien par une métaphore balistique, «se lancer» dans les affaires nécessite un lancement, c’est-à-dire un apport initial (d’argent/d’énergie) qui fait passer le seuil critique – l’équivalent capitaliste de la vitesse de libération.

    Il en résulte une inégalité fondamentale sous le rapport de la capacité sociale des individus à poursuivre un désir de faire capitaliste. Seuls ceux qui disposent de l’initiative monétaire sous la forme d’un stock (d’argent) peuvent s’y adonner et combiner la réalisation de choses avec leur reproduction matérielle, parfois avec la constitution de la fortune. Les autres demeurent rivés à l’horizon du désir basal, à la pesanteur de leur reproduction simple, désir qui conditionne tout mais compte pour rien, puisqu’il n’est que le prérequis à la poursuite de tous les autres désirs jugés supérieurs en accomplissement, comme si l’ordre du désir (du point de vue des individus) ne commençait véritablement qu’au-delà de la satisfaction de ce désir basal, pour laquelle la seule solution socialement offerte consiste en l’enrôlement salarial.

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    Domination à tous les étages

    Le paysage de la domination est cependant moins simple que ne le suggère l’antagonisme bipolaire dont Marx a fait l’analyse. Car le face-à-face d’un patron propriétaire et d’une masse de prolétaires encadrés par quelques contremaîtres a cédé la place à des structures d’entreprises de plus en plus feuilletées du fait de l’approfondissement de la division du travail et de la spécialisation internes. La chaîne hiérarchique y compte un nombre sans cesse accru de niveaux intermédiaires qui diffractent le rapport de domination principal en une myriade de rapports de domination secondaires. À chaque niveau de la chaîne se tiennent des agents qui vivent le rapport salarial sur le mode ambivalent subordonné-subordonnant puisque chacun est sous les ordres en même temps qu’il a sous ses ordres. Aussi la forme canonique du rapport opposant un dominant (ou un petit nombre de dominants) à la masse des dominés éclate-t-elle en une imbrication hiérarchique de dépendances qui dessine une sorte de gradient quasi continu de la domination.

    Si la thèse de La Boétie vaut infiniment mieux que son titre, c’est précisément à ce moment qu’elle le manifeste le mieux. Car, mentionnée l’idée d’un habitus de la servitude qui conduit des peuples, par lente accoutumance, à vivre la soumission comme une condition ordinaire, La Boétie insiste surtout sur le jeu des chaînes de dépendance au long desquelles les individus, séparément, sont tenus par leurs intérêts. Du souverain et par cercles concentriques de subordonnés de rangs successifs jusqu’aux plus bas niveaux de la hiérarchie sociale, descendent faveurs et avantages, souvent vitaux, au sens symbolique et existentiel dans les strates les plus hautes, au sens matériel dans les strates les plus basses.

    C’est donc une structure hiérarchique de la servitude que donne à voir La Boétie, et l’on conçoit mal que son renversement puisse être à la portée d’une quelconque «volonté» puisqu’en chacun de ses étages s exerce une domination d’autant plus intense que le dominant local est lui-même dominé et rendu aux abois par sa propre dépendance.

    À l’image de la société tout entière de La Boétie, convergeant vers le souverain qui est la source ultime de la faveur, et tenue en tous ses étages par les jeux du désir-intérêt, la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu’il veut est conditionné par l’aval de son supérieur, lui-même s’efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d’instrumentalisation.

    On pourrait dire de Norbert Elias qu’il est à sa manière un continuateur de La Boétie. En tout cas l’idée de chaînes de dépendance tient dans sa pensée une place tout à fait centrale. C’est même de leur allongement et de leur intensification, expressions de l’approfondissement de la division du travail et de la «densification» de la vie sociale, que naissent les principales incitations à réguler les comportements individuels, à les décourager de céder aux explosions colériques violentes, à les conduire à la contention et au calcul : car rompre avec éclat est maintenant le plus sûr moyen de perdre les biens convoités – puisque c’est rompre avec celui ou ceux par qui passe la poursuite de ces biens. Le compromis et l’arbitrage inter-temporel sont les schèmes d’action lentement incorporés par apprentissage dans ce nouveau contexte relationnel caractérisé par l’étirement des médiations stratégiques. « Médiation stratégique » signifie ici que le chemin est de moins en moins direct du sujet désirant à l’objet désiré, et qu’il passe par des intermédiaires de plus en plus nombreux, dont chacun doit être honoré, ou au moins ménagé.

    Il faut incidemment se garder de comprendre l’idée de stratégie en un sens ouvertement réfléchi et calculateur – évidemment il ne faut pas l’exclure non plus. Mais si l’on décide d’appeler stratégique l’ensemble des actions concaténées pour parvenir à une fin désirée, alors il faut accorder que ces concaténations peuvent tout aussi bien être le produit de manières de faire incorporées au point de ne plus être réfléchies et de jouer sur des modes quasi automatiques – cela même que Bourdieu appelle l’habitus. Par stratégique il faut donc entendre, plus fondamentalement, la logique même du désir et l’ensemble des façons dont il fraye ses voies, que ces façons procèdent du calcul posé ou bien de la conduite par les affects (22) ; et Laurent Bove ne commet aucune contradiction en parlant de «stratégies du conatus (23) » alors même que la philosophie spinoziste de l’action rompt radicalement avec le modèle de la décision calculatrice souveraine (tout en étant fort capable de l’inclure mais comme l’un de ses cas très particuliers, d’ailleurs nullement dérogatoire, contrairement à une lecture superficielle, à la logique d’ensemble de la vie passionnelle).

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    Notes :

    13. Karl Marx, Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Éditions sociales, 1982, p. 86.

    14. Eth., III, définition des affects I.

    15. Laurent Bove, «Éthique, partie III», in Pierre-François Moreau et Charles Ramond (dir.), Lectures de Spinoza, Ellipses, 2006.
    16. Eth., III, 9, scolie.

    17. Sur l’importance du corps traçable, du corps retenant des traces (vestigia) comme support de la mémoire, et sur la causalité vestigiale de la vie affective, l’ouvrage de référence est celui de Lorenzo Vinciguerra, Spinoza et le signe. Genèse de l’imagination, coll. «âge classique», Vrin, 2005.

    18. Eth. III, 15, corollaire: «Du seul fait que nous avons considéré un objet en même temps que nous étions affectés d’une joie ou d’une tristesse dont il n’était pourtant pas la cause efficiente, nous pouvons l’aimer ou le haïr».

    19. Eth., III, 27.

    20. Voir Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, coll. « Le sens commun», Minuit, 1988.

    21. Pascal Sévérac, Le devenir actif chez Spinoza, Honoré Champion, 2005.

    22. Une fausse antinomie (celle du « calcul » et des « affects ») par excellence. Voir «Homo Passionalis Å’conomicus», Actes de la Recherche en Sciences Sociales, à paraître 2011.

    23. Laurent Bove, La stratégie du conatus. Affirmation et résistance chez Spinoza, coll. « âge classique », Vrin, 1996.

    (Source : Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010.)

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    Au plaisir de vous lire.

    Étienne.

    1. /////La Boétie insiste surtout sur le jeu des chaînes de dépendance au long desquelles les individus, séparément, sont tenus par leurs intérêts. Du souverain et par cercles concentriques de subordonnés de rangs successifs jusqu’aux plus bas niveaux de la hiérarchie sociale, /////
      Ce modèle n’est pas exact : il montre un système centralisé concentrique. Les « chaines de dépendance » ne fonctionnent que si les individus se connaissent intimement , puisqu’ils sont basés non seulement sur l’affect , mais aussi sur l’histoire ce cet affect. Ce qui impose des groupes restreints et une structure parcellisée /fractale

      ///puisqu’en chacun de ses étages s exerce une domination d’autant plus intense que le dominant local est lui-même dominé et rendu aux abois par sa propre dépendance////

      Ce modèle parcellisé est celui en usage ds tous les systèmes naturels . J’insiste sur l’avantage de ces systèmes morcelé par rapport aux systèmes centralisés simplifiés …..
      En fait , a voir la quiétude des groupes archaiques , cette « domination » est admise -reconnue -voulue , parce « normale  » et justifiée . Les zones conflictuelles se restreignant aux voisinages hierarchique immédiat , pondérées par un protectionnisme opportuniste ( le No 5 menace le No 4 et est menacé par le No 6 …….mais il est protègé par le No 3 ..etc … tout ça arbitré par les No 1 et 2 …)

      1. @Kerkoz : « J’insiste sur l’avantage de ces systèmes morcelé par rapport aux systèmes centralisés simplifiés …. » : vous avez bien raison d’insister. Si un système « heureux » apparaît un jour, on le devra à l’abandon de la centralisation, aussi hiérarchique que stupide, et à l’émergence de processus de régulation beaucoup plus « horizontaux », avec beaucoup de fragmentation et de variétés. Le mimétisme, crucial pour le capitalisme, ne sera plus de règle.

    2. @Étienne Chouard :

      Bon, ok, je vais essayer de vous donner un avis, mais sans prétention aucune. Si vous n’êtes pas content du résultat, ne venez pas vous plaindre, l’exercice que vous demandez n’est pas facile. J’ai d’abord envie de vous répondre que ces explications de Lordon n’ont rien à voir avec mon billet : il arrive à la même conclusion mais par un tout autre chemin, et celui-ci ne constitue pas, à mon sens, une réfutation de la Boétie parce qu’il ne part pas des mêmes présupposés. Il introduit une autre dimension, le « fonctionnement » de l’individu, (affects, désirs, interactions avec le milieu,…) qui conduit à : « rien, absolument rien qui soit de l’ordre d’une volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination. L’individu n’ayant plus de volonté propre, (sauf sous forme d’une illusion), la question soulevée par la Boétie n’existe plus, le Discours en devient plus hors sujet que contesté.

      Toutes ces explications de Lordon sont très intéressantes, mais ne représentent que le point de vue scientifique. C’est bon de les connaître, surtout si l’on veut agir pour changer les choses, mais elles ne peuvent pas constituer une philosophie pour « l’honnête homme ». Sinon, et puisque « les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs« , il faudrait qu’on se mette tous au bouddhisme, cette philosophie se donnant pour but de maîtriser les affects.

      Le modèle spinoziste ne résout aucun problème du point de vue des individus, et sa négation d’une « volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination » n’est pas évidente du tout. Que rien ne se crée à partir de rien est une évidence, et la volonté est donc soumise à ce principe, mais ce n’est pas suffisant pour dire que, de la volonté, ne puisse rien sortir qui ne soit déjà dans les affects et le désir. Il se passe dans la nature une petite chose extraordinaire qui est facile à montrer : quand vous faites réagir de l’oxygène et de l’hydrogène, il apparaît quelque chose qui n’est ni de l’oxygène ni de l’hydrogène. Rien de plus ni de moins en quantités, mais en qualité, c’est la nuit et le jour, l’eau ne se comportant pas du tout comme ses composants. Je pense qu’il en va de même avec la volonté : l’individu fait plus que restituer ou manifester les affects reçus de la « fortune ». Ceux-ci étant liés dans son cerveau comme les atomes dans la molécule, il produit, avec sa volonté, une nouveauté irréductible aux facteurs qui l’on suscitée.

      Lordon qualifie le Discours de « métaphysique subjectiviste », mais il ne voit pas non plus, comme beaucoup d’autres avant lui, que la Boétie a adopté un point de vue surplombant de type scientifique. J’en veux pour preuve le fait qu’il a ignoré les insurrections qui, de partout et de toujours, ont jalonné l’existence des tyrannies, ces insurrections témoignant de l’existence du désir de liberté, donc d’une servitude non volontaire. Lordon et la Boétie font donc la même erreur, imputable à leur point de vue, laquelle leur empêche de voir le côté positif de la tyrannie qui n’existe que du point de vue des individus.

      En effet, à la domination qui s’exerce de haut en bas, répond une aspiration des individus du bas vers le haut, aspiration qui peut être aussi bien matérialiste qu’intellectuelle, spirituelle, morale, artistique, etc. C’est pourquoi l’obéissance, marque négative de la servitude quand elle est hiérarchiquement imposée, se présente comme vertu et liberté lorsque c’est l’individu qui s’y astreint de lui-même pour « s’élever ». Bien sûr, dans le premier cas c’est l’obéissance à des injonctions, dans le second celle à des règles de conduite, mais les unes comme les autres proviennent du milieu. C’est tellement vrai que la tyrannie, d’une part, a intérêt à abaisser les individus pour les obliger à chercher à s’élever, (schéma du gladiateur esclave condamné à se battre pour recouvrer sa liberté), d’autre part, ne peut pas survivre sans en jouer, c’est-à-dire sans développer une idéologie du mérite faite sur mesure pour elle-même, et qui prend des formes variées selon les époques. Évidemment, des tas d’individus mordent à l’hameçon.

      Il en ressort la nécessité de repenser le point de vue subjectif sous la contrainte du collectif, en laissant de côté le point de vue scientifique, sans doute plus près de la vérité des phénomènes, mais dont l’humaniste n’a rien à cirer. Prenons l’image de l’éclipse solaire : ceux qui sont dans l’ombre de la Lune peuvent dire « il y a éclipse », les autres non. Comment peuvent-ils se mettre d’accord ? La science répond par le calcul exact de la trajectoire de l’ombre, mais ça ne répond en rien au problème des individus qui doivent se coltiner deux vérités contradictoires…

  10. Le tirage au sort pour s’affranchir de la terreur imposée par les riches.

    Bonjour,

    J’ai complété mon commentaire et mieux souligné l’articulation de la pensée de Crapaud Rouge et de Frédéric avec ma thèse (devenue centrale pour moi) du tirage au sort : il nous faut une procédure qui empêche les riches du moment d’acheter le pouvoir politique et de se servir ensuite de l’État pour verrouiller la servitude du plus grand nombre, il nous faut une procédure qui, par construction, ne soit pas ou peu exposée à la corruption.

    Il me semble que cette procédure existe.

    J’ai formulé ça là : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/03/13/118-frederic-lordon-la-servitude-volontaire-nexiste-pas

    Amicalement.

    Étienne.

    ____________

    « Derrière le discours de propagande des économistes conformistes,
    il y a une pensée prostituée. »

    Michel Drac, préface au livre d’Eustace Mullins, Les secrets de la Réserve fédérale (1991).

    1. Bonjour .
      ////Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l’aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.////
      La « servitude volontaire » n ‘est pas un choix individuel (sauf en situation de survie), mais un « choix » de l’espece (si l’on peut dire ) . Un choix douloureux mais nécessaire , dont nous subissons encore les traumatismes . Cette aliénation est en fait tres liée au « déterminisme » tres fort , lié a la construction structurelle des groupes de l’espece .

    2. Bonjour Etienne,

      C’est sympathique de vous voir passer ici parce que justement je viens de vous voir exprimer votre projet de tirage au sort dans une vidéo et bien sûr, ça m’a titillé 😉

      J’en profite donc pour vous faire part de ce que ça m’a inspiré :

      1) votre postulat (repris d’Alain, il me semble ?) qui est que ceux qui veulent le plus le pouvoir sont ceux à qui il ne faut pas le donner. Je ne sais pas si c’est vrai – certainement, il y a des raisons de le penser, mais il y a aussi des raisons de penser l’inverse. Mon expérience (dans l’entreprise que j’ai crée) et il me semble, l’expérience de tant d’autres, pointe clairement la nécessité, dans certaines situations récurrentes, d’avoir un pouvoir dans les mains non pas d’un collège, mais d’un seul. A l’intuition, je dirais que cela relève des décisions qui doivent être pris sous toute forme de pression (accident naturel, concurrence, guerre) mais peut être aussi quand il s’agit de réaliser « une vision » (voire à ce propos la culture du studio Gibli à ce niveau : toute l’équipe au service de la vision d’un seul). Reste à savoir si, à ‘échelle des états (voir au dessus), il est saint de réaliser des « visions ». Il me semble tout de même qu’on n’ira pas dans l’espace sans en passer par là (et moi, j’espère bien qu’on ira, voilà 😉

      Alors, il est bien sûr tentant, quand on crée un modèle dont on attend qu’il fasse disparaitre la guerre de tous contre tous, de se dire qu’une telle autorité personnifiée ne sera plus utile. Mais ça me semble non seulement exagérément optimiste, mais omettre de là où on part et la route à suivre. La pluie, les tremblements de terre, les centrales qui pètent, les guerres économiques et physiques et leurs potentialités, tout ça ne va pas disparaitre. Pour les gérer, des monarques (élus ou non) seront indispensables.

      Hors s’il faut un chef, il y a aussi des raisons de penser qu’il faut un type « avec un gros besoin de compensation », de la race de ceux qui donne les politiques et les entrepreneurs (les dents qui raillent le plancher, comme on dit chez les gens du peu). Parce qu’une telle vie est très particulière, et brise à mon avis très vite qui n’est pas taillé pour. Je me suis moi même retrouvé un temps dans ce rôle d’autorité responsable, et pour moi il faut le vouloir absolument. Si on le fait sous la contrainte, ça peut peut être passer, mais je pense qu’on peut aussi craquer très vite et le traiter en dilettante pour se préserver du poids des responsabilités.

      2) une donnée essentielle dans mes réflexions sur le sujet « comment récupérer le pouvoir au peuple » est absente de votre proposition : il s’agit de l’information. L’information fait la décision, qu’il s’agisse de la décision des électeurs ou dans votre alternative, d’un collège de décideurs tirés au sort. Les oligarques feront donc en sorte que les vecteurs d’informations soient dans leurs mains, par le jeu des doubles carrières publiques privées des spécialistes qui hantent les ministères comme les conseils d’administration. Ils le feront tout simplement parce que c’est ce qu’ils font déjà : même si l’on a plus coutume de se plaindre de l’information du peuple, on constate aussi que tous les ministres déclarent dépendre, parfois de façon effrayante pour eux, de l’information qu’on leur fournit. Là réside typiquement la fragilité des pyramides trop hautes, pour reprendre l’un des points que Paul développe dans Le Capitalisme A l’Agonie.

      Dans votre solution, il me semble donc qu’il faut se pencher en profondeur sur la question de l’information. Je pense pour ma part que la seule solution est de créer un véritable quatrième pouvoir, qui ne soit pas soumis au marché, à qui soit donné de moyens d’investigations légaux, dont les thèmes d’informations aient l’obligation de répondre à la demande populaire et qui soit indépendant des autres pouvoirs… sur le modèle de la justice. Je peux bien sûr détailler un peu mais pour l’instant je me contenterai de préciser qu’une telle institution n’aurait pas vocation à remplacer les méidas mais de les décharger de la mission d’informer que pour la plupart ils méprisent et exercent bien mal (sachant que ceux qui aiment ça pourront toujours continuer à le faire, à condition que le marché le leur permette). Une telle institution remplirait à la fois des missions pour le public et pour les élus, le gouvernement, voire, pourquoi pas, les entreprises…

      Toutefois je ne peux que tomber d’accord sur les vertus que vous attribuez à ce mode de nomination. Je me dis donc qu’un bon système serait un hybride, c’est à dire qu’il utiliserait le tirage au sort pour, par exemple, des entités de surveillance de l’exécutif, ou pour le législatif. Mais encore une fois, imaginer qu’un parlement de simples citoyens, au moment de trancher sur une question technique d’importation ne se feront pas rouler dans la farine par les lobbys privés me semble illusoire.

      1. 1) votre postulat (repris d’Alain, il me semble ?) qui est que ceux qui veulent le plus le pouvoir sont ceux à qui il ne faut pas le donner.
        C’est une proposition de Platon, selon laquelle il faut confier le pouvoir à celui qui le désire le moins, c’est à dire… le philosophe (au sens classique), pour tout un tas de raison (tempérament, goût pour la vie contemplative, recherche de la connaissance des choses premières, recherche de la connaissance du Tout qui seul donne le recul nécessaire, etc etc). Alain il est vrai est le dernier platonicien.

        2/ je préfère effectivement votre approche, qui consiste à travailler sur les procédure de contrôle de la décision davantage que sur les procédures de sélection du décideur (qui en font quand même partie bien sûr).
        Celà dit il y a déjà eu quelques siècles de réflexion passionnée sur le sujet (cf théories du gouvernement civil, science de l’administration, sciences de gestion). Ca vaut la peine d’aller exhumer la manière de procéder des romains (distinction « auctoritas/potestas », etc), les discours de Robespierre (comment limiter le pouvoir des généraux…), quelques procédures de prise de décisions collectives dans des sociétés segmentaires, les effets de la financiarisation de l’économie sur le pilotage des firmes,… enfin y a de quoi faire!

      2. Ah oui, il y a de quoi faire, mais justement Etienne fait, et de ce que je vois il ne rechigne jamais à lire des livres…

        Un autre mode de nomination que l’on devrait peut être utiliser plus souvent, c’est un mode purement méritocratique. Bien sûr, celui ci existe déjà dans l’armée ou l’administration, mais on pourrait imaginer qu’il s’installe plus dans l’executif. Un collège de citoyens définiraient les orientations et un « super prefet » aurait le role de la mise en oeuvre. En cas d’urgence, ce super préfet serait abilité à prendre des décisions rapides, mais sous le contrôle du collège de citoyens…

        Ah, décidément elle est intéressante cette piste d’Etienne Chouard… mais son application semble bien hypothétique, tout de même ^^

    3. Chers amis, je suis malheureux. J’ai l’impression de travailler pour rien. Mon idée centrale ne progresse pas. Je dois mal m’exprimer, ou me tromper.

      La passivité des gens qu’on viole chaque jour avec leur assentiment, dans l’indifférence générale, leur servitude volontaire, me décourage chaque jour un peu plus.

      Pareil !

      Confidence pour confidence, que pensez-vous de ce petit bulletin de candidature que chacun peut s’approprier et « que je crois plus révolutionnaire » que votre proposition en ce qu’elle la considère comme incontournable puisque la demande émanera de l’individu ? Ce qu’il nous manque c’est du temps. «Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit.» (Humain trop humain), ou à votre sauce « tant que vous avez LES FERS AUX PIEDS, les fers constitutionnels, vous êtes tous, nous sommes tous, condamnés aux plus stériles bavardages », pour occuper le temps ! Par exemple, pour bavarder avé les économistes : le salaire précède l’échange, c’est pô bien ! Mais je dois mal m’exprimer, ou me tromper, vue l’absence de réaction !

      Bom dia

      1. Merci. Vous m’avez fait perdre mon que je voulais mettre ici ! C’est ballot parce que je suis embêté : j’en avais mis un … et je le connais pas moi ce Étienne… alors je me dis que peut-être il va pas vouloir palabrer avec moi sous prétexte que je mettrais des messages sans que nie tête…si ça se trouve c’est un malade ! un anarcho communiste même pas autonome ! ou pire, un prof !…

        Que faire ? Lui donner le là ? Ou pas ? C’est bien ou démocratique de lui céder la parole ?

    4. Etienne… c’est n’importe quoi.
      Le drame c’ets justement qu’il n’existe pas de gens suffisamment complets pour traiter les problèmes au niveau de complexité qu’ils requièrent. Il nous faudrait 50000 Einstein! Et vous voulez qu’on tire… au sort????

      Je ne dis pas qu’il n’y a pas de solutions, mais celle-ci n’est pas la bonne.
      Le pouvoir politique ne sera JAMAIS égal entre les citoyen et il ne peut en être autrement, ne serait que parce-que certains s’expriment mieux que d’autres, on plus de charisme, etc etc…
      Pensez vous que l’influence de Paul soit égale à la nôtre, quand bien même en aurait-il très peu?
      Le problème avec votre système, c’est que, certes, il empêche ceux qui détienne un genre de bien particulier (l’argent), de le transférer de manière indue en un autre type de bien (« l’influence politique), mais il empêche également ceux qui seraient éventuellement les mieux taillés pour le job d’accéder au poste!!!!

      Ce n’est pas la solution: les athéniens, suite à un épisode malheureux, avaient compris l’absolue nécessité de ne pas tirer les stratèges militaires au sort. Le drame du monde contemporain c’est que TOUTES les hautes fonctions civiles ont désormais une dimension stratégique.
      Ce n’est pas la solution.

  11. Ces citations n’ont pas été créées ex nihil, elles sortent d’une imagination débordante, qui elle-même est créée (euh euh) de manière plus ou moins douteuse, mais pas ex nihil !

    C’est et

    Ex nihil

    1. Après avoir identifié clairement l’élection comme la procédure qui permet aux riches de prendre le contrôle de la force publique, je connais, moi, une procédure juridique capable de protéger durablement, par construction, la politique contre les affections, une procédure qui ne laisse presque aucune place à la volonté (et donc aucune place à la volonté manipulée, trompée ou violentée).

      Vous me voyez venir, bien sûr : ce qui peut libérer la politique des affections, et que n’a pas envisagé Spinoza, c’est… le tirage au sort.

      Peut-être un jour cette graine d’idée, que je crois plus révolutionnaire que celle de La Boétie, germera-t-elle dans le cerveau de Frédéric, qui me devient si familler.

      Réduire la méga-complexité des problèmes politiques, économiques, financiers, sociétaux, écologiques, culturels et interconnectés sur un environnement planétaire à « une procédure juridique », elle-même réduite à tirage au sort, heu… on se demande : les dés, nouvelles clefs du paradis ?

      1. Selon vous, pas selon Jean-Paul Spinoza, les problèmes politiques, économiques, financiers, sociétaux, écologiques, culturels et interconnectés sur un environnement planétaire, ils n’auraient pas un point commun ?

        Dire l’homme, ça vous fait mal ?

      2. //// Après avoir identifié clairement l’élection comme la procédure qui permet aux riches de prendre le contrôle de la force publique,///
        I’ élection aboutit a l’audimat , au « ppcd « .
        Si l’on reflechit a la hierarchisation-élection archaique , on s’aperçoit qu ‘elle n’est jamais unique, réductrice . Prenons un groupe /tribu . Il y a dans chaque domaine,(chasse peche tradition , force, courage……..) une hierarchie réelle, ADMISE PAR TOUS et seulement débattue a chaque limite (aux dominos le No5 est contesté par le N6 et menace le No 4 , …et ce ds des dizaines de domaines , ce qui est une modélisation complexe (equa differentielle). Nul besoin d’election dans un atelier de menuiserie ou une cordée d’escalade pour savoir qui décide pour les choix cruxiaux , pour la bouffe ou autre domaine .Dans un groupe archaique , la somme de ces interactions hierarchique induit un « non chef  » , qui est necessaire mais virtuel et « in-carné » par un individu qui représente la fonction .
        Pour une tentative d’approche elective , il faudrait multiplier les elections ds un tas de domaines (un peu comme les suisses) . Un individu actif voterait ds chaque groupe auquel il participe , fut ce un goupe sportif ou musical …..
        Internet serait propice a ce modèle representatif .L’idéal etant que le « pouvoir » perde de sa « force » lorsqu’il se rapproche du centre .

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