LA LIBERTE, LA SERVITUDE ET LA MORT, par Crapaud Rouge

10 mars 2011 par Julien Alexandre | Print LA LIBERTE, LA SERVITUDE ET LA MORT, par Crapaud Rouge

Billet invité

Au risque d’en choquer plus d’un, je vois dans la Boétie l’ancêtre de la gauche caviar et des anarchistes décrits par Conrad dans L’Agent secret. S’il est vrai que son Discours présente le grand mérite d’attribuer une origine historique à la tyrannie, le paradoxe de son titre entache toute cette œuvre qui cache un brûlot contre la liberté. Si tyran j’étais moi-même, j’en ferais mon livre de chevet, en imposerais la lecture à tous mes sujets, la diffuserais jusque dans mes prisons, et chacun serait tenu de connaître par cœur des phrases du genre : « C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse. » Vous avez bien lu : « c’est le peuple qui s’assujettit », son tyran n’est jamais que le serviteur en chef de la servitude générale.

Bien sûr, le Discours est traversé d’une ode à la liberté, ce « bien si grand et si doux » que « si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. » La Boétie n’ignore rien de la valeur de la liberté, il y voit « un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ». Il peut sembler que le choix du conditionnel découle de la servitude, mais non, il vient de la question initiale# : « Pourquoi un seul peut gouverner un million, alors qu’il suffirait à ce million de dire non pour que le gouvernement disparaisse ? » C’est dans ce suffirait que réside entièrement le charme et le mystère du Discours, parce qu’il pose une question dont le lecteur ne voit pas l’absurdité. Celle-ci se révèle quand la Boétie prétend que la liberté ne coûte rien : « S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point… », « La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée. » Il suffirait donc que les individus la désire pour qu’elle se réalise, et comme ils devraient être des millions à désirer un « bien si grand et si doux », elle devrait se cueillir comme un fruit mûr.

La Boétie a partiellement raison : la liberté ne coûte rien à ceux et celles qui sont pour le tyran, ou qui se satisfont du joug parce qu’il ne pèse pas sur leurs épaules. Ils possèdent gratuitement, par complicité et soumission, une part de la liberté que la tyrannie s’arroge pour elle-même, car celle-ci leur offre le sentiment d’être libres, (ce ne sont pas eux qui se font persécuter). Il leur suffirait d’ôter leurs œillères, et de manifester un début d’indépendance, pour prendre conscience, primo qu’ils ne sont pas libres, secundo que la liberté coûte très cher, tertio qu’ils sont des lâches. Mais personne n’a envie de mesurer sa lâcheté, ni de mourir dans une geôle, ni torturé comme Maurice Audin, ni enterré vivant comme Antigone. C’est pourquoi il est plus commode de s’offusquer des horreurs de la tyrannie sans quitter sa chambre, et de pointer du doigt la volonté de chacun : ça culpabilise, mais ça ne fait pas de mal à la tyrannie, bien au contraire. Il faut malgré tout prendre quelques « précautions oratoires », comme disent les laudateurs de la Boétie, mais qui valent à mes yeux acte d’allégeance : « ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les aient pas faits comme les autres et que Dieu les ait choisis avant même leur naissance » écrit la Boétie, qui se garde par ailleurs de toute référence au régime de son époque…

Pour qui a conscience de sa propre lâcheté, le Discours est insupportable, car son ode à la liberté fait retentir le rire sardonique des bourreaux. Il rappelle aussi le rictus de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur, avec cette scène terrible où il balance, à la tronche des « planqués » venus faire leur enquête, que ses hommes donnent leur vie pour LA LIBERTE, mais en faisant clairement entendre : celle des trous du c.. à l’arrière. « Quel sale con ! » se dit le spectateur, parce qu’il sait bien que cette liberté-là est falsifiée, qu’elle n’est plus qu’un mot de passe, le passe-droit de l’impérialisme américain qui s’exerce en toute impunité. Mais il a aussi tort le spectateur, car les militaires sont au cœur de la vérité-réalité : il ne peut y avoir de guerre que pour la liberté, l’ennemi étant celui qui menace la vôtre. Bien sûr, cette vérité hautement sensible est manipulée sans vergogne par la tyrannie qui agite les menaces qui lui conviennent, et déclenche les conflits qui l’intéressent. Cela explique fort bien l’existence d’un pacifisme qui se refuse aux mensonges étatiques, (relayés par la presse aux ordres), mais ne justifie nullement l’idéologie pacifiste qui semble ignorer que la liberté se paie au prix du sang. Ne voulant pas voir cette dure réalité qui pose la question de la couardise, (question rejetée par l’argument du nombre), la Boétie s’érige contre la liberté : il en fait une impossibilité, la démonstration a contrario de l’infaillibilité de la tyrannie. Il faut prendre au pied de la lettre la phrase : « Ils sont vraiment miraculeux [impossibles] les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! », car la Boétie occulte le seul chemin qui conduise à la liberté : la vaillance. « Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur, ni constance dans le combat » : c’est plutôt en perdant la vaillance qu’on perd sa liberté, et, celle-ci disparue, l’ex-homme libre se voit pris dans un étau : l’instinct de survie l’oblige à préserver sa vie, tandis que la liberté exige qu’il la mette en péril. C’est pourquoi l’on ne doit pas l’apparition de la tyrannie au « malencontre » de la Boétie, mais au surgissement de la violence : un excès de force, doublé d’une menace de mort, qui a pour effet de diviser n’importe quelle population : les plus infâmes prennent les commandes, les plus téméraires se font trucider, les plus nombreux regardent en silence.

Mais La Boétie ne se contente pas de renoncer à la liberté, il disculpe la tyrannie de la servitude en ne lui reconnaissant que des « nuisances ». « Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. » Le pouvoir de la tyrannie opère donc par magie, il vise tout le monde sans toucher personne, et l’on ne constate ses méfaits qu’après coup : serait-il occulte ? Non, mais la Boétie écrit sous le coup de l’émotion, après l’impitoyable répression des soulèvements contre la gabelle par le connétable Anne de Montmorency. Pour être en accord avec sa sensibilité, il aurait dû le traiter d’infâme salaud, mais ne le peut pas. Alors il refoule, comme tous les témoins et les survivants, parce qu’ils n’ont plus le choix : c’est ça ou mourir pour rien. Son livre devrait s’intituler : Discours du refoulement involontaire. Pour faire tenir debout le paradoxe de son titre, la condition sine qua non est d’oublier les luttes de résistance, et les morts qui, partout dans le monde et à toutes les époques, le font mentir. Oublier les cachots, les bûchers, les corps martyrisés, et oublier qu’on oublie, ce qui définit assez bien le refoulement. Ne reste alors qu’un souvenir, celui d’une cruauté dépourvue de moyens et d’effets sur soi-même, ignoble sans doute, mais acceptable et supportable.

Dissident avant l’heure, la Boétie fut le premier à prendre conscience que la tyrannie n’était pas un état naturel, mais son idée de « servitude volontaire » témoigne de sa peur. Deux siècles plus tard, Sade aura le courage d’écrire : « La soumission du peuple n’est jamais due qu’à la violence et à l’étendue des supplices », car les tyrans avaient déjà compris que le seul danger de mort n’est pas assez dissuasif. Pour se maintenir en place, ils ont besoin de prévenir la montée de toute insurrection car, en cette circonstance exceptionnelle, la vie et la liberté ne font qu’un, et l’individu le plus ordinaire peut sacrifier sa vie aussi bien qu’Antigone. Hélas, la violence libératoire a tôt fait de céder la place au calme, de sorte que la violence des plus abrutis, un moment tenue en échec, en vient peu à peu à reprendre le dessus…

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167 commentaires

  1. timiota

    Il refoule et sublime un peu ?

  2. Charles A.

    la violence des plus abrutis, un moment tenue en échec, en vient peu à peu à reprendre le dessus…

    Pas plus bêtes que d’autres, mais classe dominante, tout simplement.
    C’est la violence, prélude aux ténèbres, qu’il faut mettre à bas aujourd’hui en Libye,
    et demain en France.

    • @Charles A. : ne serait-ce pas plutôt la violence de la classe dominante qu’il faudrait expliquer ? Elle est bien plus mystérieuse que cette volonté fantasmée de la servitude.

      • égalité et désintégration

        la violence de la classe dominante
        représenter l’ignorance, même instruite, c’est très dure voire cruel, une mise en scène de plus en plus délirante, nous y sommes, pas du verbe être. Sommés et assommés par les chiffres.

    • jducac

      @ Charles A. dit : 10 mars 2011 à 02:51

      La dominance est naturelle. Quand vous en chassez une pour la remplacer par une autre, vous n’avez rien fait progresser, au contraire parfois vous avez aggravé la situation.

      Ce qu’il faut rechercher c’est à faire admettre la dominance, c’est-à-dire l’inégalité, en amenant les dominants à modérer leur dominance pour la rendre acceptable humainement. En se montrant humaine, leur dominance est justifiée par leurs mérites et leurs qualités propres. Elle peut être acceptée tout comme on accepte que l’un occupe la première place sur le podium lors de telle ou telle compétition sportive ou autre.

      C’est pour cela qu’il faut bien faire comprendre les limites de l’égalité. L’égalité c’est l’égalité des droits à concourir. La liberté c’est le libre choix de la compétition dans laquelle on s’inscrit. La fraternité c’est ce qui nous lie par nos origines et notre destin.

      Il n’est pas nécessaire d’être à égalité de situation avec tous les autres, pour vivre heureux. Il suffit de se sentir reconnu et considéré pour ce qu’on est, en rapport avec ce qu’on apporte de positif à la communauté.

      Il n’est pas nécessaire d’entrer en lutte les uns contre les autres, il suffit d’accepter les compétitions loyales, sans tricheries, sans abus, sans arnaques.

      • Toine

        Je crois que la compétition est déjà très acceptée, même déloyales, avec tricheries,… on peut aussi imaginer qu’un certain nombre de personnes ne sont pas dirigés par la volonté de domination (en fait je ne comprend pas le mot dominance) et qu’ils puissent être assez forts pour jouer un rôle de contre-pouvoir positif attirant irrémédiablement la(es) société(s) vers plus d’humanisme. Et pourquoi pas?
        Que chacun se sonde soi-même pour savoir s’il peut en être.
        Il y a désormais un fort consensus planétaire pour privilégier la paix pour tous, n’est-ce pas un progrès significatif? Cela ne veut pas dire que les menaces ne sont plus là, elles le seront toujours. On peut donc refuser la compétition (et accepter ceux qui la veulent et la pratiquent), la timocratie ne me paraît pas idéale, car il faut toujours un instrument de mesure du mérite, contestable, même si les conditions de loyauté,…etc sont respectées.

      • pascal b-eisenstein

        A jducac
        La dominance est naturelle, la volonté de la supprimer l’est tout autant, et malheureusement le recours à la violence pour y arriver l’est également : il faut accepter certes que la dominance existe (sinon nous serions dans le déni), mais il faut également accepter toute la réalité et pas une partie.

      • jducac

        @ Toine dit : 10 mars 2011 à 14:09

        Merci de m’avoir aiguillé sur la timocratie que je ne connaissais pas. On finit par s’enrichir petit à petit de quelques mots de vocabulaire quand, au départ, on s’est lancé dans l’action avec un bagage léger.

        En tous les cas, bravo. En parlant de timocratie vous remettez la balle en plein centre du billet, si j’en crois la définition donnée par : http://fr.wikipedia.org/wiki/Timocratie

        C’est le gouvernement par ceux qui recherchent ce qui a du prix, de la valeur.

        Mais wikipédia dit aussi :

        Timokratia, c’est l’Etat dans lequel la recherche des honneurs est le principal mobile

        Quand j’évoque la compétition, pour les dirigeants, ça n’est pas pour sélectionner ceux qui sont les plus avides d’honneurs, mais ceux qui sont les plus aptes à donner de la VALEUR au pays.
        Les critères de mesure pour suivre leurs performances ne maquent pas. L’état de l’endettement devrait en faire partie, le coût d’accès au crédit également, l’évolution du PIB par habitant, l’évolution des divers classements internationaux etc…etc….

        Actuellement, en Europe l’Allemagne ne s’en sortirait pas mal.

      • Marlowe

        La dominance est naturelle et la lutte des classes un produit divin.
        Vous m’en direz tant !

      • jducac

        @ pascal b-eisenstein dit : 10 mars 2011 à 17:04

        Oui la dominance est naturelle, mais elle est aussi NECESSAIRE voire-même indispensable si l’on entend vivre en communauté organisée et efficace, dans l’intérêt de tous.

        L’homme a encore, selon moi, d’immenses possibilités d’évolution positive pour développer son autocontrôle, la maîtrise de ses instincts barbares dès lors qu’on investit dans l’éducation, surtout morale, pour le rendre meilleur et surtout moins mauvais dans certains de ses comportements en lui faisant valoir l’intérêt de la communauté.

        Malheureusement certains, y compris sur ce site, n’hésitent pas à inciter à la haine alors qu’il conviendrait d’inciter à la fraternité et à l’effort sur soi pour évacuer la jalousie sous jacente, dont on peu apprendre à se soigner dès la tendre enfance.

        Il me semble du devoir de chacun d’inciter à une élévation positive des comportant humains en condamnant les tentations violentes. Est-ce bien le cas de Charles A et le vôtre ?

      • jducac

        @ Marlowe dit : 10 mars 2011 à 20:21

        Non, la lutte des classes n’est pas divine. Elle apparaît l’être à ceux qui ne font pas l’effort mental de prendre de la hauteur pour s’extraire de leurs bas instincts. Elle est infernale au contraire, parce qu’elle entraîne des déperditions d’énergie, des pertes de valeur, donc de potentiel de vie, qui s’opèrent forcément au détriment de leur communauté (nécessairement constituée de classes) en accélérant ainsi son auto destruction.

        Passe encore que ce réflexe à courte vue détruise l’essentiel des forces vives au sein de communautés qui n’ont pas encore su tirer partie de l’élévation du niveau d’instruction des masses. Mais que penser de ces êtres très instruits qui incitent encore à ce type de lutte ? N’ont-ils rien compris ? Manquent-ils d’imagination et d’esprit de dépassement pour revenir sans cesse sur les exemples du passé pour suggérer de perpétuer ces mêmes erreurs ?

        Ces erreurs qui démolissent l’avenir, là où il faudrait construire !

        Ils ne voient pas assez loin, alors que d’autres, ailleurs sur la planète, veillent à mieux préparer leur avenir. Ils s’emploient à maintenir leur communauté (nécessairement constituée de classes) suffisamment soudée pour qu’elle fasse bloc et ne s’affaiblisse pas par des divisions internes qui réduiraient leur capacité à progresser.

        Comprendront-ils avant qu’il ne soit trop tard ?

      • octobre

        jducac

        Vous êtes au courant ?

        Warren Buffett : « La lutte des classes existe, et c’est la mienne qui est en train de la remporter. »

      • jducac

        @ octobre dit : 11 mars 2011 à 10:41

        Quelle est votre valeur ajoutée dans la résolution du problème qui se pose à nous tous ?

        Préconisez-vous la violence pour mettre un terme à cette lutte, comme cela s’est fait avec la révolution russe ? Voulez vous rééditer cela à l’infini partout sur toute la planète, jusqu’à la fin des fins, même là où la démocratie s’est implantée ?

        Ne voyez- vous pas qu’il faut que les uns et les autres visent à s’élever dans l’échelle des valeurs humaines. ?

        Les uns, ceux qui sont en hauts, en prenant conscience de ce qui se passe plus bas. En leur faisant comprendre que le capital c’est essentiel, surtout quand il est moral, ce qui ne veut pas dire qu’il faille négliger toutes les autres formes.
        Warren Buffett est un individualiste, comme on s’est mis à en former en très grand nombre dès la plus tendre enfance, à partir du moment où l’on a décidé de remplacer l’enseignement de la morale par un enseignement plus laïc qui ignore la conscience et l’élévation de l’âme.

        Le joueur, Warren Buffett a quand même des problèmes de conscience pour avoir prévu de léguer l’essentiel de sa fortune « à une œuvre de charité, la Fondation Bill-et-Melinda-Gates, comme l’a fait son ami Bill Gates »
        Les actions et préconisations prônées par Paul Jorion concernant l’interdiction des paris sur les prix, ou celles consistant à interdire les prises de position à découvert devraient aider à limiter les dégâts générés par ce type d’opérateur.

        Les autres, ceux qui sont en bas, en les incitant à progresser socialement et moralement par une mise en cause de leur propre comportement, avant de s’en prendre aux autres en se laissant entraîner dans les affres de la jalousie.
        On peut vivre heureux sans être à égalité de niveau social avec les autres mieux lotis. Le fait d’avoir amélioré sa situation, ne serait-ce qu’un peu, honnêtement, loyalement, à la suite d’efforts sur soi, procure de grandes satisfactions. Ce n’est souvent pas le cas lorsque l’on ne compte que sur l’assistance, qui a tendance à dévaloriser l’assisté alors que, pour vivre heureux, si l’ éducation morale a été bien conduite, on doit trouver sa raison d’être en se sentant valorisé par la progression qu’on a su acquérir par ses propres efforts.

      • Marlowe

        à octobre,

        Merci d’avoir répondu.

      • octobre

        Jducac,
        J’ai horreur de la violence. Mais pourquoi tant insister sur mes plaies qui sont du déplaisir avant une mort certaine ? Je veux vivre. C’est énorme n’est-ce pas.

  3. Ceux qui ne se font pas persécuter sont des lâches….

  4. Cette référence est connue sur ce blog, mais je l’indique tout de même :
    Lordon, Frédéric, Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, La Frabrique, 2010.
    Quelqu’un avait même indiqué le lien vers l’émission d@ns le texte sur @si dans laquelle Lordon était interrogé.

    • Didier

      Voilà le lien mais à mon avis ce dont traite Lordon dans son livre est assez éloigné du sujet de notre Batracien préféré !
      Lordon et le capitalisme « waoow »

    • Tolosolainen

      Merci Igormilhit.
      Sur le blogroll le site de Frédéric Lordon renvoie à sa page du Monde Diplomatique. Serait-il possible de mettre à jour le lien avec son site – qui apparemment est très récent dans cette forme ?

      Je ne veux pas entre dans une polémique avec quelqu’un d’aussi brillant et érudit que Crapaud Rouge mais ça me dérange toujours d’utiliser en accroche une sorte d’anachronisme tel que ‘gauche caviar’ pour un homme qui vivait à cette époque…car ce terme si vrai illustre un vrai problèmes de la pensée de gauche à notre époque et pour moi a la pire connotation… C’est une insulte excessivement forte. La rhétorique ne permet pas tout à mes yeux. Mais bien sûr si la démonstration est ‘vraie’ et que La Boétie est complice des tyrans….

      Pour ma part que je continue – malgré ce type d’analyse – à admirer la force de ce magnifique texte écrit dans un terrible contexte. Eh oui on s’entretuait pour la transsubstantiation !

      • @Tolosolainen : « Je ne veux pas entre dans une polémique avec quelqu’un d’aussi brillant et érudit que Crapaud Rouge » : vous vous méprenez gravement à me prendre pour un érudit, et brillant qui plus est. Ce blog fourmille de visiteurs qui en savent autrement plus long que moi, et je suis souvent obligé de me tenir à l’écart de leurs débats. Vous devriez enfin entrer dans la polémique, car le sujet en vaut la peine me semble-t-il.

        « si la démonstration est ‘vraie’ et que La Boétie est complice des tyrans…. » : à vous de me dire si la démonstration est correcte ou non. Le fait est que toute personne contrainte à la soumission, devient le complice involontaire de celui qui exerce la contrainte.

      • Tolosolainen

        @ Crapaud rouge,
        sans rentrer dans une discussion pour la quelle je n’ai pas les capacités philosophiques, ma seule question serait d’interroger le mot ‘involontaire’…. En fait que signifient « volonté, vouloir, involontaire » ? …

  5. Publicola

    Cher Batracien Écarlate,

    Premier paragraphe :

     » Au risque d’en choquer plus d’un [...]  »

    Votre projet se réduit donc à une provocation.

    Dernier paragraphe :

     » Dissident avant l’heure, la Boétie fut le premier à prendre conscience que la tyrannie n’était pas un état naturel, MAIS son idée de « servitude volontaire » témoigne de sa peur.  »

    Les écueils de la téléologie et de l’anachronisme n’ont pas été évités, même si vous tentez un rétablissement in extremis.

    Le terme « calme » de votre dernière phrase contient beaucoup de sous-entendus.

    Continuez, Crapaud Rouge, vous finirez bien par redescendre les degrés de la fontaine de Latone.

    Bonne journée.

    • Nemo3637

      Citer La Boétie à notre époque, où en quelques années des mots qu’on avait cru à jamais censurés, déformés, seulement chuchotés, comme « capitalisme », « crise du capitalisme », »prolétariat », « classes » moyennes », « Liberté ». « Démocratie participative », « Démocratie directe »…et même à présent « révolution », reviennent au goût du jour, est vraiment pertinent.
      La Boétie vivait à une époque où l’Economie n’était pas le talon de fer qu’elle est aujourd’hui. La bourgeoisie naissait, s’affirmait, avec l’humanisme. C’était du point de vue intellectuel une grande époque. Un type comme le copain de Montaigne pouvait se permettre de dire et d’écrire ce qui aujourd’hui serait cantonné aux oubliettes. Il pouvait se faire entendre, garder un sens moral, être lu et apprécié même par les aristocrates dont il faisait partie. A ses risques et périls parfois, comme Galilé. Mais ça fait rien ils osaient. Erasme fut soutenu par des princes et des évêques. Vous voyez l’oligarchie néo libéral aujourd’hui au pouvoir tolérer sa critique ? Vous n’en entendrez jamais parlé…

      • @Nemo3637 : la Boétie conteste même la « légitimité » de la tyrannie, (pour lui, c’est la liberté qui est naturelle), un geste tout à fait admirable qui justifie ses « précautions oratoires ». Au regard de cela, je ne devrais pas le critiquer, mais le critiquer c’est aussi, comme vous dites, une façon de le citer, de le remettre sur le devant de la scène, et d’en faire un adversaire respectable, capable de se défendre, non une idole intouchable.

  6. Marlowe

    Le refoulé, vaste question.

    Le détective pense que l’angle « la liberté » n’est pas la bonne approche et qu’il faudrait parler du bien et du mal dans la société.

    J’y reviendrai.

    • Toine

      Tout à fait d’accord. Et sous cet angle, peu probable que la guerre, le sang, les sacrifices humains soient indispensables à l’exercice du « bien », ni si efficace que cela, peu probable également que nombre d’observateurs « passifs » doivent être qualifiés de lâches, pas possible non plus de confondre les bourreaux et les victimes…

      • Marlowe

        De nos jours, et depuis belle lurette, la violence n’est certes pas l’apanage du bien !

  7. Piotr

    Amis de La Boétie,bonjour!

  8. Pipas

    Exact: le consentement de la victime est pour beaucoup dans l’issue de chaque agression.

    D’autre part, certaines personnes tremblent devant les responsabilités, les choix, les décisions, les conséquences de leurs actes. Et préfèrent donc obéir à un maître éclairé. Elles ont même si peur de la liberté qu’elles sont capables de s’inventer un maître dans l’au-delà…

    En ce moment je lis Platon.
    Dans Euthydème, Socrate s’interroge sur quel bien, quelle science peut transmettre la politique, mais ne trouve pas grand chose… La médecine? Elle apporte la santé. L’agriculture? Elle nourrit la population. La politique? L’art royal? Personne ne parvient à répondre aussi clairement.

    En bon anarchiste, sur ce qu’apporte la politique, j’aurais répondu à Socrate « la soumission ».

  9. zanni

    Bonjour,
    Jacques Lacan déclara au cours d’un séminaire aux « révoltés » de mai 68 : »vous cherchez un maître et vous l’aurez »…les faits aujourd’hui corroborent ses propos.Je m’appuie sur cette citation pour étayer mon point de vue grâce à l’apport de la psychanalyse.
    Etienne de La Boétie avait de l’intuition, »la liberté » n’est pas seulement un processus  » rationnel »,il fait appel aussi aux mécanismes inconscients propres à l’homme,qu’ils soient individuels ou collectifs.
    Je prends pour exemple « la résistance au changement » que chacun de nous cultive tout au long de sa vie…on peut tous constater combien il est difficile de se remettre en question,de se libérer de sa « dette » symbolique(poids du passé,mythe familial,comptes à régler),de ce qui fait obstacle à notre volonté d’être mieux ,plus serein,plus joyeux,plus vivant(je n’aime pas le mot bonheur).
    Le changement c’est aussi l’inconnu,la nouveauté…un espace laissé vacant,un vide encore inexploré…il est légitime d’avoir peur,d’être animé par la contradiction d’aller vers un « mieux » tout en étant attaché à une situation qui ne nous convient pas mais que l’on habite depuis longtemps avec ses habitudes et son territoire familier.
    Il suffit de regarder autour de soi,au travail,en famille pour constater que la majorité des gens préfèrent se « réfugier »,rester en territoire connu,familier…on se plaint mais au bout du compte on ne fait rien pour aller « mieux »…je pense ici aux classes moyennes des pays « riches » comme l’europe,les états-unis,le japon car il est évident que la majorité de la population mondiale se préoccupe d’abord de sa survie biologique…il faut pouvoir manger,boire et se loger.
    Dans nos contrées on ne peut pas dire que la majorité des gens ne va pas à l’école,nous avons même accès à la lecture,à la culture,à la littérature,à l’art (les bibliothèques et médiathèques ne manquent pas),nous pouvons encore exprimer nos opinions,échanger,créer des associations,se rencontrer…cette liberté là existe encore…mais qu’en est-il de la curiosité intellectuelle,du goût au savoir?
    C’est plutôt la paresse intellectuelle qui domine nos sociétés,c’est tellement reposant de ne pas se remettre en question,d’avoir sa vie toute tracée,de « rester chez soi ».
    Sur ce sujet Etienne de la Boétie a raison;la liberté fait peur!

    • Toine

      Je crois qu’internet qui met à la portée de tous un certain savoir, et communique et propage par là-même sa propre soif, vient contredire la fâcheuse tendance dont vous parlez. La curiosité intélectuelle redémarre et sera à mon avis grandissante. En tout cas, si ce n’est pas si évident , employons-nous à y contribuer. Personnellement, je vois un progression sensible autour de moi, davantage d’écoute sur certains sujets, davantage de curiosité, sans parler de la mienne. Le ras-le-bol qui gagne du terrain, en france, peut être l’occasion d’exacerber la peur et générer des réactions primaires, mais également de réveiller l’indifférence. Merci à ce blog de verser dans la seconde voie et d’aller plus loin encore.

    • tecole74hs

      La liberté fait peur, c’est ce que j’ai cru pendant longtemps, mais depuis que je m’émancipe, j’ai compris que ce sont nos peurs qui nous empêchent de nous libérer. Le processus est simple (un peu moins simple à mettre en pratique) Il faut se libérer d’abord de nos peurs par divers moyens thérapeutiques. La thérapie freudienne ou la Lacanienne sont les premières bases, mais il en existe de nombreuses autres, plus ou moins fiables,(à chacun de trouver la sienne)
      Dès lors que j’ai amenuisé mes angoisses en tout genre, un espace de liberté m’est NATURELLEMENT apparu. Sans peur, je fais ce que je veux et je me sens libre, mais ce n’est pas non plus une frontière nettement déterminée, non, il faut chaque jour se remettre a l’ouvrage et c’est peut-être ce travail quotidien qui fait que les soumis sont effectivement des lâches.

      • karluss

        il faut bien des limites pour fixer un cadre : nos sens mènent à la souffrance et celle-ci à la peur. Merci de ressusciter Crapaud qui n’était pas une grenouille de blog !

  10. FL

    Très discutable ce que vous affirmez.
    Il semble qu’une fois plus la notion de peuple pose un gros problème, renvoyant comme toujours à celle d’individu.
    En tous cas on peu lire ce beau texte de Mona Chollet, ici :
    http://www.peripheries.net/article327.html

    • FL, d’abord merci infiniment pour ce texte de Mona Chollet, il est au cœur du problème que j’entendais soulever. Mona Chollet rappelle en effet qu’on peut vouloir vivre pour autre chose que survivre, et l’amiral Nelson, s’exposant « inutilement » au feu ennemi, a sans doute vécu, avant d’être mortellement touché, le moment le plus exaltant de sa vie, un moment de liberté à l’état pur. Ça, la Boétie ne peut pas le voir, il ne voit que « les hommes » formant troupeau asservi. Mais citons l’introduction de Mona Chollet :

      « Je déteste le mot martyr. Glorifier la mort c’est moyen-âgeux. On a besoin d’une meilleure éthique pour le 21 siècle. » Cette réflexion est passée, jeudi 3 février, sur le Twitter de Slim Amamou, le blogueur entré au nouveau gouvernement tunisien. Parmi les réponses qu’elle a suscitées, celle-ci : « Cher monsieur, ces martyrs sont ceux qui t’ont donné le poste de secrétaire d’Etat au ministère de la jeunesse et des sports. »

      Il ne s’agit pas de « glorifier la mort », mais oublier les martyrs c’est oublier le courage : pas celui qui est nécessaire pour survivre, mais celui qu’il faut pour pouvoir se dire libre. Un courage qui ne peut être que volontaire, contrairement à la servitude.

  11. Deux point de désaccord sur cette réflexion :

    1/ « Mais personne n’a envie de mesurer sa lâcheté, ni de mourir dans une geôle, ni torturé comme Maurice Audin, ni enterré vivant comme Antigone. »

    Dans nos démocraties occidentales, le seul risque que court l’électeur, c’est de périr dans l’isoloir. Ce risque me semble tout de même jouable.

    2/ « la liberté ne coûte rien à ceux et celles qui sont pour le tyran, ou qui se satisfont du joug parce qu’il ne pèse pas sur leurs épaules. »

    Peut-on parler de « liberté » dans ce cas-là ? Sur la place Tahrir, la liberté a précisément était conquis par des gens qui ne se satisfaisaient pas du joug qui pesait sur leurs épaules.

    Pour ma part, je considère que la responsabilité d’un état de fait collectif réside dans CHACUN d’entre nous. Car c’est dans CHACUN – je veux dire SOI-MÊME – que réside la seule possibilité d’agir ou non sur le collectif (somme des chacuns – ou des soi-mêmes).

    • « Peut-on parler de « liberté » dans ce cas-là ? » : non bien sûr, en tout cas pas de la « vraie liberté », celle qui est constamment menacée et qu’il faut défendre les armes à la main.

      « la responsabilité d’un état de fait collectif réside dans CHACUN d’entre nous » : surtout pas la responsabilité ! On ne peut pas reprocher aux gens d’avoir peur, d’autant plus que la nature nous a doté d’un instinct de survie : la peur sert à éviter de mourir. En Libye, les militaires qui bombardent les civils ne sont pas responsables, ou du moins pas tous : pas ceux qui voudraient désobéir aux ordres mais ne le peuvent pas. La peur culpabilise mais déresponsabilise et, couplée dans nos démocraties au consumérisme, elle infantilise.

      • « On ne peut pas reprocher aux gens d’avoir peur »

        1/ Tout dépend de quelle peur.

        - Avoir peur de la répression d’un dictateur sanguinaire ?
        - Craindre pour son portefeuille ? Ses « avantages acquis » ?

        La peur, dans nos sociétés occidentales, France en premier lieu, me paraît singulièrement frivole.

        2/ Ce n’est pas la peur elle-même qui importe, mais la paralysie physique et intellectuelle qu’elle entraîne chez les gens en questions

        - Ceux qui la subissent (les pétainistes, les adeptes du vote utile…)
        - Ceux qui la dominent (les Palestiniens, les Tunisiens, les Égyptiens…)

      • @Le Yéti : « La peur, dans nos sociétés occidentales, France en premier lieu, me paraît singulièrement frivole. » : t’en fais pas, si le FN gagne les élections, la peur deviendra beaucoup moins « frivole ». Le FN saura nous mettre face à nos « responsabilités » : soit vous laissez les exactions se dérouler sous vos yeux, soit vous prenez le risque d’en être vous-mêmes la cible. Quant à la peur du chômage, de loin la plus répandue et qui nous fait accepter tous les diktats du capitalisme, je ne crois pas qu’elle soit « frivole », elle marque chacun au fer rouge. Seule une petite minorité en réchappe, une minorité faite de gens exceptionnels qui ont assez de courage et de savoir faire pour se permettre de vivre en dehors des clous.

      • Martine Mounier

        @Le Yeti

        « La peur, dans nos sociétés occidentales, France en premier lieu, me paraît singulièrement frivole. »

        Ne vous méprenez pas. La peur de perdre un emploi, un toit, un statut social, une reconnaissance familiale, est aussi importante que la crainte de recevoir directement une balle. Il faut du courage pour se battre contre l’oppresseur, et c’est toujours le même courage quelque soit la forme plus ou moins subtile que peut prendre la tyrannie.

      • @Martine Mounier : « Il faut du courage pour se battre contre l’oppresseur » : merci d’avoir bien retenu la leçon ! La tendance est malheureusement de faire de cette lutte une question de morale, quelque chose qui devrait aller de soi, ou qui irait de soi si, ou qui ne serait pas nécessaire si le monde était juste, ou qui prendrait fin si, etc. En occultant la nécessité du courage, on occulte aussi sa possibilité. Cela vous donne le pourquoi de mon billet.

      • Martine Mounier

        @Crapaud Rouge

        En occultant la nécessité du courage, on occulte aussi sa possibilité.

        Je suis entièrement d’accord avec vous.
        On nous d’ailleurs assez bassiné avec la guerre de 40-45, la chance que nous avions d’être en paix alors que des pays lointains ne l’étaient pas, pour qu’on ne nous refasse pas le coup de la supériorité d’une souffrance avec les pays arabes aujourd’hui. La guerre armée comme degré ultime de la violence est un épouvantail bien pratique pour que nul ne regarde le chômage de masse, la corruption financière et la pollution industrielle pour ce qu’ils sont.

    • Kwartz

      Dans nos démocraties occidentales, le seul risque que court l’électeur, c’est de périr dans l’isoloir. Ce risque me semble tout de même jouable.

      Non on ne torture pas les gens en France

      En tout cas on envoie pas la troupe sur des grévistes

      Il vaut mieux ergoter sur des sondages bidons que s’intéresser à la khadafisation du maintient de l’ordre avec cet éternel argument des réactionnaires « Si vous êtes pas content c’est pire ailleurs »…

  12. Didier

    Crapaud Rouge, pourriez vous nous dire quel contenu La Boétie mettait au mot liberté ? Autrement dit, parlait il de la même chose que ce que nous avons en tête aujourd’hui ?

    • Didier, la Boétie parle de la liberté comme d’un « bien si grand et si doux qu’on devrait le défendre becs et ongles » et n’en dit guère plus. Aujourd’hui, la liberté c’est le « pouvoir faire » structuré par le capitalisme, mais pour moi c’est le « pouvoir être », l’être étant ce qui veut conserver sa manière de vivre.

      • JeanNimes

        Crapaud Rouge, j’ai apprécié votre billet et je réagis à cette définition de la liberté. Frédéric Lordon s’en préoccupe dans son livre « Capitalisme, désir et servitude », car le problème de la liberté ce n’est pas seulement de « faire » ou de « pouvoir faire », c’est de « faire faire ».
        A-t-on le droit de « faire faire » ? Dans quelles conditions ?
        L’exploitation se construit sur la liberté de faire faire et de capter le produit du faire au nom du rapport de force capitaliste.
        Voilà des questions profondes qui éclairent celles que pose La Boëtie.
        (Je suis d’accord avec le fait que celui-ci, comme le remarque Lordon, semble faire un contresens sur ce que disait Spinoza à propos de la servitude passionnelle. Mais c’est peut-être un autre débat !)

  13. Delamontagne

    On ne saurait commenter avec plus d’à propos les dernières nouvelles d’Egypte. (A la « faveur » de la répression en Lybie, soutenue par les généraux algériens et sans doute égyptiens?),
    reprise en mains place Tahrir avant-hier 8 mars contre les femmes, et hier 9 mars. Au menu: arrestations, torture sur place…
    http://crisdegypte.blogs.liberation.fr/
    Non, le peuple ne se soumet pas parce qu’il est stupide et fasciné. ChacunE qui a payé le prix de la liberté (ou dignité ou honnêteté ou non-complicité etc) le connait très bien.
    La manière dont sont traités les chômeurs dans notre société témoigne de la valeur attribuée aux êtres humains dans ladite société. Il est stratégique de les maintenir dans la misère, pour que la précarité menace tout un chacun non détenteur de capitaux..ça intimide tout le monde. Même les jeunes diplômés n’osent pas se syndiquer, ou simplement invoquer le droit du travail.
    Le patronat a une feuille de route, une seule: démolir méthodiquement nos droits sociaux. Dernier épisode: rupture des négociations concernant l’assurance chômage pour cause d’insoumission des « partenaires ».
    Par ailleurs, il n’est pas vrai que le vote des chômeurs se porte sur le FN: c’est marginal, les chômeurs votent massivement « abstention ».

  14. DidierF

    Crapaud Rouge,

    Pour vous, qu’est-ce que la liberté ?

    Selon vous, qu’est-ce que la liberté pour La Boétie ?

    Pensez-vous n’avoir fait aucune erreur de compréhension du texte de La Boétie ? Les soumissions volontaires me semblent illustrées par l’oeuvre de E. Bernay et de toutes ses grandes réussites. Elles me semblent illustrées par la réélection de W Bush, par l’adhésion des Allemands à Hitler. Est-ce que La Boétie n’aurait pas remarqué ce problème ?

    Pendant que j’y suis. Est-ce qu’il y a d’autres façons de définir la liberté ?

    La dernière est : Est-ce que l’économie prime ? Si la réponse est oui, en cas de victoire de Khadafi, nos pays renoueront avec ce dernier et nous occulterons soigneusement ce qui se passe actuellement avec des excuses embarrassées à son égard.

    Qu’est-ce qui est le plus important ? Votre réponse définit automatiquement ce que signifie le mot de liberté. Votre réponse dit ce que la liberté permet de réaliser. Avec plusieurs réponses, nous avons plusieurs libertés. Avec plusieurs réponses, si elles sont exclusives ou contradictoires, la liberté des uns devient l’oppression des autres.

    • DidierF

      Comment résoudre ces contradictions ?

    • @DidierF : « Pensez-vous n’avoir fait aucune erreur de compréhension du texte de La Boétie ? » : c’est bien possible, mais il faudrait que quelqu’un pointe précisément mon erreur. Le Discours décrit fort bien comment la tyrannie s’exerce à travers ses serviteurs zélés, des gens capables de tuer froidement quelqu’un qui refuse d’obéir : ceux-là sont, si l’on veut, dans la « servitude volontaire ». Mais les autres ? Ceux qui se trouvent pris ensemble dans l’expression « les hommes » ? Serviteurs zélés, eux aussi ? La Boétie explique fort bien comment le fait de naître dans la servitude fait perdre le goût de la liberté, et comment l’habitude « parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l’amer venin de la servitude » : il faut bien en convenir, mais alors, où est la volonté dans tout ça ?

      Et il faut ajouter : si la servitude (des hommes en général) est volontaire, alors il est logique qu’elle soit, et il n’y a pas de quoi en faire un discours, en tout cas pas aussi faussement ingénu. Quoiqu’il en soit, ce discours me révolte, parce qu’il compte pour zéro ceux et celles qui se sont battus, et qui se battent encore, pour la liberté.

      • Toine

        Et il compte aussi pour zéro CE pourquoi ils se sont battus, et ceux pour qui ils se sont battus. Ceux qui se sont battus ne l’ont le plus souvent pas fait, dans leur esprit, uniquement pour eux-mêmes. La Boétie voulait-il dire: à quoi bon?

  15. Pierre

    Bonjour,
    Votre sujet me fait penser à un documentaire assez bien fait et court pour expliquer ce qu’est la Servitude Moderne.
    Produit par Jean-François Brient, voici le lien:
    http://vimeo.com/7348099

    • Marlowe

      Pierre, attention de ne pas jouer avec les allumettes.

      Le feu brûle, surtout ceux qui tournent en rond dans la nuit.

      Bien à toi.

  16. Sociologisme larvé ou idéalisme platonicien?…Dans les deux cas une doctrine bien différente du rationalisme espéré où l’individu, par le développement immanent de sa raison, rejoindrait l’universel et dominerait, par l’esprit, le milieu social où le hasard de sa naissance l’a placé…Ne faudrait-il pas modifier la position même de la question?…
    Il n’est pas de lecteur de Spinoza qui été frappé du contraste entre la quatrième partie de l’Ethique (de servitute humana) et la cinquième partie (de libertate humana); en passant de la connaissance du deuxième genre à celle troisième…Du temps à l’éternité, on passe du domaine des lois universelles qui doivent régler la conduite de chacun d’entre nous dans ses rapports avec ses semblables à celui de la destinée individuelle dans ce qu’elle a de plus ancrée profondément, de plus essentiellement personnel : d’un côté la discipline sociale, de l’autre la transfiguration…Un rythme de tout point semblable se retrouve dans la morale stoïcienne : chaque homme est membre d’une société constituée par un réseau de fonctions qui doivent être accomplies pour que la société subsiste : d’où les devoirs précis de l’individu correspondant aux fonctions sociales qu’il doit remplir…Mais il y a au-dessus la sagesse, état de perfection supérieur à toute activité particulière…Cette dualité de la discipline sociale dans les actes et d’une perfection intime, indépendante du comportement social, n’expliquerait-elle pas les difficultés devant lesquelles se trouve un rationalisme qui a voulu au contraire lier et même confondre le devoir social et la perfection intérieure?

    • AntoineY

      « Un rythme de tout point semblable se retrouve dans la morale stoïcienne : chaque homme est membre d’une société constituée par un réseau de fonctions qui doivent être accomplies pour que la société subsiste : d’où les devoirs précis de l’individu correspondant aux fonctions sociales qu’il doit remplir… »

      Pourrais-je en savoir un peu plus sur cette conception stoïcienne s’il vous plait? tOUTE référence est la bienvenue.

      • @Antoine Y… »Pourrais-je en savoir un peu plus sur cette conception stoïcienne s’il vous plait? tOUTE référence est la bienvenue. »…Il semble que les Deux Sources de la Morale et de la Religion (1932) viennent illuminer ces questions…Les ouvrages de morale sont en général tardifs dans la vie d’un auteur…Bergson avait soixante -treize ans et ce fut le dernier de ses grands ouvrages…Chez Auguste Comte, la science de la morale, comme septième science, n’apparaît que dans sa seconde philosophie…La Science de la Morale de Renouvier est un de ses derniers écrits…Les écrits de jeunesse des moralistes n’indiquent souvent qu’une doctrine passagère…Le Kantisme moral de Lévy-Bruhl dans sa thèse sur la Responsabilité ne laisse pas de trace dans la Morale et la science des moeurs…L’Essai de Rauh sur les rapports de la Morale et de la Métaphysique, écrit en 1891, à trente ans, est entièrement renversé par l’Expérience morale, écrit en 1903 à quarante-deux ans…
        …Grâce à une application nouvelle et originale de cette méthode qui consiste à dégager à l’état pur et dans des cas limites des tendances qui, à une observation superficielle, se confondent, il revient à ces anciennes doctrines morales qu’avait laissé périmer le souci unique d’assurer la cohésion sociale; mais on voit aussi que, contrairement à l’opinion générale, une dualité d’origine qui en apparence brisait cette cohésion en était en réalité le fondement. Non pas deux morales, mais deux sources de la morale : d’une part, une société définie dont les exigences s’expriment en des règles et où la moralité n’est rien que la discipline sociale, d’autre part, chez les hommes exceptionnels, une génialité morale qui, non contente de la dissociation de l’humanité en sociétés closes, cherche à créer des rapports humains de justice, de charité, de fraternité…Pression et aspiration, tels sont les noms de ces deux sources…L’une exprimant l’action continue de la société sur l’homme par l’éducation et les habitudes…L’autre indiquant une réponse de l’élan vital qui tend à transfigurer l’homme et à dépasser l’humanité comme espèce animale.

    • @idle, « un rationalisme qui a voulu au contraire lier et même confondre le devoir social et la perfection intérieure » voulu confondre ? s’en raconter l’histoire (rationaliste) ou en devenir l’affranchi (se la mettre, l’histoire d’éternité, dans la poche), 1 tiens le futur vaut mieux que 2 tu l’auras, corrompre, se séparer, dominer son objet, développer un semblant d’honnêteté exemplaire, se satisfaire d’une reconnaissance, qu’un hameçon prenne n’importe quoi, quitte à s’y anéantir, se maquer à l’éternité au prix de l’ectoplasme, de son image, évitant les contradictions et les pièges, image bouffie reluisante somme toute un peu moins ou un peu plus repoussante, c’est selon confondre pour soi dans sa tour sociale, édifiant lénifiant à tour de raison, de légiférations faites en son nom; ainsi rend féroce ce qui dépasse ou trouble, c’est affreusement contourné, on s’y emmerde ferme… pas d’ange qui passe.

  17. Vous auriez pu intituler « La liberté pour quoi faire » c’est plus désillusionnant.

  18. Mike

    Intéressant.

    Mais faux problème à mon sens.

    Ce matin : revenu de ma longue ballade matinale dans les sous-bois vallonnés, une fois posé les 30 kilos de buches portés sur plusieurs kilomètres, le chien alimenté, je retrouve ce blog. J’entends les arbres rigoler affectueusement devant vos vagues de mots. Moi : « mais c’est un être aquatique.. » Leurs banches me soufflent.  » Tu as vu comment les habitants de l’hexagone sont persuadés d’être au centre ? »… je rétorque : « Mais n’est-ce pas le cas, ils ont eu la révolution, une longue histoire… cette si belle langue, si docile et créative ? »…  » oui oui… » pouffent-ils

    Faux problème parce que vous savez bien, mon cher amphibien écarlate, que la liberté n’existe pas, et que la réalité, bien qu’extrêmement mouvante, est un solide carcan.

    Les êtres les moins libres sont ceux qui dépendent des autres, surtout ceux d’en haut, et eux sont les plus entravés, tenus par leur standing et leur niveau de vie.

    Il n’y a pas de violence dans nos société, si ce n’est celle du consensus, de la paresse, du politiquement correct atroce des médias dominants (particulièrement en France), du refus de la vraie créativité qui prend des risques, de l’ »assentiment consenti » tel que décrit par Chomsky, de l’inertie des convenances qu’on retrouve partout.

    De gens qui savent déjà ce qu’ils ont envie d’entendre. Même sur ce blog.

    • AntoineY

      Parce que vous savez bien, mon cher amphibien écarlate, que la liberté n’existe pas

      A Rome, si un citoyen s’avisait de répandre cette croyance et de la revendiquer pour lui même, on le prenait au sérieux ». Et le citoyen romain héritait alors du statut tant convoité d’esclave.
      J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour la subtilité du droit romain… Appelons libre, conformément au droit romain, le fait de ne pas être dominé (et non pas la capacité à choisir ou à faire ce que l’on veut, comme le voudrait la vulgate libertarienne).

      Je crois que nous ne savons pas toujours clairement quand, c’est à dire si nous le sommes (d’autant plus qu’aujourd’hui, même quand nous le savons, nous nous voyons presque expliquer que nous en sommes individuellement responsable, que le statut de dominé/perdant est nôtre parce-que nous le méritons soit comme sanction d’une psychologie voire d’une morale personnelle défaillante, soit comme résultante d’un désir plus ou moins « inconsciemment cherchés »; à cela on pourrait ajouter que de toute façon ce n’est pas grave, puisque de toute façon « personne n’est libre » et que « la liberté n’existe pas »).

      Je ne saurais trop conseiller de lire, pour ceux qui ne le connaissent pas, « Masse et Puissance », de Canetti. Oeuvre d’une vie, foisonnante, qui intéressera tant l’anthropologue que le psychanalyste ou le politiste sur la problématique individu/groupe. Des éléments de la réponse tant convoitée se trouvent peut-être dans ce livre.

      • Il me semble que la liberté existe de facto dans les sociétés primitives étudiées par Pierre Clastres. Voir : La Société contre l’état. Mais « Masse et puissance » est sûrement intéressant aussi, je vais lire, merci AntoineY.

      • Marlowe

        La liberté existe chez les chasseurs-cueilleurs qui la perdent quand ils se sédentarisent, inventent la propriété privée et le travail comme activité séparée, donnent naissance aux classes et à la caste guerrière, perdent l’unité du monde et sont contraints d’inventer les religions comme substituts névrotiques à l’Eden perdu.

      • AntoineY

        @ Crapaud

        Je veux bien suivre P. Clastres (et C. Schmitt) quand ils affirme que l’Etat n’est qu’une forme, parmi d’autres et passagère, du politique.
        Mais je le laisse à son joyeux délire quant au degré de désidérabilité de ces sociétés, dans lesquelles quelqu’un comme moi mourrait vite d’asphyxie, étouffé par la pression du groupe et le poids des conventions. Sans parler de la violence endémique au sein de ces sociétés… qui semble passée sous silence la plupart du temps.

        @ Marlowe

        Mouais… les chasseurs cueilleurs étaient surtout libres de mourir de faim au premier aléa venu. Je suppose que c’est la raison pour laquelle ils se sont sédentarisés. Je ne vois pas comment un surcroît de dépendance vitale à l’égard du monde extérieur pourrait être qualifié de manière adéquate de surcroit de liberté… et comment on pourrait bien être moins « libre » en limitant cette même dépendance. Disons plutôt qu’ils échangent une dépendance contre une autre.
        C’est justement parce-que nous avons d’abord pu assurer les conditions de notre subsistance que nous avons pu ensuite nous dégager de la pression des obligations religieuses que le groupe impose à ses membres comme autant de principes d’organisation pour la survie (le membre qui ne s’y soumet pas met tout le groupe en danger).

        De deux choses l’une il me semble: ou bien ils ne se vivaient que comme des « exemplaires » du groupe, et parler de liberté les concernant n’a aucun sens (ce n’étaient pas encore des « sujets », si le « sujet » est bien le produit d’une construction sociale, d’un procès de subjectivation), ou bien, ce qui est plus probable, ce n’était pas le cas, et ils connaissaient donc « le tien » et « le mien », la propriété privée. Simplement, leur nomadisme privait l’idée de propriété privée de tout objet foncier.

      • kercoz

        @AntoineY
        ///Appelons libre, conformément au droit romain, le fait de ne pas être dominé (et non pas la capacité à choisir ou à faire ce que l’on veut, comme le voudrait la vulgate libertarienne).////

        Je vous recommande la lecture de « La puissance des pauvres  » de Majid Rahnema et Jean Robert . Rahnema (ancien ministre iranien , menbre du conseil executif de l’unesco) explique que tout ce qu’ il a contribué a faire pour erradiquer ou réduire la pauvreté et la misère , n’a non seulement servi a rien , mais , a coup de milliard , a contribué a l’accroitre de façon structurelle.
        Il en arrive a préconiser ce que vous énoncez ci dessus :
        «  »la misère c’est la pauvreté sans son moyen de subsistance » ». Un miséreux c’est un pauvre ds une banlieue surpeuplée , avec portable , ecran, , sida et alcool , mais sans son lopin ,son mulet et sa dignité.
        Cette cellule « minima » societale devrait etre conservée et non pas remplacée par une « alloc » de survie humiliante et anesthesiante.

        @Crapaud et Marlow:
        Je pense que l’animal perd sa « liberté » lorsqu’il se socialise (pour l’espece humaine , bien avant l’homminidé ). Mais cette « liberté » ou autonomie optimale de l’individu etait en fait angoisse et agressivité (majoritairement intra-spécifique).
        Le passage au groupe est un « deal » : echange agressivité contre protection et aliénation (servitude volontaire) . Perso je visualise l’entité -réalité humaine sur un curseur entre individu et groupe (centre virtuel de l’entité groupe). Le groupe etant la nouvelle « entité » . Le curseur règlant le dosage entre tendance liberté (qd tt va bien) et servitude (qd ça craint) .le curseur est perso (beaucoup de curseurs servitudes autorisent qqs curseurs liberté ) et opportuniste en fonction des situations et des epoques .
        Chez les chasseurs cueilleurs , la liberté n’existe pas plus qu’actuellement , l’alliénation y st forte , mais ce n’est pas la meme que la notre , elle est stabilisante puisque la hierarchie est ADMISE par l’individu et le conflit restreint aux places hierarchiques voisines …
        La hierarchie y est admise car réellement REPRESENTATIVE des individus et de leur capacité ….ce qui est loin d’etre le cas actuellement .
        En se sédentarisant/ spécialisant l’aliénation change …l’augmentation de taille des groupes, par la perte du REGARD des autres sur le fait « travail » et rénumération permet des prises de pouvoir .
        Le gain de productivité induit par la mise en groupe des chasseurs cueilleurs etait réinvesti en production culturelle commune et non en stock d’objets inutiles.
        @Antoine. Votre vision des structures archaique me parait formatée par l’idéologie scientiste que nous subissons depuis un siecle : ////Pressions du groupe et poids des convention//// ; ///libre de mourrir de faim au premier …// celà tient plus du mythe que d’autre chose : Vous attribuez a la structure moderne des qualités trs elitistes et rationnées) qui appartiennent au progres de la science et de la technologie , sans démontrer le lien explicite qui existerait entre eux.
        La phobie culturelle ‘autres modes de vie est tres partagée , meme par ceux qui s’en défendent . votre réaction un tantinet agressive montre son « pouvoir » et l’usage que la démagogie peut en faire …ce qui peut effrayer en cas de BUG écono-enegetique grave .
        En fait pour résumer ce débat , on peut le carricaturer par le choix entre :
        «  »LE FLIC DANS LA TETE et LE CAR DE cRS en bas de l’immeuble » » »
        Ce que vous appelez -craignez «  » etouffé par la pression du groupe » » , est le mode archaique naturel qui a prouvé sa stabilité …. il me semble que sans nier son terrible degré d’aliénation , il est le seul qui puisse optimiser l’individu …en tout cas le responsabiliser .

      • Je vois que le détective Marlowe a mené sa petite enquête jusqu’au paléolithique, et qu’il en est revenu avec un excellent petit résumé.

        @AntoineY : ce que vous me répondez ne me surprend pas du tout. Vous êtes logique avec vous-mêmes, et votre imprégnation des classiques, à commencer par le droit romain.

        @kercoz : plutôt d’accord avec vous, mais ne pensez pas « aliénation » quand vous parlez des chasseurs-cueilleurs. Le mot désigne l’état de l’individu privé de son humanité par l’asservissement. A leur stade de développement, ils sont parfaitement humains.

      • Marlowe

        à Crapaud Rouge,

        Un bon détective a nécessairemnt des informateurs, parfois nommés cousins, qui ne sont pas tous des balances.
        Si le sujet de la Folle Histoire du monde vous intéresse, lisez le livre qui porte ce titre, écrit par Michel Bounan, médecin homéopathe, ami de Debord, publié aux éditions Allia.

        Je parle de ce livre ailleurs, ce jour, sur le sujet du Japon, mais je ne sais plus où.

      • kercoz

        @Crapaud Rouge :
        Je pensais qu’ aliénation signifiait plutot « servitude volontaire » plus ou moins consciente.
        Le chasseur cueilleur n’ a pas fait ce choix , mais l’espece l’a fait pour lui , du moins ceux qui ont survécu …dont il fait partie.
        Le « Contrat Social » est le type meme d’une aliénation puisque l’individu échange sa « liberté » contre la protection du groupe ….. Ce qui démontre que l « ‘état providence  » est une arnaque sémantique démagogique puisque c’est un pléonasme .

      • kerkoz, il ne faut pas voir de l’aliénation partout ! A vous entendre, il n’y aurait guère que les ermites et de vieux bûcherons perdus dans la forêt qui ne seraient pas aliénés. L’être humain descend du singe, animal sociable, pas de l’ours polaire ! Disons qu’on est aliéné quand on dépend par trop d’intérêts que la morale commune réprouve.

        Quant à « l’état providence », ce n’est pas un pléonasme, parce qu’il existe aussi « l’état dictateur », plus bourreau que providentiel pour ses citoyens.

      • kercoz

        @ Crapaud rouge :
        mais l’aliénation EST partout . C’est une situation normale …surtout pour un animal social . Il ne faut pas voir ce terme comme une insulte ou un etat de servitude extrème , c’est un etat naturel …On ne sort pas de l’aliénation …ON EN CHANGE , vous dirait un psy …
        Puisqu’un individu n’existe pas sans le groupe (cf enfants sauvages) , c’est qu’il dépend de ce groupe , et donc il y est aliéné (servitude …autrefois volontaire ).
        Les ermites autant que les autres ! ..j’ai parlé autrefois d’un exercice philosophique que j’ai tenté de faire …a savoir ne pas répondre aux saluts des blaireaux déguisés en décath§lon , avé ba&ton de ski , qui rendonnait en rangs serrés pres Cauteret ………Tres tres dur ! de ne pas répondre : on trouve des excuses : jolis fille , vieux type a ne pas insulter , vrais baton unique et en bois …etc … Essayez de façon ostentatoire de jeter a terre un papier ds une rue passante ! pas facile !
        C’est là le « POuvoir » dont parle De Jouvenel : Qu’est ce qui nous meut ? qui nous oblige a aller nous trucider ds des tranchées ? Pas qqs flics , ce n’est pas vrai !
        L’interet du livre de Jouvenel c’est qu’il montre que cette emprise du « Pouvoir » sur l’individu s’accroit de façon inéluctable qq soit l’idéologie … et ça c’est vrai , Et c’est une caracteristique commune a toute les civilisation …jusqu’ à leur effondrement tout aussi inéluctable.
        La « souveraineté populaire » a autorisé une emprise inouie sur l’individu ..telle que ne l’aurait jamais rèvé un monarque ou un tyran …….

  19. Sylvain

    Crapaud Rouge,
    Vous avez déja entendu parler de la « passivité masochiste » ?
    Que la vie « en société » c’est bel et bien d’une névrose qu’il s’agit?

    « Discours du refoulement involontaire »

    Non voulu mais désiré si je comprens bien. D’un désir qui surpasse la volonté. Et qui depasse donc le propos moraliste que vous faite suivre.
    C’est dans la morale que reside la pire des perversités
    Votre sitation de Sade est à ce sujet est éloquante.

    « Ce qu’il y a de pire dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres »

    Leo Ferre

    • Sylvain, excusez-moi, d’un bout à l’autre de votre com’ je n’arrive pas du tout à comprendre ce que vous voulez dire.

      • Sylvain

        Qu’il y a un malentendu d’un bout à l’autre de votre article
        Que le sempiternel instinct de mort exerce une fascination pour la crise financière actuelle qui nous subjugue tels des petits lapins dans les phares d’un semi-remorque
        Que tout cela répond de l’éros et du Thanatos qui nous gouvernent en tant qu’individus, et que l’instinct de mort est aussi présent et ressenti au niveau du social.
        Est-ce plus clair?

      • @Sylvain : oui, c’est un peu plus clair, sauf que, quand vous écrivez « Que tout cela répond de l’éros et du Thanatos qui nous gouvernent en tant qu’individus« , je veux bien, mais ce n’est pas du tout dans le texte de la Boétie, alors que je tenais à m’en tenir au texte. Il n’y a de malentendu que pour vous, peut-être parce que vous auriez aimé que je reprenne d’autres analyses plus savantes.

        Sincèrement, je suis prêt à lire toute « contre-analyse », (et à reconnaître mes erreurs), car je cherche en vain les raisons qui font que certains me semblent idolâtrer le Discours.

      • JeanNimes

        Oh non ! Ne reprenez pas « savantes analyses »… qui sont fausses !
        Eros et Thanatos ne gouvernent pas les sociétés, tout au plus ce sont des représentations mythologiques parfois utilisées pour parler de la finitude de l’individu humain et des contradictions que cela introduit dans ses choix et ses conduites.
        Les utiliser comme concepts de l’économie politique seraient seulement sacrifier un peu plus aux fétiches qui nous gouvernent eux bien réellement, la marchandise, l’argent, le capital.

    • Marlowe

      La vie en société est bien une névrose.
      Je confirme qu’il faut le savoir pour envisager une guérison qui ne peut être que sociale.
      Voir mon commentaire en 18.

  20. vigneron

    Au risque d’en choquer plus d’un, je vois dans la Boétie l’ancêtre de la gauche caviar et des anarchistes

    Rassurez vous, Crapaud, cette ébauche d’analyse du « Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un » est tellement à contresens qu’elle ne pourra guère choquer ou même ébranler le moindre de ses partisans ou simples lecteurs attentifs; tout au plus conforterez vous les dès-avant con-vaincus par votre « thèse ». Les plus nombreux de ces derniers étant, malgré – ou pour cause – les près de cinq siècles qui nous en séparent, parmi ceux ne l’ayant jamais lu, voire n’en ayant jamais entendu parler. En tout cas aurez-vous peut-être l’insigne mérite d’en inciter certains à sacrifier quelques heures pour le regarder de plus près.
    No shocking donc, tout au plus un peu d’affliction. Peut-être…
    Je n’y reviendrai pas.

    • Cher vigneron,

      Votre « Je n’y reviendrai pas » m’inquiète au plus haut point. Vous semblez résolu à laisser les visiteurs avaler mes contresens sans mot dire, et à me voir mourir idiot. Ce serait sympa de nous expliquer le sens profond du Discours. Je l’ai lu attentivement, et n’en ai pas trouvé d’autre, désolé.

    • Toine

      M. Crapaud rouge propage des valeurs (j’ose ce mot honni!) humanistes (et j’ose encore!). Car outre l’analyse, c’est son avis qui ressort et surlequel il insiste. M. Vigneron sur sa montagne, perché, nous cache les raisins de sa colère, ne donne pas d’avis, peut-être en a t’il un, nous ne saurons s’il ne nous éclaire. Point celui d’un expert affligé mais celui d’un homme sur le sujet abordé.

    • Marlowe

      A propos de l’expression « gauche caviar » inventée par les communicants du répugnant parti de Le Pen, je répète encore une fois qu’il est indispensable de ne pas utiliser les mots de l’ennemi.

  21. Lisztfr

    Très intéressant mais cela demande réflexion ….

    Et c’est très juste ce que vous écrivez… et bravo pour le fait de déboulonner des mythes. Un petit peu dans une perspective Althusserienne, voir « Montesquieu la politique et l’histoire », -absence du peuple comme force politique chez Mont.

    Il y a le Grand inquisiteur aussi. Perspective psychologique du bénéfice d’avoir des maitres.

  22. regoris

    Il y a surtout la Tyrannie de l’argent par ceux qui le créent pour asservir en douceur les gents en les endormants plutôt qu’en les révoltant..
    La douce musique des centres de consommations ,églises des élus à la jouissance de biens de toute sorte ,.
    Pourquoi pousser les gents à la révolte alors que les endormir dans l’utopie d’un bonheur créer sur mesure les protège.
    A mon avis cela est bien plus confortable à la dominance de quelques uns et cela à déjà réussi,voir le comportement de nos semblables sois disant libres et évolués..(football,film,propagande FN etc)
    Évidement l’anarchique révolte des pauvres gents du Maghreb est la 1ere étape vers ce monde que nous vivons.
    Merci Crapaud Rouge et je vous signale qu’il n’est plus nécessaire de punir ceux qui se révoltent,on les achète comme les syndicats,la justice et même un Président..
    Tout s’achète et se transforme
    (Lavoisier ?)
    bisous les gars
    Merci

  23. Germanicus

    La politique de Louis 14 consistait à contrôler absoluement tout, les mécanismes de surveillance et de contrôle étaient au top. La cour de Versailles a servie, entre autres, à contrôler l’aristocratie, à instaurer une espèce de servitude de la part des courtisans, et cétera. Son époque était un intéressant sujet d’etude pour tout ce qui est pouvoir et servitude. Néanmoins, Louis 14 fut idolâtré, et certains regrettent encore aujourd’hui « le siècle d’or ». Comme disait Napoléon, le peuple supporte mieux les chaînes quand elles sont dorées.

    • regoris

      Si Louis 14 peut se servir des moyens informatiques actuels il ferais surement mieux que l’innommable président.
      Merci de cette éclaircie

  24. La domination des sauvageons de la route.

    En guise d’exemple, histoire de fixer un peu les idées, je fais un trajet assez long pour me rendre au travail depuis les années 90. Toujours le même trajet sur une autoroute sinueuse. La bagnole, c’est pas mon truc. Je respecte les limitations sans pour autant traîner. Avant 2003 je crois (l’année où le nombre de mort a été divisé par deux), je me faisais « agresser » tous les jours par des chauffards véloces et surexcités très sûrs de leur droit à m’agresser ainsi, essentiellement lors de dépassement de poids lourds. Beaucoup de grosses cylindrées à vitres sombres sans doute détenues par des élites responsables? J’avais fini par mettre un nez rouge à portée de main, histoire de décontracter un peu la situation et aussi histoire de ne pas la subir. Très efficace, je le recommande! Bref, quand NS a décidé de faire appliquer les limitations, on a eu une période pendant laquelle les forces de l’ordre étaient très présentes et ça a marché. J’avais même oublié cette ambiance de tueur qui règnait auparavant. Et puis depuis quelque temps, cette agressivité routière remonte, on ne voit plus du tout les forces de l’ordre, les agresseurs s’en donnent à coeur joie et je viens d’entendre que les statistiques routières se dégradent. Toujours beaucoup de grosses cylindrées à vitres sombres. Tu m’étonnes!

    Moralité, sans moyen pour faire respecter les règles de vie commune, c’est la loi du plus fort ou du plus agressif qui reprend bien vite le dessus, l’autocontrôle adulte des pulsions, au moins sur la route, est un rêve Bobo de liberté. J’ai bien conscience, à mon regret, de donner du grain à moudre au populisme avec un tel commentaire, mais il appartient à chacun de confirmer cette observation routière sur le sort de la liberté concrète: c’est aussi le lieu d’un rapport de force et malheureusement non celui de la vertu.

    • regoris

      bonsoir
      Je sais pas comment vous faites un verre dans le nez?
      Moi je prend un taxi pour me reconduire ..

      Je connais beaucoup de gars sans moyens pour qui la bagnole est le seul moyen de rentrer à la maison..et si un accident devrais arriver j’irais aider la victime et mes amis au lieu de condamner ..

      Bête système de profiteurs.
      Les Bachelots victimes pharmaceutiques et les SRF,sans revenus fixes meurent le long de la Senne et on parle NEZ ROUGE….

    • Moi

      Pas bien compris Mr Martin. Ils vous imposent quoi les conducteurs agressifs? Je crois que c’est plutôt vous qui les ralentissez et leur imposez à leur grand dam votre vitesse. (Et je ne veux pas dire par là qu’ils ont raison d’être agressifs et véloces au volant, juste que la métaphore avec la loi du plus fort m’échappe quelque peu.)

      • Ben c’est simple, lorsque je double un camion sur cette autoroute au max de la vitesse autorisée, c’est assez fréquent qu’une voiture vienne me coller très près, parfois plein phare, avec quelques gestes pas très sympas. En général, je laisse faire, mais ça gonfle un peu quand même, alors à une époque, je mettais juste un nez rouge juste avant de me rabattre, parce que très souvent, « l’agresseur » me jette un coup d’oeil à ce moment là, et le nez rouge avait un petit effet amusant. C’est tout. La loi du plus fort, c’est celle de celui qui veut s’imposer par la force, c’est bien le cas ici.

      • Un petit complément que m’inspire votre remarque à priori:

        Je crois que c’est plutôt vous qui les ralentissez et leur imposez à leur grand dam votre vitesse

        Le problème des bobos, c’est qu’ils ont lu Dolto mais qu’ils l’ont lu de travers. Ils ont confondu l’incitation à l’écoute avec le laxisme éducatif, alors que Dolto insiste fortement sur l’importance de la castration afin d’éviter que les pulsions ne dévorent l’enfant qui n’est pas armé pour y résister seul. Si ce travail éducatif précoce n’est pas fait, alors on se retrouve, par exemple, avec un comportement sur la route qui n’est qu’illustratif, de citoyens qui se croient au-dessus des lois, qui sont esclaves de leurs pulsions. C’est bien un sujet sur la liberté et la mort.
        Une lecture d’Aldo Naouri, le célèbre pédiatre, peut aider à consolider ce que disait Dolto et tant d’autres éducateurs sur cette question de la domestication des pulsions vestigiales. Recommandation spéciale Bobo.

    • Marlowe

      Maintenant, si vous persistez à rouler à gauche, il faut admettre que tout est possible !

      Pardon, je voulais dire : à rester sur la file de gauche…

      • En effet, Marlowe, je persiste à « rouler à gauche », mais le problème, c’est que je ne sais plus quel guide suivre! Pas question pourtant de me rabattre à droite. M’abstenir de rouler peut-être?

      • Marlowe

        Comme vous presistez à prendre le risque de rester sur la file de gauche, prenez garde aux voitures allemandes, comme la philosophie, et aux voitures noires, comme les idées.

  25. methode

    billet intéressant, ce questionnement semble vous tenir particulièrement à cœur. et sade pour finir, c’est parfait.

    le Pouvoir est inhérent aux rapports humains, dès que nous sommes deux, et dans les circonstances actuelles il prend une forme violente, la nature ayant horreur du vide, les contestataires seront les bourreaux de demain, l’omnipotence pas pour tout de suite.

    comment vous suivre sur la voie de l’athéisme forcené et capricieux? la boétie n’a pu réellement franchir le pas, question d’époque et d’éducation probablement et comme vous le faites remarquer.

    j’aime dire, la ‘gauche’ a avalé la pilule de l’économie de marché, elle devra avaler la pilule des forces de l’esprit… l’utopie oui, l’orgueil non. les anciens n’étaient pas tous des abrutis.

    cdt

    Hélas, la violence libératoire a tôt fait de céder la place au calme, de sorte que la violence des plus abrutis, un moment tenue en échec, en vient peu à peu à reprendre le dessus…

    NB: concernant le procès de l’impérialisme américain, ça sonne comme un refrain. libre à vous d’aller écrire à pékin après tout. cet empire est le garant et le vecteurs de libertés longtemps décriées par chez n-ous. ainsi que de 60 ans de paix et de propsérité en europe. peut-être faudrait-il arrêter de les sous-estimer? vous sur-estimer? la liberté ou les libertés? il est peut-être là le grand mensonge, que vous reprenez il me semble. c’est lassant.

  26. André

    @crapaud rouge

    Vous dites à @Tolosolainen : « Vous devriez enfin entrer dans la polémique, car le sujet en vaut la peine me semble-t-il ». Il y faudrait (pour moi), avant d’oser publier un commentaire substantiel (le sujet le mérite), des heures et des heures de travail. Or, grande misère des blogs -vous le savez aussi bien que moi !- quand vous publiez un véritable commentaire (et non pas, hélas, une « réaction » bien souvent épidermique, comme on peut en lire des dizaines, même sur le blog de Paul Jorion !), disons une semaine après la parution du billet, vous n’êtes plus lu ou à peine, les intervenants étant en train de butiner d’autres fleurs.

    Je me contenterai de vous renvoyer à « Méditation sur l’obéissance et la liberté » (1937) de la la philosophe Simone Weil qui commence par ces mots : « La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n’a pas fini d’étonner tous ceux qui réfléchissent un peu », (http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_1938_Meditation_sur_l_obeissance_et_la_liberte.pdf).

    Ce texte constitue, à mon avis, un bon début de réponse à la question que vous posez à @Charles A. : « ne serait-ce pas plutôt la violence de la classe dominante qu’il faudrait expliquer ? », et rejoint ce que disait Hannah Arendt : « Seuls les individus isolés peuvent être totalement dominés« .

    • André, merci pour cette excellente méditation de Simone Weil que vous me faites découvrir. Je suis d’accord avec elle sur tout, (en particulier avec la phrase « Le peuple n’est pas soumis bien qu’il soit le nombre, mais parce qu’il est le nombre.« ), sauf sur la question : « Lorsque l’obéissance comporte au moins autant de risque que la rébellion, comment se maintient-elle ? » : la rébellion implique un risque quasi immédiat, alors que l’obéissance le diffère.

      Chose curieuse : les autorités européennes ne procèdent pas autrement vis à vis des marchés : elles diffèrent le risque qu’elles auraient à restructurer les dettes, c’est-à-dire à se « rebeller » hic et nunc contre la nécessité du remboursement intégral.

  27. Amadou K.

    Merci Crapaud rouge pour ce regard.

    « la violence et (…) l’étendue des supplices » sont les moyens clés pour dominer.

    Par violence, je veux parler de la violence physique et symbolique. La première est bien connue et ne m’intéresse pas particulièrement. En fait, il me semble que la violence symbolique (cf. Bourdieu) est efficiente et durable car elle est la plus cachée et raffinée. Elle est cachée par des règles tacites et des comportements jugés comme « convenables » inculqués dans l’enfance. Elle est raffinée par une volonté des dominants de la perfectionner.

    La violence symbolique est donc efficiente parce qu’elle est habitude et il est terriblement difficile d’en changer. Enfin, elle est durable (mais pas éternelle) car il est impossible de combattre un ennemi invisible et silencieux tant qu’il n’est pas dévoilé par des observateurs perspicaces et courageux. C’est aussi pour cette raison, qu’il faut l’optimiser pour prolonger ses effets le plus longtemps possible.

    Par l’étendue des supplices, il faut entendre la souffrance qui est bien plus effrayante et paralysante que la mort. Le suicide en fournit une preuve suffisante pour ne pas développer ce point davantage.

  28. Mianne

    Comment faire comprendre aux gens qu’ils ne sont pas obligés de se laisser asservir ?
    Les dirigeants de notre pays dont la majorité des habitants vit avec moins de 1500 euros mensuels veulent nous faire rembourser, par les impôts dont la TVA, , des dettes qui ne sont pas les nôtres . Les emprunts ont été empochés par d’autres que nous, et précisément par les responsables de trous financiers, l’establishment et les traders des banques .

    Or, quand les dettes des emprunts pèsent sur les contribuables qui n’en ont pas bénéficié, emprunts détournés par un despote, ses proches, ou quelques grosses entreprises comme les banques , elles entrent dans la catégorie des « dettes odieuses » et la loi prévoit qu’elles ne soient pas remboursées par les peuples innocents..

    L’Islande a refusé de rembourser, et tous les peuples d’Europe qui n’ont pas touché un centime de l’argent de ces emprunts ni spéculé avec de l’argent qui ne leur appartenait pas, doivent refuser de les rembourser par leurs impôts et la TVA .. Sinon, le peuple asservi est victime d’une vaste escroquerie , exactement comme dans les républiques bananières .

    Les créanciers ont prêté dans un but lucratif tout en sachant pertinemment qu’ils participaient à une vaste escroquerie et que ce seraient des innocents qui seraient sommés de payer. Qu’ils assument !
    Nous, contribuables européens , sommes en droit de refuser de payer ces « dettes odieuses » qui ne sont pas les nôtres .

    « La responsabilité morale des créanciers est particulièrement nette dans le cas des prêts de la guerre froide. Quand le FMI et la Banque mondiale prêtaient de l’argent à Mobutu, le célèbre président du Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo), ils savaient (ou auraient dû savoir) que ces sommes, pour l’essentiel, ne serviraient pas à aider les pauvres de ce pays mais à enrichir Mobutu. On payait ce dirigeant corrompu pour qu’il maintienne son pays fermement aligné sur l’Occident. Beaucoup estiment injuste que les contribuables des pays qui se trouvaient dans cette situation soient tenus de rembourser les prêts consentis à des gouvernants corrompus qui ne les représentaient pas. »

    Joseph Stiglitz, La grande désillusion

     » Au lieu de fonder un refus de reconnaissance de dette sur le droit national et international, les nouveaux gouvernants préférèrent négocier des rééchelonnements et des allégements cosmétiques avec les créanciers. Ils entrèrent ainsi dans le cycle interminable de l’endettement extérieur dont les peuples font toujours les frais.

    La doctrine de la “dette odieuse” a été évoquée régulièrement par différents mouvements citoyens favorables à l’annulation des dettes mais les régimes post-dictature et, bien sûr, les créanciers ont fait la sourde oreille. Le débat a été relancé par le gouvernement des Etats-Unis en avril 2003. Dans des circonstances qui ne sont pas sans rappeler le précédent de la guerre entre l’Espagne et les Etats-Unis en 1898, les Etats-Unis ont demandé à la Russie, la France et l’Allemagne d’annuler les dettes odieuses dont l’Irak était redevable. Reprenant textuellement la définition de la dette odieuse formulée plus haut, ils ont affirmé que les dettes contractées par le dictateur Saddam Hussein étaient frappées de nullité. La situation s’est réglée au sein du Club de Paris qui a annulé 80 % de la dette, sans finalement faire référence à la notion de dette odieuse, pour éviter que d’autres pays réclament l’annulation de leurs dettes en invoquant le même motif.

    Pour avancer dans la perspective de l’identification de la dette odieuse, le recours à une enquête citoyenne (audit) sur la légitimité des dettes dont les créanciers exigent le remboursement, constitue un outil fondamental. Les parlements et les gouvernements des pays endettés pourraient réaliser un audit de la dette. Certains pays sont dotés de dispositions constitutionnelles qui le prévoient explicitement (Brésil – Constitution de 1988). De puissantes mobilisations citoyennes ont revendiqué dans différents pays la mise en route d’une procédure d’audit. Ce fut le cas au Brésil en septembre 2000 quand la Campagne Jubilé Sud, la Conférence nationale des Evêques, le Mouvement des Sans Terre (MST), la Centrale unitaire des Travailleurs (CUT) organisèrent un référendum sur la dette. Six millions de citoyens et citoyennes y participèrent, dont plus de 95 % appuyèrent la demande d’organisation d’un audit.

    La réalisation d’audits avec pour fonction de déterminer le caractère odieux ou non de tout ou partie des dettes d’un pays constitue un enjeu de toute première importance.

    Éric Toussaint

    Si les contribuables européens se laissent plumer sans se défendre, c’est qu’ils sont véritablement en état de servitude, victimes de la violence dominatrice de despotes qui ne leur demandent pas leur avis .

    • Oui, c’est un lieu commun de prétendre que la TVA est un impôt injuste, mais à y regarder de plus près, les prélèvements sociaux actuels sur le travail se retrouvent intégralement dans le prix de tous les biens et services, sans la moindre possibilité de progressivité. Je vous propose un principe TVA-CICU (crédit d’impôt sur la consommation universel) qui permettrait à la fois de réguler la production/consommation et de rendre les impôts indirects progressifs, à condition que les prélèvements sociaux actuels injustes sans qu’on s’en aperçoive soient intégralement transférés sur la TVAS.

  29. Marlowe

    La vieille question de savoir si les hommes aiment réellement la liberté est dépassée.
    Les hommes sont maintenant contraints d’aimer la liberté.
    A défaut de l’aimer pratiquement, ils devront y renoncer.

  30. JGorban

    je me permets de remettre un lien que j’ai déjà donné ; il s’agit de l’interview de Miguel Bensayag qui a servi de préface à une nouvelle sortie du livre de La Boetie :

    http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Resister-dans-une-epoque-obscure.html

  31. timiota

    Bonjour batracien

    1) Personne ne vous a demandé votre avis sur le « Monstre doux » de Simone Raffaele (si vous l’avez lu).
    Sur la fin , il reprend beaucoup sur Tocqueville dans son grand fantasme où il fait des gens des sortes d’assistés (Tocqueville place cela dans le futur), ça vous dira sans doute quelque chose

    2) Sur le fond de la passivité /servitude, n’y a-t-il pas un biais « structuraliste » à voire de la passivité partout ?
    Je m’en explique par une comparaison :
    C’est un peu comme si on se plaignait d’être toujours dans la queue à la boulangerie : statistiquement, vous y êtes plus souvent que vous ne le penseriez dans le cas « il y a de la queue » que « il n’y a pas de queue », parce que les membres des queues sont un gros morceau de l’histogramme total des clients. Donc même si les queues ne durent que 10% du temps, comme elles drainent 35% de la clientèle, vous avez l’impression que vous tomber sur de la queue à 35% du temps.

    Donc en gros, je dis que les gens passent forcément la majorité de leur temps de vie dans un état stable de leur société et seulement une minorité dans des états mouvants ou très mouvants. Et j’inverse par provocation les termes : la passivité est le nom de l’état majoritaire… car quel qu’il soit, il y aura bien un état majoritaire d’une société. Même si au standard d’aujourd’hui, vous le jugeriez très beau très bon, très créatif et avec une économie « comme il faut », les gens qui y vivent peuvent avoir une hésitation entre changer et persister, qu’importe, comme ils n’imposeront pas de phase de changement plus de 40% du temps (au dela , c’est « la révolution permanente » hum), on va appeler les 60% de temps stable, un temps « passif », d’acceptation de l’ordre. Et c’est forcément là que pourra si le cas se présente, mûrir un désir de rébellion.
    Certes je suis conscient que cette présentation provocante gomme toute réalité, et peut à la limite placer l’abominable sur un podium acceptable, mais il me parait, un peu comme kercoz, qu’une société évolue par saut (fractal si cela vous agrée) , et qu’on va simplement donner des noms aux temps des entre-sauts.

    Merci pour le billet de toute façon.

  32. Rosebud1871

    Crapaud Rouge,
    Je vous avais signalé un jugement truculent de la cour européenne des droits de l’homme qui articule les affaires de soumission et de liberté.
    J’avais remarqué que quelque chose vous titillait, ça se confirme.
    J’ai eu l’intention ensuite d’en faire moi-même un écrit mais mon exploitation soumise aux cadences infernales de ce blog m’en a empêché. Le titre aurait été : « Contrat ou contr’un contraint, a serious game… »
    Vous n’avez pas vu « le sens profond du Discours » et vous vous êtes limité au texte, c’est un choix de lecture qui a sa pertinence.
    Des excursions sont possibles sur ce sujet : Gustave Le Bon psychologie des foules, Freud psychologie des foules et analyse du moi de, Kant avec Sade de Lacan, son séminaire sur l’Identification, et un bouquin non expurgé de Sacher-Masoch La Madonne à la fourrure qui sortira à la fin du mois.
    Je n’ai pas le souvenir de présence de l’érotique chez La Boetie : vous confirmez ?
    Pour de la soumission ce serait sensible à un masseur ou un kiné.
    Continuez…

    • Rosebud1871, non, je n’ai « <i<pas vu « le sens profond du Discours » », mais personne n’est venu l’exposer ici : pourquoi ? Peut-être bien parce qu’il n’existe pas. Mais l’on peut toujours trouver du sens là où l’on en met soi-même, ça n’a rien de déshonorant.

      Une chose est sûre : les autres qui lui trouvent aussi un « sens profond » m’ont répondu plutôt par le mépris, comme si j’étais trop con de ne l’avoir pas vu spontanément.

      • Rosebud1871

        @Crapaud Rouge 11 mars 2011 à 09:07

        Le sens profond du Discours.

        C’est vous qui avez introduit l’expression dans ce fil. Comme pour tout discours, je doute d’un sens profond ; central oui, pourquoi pas. Des sens poly ou cachés, oui ; je radote sur la fuite du sens depuis ma première intervention sur ce blog. On a déjà eu droit à la connerie de la psychologie des profondeurs et sa vérité profonde, celle de la vérité qui sort du puits, au point qu’un jour dans un désert ne distinguant pas le fond d’un puits, la profondeur de la vérité m’a éclaboussé. J’aimerai bien voir nos députés à l’Assemblée Nationale débattre avec 2 ou 3 grammes dans le sang – in vino véritas – avec effets désinhibiteurs de circonstance. De profundis clamavi ad te, Domine.

      • @Rosebud1871 : oui, j’ai bien été le premier à parler de « sens profond », mais en réaction à vigneron qui dit de mon analyse qu’elle allait « tellement à contresens ». Mais vigneron ne fut pas seul : DidierF se demande si je n’aurais pas fait « une erreur » de compréhension. Je peux aussi citer Publicola qui ne voit qu’une provocation dans mon texte.

        Bilan : un contresens, une erreur, une provocation. C’est bien de leur point de vue qu’il existerait « un quelque chose » dans le Discours qui m’aurait complètement échappé.

        A+, merci pour vos interventions

    • Mianne

      un bouquin non expurgé de Sacher-Masoch La Madonne à la fourrure qui sortira à la fin du mois

      Le « La Madonne à la Fourrure » que nous connaissions était donc une version expurgée !

  33. soi

    Puis-je me permettre un lien, peut-être loin de la Boétie. La liberté est abordée en final : http://www.ethnopsychiatrie.net/actu/collegedeF.htm

  34. Lisztfr

    http://www.plumeacide.com/ext/http://www.irenees.net/fr/dossiers/dossier-1982.html

    Il parait que ce le livre a causé le printemps arabe

    Il serait à ranger à côté de Rousseau et de Marx… très proche de la Boetie.

    Il parait, selon G Erner qu’il fut brandit place Tahrir

  35. L’interview de Benasayag postée ci-dessus par JGorban m’a permis d’y voir plus clair, je l’en remercie vivement. Replacé dans son contexte, la portée du Discours m’apparaît désormais comme une évidence, et fort intéressant du fait que la tyrannie ne tient pas seulement à la force des baïonnettes. (Rôle néanmoins crucial, et jugé positif par les tenants de la tyrannie.)

    A ceux qui pensent que le « sens profond » m’a échappé, je pense que le « sens profond » de mon billet, aussi mineur soit-il par rapport à celui du Discours, leur a échappé aussi. Contester à la servitude le fait d’être « volontaire » n’implique pas que les hommes ne connaîtraient qu’un désir de liberté. Je conteste le caractère « volontaire » de cette servitude parce que, dès que l’on tente de l’expliquer, il faut faire appel à des « mécanismes », Benasayag emploie le mot 8 fois. Donc, si mécanismes il y a, la volonté se trouve hors de cause, et la servitude doit être requalifiée en « pesanteur sociale ».

    Pour sauver la locution « servitude volontaire », il ne faut pas penser la tyrannie comme étant seulement négative, (ce que fait la Boétie) mais aussi positive. Il faut considérer qu’elle propose aussi un « pouvoir être » positif, par exemple « citoyen dans la cité de Créon », ou « consommateur dans un pays riche », de sorte qu’il est logique de devoir et vouloir obéir pour pouvoir être ce citoyen-là ou ce consommateur-là, les récalcitrants ou les incapables se faisant éjecter plus ou moins radicalement.

  36. Otrynteus

    Cher Crapaud,

    Votre lecture me semble faire quelques contresens dont le premier, fondamental, est que la Boétie dit que l’homme le moins libre est le tyran, sans amis, que seule la peur gouverne. Deuxièmement, il décrit de quelle manière un tyran se maintient au pouvoir : un homme en contrôle 5 qui en contrôlent 10 qui en contrôlent 100, qui en contrôlent 1000 et ainsi de suite jusqu’aux « plus basses couches » qui contrôleront leurs chiens ou leurs enfants (souvent de la manière dont ils sont eux mêmes contrôlés). Ce contrôle est très brutal au temps de la Boétie, il a des manières plus douces dans nos sociétés développées. Si les manières sont plus douces, c’est parce qu’elles sont plus efficaces, chacun acceptant plus volontiers sa servitude. Donc, oui, c’est bien chacun d’entre nous qui nous asservissons volontairement.

    Parce que la liberté, chez la Boétie, n’est pas un gros concept, juste un bien « si doux » et désirable, qu’il ne connaît pas (comme nous tous) et que pourtant il suffit de décréter pour l’être (cf Thoreau par exemple). Pour prendre un exemple trivial et pas dramatique. Qu’est ce qui m’assujettit le plus dans ma vie quotidienne actuellement : mon boulot. Facile, il me suffit de ne pas y aller. Les impôts, facile, il suffit de ne pas les payer. Pourtant, lundi, j’irais au taf et je paierais mes impôts, avant la date limite, volontairement, certes par peur de perdre plus de liberté que je n’en gagnerais et certainement aussi par peur de l’inconnu. Tout le monde a quelque chose à perdre y compris dans les pires dictatures car toute dictature propose un partage du pouvoir. Si ce n’est plus le cas, elles tombent.

    Pour en finir, chez la Boétie, la tyrannie est toujours « négative » car perte de sa liberté. Montaigne répondra avec l’amitié comme modèle de société, autrement plus difficile à mettre en oeuvre qu’une quelconque dictature, définit par le modèle hiérarchique décrit plus haut.

    • Cher Otrynteus,

      D’abord un grand merci plus que sincère pour votre longue réponse qui témoigne de votre respect pour mes opinions. C’est autrement plus agréable (et plus démocratique) que des sous-entendus.

      A vous lire, je conçois fort bien qu’il y a une part de volonté dans la servitude, elle se manifeste au plus bas niveau, dans celui qui contrôle ses chiens ou ses enfants : rien ni personne ne l’y oblige, il pourrait éduquer ses mômes dans un esprit de contestation ou de neutralité, mais non, il faut qu’il en rajoute. En préparant ses mômes à la servitude, il cherche à y rester lui-même : là, on a bien une manifestation de la volonté.

      J’accepte donc la « servitude volontaire » mais pour ajouter aussitôt qu’alors la tyrannie ne peut pas être 100% négative, car ceux qui la subissent volontairement s’en font un idéal : ils ne voient pas dans l’obéissance la perte de leur liberté, mais un devoir dont le respect est la condition de leur dignité. Notons en passant que cette obéissance consentie leur vaut l’estime de ceux qui pensent comme eux, alors que l’obéissance forcée, réservée aux esclaves, aux prisonniers et aux punis, ne leur vaut que le plus grand mépris.

      Les « serfs volontaires » peuvent avoir conscience que cette tyrannie impose un coût horrible, mais : a) pour eux ce n’est qu’un coût, – qui leur semble légitime ou contre lequel la crainte les empêche de protester -, ils n’y voient aucune contradiction (au contraire de la Boétie) ; b) ils considèrent que ceux qui trinquent l’ont bien mérité; « ils n’avaient qu’à pas désobéir », (« ils étaient avertis » ajouterait notre ami AntoineY). Ils sont, comme les points d’un hologramme, l’image microscopique du tyran, de sorte que cette « servitude volontaire » est plutôt une tyrannie volontaire.

      Qu’on le veuille ou non, l’expression « servitude volontaire » ne peut que conduire à une contradiction. Au boulot, je suis dans la servitude, je dois faire ce que le chef me demande : il est clair que mes actes ne sont pas dictés par ma volonté, mais par celle d’un autre. Cela fait de moi un « esclave doué de liberté » car, le boulot terminé, le chef me laisse partir. Suis-je pour autant dans une « servitude volontaire » parce que je reviens « librement » le lendemain ? Non, j’y reviens contraint et forcé car, si je ne le fais pas, je me condamne à mourir de faim et de froid sous un pont.

      Enfin, vous n’êtes pas clair sur ce que la Boétie entend par « liberté ». Quand vous écrivez « pourtant il suffit de décréter pour l’être » (libre), vous faites la même grosse erreur que la Boétie : la liberté ne coûte rien. C’est surtout contre cette contre-vérité que j’ai pensé tout mon texte.

      Bien cordialement,

      Crapaud

      • moins que rien

        À Crapaud rouge.

        J’accepte donc la « servitude volontaire » mais pour ajouter aussitôt qu’alors la tyrannie ne peut pas être 100% négative, car ceux qui la subissent volontairement s’en font un idéal : ils ne voient pas dans l’obéissance la perte de leur liberté, mais un devoir dont le respect est la condition de leur dignité. Notons en passant que cette obéissance consentie leur vaut l’estime de ceux qui pensent comme eux, alors que l’obéissance forcée, réservée aux esclaves, aux prisonniers et aux punis, ne leur vaut que le plus grand mépris.

        Désolé, Crapaud, si rouge que vous puissiez être, et malgré la considération dont je vous fais l’objet.
        Je passe sur

        J’accepte donc la « servitude volontaire »

        à propos de laquelle le vieux Sigmund aurait peut-être à dire (image du père)
        L’atténuation suivante relève de la même image.
        L’obéissance forcée dont vous parlez peut aussi valoir des remises de peines, ce qui n’est pas nécessairement négligeable dans son acceptation…
        Il ne s’agit pas alors de devoir mais plutôt de restriction de la peine, au sens individuel, au delà de toute dignité : il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré ou pire, je ne vous ferai pas l’affront de citer des exemples.
        Qu’en est-t-il alors sur le plan collectif ? Je n’ai pas de réponse pour l’instant, mais je ne désespère pas.
        Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ?
        Amicalement.
        mqr

      • @moins que rien : « il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré » : il n’est pas non plus « indigne en soi » de se prostituer, mais vous connaissez la suite. Lisez plutôt Un journaliste « Dans la peau d’un maton », qui se termine ainsi (1ère leçon de l’élève maton) : « N’oubliez pas, quand même, que le meilleur d’entre eux ne vaut rien ! » : c’est qui « eux », d’après vous ?

        « Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ? » : dispersé dans les nombreux com’ de ce fil. Merci de taper « control-F Crapaud » sous votre navigateur favori, vous les trouverez vous-mêmes.

        A+

      • moins que rien

        À Crapaud,
        ma désolation ne connait pas de borne en face des arguments d’autorité et des références à l’inoubliable, qu’il soit batracien ou autre.
        Déjà, j’ai dit quelque part dans ce blog que je n’étais pas assez geek, sans doute est-ce la raison pour laquelle « control-F Crapaud » ne m’a rien donné…
        J’ai pris le temps de lire  » un journaliste dans la peau d’un maton « , rien de nouveau sous le soleil de mon coté,  » tête de turc  » a marqué le journalisme bien avant…
        Tant pis, je m’étais mis en tête qu’il était possible de confronter des points de vue… ici ?
        Mais…
        mqr

      • @moins que rien : en droit, vous avez raison, “il n’est pas indigne en soi d’être incarcéré”, mais regardez ce qu’il en est en fait, surtout en France où l’état des prisons est pire que lamentable, totalement indigne d’un État qui se dit « de droit ». Enfin, si j’ai répondu par l’ironie à votre question : « Où se trouve alors l’idéal auquel vous faites référence ?« , c’est pour ne pas me répéter en disant : « désolé, je n’ai pas compris », mais aussi parce que je ne crois pas avoir fait référence à un quelconque idéal. Si vous êtes sûr du contraire, c’est plutôt à vous de me dire où.

        Désolé pour la vexation, mais ça ira bien mieux après, soyez sans crainte. ;)

  37. Dernières nouvelles de Libye (Les pro-Kadhafi prennent Zaouïa et poursuivent leur avancée vers l’est) :

    « L’armée du « guide » libyen contrôle désormais tout le centre de Zaouïa. La ville, (…) en grande partie détruite par les bombardements, était jusqu’ici aux mains des insurgés. Elle a été désertée. »

    « L’armée régulière a également réussi à pénétrer dans le centre de Ras Lanouf. »

    « La cité pétrolière, (…), avait été jeudi la cible d’intenses bombardements des forces pro-Kadhafi, forçant les insurgés à l’abandonner. »

    « Selon un expatrié libyen qui a joint des proches à Tajoura, « il y a eu des arrestations la nuit dernière » dans la capitale. » : que vont-ils en faire ? Les renvoyer gentiment dans leurs familles ?…

    « Depuis la mi-février, plus de 250 000 personnes ont fui la Libye pour les pays voisins, selon l’ONU, et la répression sanglante de la révolte a fait des centaines de morts. »

    Servitude volontaire ? Doivent bien se marrer, Eros et Thanatos !

    • vigneron

      Eh oui, cher Crapaud, peut-être vous faudrait-il revoir, aussi, votre problématique autant que tyrannique, pour tout dire impossible, traduction du « miraculeux » boétien…

      Édition Bonnefon 1892 :
      «C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent; … » en Lybie…

      Version Crapaud : « Ils sont vraiment impossibles les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! » en Lybie…

      • Ah ! Monsieur vigneron, vous voilà ! Heureux de vous voir enfin entrer dans la danse. L’édition que j’ai mis en lien au début du billet dit ceci :

        Ils sont vraiment miraculeux les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! mais ce qui advient, partout et tous les jours, qu’un homme seul opprime cent mille villes le plus à cœ et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’était qu’un ouï-dire et n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait controuvé et inventé à plaisir ?

        Notons que la Boétie avait écrit : « qu’vn homme mastine cent mille » : c’est-à-dire « cent milles hommes », pas « cent mille villes ». Passons.

        De l’étrange qui s’explique difficilement, au miraculeux qui ne s’explique pas, il n’y a qu’une différence de degré. Pour soutenir son idée de « servitude volontaire », La Boétie a besoin de maintenir un contraste entre une liberté à laquelle il attribue toutes les qualités, y compris celle de conférer la vaillance aux hommes libres, et une tyrannie qui présente les pires défauts. D’où ma lecture : plus il fait de la tyrannie une réalité « incroyable », spectaculaire, époustouflante,… et ce d’autant plus qu’elle émane d’un seul, plus il fait de la liberté une irréalité, ou une réalité impossible. De sorte que c’est bien la liberté qui en ressort lessivée : elle y perd toutes ses couleurs.

        Rappelons en passant ce constat que plus d’un philosophe a pu faire : ce qui est terrible, affreux, triste, cruel,… semble toujours plus réaliste, plus vrai, plus irrémédiable que son contraire. Nous sommes dans un monde où les faits positifs se présentent comme les lampions, lumineux et provisoires, qui décorent le bagne.

        Dans le fond, la Boétie a peut-être raison, mais je refuse de me résigner. Pour moi, la liberté peut exister de facto, même si c’est très, très loin de nos possibilités présentes. (Lire ici et ma réponse à roma.) Je m’insurge contre la possibilité de lire le Discours comme une explication fataliste, laquelle autorise à fantasmer sur Éros et Thanatos, et fait le jeu des pouvoirs en place ou à venir.

        Merci de votre visite, cher vigneron !

      • vigneron

        De rien, vraiment de rien. Et je n’en démords pas, votre torsion, jusqu’à la rupture, du texte est inexcusable. De « l’étrange ouïr parle » à « l’impossible » via le « miraculeux« , c’est plus qu’erroné, plus qu’infidèle, plus que fautif, plus que trompeur, indélicat. Votre « pied de la lettre » sent la corbeille à papier. Et votre réponse la papelardise.
        Mais bon, c’était bien troussé quand même; à l’envers.

      • Ah vigneron ! Mon défaut, voyez-vous, c’est que je ne suis qu’un petit informaticien mâtiné d’un littéraire frustré. Le premier impose au second une appétence sans borne pour les raisonnements raisonneurs. Ce qu’il y a de pulsionnel en tout être humain, passe chez moi d’abord par l’informaticien et sa logique, (sans l’expérience ni l’expertise de notre taulier favori, ce serait trop beau), puis par une exigence syntaxique qui satisfait le littéraire. Les vrais littéraires ne fonctionnent pas du tout comme ça : ce qu’il y a de pulsionnel en eux se pose d’emblée sur les mots et leurs subtiles relations. D’où leur aptitude spontanée à découvrir, (éventuellement à écrire), le mystère d’un texte. (Ou peut-être, comme disait Blanchot, « le cœur malin du récit« .) Bref, tout ça pour dire que je préfèrerais faire la même lecture que vous, mais tout en moi s’y oppose. Autant je me suis laissé charmer par Kafka et quelques autres, autant je n’arrive pas à ne pas voir une erreur chez la Boétie. Dans une autre vie, peut-être…

      • Vigneron, ça me travaille, cette « torsion, jusqu’à la rupture, du texte ». Je reconnais avoir tordu le texte. Dans la phrase incriminée, il est clair que les « récits de la vaillance » ne sont pas « impossibles », la Boétie voulait dire « spectaculaires » et « admirables ». Oui mais, il les oppose, dans la même phrase, à l’état de servitude. C’est là qu’intervient ma lecture : cette opposition formelle laisse entendre que ces récits ne se trouvent pas dans les tyrannies.

        Que tout le monde courbe l’échine sous le tyran, et que les têtes qui dépassent se fassent aussitôt couper est évident. Mais dans les têtes l’uniformité n’existe pas, certains peuvent avoir un authentique désir de liberté, alors que la Boétie en nie l’existence : « Il en est une seule [de possession] que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! »

        Qu’est-ce qui permet de nier l’existence du désir de liberté ? A mon avis le fait qu’on s’attend à le trouver d’abord chez les plus braves, les plus aptes à la vaillance. Mais c’est un faux préjugé car les plus braves se font rapidement tuer, ou utilisent leur bravoure pour eux-mêmes, comme les gladiateurs esclaves, mais pas « pour la liberté ». Les plus faibles, ceux qui ont renoncé à leur libération mais aussi à dominer quiconque, peuvent fort bien cacher un authentique désir de liberté. Ils sont frustrés bien sûr, et donneront l’impression d’être encore plus esclaves que les autres, alors que ce sont en fait les moins compromis avec le régime du tyran. Pour eux, la servitude est exclusivement involontaire. Que la Boétie n’y ait pas pensé est tout à fait normal, mais, quatre siècles plus tard, ne pas penser à eux est révoltant.

      • vigneron

        Ah ! Monsieur Crapaud ! Vous êtes un cœur pur ! Voilà tout.
        Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! (Matthieu 5:8)
        Avec celui qui est pur tu te montres pur, Et avec le pervers tu agis selon sa perversité. (Samuel 22:27)
        ;)

      • Vigneron… petit merci dans les mots, grand merci dans le cœur…

      • @vigneron : je regrette cette chute par trop sentimentale. Si l’occasion se présente, vigneron, n’oubliez pas de me servir une bonne rasade de votre production la plus corsée, c’est plus stimulant que désagréable !

    • Nemo3637

      « Eros et Thanatos ! »
      Eh oui, mon crapaud, mais la vie continue quand même. Avec bien des aventures. Mais ne mérite t-elle pas vécue ?
      « Ceux qui vivent etc…etc »

  38. Otrynteus


    Quand vous écrivez « pourtant il suffit de décréter pour l’être » (libre), vous faites la même grosse erreur que la Boétie : la liberté ne coûte rien.

    Et je persiste, la liberté est performative, il me suffit de le dire pour être libre : Il me suffit de ne pas aller au travail pour en être débarrassée ou de ne pas payer mes impôts Les conséquences sont d’un autre ordre : le système, l’organisation (pyramidale, en règle générale) qui structure, double et incarne le rapport entre les hommes me fera payer plus ou moins cher ma liberté. Ce qui coûte, ce n’est pas de « se libérer » mais de se retrouver en dehors de tout système, au ban de la société : personne ne m’oblige à travailler (l’esclavage), tout le monde m’incite à le faire. L’état (nous, le peuple, en tant qu’organisation) m’oblige à payer des impôts : l’affirmation de ma liberté (ne pas payer) suffit pour m’en libérer mais les conséquences sont inscrites dans le code des impôts (qui n’a rien à voir avec l’affirmation de ma liberté).

    Il suffit que les peuples expriment leur liberté pour qu’elle advienne, nécessairement. Nous l’avons vu en Tunisie, par exemple. Cela ne règle en rien la question de l’organisation future de ce peuple. La liberté n’est pas une forme de gouvernement, juste le moyen radical et sans coût (en soi) d’en contester la forme, la légitimité, etc.


    Au boulot, je suis dans la servitude, je dois faire ce que le chef me demande : il est clair que mes actes ne sont pas dictés par ma volonté, mais par celle d’un autre.


    Ah ben, non, non, non ! On me demande certes d’obéir mais en plus de faire preuve d’initiative et donc d’être un serf volontaire. Cela n’a pas été sans contestation mais semble communément admis maintenant; ce qui n’augure pas d’une avancée sociale extraordinaire pour autant…

    En ce qui concerne « la liberté », j’avoue n’en être pas plus avancé que La Boétie : elle dépend de moi au point que j’ai la maîtrise de son contraire, la servitude. Pour autant, je ne sais qu’en faire quand je l’ai. Finalement, il est bien possible qu’un tyran me soit encore nécessaire.

    • Otrynteus, je suis désolé, mais de mon point de vue, vous êtes dans l’erreur.

      Cette « liberté performative » que vous revendiquez est exactement celle que le capitalisme nous octroie, contrairement aux systèmes à économie planifiée. Vous êtes libre de ne pas travailler, dit le MEDEF, libre de vous déclarer libre, libre de vos actes : principe fondamental de la démocratie.

      Ce qui coûte, ce n’est pas de “se libérer” mais de se retrouver en dehors de tout système, au ban de la société

      Non, ce qui coûte, – et ce qui compte -, c’est d’être capable de payer toutes les conséquences de sa liberté. Si l’on ne peut pas alors même que l’on voudrait être libre, c’est bien la preuve que la non-liberté, alias la servitude, n’est pas volontaire mais contrainte.

      en plus de faire preuve d’initiative et donc d’être un serf volontaire

      Non, ça n’a rien à voir. Ce que vous dites là signifie simplement que l’employeur peut exiger que j’active toutes mes aptitudes et compétences, y compris celles de rester propre et cordial. Ma volonté et mon temps étant déjà accaparés par lui, ça ne change que l’intensité de la servitude. Elle prend certes un côté coopératif, mais qui n’en reste pas moins forcé par la peur de se faire virer, elle n’est donc pas volontaire. Du reste, si je pouvais gagner au loto, je n’aurais sûrement aucune volonté à la prolonger.

      Disons qu’il y a la liberté de jure, performative comme vous dites, et qui n’existe que sur le papier. C’est l’histoire qui commence par « les hommes naissent libres et égaux en droit », mais qui ne dit pas comment elle peut se réaliser. Et il y a la liberté de facto qui n’a que faire du droit parce qu’elle se paie en actes, jusqu’à ce que mort s’ensuive s’il le faut.

  39. je dois dire avoir du mal à entrer dans votre texte, j’essaye mais je ne m’en ressors pas, ce que vous citez du discours je l’entends d’une autre oreille et n’arrive pas à vous rejoindre. moi quand je lis La Boétie, le discours de la servitude volontaire, Contr’Un, c’est une métaphysique, une façon de ligne de fuite, une ligne de défection proche de celle de Thoreau dans Walden:
    « Quant à recourir aux moyens procurés par l’État pour remédier au mal, je ne veux pas les connaître. Ils demandent trop de temps et une vie d’homme n’y suffirait pas. J’ai d’autre chose à faire. Je ne suis pas venu au monde en priorité pour en faire un endroit où il fait bon vivre, mais pour y vivre, qu’il soit bon ou mauvais. (..) Ce n’est pas non plus mon affaire d’envoyer des pétitions au Gouverneur ou à la législature que c’est la leur de m’en envoyer. Et s’ils n’accordent aucune attention à ma pétition, que me reste-il à faire ? Dans ce cas, l’Etat n’a prévu aucune issue : c’est la Constitution qui est le mal.  »
    la métaphysique trempée au bain du gros système ressort un peu bizarre, ça tangue vraiment lourd, je vais pas vous énumérer le bordel.
    La Boétie est un homme très jeune alors, et je ne doute pas qu’il ait pu rire plus tard avec Montaigne de certains réactions aux ferments qu’il y jeta. c’est au singulier et à l’opacité de chacun que ce texte renvoie. Néanmoins la métaphysique peut-être vue comme forme de savoir pour vêtir selon le temps l’imaginaire errant, abreuver l’intuition. une force de résistance à l’égard du discours du sujet  » fasciné et, pour ainsi dire, ensorcelé par le seul nom d’un » (La Boétie). il vise le pouvoir en tant que dispositif qui peut s’effectuer sans force extérieure pour nous y asservir. la liberté dont il parle n’est pas celle qui viendrait après, ce n’est pas une dame qu’on peut marier, mais elle est subjective, immédiate, ou rien. n’a que faire de l’esprit de sérieux; lisez ça CR je sais que raison et conscience vous travaille: http://ownisciences.com/2011/03/01/la-science-montre-que-vous-etes-stupide/
    bon je n’ai plus trop de temps, le jeune La Boétie incite à des déplacements latéraux, extrait Deleuze autour des figures de l’esclave, du prêtre, du tyran
    Cours Vincennes : la puissance, le droit naturel classique – 09/12/1980
    http://www.webdeleuze.com/php/texte.php?cle=9&groupe=Spinoza&langue=1
    (…) Continuons à aller dans la nuit, là, et regardons d’après les textes ce que Spinoza appelle l’esclave ou l’impuissant. C’est curieux. On s’aperçoit que ce qu’il appelle l’esclave ou l’impuissant, c’est là que – et je ne crois pas forcer les textes – les ressemblances avec Nietzsche sont fondamentales, parce que Nietzsche ne fera pas autre chose que distinguer ces deux modes d’existence polaires et les répartir à-peu-près de la même manière. Parce qu’on s’aperçoit avec stupeur que ce que Spinoza appelle l’impuissant, c’est l’esclave. Les impuissants c’est les esclaves. Bon. Mais les esclaves ça veut dire quoi ? Les esclaves de conditions sociales ? On sent bien que non ! C’est un mode de vie. Il y a donc des gens qui ne sont pas du tout socialement esclaves, mais ils vivent comme des esclaves ! L’esclavage comme mode de vie et non pas comme statut social. Donc il y a des esclaves. Mais du même coté, des impuissants ou des esclaves, il met qui ? ça va devenir plus important pour nous : il met les tyrans. Les tyrans ! Et bizarrement, là il y aura plein d’histoires, les prêtres. Le tyran, le prêtre et l’esclave. Nietzsche ne dira pas plus. Dans ses textes les plus violents, Nietzsche ne dira pas plus, Nietzsche fera la trinité : le tyran, le prêtre et l’esclave. Bizarre ça, que ce soit déjà tellement à la lettre dans Spinoza. Et qu’est-ce qu’il y a de commun entre un tyran qui a le pouvoir, un esclave qui n’a pas le pouvoir, et un prêtre qui semble n’avoir d’autre pouvoir que spirituel. Et qu’est ce qu’il y a de commun ? Et en quoi sont-ils impuissants puisque, au contraire, ça semble être, au moins pour le tyran et pour le prêtre, des hommes de pouvoir ? L’un le pouvoir politique, et l’autre le pouvoir spirituel. Si on sent, c’est ça que j’appelle se débrouiller par sentiments.

    On sent qu’il y a bien un point commun. Et quand on lit Spinoza, de textes en textes, on est que confirmés sur ce point commun. C’est presque comme une devinette : qu’est-ce qu’il y a de commun pour Spinoza entre un tyran qui a le pouvoir politique, un esclave, et un prêtre qui exerce un pouvoir spirituel ? Ce quelque chose de commun c’est ce qui va faire dire à Spinoza : mais ce sont des impuissants ! C’est que d’une certaine manière ils ont besoin d’attrister la vie ! Curieux cette idée. Nietzsche aussi dira des choses comme ça : ils ont besoin de faire régner la tristesse ! Il le sent, il le sent très profondément : ils ont besoin de faire régner la tristesse parce que le pouvoir qu’ils ont ne peut être fondé que sur la tristesse. Et Spinoza fait un portrait très étrange du tyran, en expliquant que le tyran c’est quelqu’un qui a besoin, avant tout, de la tristesse de ses sujets, parce qu’il n’y a pas de terreur qui n’ait une espèce de tristesse collective comme base. Le prêtre, peut-être pour de toutes autres raisons, il a besoin de la tristesse de l’homme sur sa propre condition. Et quand il rit, ce n’est pas plus rassurant. Le tyran peut rire, et les favoris, les conseillers du tyran peuvent rire, eux aussi. C’est un mauvais rire. (…)

    • roma, vous n’allez peut-être pas me comprendre, mais je suis totalement d’accord avec votre commentaire ! Il n’y a pour moi aucune contradiction avec mon billet, car nos deux textes procèdent de lectures irréductibles l’une à l’autre. L’on peut effectivement voir une métaphysique dans le Contr’Un, son énigme y invite. (Tout comme j’aime voir dans Le Château une allégorie de la condition humaine, pas seulement la description d’une singulière administration.) Mais, comme vous le dites vous-mêmes, « le jeune La Boétie incite à des déplacements latéraux » : il faut se décaler par rapport au texte pour y trouver autre chose que ce qu’il dit explicitement. (Ce qui n’est pas le cas avec Le Château.) Il faut en particulier imaginer la liberté, ou l’être libre, car, brut de fonderie, le Discours plaide plutôt en faveur de l’esclave et du tyran.

      Vous écrivez :

      la liberté dont il parle n’est pas celle qui viendrait après, ce n’est pas une dame qu’on peut marier, mais elle est subjective, immédiate, ou rien. n’a que faire de l’esprit de sérieux

      Hormis son caractère subjectif, il en fait tout le contraire ! A savoir : quelque chose qui viendrait après la chute du tyran si celle-ci était possible, (ou qui venait avant que le peuple ne se fasse piéger), une dame que l’on devrait marier et défendre « becs et ongles », et enfin il croit peut-être envoyer valdinguer l’esprit de sérieux, mais plonge droit dedans. Pourquoi ? Parce qu’envoyer valdinguer réellement l’esprit de sérieux implique, quand les circonstances s’y prêtent, de pouvoir mourir comme l’amiral Nelson. C’est ce que j’appelle « le coût » de la liberté, un « coût » que la Boétie récuse. S’il vous donne l’impression de n’avoir pas l’esprit de sérieux, c’est parce qu’il évacue l’enjeu le plus lourd pour soi-même. Facile de ne pas avoir l’esprit de sérieux à ce compte-là, tout le monde en fait autant. Ne pas prendre la mort au sérieux, ne pas en avoir peur, c’est une autre paire de manches. (Les chrétiens y sont parvenus assez bien, mais au prix d’une grosse entourloupe, ça ne compte pas.)

      La Boétie a pris une position surplombante, celle d’un juge qui aurait à ses cotés, d’une part la tyrannie et ses méfaits, d’autre part « les hommes » ayant renoncé aux bienfaits de la liberté. A partir de là, il semble dire : « y’a pas photo, la liberté vaut infiniment plus que la servitude ». Or, comme c’est la servitude que l’on constate dans les faits, il faut conclure qu’elle est voulue. Pas d’autre moyen, en effet, pour expliquer que « les hommes » refusent un troc qui ne devrait rien leur coûter.

      Mais regardons plus loin avec Deleuze, citant Spinoza et Nietzsche : je suis d’accord avec le « triumvirat » tyran, prêtre et esclave, ainsi qu’avec la tristesse comme base affective de la vie sociale. « Le tyran peut rire, et les favoris, les conseillers du tyran peuvent rire, eux aussi. C’est un mauvais rire. » dit Deleuze : évidemment, la mort plane dessus comme une épée de Damoclès, c’est-à-dire comme un « coût » qu’a priori personne n’est pas prêt à payer, que l’on redoute de devoir payer, et qui pousse aux plus bas compromis. Mais l’homme libre, lui, n’en a pas peur : il est prêt à le payer si les circonstances l’y obligent.

      Je serais tenté de dire que le tyran, le prêtre et l’esclave, font de la mort un « coût économique », quelque chose que l’on pèse en rapport avec le goût de la vie. (goût-coût, déjà le rapport qualité-prix…) L’homme libre en fait la rançon d’un autre « triumvirat » : la vie, la liberté et la joie. La mort devant venir tôt ou tard y mettre fin, il préfère précipiter sa venue que subir l’esclavage. Son choix relève de la logique binaire : entre la liberté et la mort, (la vraie liberté et la vraie mort), il n’y a pas l’épaisseur du papier à cigarette.

      On peut enfin en appeler à Éros et Thanatos. Je ne connais pas bien leurs accointances, mais j’ai souvenance d’une image forte chez Bataille : découverte au milieu de peintures rupestres, c’est celle d’un pénis en érection d’un homme primitif mourant sous les griffes d’une bête fauve. (C’est du moins ce que ma mémoire en a conservé, elle peut faire erreur.) Elle fait penser à Nelson qui se dresse en grand uniforme sous le feu ennemi. Mais là, nous sommes dans le réel, Éros et Thanatos ne sont pas des images fantasmées. Autrement dit, Nelson est, brièvement mais réellement, dans l’apothéose de sa puissance. La tyrannie refoule tout ça, elle ne veut connaître que le « sacrifice utile », et, pour ce faire, elle convoque l’image fantasmatique d’Éros et Thanatos : le tyran, ses sbires et ses esclaves peuvent en jouir, mais dans l’impuissance et le secret de leur conscience. C’est seulement quand la tyrannie est menacée, comme aujourd’hui en Libye, qu’elle révèle sa jouissance dans la mort de ceux qui ne s’identifient pas à elle. C’est le moment où « le tyran reconnaît les siens ».

      Voilà, je vous laisse, avec mes plus vifs remerciements pour votre commentaire, très ouvert au dialogue.

      • Martine Mounier

        @Crapaud Rouge

        C’est un manifeste de la responsabilité que signe la Boétie avec son discours. C’est en pointant la part de responsabilité de la victime dans son sort qu’il indique à mon sens la possibilité pour chacun de se libérer du joug du tyran. Prenons cette histoire à l’envers, voulez-vous : si la servitude n’était pas une aliénation, comment pourrions-nous nous en défaire ?

      • @Martine : oui, le Discours est aussi « un manifeste de la responsabilité » ! C’est sans doute ce que je n’ai pas voulu y lire, parce qu’au départ c’est le paradoxe du titre qui m’obsédait. Mais attention, la tyrannie déresponsabilise les individus : elle en fait les complices de ses méfaits mais pas les instigateurs, ce rôle étant dévolu au tyran et ses sbires.

  40. kercoz

    C’est curieux! Je n’avais pas vu ce fil , alors que je tentais de lire «  »La Tyrannie dans la Grèce antique » »…de Angel Sanchez De La Torre .
    Je conseille a ceux que c sujet interesse , ainsi que « Du Pouvoir , une histoire de sa croissance » de B. de Jouvenel , pour la dynamique de l’aliénation (servitude volontaire) dans les civilisations.

  41. La servitude volontaire n’existe pas

    Salut à tous,

    Je me suis, moi aussi, alimenté avec la pensée de La Boétie, et je pensais que ce jeune homme génial avait identifié un rouage décisif de la mécanique qui rend possible les abus de pouvoir — abus qui sont mon objet d’étude principal.

    Mais ces jours-ci, en lisant le dernier livre de Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010, —très intéressant, encore un bon livre—, j’ai reconsidéré et nuancé mon avis sur « la servitude volontaire ». Je reproduis ici quelques pensées originales de Frédéric qui devraient bien vous intéresser.

    Il commence par prendre la formule à rebrousse-poil (« La servitude volontaire n’existe pas »), mais quelques pages plus loin, il nuance (« domination à tous les étages », c’est-à-dire servitude volontaire mais collective). C’est intéressant.

    Je suis curieux de connaître votre avis sur l’analyse de cet ami, indécrottable spinoziste, chacun l’aura compris.

    ============================

    Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. »,
    La Fabrique 2010.
    Extrait (page 30 et s.) :

    La servitude volontaire n’existe pas.

    La dépendance à l’objet de désir «argent» est le roc de l’enrôlement salarial, l’arrière-pensée de tous les contrats de travail, le fond de menace connu aussi bien de l’employé que de l’employeur. La mise en mouvement des corps salariés « au service de » tire son énergie de la fixation du désir-conatus sur l’objet argent dont les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs.

    Si le premier sens de la domination consiste en la nécessité pour un agent d’en passer par un autre pour accéder à son objet de désir, alors à l’évidence le rapport salarial est un rapport de domination. Or d’une part l’intensité de la domination est directement proportionnée à l’intensité du désir du dominé dont le dominant détient la clé. Et d’autre part l’argent devient l’objet d’intérêt-désir hiérarchiquement supérieur, celui qui conditionne la poursuite de tous les autres désirs, y compris non-matériels, quand l’accumulation primitive a créé les conditions structurelles de l’hétéronomie matérielle radicale et que toute l’évolution ultérieure du capitalisme travaille à l’approfondir davantage : « La présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire [est] que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’histoire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore (13). »

    Dans l’économie monétaire à travail divisé du capitalisme, il n’y a pas plus impérieux que le désir d’argent, par conséquent pas de plus puissante emprise que celle de l’enrôlement salarial.

    Il faut manifestement en revenir à ce genre d’évidence pour défaire l’idée de « servitude volontaire », cet oxymore dont l’époque voudrait faire la clé de lecture du rapport salarial et de ses développements manipulateurs récents (il est vrai) les plus inquiétants.

    Est-il possible de dire que la thèse de La Boétie vaut mieux que son titre ? Si oui, on pourra ajouter que la chose étonnante tient à la précocité de formulation d’un thème qui concentre avant l’heure toutes les apories de la métaphysique subjectiviste dont est nourrie la pensée individualiste contemporaine, mais aussi la façon pratique dont l’individu se rapporte spontanément à soi : l’individu-sujet se croit cet être libre d’arbitre et autonome de volonté dont les actes sont l’effet de son vouloir souverain. Il pourrait n’être pas serf s’il voulait suffisamment fort l’affranchissement, par conséquent s’il l’est c’est par défaut de volonté — et sa servitude a contrario est volontaire.

    Sous une telle métaphysique de la subjectivité, la servitude volontaire est vouée à demeurer une insoluble énigme : comment peut-on « vouloir » ainsi un état notoirement indésirable ? À défaut d’un quelconque éclaircissement de ce mystère, l’évocation de la servitude volontaire, faisant jouer la tension d’une aspiration à la liberté persistant inexplicablement à rester inaccomplie, ne peut avoir d’autre portée que celle, politique, d’un appel à un soulèvement de la conscience, ce qui n’est déjà pas mal, mais en aucun cas celle d’une compréhension par les causes de cet inaccomplissement.

    Parmi tant d’autres rapports de domination, le rapport salarial comme capture d’un certain désir (le désir d’argent des individus s’efforçant en vue de la persévérance matérielle-biologique) expose dans sa nudité le principe réel de l’asservissement : la nécessité et l’intensité d’un désir. Pour revenir de là à l’idée de « servitude volontaire » restaurée, il faudrait soutenir que nous sommes entièrement maîtres de nos désirs…

    Le cas du rapport salarial a de ce point de vue la vertu d’indiquer qu’il est des désirs qui ne s’imposent nullement sur le mode du libre choix — ou alors il faudrait, parler de servitude volontaire également à propos de celui à qui on a mis un pistolet sur la tempe et qui obéira à tout sous le désir (puissant) de ne pas mourir, capturé (lui et son désir) par son preneur d’otage.

    Ce sont les structures sociales, celles des rapports de production capitalistes dans le cas salarial, qui configurent les désirs et prédéterminent les stratégies pour les atteindre : dans les structures de l’hétéronomie matérielle radicale, le désir de persévérer matériellement-biologiquement est déterminé comme désir d’argent qui est déterminé comme désir d’emploi salarié.

    Mais l’exemple salarial, avantageux pour faire apercevoir l’hétéronomie de son désir associé, se retournerait en son contraire s’il était cantonné à sa particularité. Nul plus que Spinoza ne s’est efforcé de poser l’hétéronomie du désir comme une absolue généralité. Le conatus, force désirante générique et «essence même de l’homme (14)», est d’abord, ontologiquement parlant, pur élan, mais sans direction définie.

    Pour le dire dans les termes de Laurent Bove, il est un «désir sans objet (15)». Les objets à poursuivre lui viendront très vite ! mais tous désignés du dehors. Car le désir est contracté par la rencontre des choses, leurs souvenirs et toutes les associations susceptibles d’être élaborées à partir de ces événements que Spinoza nomme des affections. « Le désir — dit l’intégralité de la première définition des affects — est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée par une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose». La formule n’est pas moins obscure que celle de la persévérance dans l’être et pourtant dit exactement ce qu’il faut entendre : l’essence de l’homme qui est puissance d’activité, mais pour ainsi dire générique et, comme telle, intransitive, force pure de désir mais ne sachant pas encore quoi désirer, ne se fera activité dirigée que par l’effet d’une affection antécédente — un quelque chose qui lui arrive et la modifie —, une affection qui lui désignera une direction et un objet sur lesquels s’exercer’ in concreto.

    Il en résulte un renversement radical de la conception ordinaire du désir comme traction par du désirable préexistant. C’est plutôt la poussée du conatus qui investit les choses et les institue comme objets de désir (16).

    Et ces investissements sont entièrement déterminés par le jeu des affects. Une affection — quelque chose qui advient —, un affect — l’effet en soi, triste ou joyeux, de l’affection —, l’envie de faire quelque chose qui s’ensuit – posséder, fuir, détruire, poursuivre, etc. : la vie du désir ne fait qu’élaborer à partir de cette séquence élémentaire. Elle élabore le plus souvent par le jeu de la mémoire et des associations. Car les affections et les affects qui en ont résulté laissent des traces (12), plus ou moins profondes, plus ou moins remobilisables, les anciennes joies ou tristesses contaminant par connexité de nouveaux objets ainsi faits objets de désir (18) — Swann ne tombe-t-il pas amoureux d’Odette pour cette seule raison qu’elle lui rappelle une délicate carnation aimée dans une fresque de Botticelli ?

    Et quand le désir ne passe pas ainsi d’un objet à un autre par association et remémoration, il circule entre les individus qui s’induisent les uns les autres à désirer par le spectacle mutuel de leurs élans (19), et ceci moins dans des rapports strictement bilatéraux qu’au travers de médiations essentiellement sociales, d’où peut d’ailleurs sortir la plus grande variété des émulations de désir : j’aime parce qu’il aime, ou : si c’est lui qui aime, alors j’aime moins, ou encore plus, ou… je déteste précisément parce qu’il aime ! (comme on sait, le goût d’un groupe social peut être le mauvais goût d’un autre, et donc le désir de poursuivre des uns, le désir d’éviter des autres, etc.)

    Mais l’exploration des infinies convolutions de la vie passionnelle selon Spinoza est une affaire en soi (20), dont le point vraiment important ici souligne la profonde hétéronomie du désir et des affects — gré des rencontres passées et présentes, dispositions à remémorer, lier et imiter formées au long de trajectoires biographiques (sociales). Et surtout : rien, absolument rien qui soit de l’ordre d’une volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination. Sa vie passionnelle s’impose à l’homme et il y est enchaîné, pour le meilleur ou pour le pire, au hasard des rencontres réjouissantes ou attristantes, dont lui manque toujours le fin mot, c’est-à-dire la compréhension par les causes réelles.

    Bien sûr, Spinoza écrit une Éthique, et trace une trajectoire de libération — qu’il ne revient, au demeurant, à aucune résolution dérisoire d’emprunter (21). Mais peu nombreux sont les émancipés — en a-t-on seulement jamais rencontré un ? Pour le lot commun, le titre de la quatrième partie de l’Éthique annonce la couleur sans ambiguïté : De la servitude humaine, ou de la force des affects. Et la première phrase de sa préface de même : «J’appelle Servitude l’impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune… » L’ordre fortuit des rencontres et les lois de la vie affective au travers desquelles ces rencontres (affections) produisent leurs effets font de l’homme un automate passionnel.

    Évidemment, toute la pensée individualiste-subjectiviste, construite autour de l’idée de la volonté libre comme contrôle souverain de soi, rejette en bloc et avec la dernière énergie ce verdict d’hétéronomie radicale. C’est bien ce rejet qui s’exprime, par anticipation chez La Boétie, par quasi-incorporation chez les contemporains, dans l’idée de «servitude volontaire» puisque, hors la contrainte dure de la soumission physique, on ne saurait se laisser attacher qu’en l’ayant peu ou prou «voulu» — et quelque mystérieux que soit voué à demeurer ce vouloir.

    Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l’aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.

    ====

    L’asymétrie de l’initiative monétaire.

    Que la nécessité de la persévérance matérielle-biologique soit vécue sur le mode de la «contrainte», ou de la «corvée», donc en rupture avec les tonalités habituellement prêtées à l’élan désirant et son transport, indique seulement quelles restrictions opère spontanément l’expérience commune, et, conceptuellement parlant, ne soustrait en rien cette nécessité à l’ordre du désir : nous nous efforçons bel et bien vers les objets jugés utiles à notre reproduction, et il suffit pour s’en convaincre de voir quel acharnement les hommes y mettent, jusqu’à la violence, viennent ces objets à manquer (pénurie grave, catastrophe naturelle, etc.)

    C’est donc bien sur ce tout premier désir que fait fonds l’enrôlement salarial : l’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hiérarchiquement supérieur, condition de tous les autres — survivre — et, par définition, les tient dans sa dépendance.

    On objectera que la situation stratégique de dépendance est bien plus symétrique puisque l’employeur vise lui aussi un certain objet de désir dont l’employé est détenteur : de la force de travail. De la force de travail plutôt que sa force de travail, car le déséquilibre entre le nombre des employeurs et des employés (du fait même que la production est collective) rend fongible, au moins par classes de compétences, la force de travail ; et, du point de vue de l’employeur, celle-ci (cette force-ci) fera aussi bien l’affaire que celle-là. Aussi la fongibilité qui permet à l’employeur de puiser de la force de travail dans la population indifférenciée des employables est-elle le premier élément ramenant à de modestes proportions la symétrie formelle du capital et du travail sous le rapport de leur dépendance mutuelle.

    Le second tenant à leurs capacités respectives à tenir sans l’autre. Lequel des deux peut différer le plus longtemps l’obtention de son objet de désir détermine celui qui passera sous la domination de l’autre. Or, comme l’attestent indirectement la rareté et la précarité des rébellions salariales, c’est le capital qui a le temps d’attendre. La force de travail individuelle, elle, doit se reproduire tous les jours. La fermeture de son accès à l’argent lui est très rapidement fatale et ne peut être combattue que par l’organisation de formes ou d’autres de solidarité salariale.

    On peut donc bien constater formellement que les apporteurs de machines n’ont pas moins besoin des apporteurs de travail que les apporteurs de travail des apporteurs de machines pour produire quoi que ce soit, toute la situation stratégique réelle installée par leur rapport, tel qu’il est déterminé par les structures sociales du capitalisme, distord la symétrie première en dépendance, et par conséquent en domination.

    Quant à la distribution des agents entre les places de capitalistes et de salariés au sein de la structure sociale du capitalisme, elle se joue très en amont, et là encore au travers de la question stratégique de l’accès à l’argent. Le capitaliste, fournisseur d’argent du salarié, a lui aussi besoin de trouver son propre fournisseur et même dans des proportions bien plus importantes puisqu’il doit préfinancer tout le cycle de production (le besoin en fonds de roulement). Le fournisseur d’argent du capitaliste est le banquier. Mais le banquier ne fournit que du levier limité, c’est-à-dire un complément d’endettement à ajouter à un stock de capital propre déjà constitué. C’est la capacité à constituer un tour de table et à réunir une base de fonds propres qui départage les «candidats» à la position de capitaliste, l’idée de candidature étant d’ailleurs assez mal choisie puisque ceux qui ne disposent que de leur force de travail et n’ont d’autre accès à l’argent qu’après sa vente, là où précisément il s’agit de se montrer capable de l’avance, sont hors-course dès le début.

    Si l’on entend par «finance» l’ensemble des mécanismes qui permettent à un agent de (temporairement) dépenser plus qu’il ne gagne, c’est la capacité d’accéder à l’argent sur le mode non-salarial de la finance qui désigne le possible capitaliste. La différence fondamentale tient au fait que, là où le mode salarial de l’accès à l’argent s’effectue sous l’espèce du flux, c’est-à-dire dans des quantités qui permettent de reproduire la force de travail à échéance rapprochée mais ne permettent pas de voir au-delà de cet horizon temporel borné, le mode financier de l’accès à l’argent s’effectue sous l’espèce du stock, c’est-à-dire avec l’espoir de franchir le seuil critique du processus d’accumulation par la mise en valeur autoentretenue (le capital croissant de lui-même du fait de sa capacité à dégager du surplus) — et c’est donc, plus qu’à l’argent simple, au capital-argent que le capitaliste a l’accès privilégié.

    L’Antoine Doinel des Quatre cents coups qui, cherchant les moyens de sa reproduction matérielle après avoir rompu avec la famille et l’école, envisage un bref instant de se lancer dans les affaires, donne à son camarade de fugue le résumé fulgurant des contraintes d’un devenir capitaliste : «C’est une question de fric au départ», proposition synthétique où s’exprime, sous la forme de l’enjeu stratégique («c’est une question de… »), la contrainte de l’accès à l’argent, mais ex ante sous la forme décisive de l’avance monétaire («au départ»), c’est-à-dire comme stock de capital-argent, et non pas ex post comme rémunération d’une force de travail qui consomme l’argent à se reproduire et ne peut voir au-delà. Si bien conscient de la nécessité de disposer préalablement de ce stock, Antoine Doinel qui, partant de rien, envisage de voler un des meubles du père de son camarade pour le convertir en (capital-) argent, établit par là même cette connexion du stock préalable et du vol initial, et découvre, en pratique pour lui, sous la forme du dévoilement pour nous, l’effraction originelle de l’accumulation primitive.

    Pour le dire à la manière d’une quasi-tautologie ou bien par une métaphore balistique, «se lancer» dans les affaires nécessite un lancement, c’est-à-dire un apport initial (d’argent/d’énergie) qui fait passer le seuil critique — l’équivalent capitaliste de la vitesse de libération.

    Il en résulte une inégalité fondamentale sous le rapport de la capacité sociale des individus à poursuivre un désir de faire capitaliste. Seuls ceux qui disposent de l’initiative monétaire sous la forme d’un stock (d’argent) peuvent s’y adonner et combiner la réalisation de choses avec leur reproduction matérielle, parfois avec la constitution de la fortune. Les autres demeurent rivés à l’horizon du désir basal, à la pesanteur de leur reproduction simple, désir qui conditionne tout mais compte pour rien, puisqu’il n’est que le prérequis à la poursuite de tous les autres désirs jugés supérieurs en accomplissement, comme si l’ordre du désir (du point de vue des individus) ne commençait véritablement qu’au-delà de la satisfaction de ce désir basal, pour laquelle la seule solution socialement offerte consiste en l’enrôlement salarial.

    ========

    Domination à tous les étages

    Le paysage de la domination est cependant moins simple que ne le suggère l’antagonisme bipolaire dont Marx a fait l’analyse. Car le face-à-face d’un patron propriétaire et d’une masse de prolétaires encadrés par quelques contremaîtres a cédé la place à des structures d’entreprises de plus en plus feuilletées du fait de l’approfondissement de la division du travail et de la spécialisation internes. La chaîne hiérarchique y compte un nombre sans cesse accru de niveaux intermédiaires qui diffractent le rapport de domination principal en une myriade de rapports de domination secondaires. À chaque niveau de la chaîne se tiennent des agents qui vivent le rapport salarial sur le mode ambivalent subordonné-subordonnant puisque chacun est sous les ordres en même temps qu’il a sous ses ordres. Aussi la forme canonique du rapport opposant un dominant (ou un petit nombre de dominants) à la masse des dominés éclate-t-elle en une imbrication hiérarchique de dépendances qui dessine une sorte de gradient quasi continu de la domination.

    Si la thèse de La Boétie vaut infiniment mieux que son titre, c’est précisément à ce moment qu’elle le manifeste le mieux. Car, mentionnée l’idée d’un habitus de la servitude qui conduit des peuples, par lente accoutumance, à vivre la soumission comme une condition ordinaire, La Boétie insiste surtout sur le jeu des chaînes de dépendance au long desquelles les individus, séparément, sont tenus par leurs intérêts. Du souverain et par cercles concentriques de subordonnés de rangs successifs jusqu’aux plus bas niveaux de la hiérarchie sociale, descendent faveurs et avantages, souvent vitaux, au sens symbolique et existentiel dans les strates les plus hautes, au sens matériel dans les strates les plus basses.

    C’est donc une structure hiérarchique de la servitude que donne à voir La Boétie, et l’on conçoit mal que son renversement puisse être à la portée d’une quelconque «volonté» puisqu’en chacun de ses étages s exerce une domination d’autant plus intense que le dominant local est lui-même dominé et rendu aux abois par sa propre dépendance.

    À l’image de la société tout entière de La Boétie, convergeant vers le souverain qui est la source ultime de la faveur, et tenue en tous ses étages par les jeux du désir-intérêt, la grande entreprise est un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle de la multitude salariale selon un gradient de dépendance. Chacun veut, et ce qu’il veut est conditionné par l’aval de son supérieur, lui-même s’efforçant en vue de son propre vouloir auquel il subordonne son subordonné, chaîne montante de dépendance à laquelle correspond une chaîne descendante d’instrumentalisation.

    On pourrait dire de Norbert Elias qu’il est à sa manière un continuateur de La Boétie. En tout cas l’idée de chaînes de dépendance tient dans sa pensée une place tout à fait centrale. C’est même de leur allongement et de leur intensification, expressions de l’approfondissement de la division du travail et de la «densification» de la vie sociale, que naissent les principales incitations à réguler les comportements individuels, à les décourager de céder aux explosions colériques violentes, à les conduire à la contention et au calcul : car rompre avec éclat est maintenant le plus sûr moyen de perdre les biens convoités — puisque c’est rompre avec celui ou ceux par qui passe la poursuite de ces biens. Le compromis et l’arbitrage inter-temporel sont les schèmes d’action lentement incorporés par apprentissage dans ce nouveau contexte relationnel caractérisé par l’étirement des médiations stratégiques. « Médiation stratégique » signifie ici que le chemin est de moins en moins direct du sujet désirant à l’objet désiré, et qu’il passe par des intermédiaires de plus en plus nombreux, dont chacun doit être honoré, ou au moins ménagé.

    Il faut incidemment se garder de comprendre l’idée de stratégie en un sens ouvertement réfléchi et calculateur — évidemment il ne faut pas l’exclure non plus. Mais si l’on décide d’appeler stratégique l’ensemble des actions concaténées pour parvenir à une fin désirée, alors il faut accorder que ces concaténations peuvent tout aussi bien être le produit de manières de faire incorporées au point de ne plus être réfléchies et de jouer sur des modes quasi automatiques — cela même que Bourdieu appelle l’habitus. Par stratégique il faut donc entendre, plus fondamentalement, la logique même du désir et l’ensemble des façons dont il fraye ses voies, que ces façons procèdent du calcul posé ou bien de la conduite par les affects (22) ; et Laurent Bove ne commet aucune contradiction en parlant de «stratégies du conatus (23) » alors même que la philosophie spinoziste de l’action rompt radicalement avec le modèle de la décision calculatrice souveraine (tout en étant fort capable de l’inclure mais comme l’un de ses cas très particuliers, d’ailleurs nullement dérogatoire, contrairement à une lecture superficielle, à la logique d’ensemble de la vie passionnelle).

    _____________

    Notes :

    13. Karl Marx, Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Éditions sociales, 1982, p. 86.

    14. Eth., III, définition des affects I.

    15. Laurent Bove, «Éthique, partie III», in Pierre-François Moreau et Charles Ramond (dir.), Lectures de Spinoza, Ellipses, 2006.
    16. Eth., III, 9, scolie.

    17. Sur l’importance du corps traçable, du corps retenant des traces (vestigia) comme support de la mémoire, et sur la causalité vestigiale de la vie affective, l’ouvrage de référence est celui de Lorenzo Vinciguerra, Spinoza et le signe. Genèse de l’imagination, coll. «âge classique», Vrin, 2005.

    18. Eth. III, 15, corollaire: «Du seul fait que nous avons considéré un objet en même temps que nous étions affectés d’une joie ou d’une tristesse dont il n’était pourtant pas la cause efficiente, nous pouvons l’aimer ou le haïr».

    19. Eth., III, 27.

    20. Voir Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, coll. « Le sens commun», Minuit, 1988.

    21. Pascal Sévérac, Le devenir actif chez Spinoza, Honoré Champion, 2005.

    22. Une fausse antinomie (celle du « calcul » et des « affects ») par excellence. Voir «Homo Passionalis Œconomicus», Actes de la Recherche en Sciences Sociales, à paraître 2011.

    23. Laurent Bove, La stratégie du conatus. Affirmation et résistance chez Spinoza, coll. « âge classique », Vrin, 1996.

    (Source : Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. », La Fabrique 2010.)

    ============================

    Au plaisir de vous lire.

    Étienne.

    • Kercoz

      /////La Boétie insiste surtout sur le jeu des chaînes de dépendance au long desquelles les individus, séparément, sont tenus par leurs intérêts. Du souverain et par cercles concentriques de subordonnés de rangs successifs jusqu’aux plus bas niveaux de la hiérarchie sociale, /////
      Ce modèle n’est pas exact : il montre un système centralisé concentrique. Les « chaines de dépendance » ne fonctionnent que si les individus se connaissent intimement , puisqu’ils sont basés non seulement sur l’affect , mais aussi sur l’histoire ce cet affect. Ce qui impose des groupes restreints et une structure parcellisée /fractale

      ///puisqu’en chacun de ses étages s exerce une domination d’autant plus intense que le dominant local est lui-même dominé et rendu aux abois par sa propre dépendance////

      Ce modèle parcellisé est celui en usage ds tous les systèmes naturels . J’insiste sur l’avantage de ces systèmes morcelé par rapport aux systèmes centralisés simplifiés …..
      En fait , a voir la quiétude des groupes archaiques , cette « domination » est admise -reconnue -voulue , parce « normale  » et justifiée . Les zones conflictuelles se restreignant aux voisinages hierarchique immédiat , pondérées par un protectionnisme opportuniste ( le No 5 menace le No 4 et est menacé par le No 6 …….mais il est protègé par le No 3 ..etc … tout ça arbitré par les No 1 et 2 …)

      • @Kerkoz : « J’insiste sur l’avantage de ces systèmes morcelé par rapport aux systèmes centralisés simplifiés …. » : vous avez bien raison d’insister. Si un système « heureux » apparaît un jour, on le devra à l’abandon de la centralisation, aussi hiérarchique que stupide, et à l’émergence de processus de régulation beaucoup plus « horizontaux », avec beaucoup de fragmentation et de variétés. Le mimétisme, crucial pour le capitalisme, ne sera plus de règle.

    • @Étienne Chouard :

      Bon, ok, je vais essayer de vous donner un avis, mais sans prétention aucune. Si vous n’êtes pas content du résultat, ne venez pas vous plaindre, l’exercice que vous demandez n’est pas facile. J’ai d’abord envie de vous répondre que ces explications de Lordon n’ont rien à voir avec mon billet : il arrive à la même conclusion mais par un tout autre chemin, et celui-ci ne constitue pas, à mon sens, une réfutation de la Boétie parce qu’il ne part pas des mêmes présupposés. Il introduit une autre dimension, le « fonctionnement » de l’individu, (affects, désirs, interactions avec le milieu,…) qui conduit à : « rien, absolument rien qui soit de l’ordre d’une volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination. L’individu n’ayant plus de volonté propre, (sauf sous forme d’une illusion), la question soulevée par la Boétie n’existe plus, le Discours en devient plus hors sujet que contesté.

      Toutes ces explications de Lordon sont très intéressantes, mais ne représentent que le point de vue scientifique. C’est bon de les connaître, surtout si l’on veut agir pour changer les choses, mais elles ne peuvent pas constituer une philosophie pour « l’honnête homme ». Sinon, et puisque « les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs« , il faudrait qu’on se mette tous au bouddhisme, cette philosophie se donnant pour but de maîtriser les affects.

      Le modèle spinoziste ne résout aucun problème du point de vue des individus, et sa négation d’une « volonté autonome, d’un contrôle souverain ou d’une libre auto-détermination » n’est pas évidente du tout. Que rien ne se crée à partir de rien est une évidence, et la volonté est donc soumise à ce principe, mais ce n’est pas suffisant pour dire que, de la volonté, ne puisse rien sortir qui ne soit déjà dans les affects et le désir. Il se passe dans la nature une petite chose extraordinaire qui est facile à montrer : quand vous faites réagir de l’oxygène et de l’hydrogène, il apparaît quelque chose qui n’est ni de l’oxygène ni de l’hydrogène. Rien de plus ni de moins en quantités, mais en qualité, c’est la nuit et le jour, l’eau ne se comportant pas du tout comme ses composants. Je pense qu’il en va de même avec la volonté : l’individu fait plus que restituer ou manifester les affects reçus de la « fortune ». Ceux-ci étant liés dans son cerveau comme les atomes dans la molécule, il produit, avec sa volonté, une nouveauté irréductible aux facteurs qui l’on suscitée.

      Lordon qualifie le Discours de « métaphysique subjectiviste », mais il ne voit pas non plus, comme beaucoup d’autres avant lui, que la Boétie a adopté un point de vue surplombant de type scientifique. J’en veux pour preuve le fait qu’il a ignoré les insurrections qui, de partout et de toujours, ont jalonné l’existence des tyrannies, ces insurrections témoignant de l’existence du désir de liberté, donc d’une servitude non volontaire. Lordon et la Boétie font donc la même erreur, imputable à leur point de vue, laquelle leur empêche de voir le côté positif de la tyrannie qui n’existe que du point de vue des individus.

      En effet, à la domination qui s’exerce de haut en bas, répond une aspiration des individus du bas vers le haut, aspiration qui peut être aussi bien matérialiste qu’intellectuelle, spirituelle, morale, artistique, etc. C’est pourquoi l’obéissance, marque négative de la servitude quand elle est hiérarchiquement imposée, se présente comme vertu et liberté lorsque c’est l’individu qui s’y astreint de lui-même pour « s’élever ». Bien sûr, dans le premier cas c’est l’obéissance à des injonctions, dans le second celle à des règles de conduite, mais les unes comme les autres proviennent du milieu. C’est tellement vrai que la tyrannie, d’une part, a intérêt à abaisser les individus pour les obliger à chercher à s’élever, (schéma du gladiateur esclave condamné à se battre pour recouvrer sa liberté), d’autre part, ne peut pas survivre sans en jouer, c’est-à-dire sans développer une idéologie du mérite faite sur mesure pour elle-même, et qui prend des formes variées selon les époques. Évidemment, des tas d’individus mordent à l’hameçon.

      Il en ressort la nécessité de repenser le point de vue subjectif sous la contrainte du collectif, en laissant de côté le point de vue scientifique, sans doute plus près de la vérité des phénomènes, mais dont l’humaniste n’a rien à cirer. Prenons l’image de l’éclipse solaire : ceux qui sont dans l’ombre de la Lune peuvent dire « il y a éclipse », les autres non. Comment peuvent-ils se mettre d’accord ? La science répond par le calcul exact de la trajectoire de l’ombre, mais ça ne répond en rien au problème des individus qui doivent se coltiner deux vérités contradictoires…

  42. Le tirage au sort pour s’affranchir de la terreur imposée par les riches.

    Bonjour,

    J’ai complété mon commentaire et mieux souligné l’articulation de la pensée de Crapaud Rouge et de Frédéric avec ma thèse (devenue centrale pour moi) du tirage au sort : il nous faut une procédure qui empêche les riches du moment d’acheter le pouvoir politique et de se servir ensuite de l’État pour verrouiller la servitude du plus grand nombre, il nous faut une procédure qui, par construction, ne soit pas ou peu exposée à la corruption.

    Il me semble que cette procédure existe.

    J’ai formulé ça là : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/03/13/118-frederic-lordon-la-servitude-volontaire-nexiste-pas

    Amicalement.

    Étienne.

    ____________

    « Derrière le discours de propagande des économistes conformistes,
    il y a une pensée prostituée. »

    Michel Drac, préface au livre d’Eustace Mullins, Les secrets de la Réserve fédérale (1991).

    • Kercoz

      Bonjour .
      ////Contre cette insoluble aporie, Spinoza propose un tout autre mécanisme de l’aliénation : les véritables chaînes sont celles de nos affects et de nos désirs. La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Mais elle est universelle.////
      La « servitude volontaire » n ‘est pas un choix individuel (sauf en situation de survie), mais un « choix » de l’espece (si l’on peut dire ) . Un choix douloureux mais nécessaire , dont nous subissons encore les traumatismes . Cette aliénation est en fait tres liée au « déterminisme » tres fort , lié a la construction structurelle des groupes de l’espece .

    • Bonjour Etienne,

      C’est sympathique de vous voir passer ici parce que justement je viens de vous voir exprimer votre projet de tirage au sort dans une vidéo et bien sûr, ça m’a titillé ;-)

      J’en profite donc pour vous faire part de ce que ça m’a inspiré :

      1) votre postulat (repris d’Alain, il me semble ?) qui est que ceux qui veulent le plus le pouvoir sont ceux à qui il ne faut pas le donner. Je ne sais pas si c’est vrai – certainement, il y a des raisons de le penser, mais il y a aussi des raisons de penser l’inverse. Mon expérience (dans l’entreprise que j’ai crée) et il me semble, l’expérience de tant d’autres, pointe clairement la nécessité, dans certaines situations récurrentes, d’avoir un pouvoir dans les mains non pas d’un collège, mais d’un seul. A l’intuition, je dirais que cela relève des décisions qui doivent être pris sous toute forme de pression (accident naturel, concurrence, guerre) mais peut être aussi quand il s’agit de réaliser « une vision » (voire à ce propos la culture du studio Gibli à ce niveau : toute l’équipe au service de la vision d’un seul). Reste à savoir si, à ‘échelle des états (voir au dessus), il est saint de réaliser des « visions ». Il me semble tout de même qu’on n’ira pas dans l’espace sans en passer par là (et moi, j’espère bien qu’on ira, voilà ;-)

      Alors, il est bien sûr tentant, quand on crée un modèle dont on attend qu’il fasse disparaitre la guerre de tous contre tous, de se dire qu’une telle autorité personnifiée ne sera plus utile. Mais ça me semble non seulement exagérément optimiste, mais omettre de là où on part et la route à suivre. La pluie, les tremblements de terre, les centrales qui pètent, les guerres économiques et physiques et leurs potentialités, tout ça ne va pas disparaitre. Pour les gérer, des monarques (élus ou non) seront indispensables.

      Hors s’il faut un chef, il y a aussi des raisons de penser qu’il faut un type « avec un gros besoin de compensation », de la race de ceux qui donne les politiques et les entrepreneurs (les dents qui raillent le plancher, comme on dit chez les gens du peu). Parce qu’une telle vie est très particulière, et brise à mon avis très vite qui n’est pas taillé pour. Je me suis moi même retrouvé un temps dans ce rôle d’autorité responsable, et pour moi il faut le vouloir absolument. Si on le fait sous la contrainte, ça peut peut être passer, mais je pense qu’on peut aussi craquer très vite et le traiter en dilettante pour se préserver du poids des responsabilités.

      2) une donnée essentielle dans mes réflexions sur le sujet « comment récupérer le pouvoir au peuple » est absente de votre proposition : il s’agit de l’information. L’information fait la décision, qu’il s’agisse de la décision des électeurs ou dans votre alternative, d’un collège de décideurs tirés au sort. Les oligarques feront donc en sorte que les vecteurs d’informations soient dans leurs mains, par le jeu des doubles carrières publiques privées des spécialistes qui hantent les ministères comme les conseils d’administration. Ils le feront tout simplement parce que c’est ce qu’ils font déjà : même si l’on a plus coutume de se plaindre de l’information du peuple, on constate aussi que tous les ministres déclarent dépendre, parfois de façon effrayante pour eux, de l’information qu’on leur fournit. Là réside typiquement la fragilité des pyramides trop hautes, pour reprendre l’un des points que Paul développe dans Le Capitalisme A l’Agonie.

      Dans votre solution, il me semble donc qu’il faut se pencher en profondeur sur la question de l’information. Je pense pour ma part que la seule solution est de créer un véritable quatrième pouvoir, qui ne soit pas soumis au marché, à qui soit donné de moyens d’investigations légaux, dont les thèmes d’informations aient l’obligation de répondre à la demande populaire et qui soit indépendant des autres pouvoirs… sur le modèle de la justice. Je peux bien sûr détailler un peu mais pour l’instant je me contenterai de préciser qu’une telle institution n’aurait pas vocation à remplacer les méidas mais de les décharger de la mission d’informer que pour la plupart ils méprisent et exercent bien mal (sachant que ceux qui aiment ça pourront toujours continuer à le faire, à condition que le marché le leur permette). Une telle institution remplirait à la fois des missions pour le public et pour les élus, le gouvernement, voire, pourquoi pas, les entreprises…

      Toutefois je ne peux que tomber d’accord sur les vertus que vous attribuez à ce mode de nomination. Je me dis donc qu’un bon système serait un hybride, c’est à dire qu’il utiliserait le tirage au sort pour, par exemple, des entités de surveillance de l’exécutif, ou pour le législatif. Mais encore une fois, imaginer qu’un parlement de simples citoyens, au moment de trancher sur une question technique d’importation ne se feront pas rouler dans la farine par les lobbys privés me semble illusoire.

      • AntoineY

        1) votre postulat (repris d’Alain, il me semble ?) qui est que ceux qui veulent le plus le pouvoir sont ceux à qui il ne faut pas le donner.
        C’est une proposition de Platon, selon laquelle il faut confier le pouvoir à celui qui le désire le moins, c’est à dire… le philosophe (au sens classique), pour tout un tas de raison (tempérament, goût pour la vie contemplative, recherche de la connaissance des choses premières, recherche de la connaissance du Tout qui seul donne le recul nécessaire, etc etc). Alain il est vrai est le dernier platonicien.

        2/ je préfère effectivement votre approche, qui consiste à travailler sur les procédure de contrôle de la décision davantage que sur les procédures de sélection du décideur (qui en font quand même partie bien sûr).
        Celà dit il y a déjà eu quelques siècles de réflexion passionnée sur le sujet (cf théories du gouvernement civil, science de l’administration, sciences de gestion). Ca vaut la peine d’aller exhumer la manière de procéder des romains (distinction « auctoritas/potestas », etc), les discours de Robespierre (comment limiter le pouvoir des généraux…), quelques procédures de prise de décisions collectives dans des sociétés segmentaires, les effets de la financiarisation de l’économie sur le pilotage des firmes,… enfin y a de quoi faire!

      • Ah oui, il y a de quoi faire, mais justement Etienne fait, et de ce que je vois il ne rechigne jamais à lire des livres…

        Un autre mode de nomination que l’on devrait peut être utiliser plus souvent, c’est un mode purement méritocratique. Bien sûr, celui ci existe déjà dans l’armée ou l’administration, mais on pourrait imaginer qu’il s’installe plus dans l’executif. Un collège de citoyens définiraient les orientations et un « super prefet » aurait le role de la mise en oeuvre. En cas d’urgence, ce super préfet serait abilité à prendre des décisions rapides, mais sous le contrôle du collège de citoyens…

        Ah, décidément elle est intéressante cette piste d’Etienne Chouard… mais son application semble bien hypothétique, tout de même ^^

    • Fab

      Chers amis, je suis malheureux. J’ai l’impression de travailler pour rien. Mon idée centrale ne progresse pas. Je dois mal m’exprimer, ou me tromper.

      La passivité des gens qu’on viole chaque jour avec leur assentiment, dans l’indifférence générale, leur servitude volontaire, me décourage chaque jour un peu plus.

      Pareil !

      Confidence pour confidence, que pensez-vous de ce petit bulletin de candidature que chacun peut s’approprier et « que je crois plus révolutionnaire » que votre proposition en ce qu’elle la considère comme incontournable puisque la demande émanera de l’individu ? Ce qu’il nous manque c’est du temps. «Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit.» (Humain trop humain), ou à votre sauce « tant que vous avez LES FERS AUX PIEDS, les fers constitutionnels, vous êtes tous, nous sommes tous, condamnés aux plus stériles bavardages », pour occuper le temps ! Par exemple, pour bavarder avé les économistes : le salaire précède l’échange, c’est pô bien ! Mais je dois mal m’exprimer, ou me tromper, vue l’absence de réaction !

      Bom dia

      • Fab, où avez-vous pêché les citations qui commencent votre com’ ? Je ne les trouve nulle part sur ce fil.

      • Fab

        Merci. Vous m’avez fait perdre mon que je voulais mettre ici ! C’est ballot parce que je suis embêté : j’en avais mis un … et je le connais pas moi ce Étienne… alors je me dis que peut-être il va pas vouloir palabrer avec moi sous prétexte que je mettrais des messages sans que nie tête…si ça se trouve c’est un malade ! un anarcho communiste même pas autonome ! ou pire, un prof !…

        Que faire ? Lui donner le là ? Ou pas ? C’est bien ou démocratique de lui céder la parole ?

    • AntoineY

      Etienne… c’est n’importe quoi.
      Le drame c’ets justement qu’il n’existe pas de gens suffisamment complets pour traiter les problèmes au niveau de complexité qu’ils requièrent. Il nous faudrait 50000 Einstein! Et vous voulez qu’on tire… au sort????

      Je ne dis pas qu’il n’y a pas de solutions, mais celle-ci n’est pas la bonne.
      Le pouvoir politique ne sera JAMAIS égal entre les citoyen et il ne peut en être autrement, ne serait que parce-que certains s’expriment mieux que d’autres, on plus de charisme, etc etc…
      Pensez vous que l’influence de Paul soit égale à la nôtre, quand bien même en aurait-il très peu?
      Le problème avec votre système, c’est que, certes, il empêche ceux qui détienne un genre de bien particulier (l’argent), de le transférer de manière indue en un autre type de bien (« l’influence politique), mais il empêche également ceux qui seraient éventuellement les mieux taillés pour le job d’accéder au poste!!!!

      Ce n’est pas la solution: les athéniens, suite à un épisode malheureux, avaient compris l’absolue nécessité de ne pas tirer les stratèges militaires au sort. Le drame du monde contemporain c’est que TOUTES les hautes fonctions civiles ont désormais une dimension stratégique.
      Ce n’est pas la solution.

  43. Fab

    Ces citations n’ont pas été créées ex nihil, elles sortent d’une imagination débordante, qui elle-même est créée (euh euh) de manière plus ou moins douteuse, mais pas ex nihil !

    C’est et

    Ex nihil

    • Julien Alexandre

      Quelle finesse Fab !

    • Après avoir identifié clairement l’élection comme la procédure qui permet aux riches de prendre le contrôle de la force publique, je connais, moi, une procédure juridique capable de protéger durablement, par construction, la politique contre les affections, une procédure qui ne laisse presque aucune place à la volonté (et donc aucune place à la volonté manipulée, trompée ou violentée).

      Vous me voyez venir, bien sûr : ce qui peut libérer la politique des affections, et que n’a pas envisagé Spinoza, c’est… le tirage au sort.

      Peut-être un jour cette graine d’idée, que je crois plus révolutionnaire que celle de La Boétie, germera-t-elle dans le cerveau de Frédéric, qui me devient si familler.

      Réduire la méga-complexité des problèmes politiques, économiques, financiers, sociétaux, écologiques, culturels et interconnectés sur un environnement planétaire à « une procédure juridique », elle-même réduite à tirage au sort, heu… on se demande : les dés, nouvelles clefs du paradis ?

      • Fab

        Selon vous, pas selon Jean-Paul Spinoza, les problèmes politiques, économiques, financiers, sociétaux, écologiques, culturels et interconnectés sur un environnement planétaire, ils n’auraient pas un point commun ?

        Dire l’homme, ça vous fait mal ?

      • Fab, si c’est « l’homme » le problème, enfermez-le dans une lampe à huile, et mille et un ans plus tard il en sortira un bon génie.

      • kercoz

        //// Après avoir identifié clairement l’élection comme la procédure qui permet aux riches de prendre le contrôle de la force publique,///
        I’ élection aboutit a l’audimat , au « ppcd « .
        Si l’on reflechit a la hierarchisation-élection archaique , on s’aperçoit qu ‘elle n’est jamais unique, réductrice . Prenons un groupe /tribu . Il y a dans chaque domaine,(chasse peche tradition , force, courage……..) une hierarchie réelle, ADMISE PAR TOUS et seulement débattue a chaque limite (aux dominos le No5 est contesté par le N6 et menace le No 4 , …et ce ds des dizaines de domaines , ce qui est une modélisation complexe (equa differentielle). Nul besoin d’election dans un atelier de menuiserie ou une cordée d’escalade pour savoir qui décide pour les choix cruxiaux , pour la bouffe ou autre domaine .Dans un groupe archaique , la somme de ces interactions hierarchique induit un « non chef  » , qui est necessaire mais virtuel et « in-carné » par un individu qui représente la fonction .
        Pour une tentative d’approche elective , il faudrait multiplier les elections ds un tas de domaines (un peu comme les suisses) . Un individu actif voterait ds chaque groupe auquel il participe , fut ce un goupe sportif ou musical …..
        Internet serait propice a ce modèle representatif .L’idéal etant que le « pouvoir » perde de sa « force » lorsqu’il se rapproche du centre .

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