LE VIF/L’EXPRESS, Le nombre des billets de banque, 15 – 21 mars 2012

La première de mes chroniques pour l’hebdomadaire belge. L’article, sous la forme où il a paru.

On considère à juste titre que le livre où débute une réflexion moderne sur l’économie, est l’« Enquête sur la richesse des nations », publiée en 1776 par le philosophe écossais Adam Smith, connu jusque-là pour sa « Théorie des sentiments moraux » parue dix-sept ans plus tôt.

Une véritable « science » économique n’existe donc que depuis un peu moins de deux siècles et demi. Comme l’a cruellement mis en évidence la crise qui a éclaté en 2007 et dont les épisodes successifs font sombrer toujours davantage le navire de l’économie mondiale, les découvertes incontestables de cette « science » économique sont rares. Si elles avaient été plus nombreuses, il aurait été plus facile pour les économistes de prévoir cette crise et, une fois que nous y étions engouffrés, de nous expliquer ce qu’il faudrait faire pour en sortir. Or, comme chacun le sait, on n’entendit sur les deux sujets : avant et pendant la crise, qu’un long et pesant silence.

Une découverte faite par David Ricardo dans son rapport de 1810 sur « Le prix élevé des lingots » constitue l’une de rares certitudes de la « science » économique. Pour situer rapidement Ricardo au sein de celle-ci, disons que la moitié au moins de ce qu’on trouve chez Karl Marx, se trouve déjà chez Ricardo et que la moitié au moins de ce qu’on trouve chez celui-ci se trouve déjà chez son prédécesseur Adam Smith.

Ricardo a découvert que pour maintenir la stabilité des prix dans la zone économique correspondant à une monnaie, sa banque centrale doit réguler le volume de celle-ci en fonction des fluctuations de la richesse nationale : si de la richesse est créée, de la monnaie nouvelle doit être mise en circulation pour un montant équivalent, si de la richesse disparaît au contraire, de la monnaie doit être retirée d’un même montant. Si l’on imprime trop de billets sans « équivalent-richesse », les prix grimpent – c’est l’inflation ; si l’on n’en imprime pas assez, les prix baissent – c’est la déflation. L’une et l’autre sont mauvaises : si les prix augmentent, il faut que les salaires suivent et leur hausse se reflètera dans le prix des produits : on s’engage dans une « spirale inflationniste », qui peut déboucher sur de l’hyperinflation, comme celle qui tua l’assignat pendant la Révolution française, ou celle qui ravagea l’Allemagne dans les années 1921 à 1924, époque où il fallut remplir une brouette de billets de banque pour acheter du pain au coin de la rue. Dans le cas inverse de la déflation, comme les prix baissent, tout sera moins cher demain et chacun attend encore avant d’acheter, du coup, l’économie s’arrête brutalement.

Je parle de tout cela pour une raison précise : depuis 2008, nos banquiers centraux agissent comme s’ils n’avaient jamais entendu parler du principe de « réglementation de l’émission de monnaie » de Ricardo, l’un des rares acquis pourtant de la réflexion économique.

Les États-Unis ont pris l’initiative en 2008 avec un QE1, suivi d’un QE2 en 2010. « QE », c’est pour « quantitative easing », ce qui se traduit par « assouplissement quantitatif », terme moins inquiétant que « planche à billets », l’expression utilisée pour décrire ce qu’il ne faudrait jamais faire : imprimer de la monnaie non pas parce que de la richesse a été créée, mais simplement parce qu’on ne peut pas faire autrement : parce qu’un trou financier s’est creusé et qu’on s’efforce de le combler en y déversant des tombereaux d’argent.

En septembre 2008, la crise atteint son paroxysme à la suite de la faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers, et un total d’un « trillion » de dollars est déversé sur le système financier. Un « trillion », c’est mille milliards de dollars. On n’avait jamais eu l’occasion de mentionner des sommes d’un tel ordre, et on espérait ne plus jamais devoir le faire.

En décembre 2011, la Banque centrale européenne prête aux banques pour trois ans, 489,2 milliards d’euros en vue simplement de les remettre à flot. Le mois dernier, la BCE a prêté 529,5 milliards d’euros supplémentaires. Le total se monte à 1.018,7 milliards d’euros et le « trillion » de dollars nécessaire pour stopper l’hémorragie engendrée en 2008 par la chute de Lehman Brothers a donc été enfoncé.

On n’avait pas le choix paraît-il : le secteur bancaire européen était insolvable dans son ensemble : les banques devaient plus d’argent qu’elles n’en avaient. Pourtant, on le sait depuis 1810 grâce à Ricardo, la planche à billets, c’est la solution du désespoir. Si on y recourt, le système monétaire se dérègle en peu de temps, jusqu’à devenir ingouvernable. Nous sommes prévenus.

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173 réflexions sur « LE VIF/L’EXPRESS, Le nombre des billets de banque, 15 – 21 mars 2012 »

  1. Au risque de passer pour un neuneu de première, je réitère la remarque faite dans un article précédent.

    « Ricardo a découvert que pour maintenir la stabilité des prix dans la zone économique correspondant à une monnaie, sa banque centrale doit réguler le volume de celle-ci en fonction des fluctuations de la richesse nationale  »

    Quel est l’intérêt de vouloir réguler les prix en faisant varier la masse monétaire, sachant que l’on n’arrive jamais à atteindre cet objectif (il y a toujours de l’inflation) ?

  2. Énorme erreur, c’est le cas de le dire, sur les nombres évoqués dans l’antépénultième et l’avant-dernier paragraphes de ce billet, par contamination de l’américain :

    …en bon français (comme dans la plupart des autres pays et langues d’ailleurs) : 1000 milliards, c’est UN BILLION, pas un trillion, qui vaut …1000 billiards, soit un million de billions, soit mille millions de milliards (cf. le juron préféré du Capitaine Haddock et ses variantes). Certes, il y a des guillemets mis au trillion évoqué, et l’intention était donc peut-être une intention de citation, mais il aurait fallu le préciser ainsi, tant la confusion est générale dans les grands nombres entre l’anglais, ou plutôt l’anglo-américain, et le reste des langues occidentales.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Billion
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Trillion
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Échelles_longue_et_courte
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Nom_des_grands_nombres

    Ces sommes sont astronomiques, évitons de les rendre tout de suite cosmiques ; même si elles finiront probablement par le devenir… jusqu’au gogol ou même jusqu’au gogolplex !

    1. Oui, merci, ce débat sur la différence entre l’anglais et le français a déjà eu lieu un « billiard » de fois. Comme vous le dites vous-même, c’est à ça que servent les guillemets : un « trillion » = un billion.

      1. N’empêche que c’est pénible !

        L’ONU pourrait pas créer une Commission, avec éventuellement deux ou trois sous-commissions, pour unifier tout ça ?

        Au moins, ça créerait des emplois !

  3. « L’ONU pourrait pas créer une Commission, avec éventuellement deux ou trois sous-commissions, pour unifier tout ça ? »

    La solution existe, elle est employée par presque tous ceux qui ont à utiliser des nombres dont l’ordre de grandeur est très variable et est équivalente à compter le nombre de chiffres dans un nombre (les milliers c’est quand il y a plus de 3 chiffres, les millions quand il y en a plus de 6, les milliards quand il y en a plus de 9 et le truc qui ennuie tout le monde quand il y en a plus de 12.)

    C’est très pratique. C’est même tellement pratique que ça ne conviendrait pas du tout aux financiers à qui la brume qui couvre ces sommets est profitable.

    Par exemple les 1.018 milliards d’euros en question étant un nombre à 13 chiffres et le nombre d’européens concernés un nombre à 9 chiffres on voit tout de suite que si on répartissait équitablement cette somme entre les dits européens on aurait un nombre à 4 chiffres et que ça risquerait de troubler leur sommeil s’ils s’en apercevaient…

  4. La spéculation me semble une question à poser pour bien prendre conscience dans la réalité économique dans laquelle nous vivons. La limitation économique est une réalité à multiples indicateurs, qui agit et interagit à différentes reprises.

    Le pétrole est l’énergie par excellence du fonctionnement économique moderne. Si je peux commander un produit sur internet ou envoyer un courrier, je dois passer par le pétrole.

    Or en 1973, il y a un choc pétrolier. En une seule soirée, les prix du pétrole ont été multiplié par 4.

    C’est à dire qu’une crise économique créant de facto une limitation économique (la fin du bon marché à l’époque pour certains) peut intervenir à une vitesse qu’il faut intégrer dans le circuit des échanges. Nous sommes en période de ce qu’on appelle « la mondialisation », et la différence avec 1973 est colossale, c’est à dire le niveau de dépendance et d’influence.

    Ceci se nomme un boom spéculatif. On retrouve de nouveau le même le 24 octobre 1929, qui va engendrer la grande dépression. La finance a de nos jours une influence colossale sur l’économie, nettement moins il y a 2 siècles, mais après c’est un facteur habituel tellement les booms spéculatifs sont courants. Les prix changent, le fonctionnement économique doit alors connaître une nouvelle mutation.

    De la mutation, elles sont sous diverses formes. La fragilité de l’économie rappelle que des régions désindustrialisés ou en grand manque d’emploi deviennent très vite des lieux en carence pour la sécurité (donc de l’investissement futur), des lieux où les développements de formes de diverses de pollutions (eau, alimentation,ect…) ou de maladie viennent se concentrer, et ne permettant plus une stabilisation plus rapide d’un accroissement des échanges.

    La spéculation fait partie intégrante du modèle économique actuel, elle est une forme de limitation économique, tout comme l’épuisement des ressources naturelles est aussi un problème mondial comme par exemple la sur-pêche. Il ne s’agit pas absolument d’une décroissance comme on l’entend mais de phénomènes économiques qui fait intégrer l’idée de formes de fin de cycles ou d’un plafond.

    Je n’ai rien contre la pensée archaïque économique en constante expansion, mais il y a des limites économiques tout de même.

  5. Bonjour,
    J’arrive un peu en retard dans ce débat, mais après m’être intéressé à cette crise et avoir lu « le capitalisme à l’agonie », j’ai reçu d’un ami diverses infos qui confirment une nouvelle donne à laquelle aucun politicien n’a de réponse.
    Elles concernent la disponibilité des ressources d’énergie fossiles, sur laquelle s’appuie notre croissance. Il est avéré depuis maintenant une vingtaine d’années que nous sommes en train de dépasser le pic de consommation de ces sources d’énergie. Et que comme nous n’avons préparé aucune alternative à ce support de toute notre activité, une crise de l’approvisionnement est imminente, qui va mettre d’accord tout ceux qui débattent de la création de richesses.
    Je vous propose de lire ou d’écouter Chris Martenson, Jean Marc Jancovici et aussi Richard Heinberg, dont le livre « La fin de la croissance » va paraitre en français à la fin du mois de mars.

  6. Oui, merci, ce rapport Meadows date de 1972 et pourtant ses prévisions sont assez exactes;
    Pour information en 2008 un surcroît de fourniture d’énergie a été demandé à l’Arabie Saoudite qui n’a pas été en mesure de le fournir, et pas par calcul; simplement elle n’en disposait pas.
    Avant cinq ans, il nous manquera environ la production de pétrole de l’Arabie saoudite (15% de la production mondiale)pour maintenir la modeste croissance mondiale actuelle. Ce n’est qu’un début. Par conséquent les ultralibéraux qui pensent que la main invisible du :marché va nous arranger tout ça peuvent s’asseoir sur cette main et chercher autre chose.
    Cher PJ, vous avez de la patience de supporter le bavardage de gens qui croient encore à Adam Smith. Le vrai problème est que l’économie libérale n’est pas basée sur une idéologie mais sur une foi quasiment religieuse, et il est difficile de discuter de sujets rationnels avec quelqu’un qui a la foi.

  7. « Une découverte faite par David Ricardo dans son rapport de 1810 sur « Le prix élevé des lingots » constitue l’une de rares certitudes de la « science » économique. »

    « principe de « réglementation de l’émission de monnaie » de Ricardo, l’un des rares acquis pourtant de la réflexion économique. »

    Ricardo était « école de la circulation » et s’opposait à l’ « école de la banque ». Dans votre livre « L’argent, mode d’emploi » vous vous situiez dans le deuxième groupe. Avez-vous changé d’avis ?

    Ce que j’ai compris de Ricardo c’est qu’il étudie l’effet de l’émission de billets par la Banque d’Angleterre et par les banques privées. Lorsque la Banque d’Angleterre a fait tourner sa planche à billets durant les guerres napoléoniennes, le nombre de billets en circulation a augmenté, les prix aussi, et l’or a été exporté. Ceci a donné lieu à des cycles d’expansion et de crises monétaires : c’est la première version de la théorie monétaire des cycles économiques, reprise ensuite par Coquelin puis Mises et Hayek. A la différence de Ricardo qui s’intéresse surtout aux flux monétaires internationaux, Coquelin, Mises et Hayek vont tirer les conséquences de l’expansion du crédit bancaire au niveau domestique. En un mot : des bulles.

    Le remède proposé par Ricardo n’est pas, sauf erreur de ma part, de « réguler le volume de monnaie en fonction des fluctuations de la richesse nationale » ni de stabiliser les prix, mais d’empêcher la Banque d’Angleterre d’imprimer des billets sans avoir l’exacte contrepartie en or dans ses coffres. Il ne veut aucune création monétaire ex nihilo, une position que peu d’économiste défendent aujourd’hui.

    Sa mise en oeuvre échoue malheureusement. L’Act de Peel (1844) signe la victoire de Ricardo sur ses adversaires, mais oublie que non seulement les billets mais aussi les dépôts à vue constituent de la monnaie (contrairement à ce que vous écrivez dans votre livre). C’est ainsi que la Banque d’Angleterre crée des dépôts et provoque la première crise financière en 1847, puis 1857, puis etc.

    Je ne suis pas très sûr de la position de Ricardo sur la stabilisation des prix. En principe il ne peut pas demander à la Banque de s’abstenir de la créer de la monnaie, tout en lui demandant d’en créer pour stabiliser les prix… Il faut vérifier ce que Ricardo a écrit sur le sujet.

    Toujours est-il que le grand épouvantail de la déflation n’en est pas un. Si l’on appelle déflation la baisse des prix qui se produit en l’absence de création ou de destruction de monnaie (sous un régime monétaire ricardien) elle ne pose strictement aucun problème. Il n’est pas vrai que « comme les prix baissent, tout sera moins cher demain et chacun attend encore avant d’acheter, du coup, l’économie s’arrête brutalement. » J’ai acheté un ordinateur dans les années 80, puis environ un nouveau tous les 5 ans depuis cette date, chaque fois moins cher que le précédent. Si j’avais raisonné comme le prétend l’explication précédente, je n’achèterais jamais d’ordinateur. Ce n’est manifestement pas le cas, et cette industrie est florissante et elle présente des prix « déflationnistes ». La déflation qui pose problème est celle qui est causée par une baisse de la quantité de monnaie, qu’elle vienne de la banque centrale (rarissime) ou des banques (déflation par le crédit).

    Voir cette présentation très à propos de Guido Hülsmann sur la « déflation » :
    http://www.institutmolinari.org/la-deflation-un-facteur-de,1291.html

  8. Jean-Marc Daniel vient de sortir un livre intitulé « Ricardo reviens ! ils sont restés keynesiens »

    Ricardo n’était pas seulement un théoricien de la monnaie, mais aussi un pourfendeur de la rente des propriétaires fonciers protectionnistes et et critique méticuleux de la théorie de Malthus (et plus tard Marx) de la sous-consommation. Pour supprimer la rente des propriétaires fonciers, sa solution consistait à ouvrir les frontières pour les soumettre à la concurrence des Français et permettre aux sujet britanniques d’acheter des céréales moins chères. Pour ce qui est des crises économiques, sa théorie était que la planche à billets – et non la « surproduction » – en était la cause.

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