L’actualité de la crise : C’EST BEAU, LE PROGRÈS ! par François Leclerc

Billet invité.

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C’est quand l’avenir est bouché et le futur indécis que les visions prometteuses de l’avenir se multiplient. La Bundesbank et tous ceux qui lui emboîtent le pas ne manquent pas une occasion de nous rappeler celle à laquelle ils tiennent mordicus : leur promesse ultérieure de croissance une fois le coût du travail diminué et la compétitivité retrouvée sur le marché international.

Jens Weidmann, son président éclairé, propose même d’élargir sans délai l’aide européenne aux banques espagnoles à toute l’économie du pays, afin d’engager une nouvelle marche en avant triomphante sur cette voie, en édictant des nouvelles mesures d’austérité supplémentaires. Sans même attendre, le gouvernement de Mariano Rajoy vient d’annoncer que son dernier train de mesure ne rapportera pas 65 milliards d’euros, comme annoncé il y a quelques jours, mais seulement 56,4 milliards (une erreur de calcul ?). De nouvelles mesures doivent être naturellement trouvées pour compenser.

Nous commençons à connaître par cœur cette histoire sous ses différentes variantes, à force qu’elle nous soit comptée, la dernière en date proposant de ronger l’os d’un choc d’offre opportunément déniché, qui a toutes les apparences de ce qu’il faut tenter quand tout a été essayé. Une vision de l’Europe se dessine à petites touches, son chemin est tracé bordé d’unions successives : budgétaire, bancaire, politique et de transferts.

En la présentant, il est veillé à ce que cette intégration européenne renforcée bénéficie d’une onction démocratique, tant il apparaît que c’est le contraire qui prévaut à sa conception. Les premiers pas accordant à une BCE qui brille par son opacité (effet voulu !) une mission accrue de surveillance – en l’occurrence des banques – ne sont pas faits pour démontrer le contraire, suite à l’adoption de mesures de coercition budgétaires gravées le plus possible dans le marbre, afin que l’on ne puisse pas y revenir.

L’objectif poursuivi peut en effet difficilement résulter de consultations démocratiques, puisqu’il s’agit de diminuer autoritairement la part destinée aux salaires dans la distribution de la richesse produite. Et de l’assortir d’une remise en cause prononcée de l’Etat providence (plus justement dénommé du bien-être en Anglais), en laissant magnanimement subsister le filet ultime qui garantira tout juste la survie des plus démunis.

Mais certains voient encore plus loin et à l’échelle planétaire, afin de trouver une réponse aux lancinantes interrogations sur la poursuite de la croissance. Une révolution technologique s’annonce, prédisent-ils en citant Schumpeter, qui s’appuie sur l’imprimante 3D, une technique de production industrielle inventée au Massachusetts Institute of Technology (MIT) qui étend aux volumes le principe de l’imprimante numérique classique et constitue du coup une véritable machine à répliquer universelle.

L’administration Obama vient de décider de la création d’un Institut bien doté consacré à cette technique tandis que de grandes entreprises comme Boeing, General Electric ou Honeywell Bull s’impliquent dans des recherches avancées. « Nous sommes sur le point de faire des pas de géant » déclare la première, toute excitée à l’idée de pouvoir un jour disposer d’usines universelles où ces nouveaux robots remplaceront les ouvriers, fabriquant toutes les pièces d’équipements à partir d’instructions numériques, qui plus est à la demande. Faisant d’une pierre deux coups : supprimant salaires et stocks onéreux. Nul doute que de nouvelles définitions de la propriété intellectuelle sont également en préparation pour interdire que tout un chacun utilise les mêmes techniques pour se confectionner l’ensemble des objets dont il a besoin, sans passer par les firmes qui rêvent aujourd’hui de profits mirifiques.

La relocalisation industrielle des Etats-Unis est en chemin proclament ces visionnaires, qui s’appuient également sur l’exploitation du gaz de schiste sur le territoire, permettant d’obtenir une énergie à bas prix. Après celle de la vapeur et de l’électricité, une troisième révolution industrielle serait selon eux en marche grâce à la conjugaison de ces deux facteurs. Deux chocs d’offre d’un seul coup, c’est trop beau !

Foxconn, une entreprise taïwanaise qui emploie un million de salariés et qui est l’un des principaux fournisseurs de Apple, montre la voie. Confrontée à une hausse des coûts salariaux, comme dans tous les pays émergents asiatiques, ses projets sont attentivement suivis par les Américains qui y voient une opportunité pour eux-mêmes.

Ses installations sont actuellement situées à Shenzen, une des principales zones économiques spéciales lancée par Den Xiaoping en Chine dans les années 80, où la vie spartiate des ouvriers est toute entière consacrée à la production et où un taux de suicide fait obstacle au bon déroulement du process. Avec l’augmentation de 20% des salaires, c’est la deuxième raison pour laquelle est activement préparée l’implantation dans la ville taïwanaise de Taichung d’un « Royaume du robot ». Un investissement de 233 millions de dollars qui va ravir les financiers. Un demi million d’emplois pourraient être en contrepartie supprimés.

Après la révolution fordienne, l’élargissement de la sphère de la production industrielle automatisée et l’introduction de robots informatisés dans l’industrie de service ouvrent la voie à une société radieuse. Finies les visions futuristes ténébreuses imagées par Metropolis ou décrites par Orwell ! Le bagne a disparu, les travailleurs aussi !

Reste selon ce schéma a régler un petit problème : de quels revenus les consommateurs disposeront-ils, afin d’éviter que les énormes marchés ne disparaissent malencontreusement avec les salariés ? Une modeste suggestion peut être faire, afin d’apporter une pierre à l’édifice : les nouveaux-nés pourraient être dotés à leur naissance d’un petit capital, déposé dans leur berceau par l’industrie financière, afin qu’ils ne soient pas totalement démunis s’ils n’héritent pas.

Déjà, celle-ci ne répugne pas à proposer des cadeaux aux futurs bacheliers afin qu’ils ouvrent un compte en banque et à proposer d’ouvrir des livrets d’épargne aux parents pour leurs petites têtes blondes. Un nouveau pas serait simplement franchi, afin de parachever la bancarisation de la société, l’un des volets de sa financiarisation.

Selon cette nouvelle vision, les bambins seraient appelés à vite se familiariser avec les techniques financières de base afin d’être en mesure de voler de leurs propres ailes et de dégager avec leur capital un revenu afin d’assurer leur subsistance. Un examen leur permettrait d’obtenir au mérite leur diplôme de consommateur afin de décrocher de leurs géniteurs, véritable sésame pour entrer dans la vie. Comment y résister ?

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189 réflexions sur « L’actualité de la crise : C’EST BEAU, LE PROGRÈS ! par François Leclerc »

  1.  » Choc d’offre »
    C’était le sésame de C (pas) dans l’air de ce jour que j’ai supporté 20′.
    « choc d’offre », « baisse du coût du travail » étaient les mots clés martelés par Elie Cohen.

    François Leclerc avait donc une fois de plus vu juste. Extrait du billet « Chocs d’offre »:
    « Si vous n’avez jamais entendu parler des chocs d’offre, il est temps de vous mettre à la page, car l’expression devrait faire fureur. Chez les bons économistes – l’équivalent des bons auteurs – cela va être le tube de l’été. Et ils savent comment le susciter : n’ayant rien pour étayer l’hypothèse d’une subite avancée technologique propulsant la productivité, ils se rabattent sur la diminution du coût du travail. »

    « Chocs d’offre ». ça fait élément de langage délivré aux journalistes par la cellule communication de l’Elysée comme au bon vieux temps de Nicolas 1er. Comme disait la réclame: « Les républiques passent, la peinture Soudée reste ».

    1. @ BasicRabbit
      Pas dac. Je pense que ça fait plus éléments de langage à destination de l’Élysée. Les réseaux Strauss-kahniens, même durement frappés, sont toujours là. Pour l’instant n’ont été prises ou annoncées que des décisions qui ne vont pas dans le sens qu’ils souhaitent : Hausse -même minime- du Smic , impôts sur les plus fortunés et abandon de l’augmentation de la T.V.A. Leur premier lobbying a eu lieu sur la « nécessaire » augmentation de la C.S.G. Maintenant c’est sur le coût du travail. Si Cohen sort du bois à ce point, c’est qu’il est chargé de faire passer un message : TINA.
      Je crois que les arbitrages n’ont pas encore été rendus et que ça les inquiète. Alors, ça bouge et ça s’exprime beaucoup.
      Cela dit, j’ai peu d’illusions sur le résultat final.

      1. @ Renard
        Si ce sont les clans qui se mettre à se battre par médias interposés, comment voulez-vous qu’un « de base » comme moi puisse comprendre quelque chose. 🙂

        Ce que vous dites me paraît plausible. Moscovici contre Hollande?

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