COMMENT EXPLIQUER LE COMPORTEMENT SUICIDAIRE DU MONDE DE LA FINANCE ?, par Nadj Popi

Billet invité.

Paul, je souscris pleinement à l’analyse claire, concise et circonstanciée que vous nous livriez dans votre article du Monde daté du mardi 8 octobre dernier intitulé Le comportement suicidaire de la finance, dans lequel vous exposiez à propos des civilisations, la thèse fondamentale de “l’incapacité de leurs élites et de leurs gouvernements à se représenter clairement le processus d’effondrement en cours”.

De facto, le processus que vous dépeignez a été théorisé en sciences sociales (sociologie et économie), tout comme en sciences physiques, par le concept d’hystérèse, dont on peut dire en substance qu’il décrit la persistance d’un comportement, d’une attitude, qui caractérisait un environnement, un monde, un horizon, un univers particulier, comme cadre de représentation alors que précisément nous avons changé, à la suite d’un choc exogène ou d’une crise (rupture du cadre de représentation), de monde, d’univers, d’horizon et de cadre de représentation.

Autrement dit l’hystérèse théorise prosaïquement l’idée de la persistance d’un effet dont la cause a en réalité disparu.

L’effet d’hystérèse a été étudié dans la littérature économique, en théorie du commerce international (analysant le lien entre taux de change et balance commerciale) ainsi qu’en théorie du chômage (l’article de 1986 Summers et Blanchard, “Hysteresis and the European unemployment problem”, NBER).

Forgé par les sciences physiques, le concept d’hystérèse est théorisé en sciences sociales par Alfred Schütz dans son article de 1946 : “Don Quichotte et le problème de la réalité” bien qu’en réalité le thème de l’hystérèse lui-même apparaisse déjà en filigrane, en 1945, dans son article inspiré de William James (le grand psychologue américain) : “Sur les réalités multiples” (1945), article pionnier qui inspira l’une des figures centrales de la sociologie américaine, Erwing Goffman, dans son analyse de la folie et de l’institution disciplinaire chargée d’en assurer le traitement qu’est l’asile (Asylum, 1961) mais aussi et surtout “Les cadres de l’expérience (1974), dont l’article de Schutz de 1945 constitue sans aucun doute la pierre angulaire sur laquelle vient s’établir tout son édifice théorique visant à définir l’existence d’une réalité multiple.

En outre, ce concept d’hystérèse est repris à son tour par Bourdieu (sans doute inspiré en cela par Schütz dès 1972 dans son Esquisse d’une théorie de la pratique) qui lui attribue la qualification d’« effet Don Quichotte » (Choses dites,1984), pour décrire le héros de Cervantès qui se comporte en véritable chevalier, héros d’un monde où la chevalerie n’existe plus, Don Quichotte devant se résoudre du coup à combattre des moulins à vent.

Enfin c’est à Hayek et Popper, véritables épigones d’Alfred Schütz, qu’il revient d’avoir repris la thèse de l’existence de réalités multiples conflictuelles et dialectiques.

Popper, dans son opus intitulé La connaissance objective (1972), qui entérine sans ambages son ancrage hégélien ou marxien (Popper souligne cette filiation en reprenant à son compte la célèbre thèse numéro 11 selon laquelle les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde et qu’il s’agit maintenant de le transformer), reprend l’idée schutzienne de l’existence de plusieurs mondes ou de plusieurs réalités : la théorie poppérienne des trois mondes (le monde des choses, le monde de l’esprit et le monde des idées de la connaissance objective).

Hayek quant à lui exprime cette idée de l’hystérèse dans sa théorie du cycle en soutenant que toute politique de relance produit une situation de crise qui rétroactivement modifie la mémoire du système économique, rendant de fait inopérante toute nouvelle politique de relance. C’est sur cet argument de l’hystérèse que se fondent les thuriféraires du capitalisme néolibéral pour justifier le caractère passéiste désuet, périmé, éculé de la politique économique keynésienne qui n’aurait plus d’effet sur la réalité économique en raison de la crise et du changement de structure économique qu’elle a opéré.

A contrario, on pourrait aussi arguer que les chocs d’austérité imposés par les néolibéraux ne produiront pas l’effet escompté précisément en raison de l’effet d’hystérèse et de la persistance d’invariants d’ordre anthropologique et culturel que l’injonction au changement de modèle économique ne saurait infléchir, modifier, amender, voire transformer.

On voit ainsi clairement que le chantage au benchmarking et à l’alignement des modèles économiques et sociaux se trouve frappé d’irrecevabilité en raison de la persistance d’invariants qui structurent les économies : l’effet d’hystérèse invalide donc l’entichement pour le modèle allemand qui n’est en réalité que le reniement du modèle rhénan lui-même.

L’effet d’hystérèse trouve sa manifestation la plus aboutie dans l’expression hayékienne de “mirage de la justice sociale” (Droit Législation et Liberté, volume 2) qui décrit la persistance du concept de justice sociale même à la suite du basculement du monde vers l’horizon du capitalisme néolibéral régenté par les inégalités.

En réalité, cette idée formulée par Hayek ne fait que reprendre l’expression célèbre de Marx immortalisée dans son Manifeste du Parti Communiste : “Un spectre hante l’Europe – le spectre du communisme”. On ne saurait trouver meilleure définition du concept d’hystérèse : le spectre comme le mirage sont deux concepts qui expriment le phénomène hystérétique.

Plus récemment, on retrouve la formulation de l’hystérèse chez le sociologue allemand Ulrich Beck, par son expression (reprise par Emmanuel Todd) de “concept zombie”, qui traduit l’idée de la persistance de certains concepts inopérants pour décrire le changement de réalité qui vient de survenir : le libre-échange, la compétitivité, la réduction des déficits et l’efficience des marchés financiers, sont autant de concepts et d’expressions zombies ou spectrales qui persistent malgré le fait qu’elles désignent et décrivent une réalité qui n’existe plus.

L’« effet Don Quichotte » ne désigne donc pas tant une opposition entre la fiction et la réalité que différentes réalités structurées par différentes idées (abstraction ou fictions).

Il existe différentes réalités parce que co-existent différentes idées structurant différentes réalités, les multiples réalités conflictuelles traduisent donc la co-existence de différentes idées, c’est la raison pour laquelle à la suite d’une crise provoquée par un choc exogène ou endogène, les idées structurant l’ancienne réalité subsistent alors même que cette réalité n’existe plus.

Examinons à présent le cas du comportement suicidaire du monde de la finance qui continue nolens volens à se représenter une réalité qui s’est effondrée, à l’aune de la théorie de Goffman qui inscrit le processus de l’hystérèse dans une situation intersubjective pour expliquer le phénomène de la folie.

Ce qu’il est d’usage d’appeler la folie (un comportement anormal comme le comportement suicidaire) est pour Goffman le refus d’accepter la réalité objective, ce qu’il appelle le non respect des règles de l’interaction validant l’idée d’une réalité objective.

La réalité objective intersubjective est partagée par une collection d’individus qui respectent les règles du jeu de l’interaction, c’est-à-dire en substance, du rapport de force.

Cette idée est explicitement énoncée par Schutz dans sa thèse de la “réciprocité des perspectives” ou sa thèse générale de l’« alter ego », qui postulent que le partage d’une même réalité exige que les perceptions ou les consciences de cette réalité soient interchangeables (c’est aussi le concept de sympathie proposé par Adam Smith pour décrire le caractère interchangeable des points de vue, pour exprimer une telle domination). Schutz ne fait en réalité ici que reformuler la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel.

Autrement dit, pour partager une même réalité, il faut qu’existe un rapport de force exigeant de l’autre qu’il partage cette réalité : ce sont là les règles de l’interaction de Goffman.

Ces règles désignent donc des rapports de force, des rapports de pouvoir, et donc subséquemment pour Goffman, la folie exprime ce refus de se soumettre à ce rapport de force imposé par l’institution que représente l’asile.

En définitive, le concept de folie, de comportement anormal ou suicidaire, procède du phénomène de l’hystérèse car il correspond à l’incapacité de prendre acte de la réalité objective par son refus de se soumettre aux rapports de force inhérents à cette réalité objective.

Autrement dit, le comportement suicidaire du monde de la finance relève bien de la folie au sens hystérétique (et hystérique pourrais-je même ajouter), au sens d’un déni de réalité dû à la violence de son refus d’abandonner ses privilèges.

Cette analyse rejoint les remarques d’Emmanuel Todd, pour qui l’acharnement de l’union européenne à conduire des politiques d’austérité menant à la dépression, s’inscrit aussi dans une attitude qui relève de la folie ou du comportement suicidaire.

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97 réflexions sur « COMMENT EXPLIQUER LE COMPORTEMENT SUICIDAIRE DU MONDE DE LA FINANCE ?, par Nadj Popi »

  1. La finance fait ce qu’on lui permet de faire, et résiste avec de très gros moyens pour empêcher que cela change.
    Le plaisir du pouvoir, de l’argent, d’avoir mieux et plus. La grenouille ne veut pas être plus grosse que le boeuf, c’est juste le boeuf qui veut encore grossir à côté de la grenouille, si grosse qu’elle n’aperçoit même plus la grenouille, loin des yeux-loin du coeur, et hop, plus de culpabilité! De toute façon, si elle ne grossit pas, la grenouille, “c’est sa faute, quand on veut, on peut”.
    On élit (enfin, une fois que l’on a fait abstraction: 1- des votes blancs, 2- des votes nuls (combien de votes avec insultes sur les bulletins?), 3- des abstentionnistes (bien des cas différents: les pêcheurs-du-dimanche, les trop-déçus, les désabusés, les “révoltés”,…. tellement de cas encore), 4- des gens qui votent par dépit entre A et B, résignés, faisant leur “devoir”. Pour moi, on n’obtient déjà plus quelqu’un de légitime.
    Cette personne “élue” subit des pressions, doit rendre des monnaies de pièces, subit les lois européennes votées par des gens non élus…
    Cette personne revient sur ses promesses (oh!!), mais surtout, surtout, se déconnecte du peu qui l’ont élu (une fois déduit ce que j’ai mentionné plus haut), quand les seules solutions pourraient pourtant venir de là.
    Manipulés, dépecés, culpabilisés, pris pour des ânes, entubés, anesthésiés, en toute conscience, et l’on ne bouge pas, on attend notre tour. Pas de temps, pas de temps-de-cerveau-disponible, trop à perdre, des grandes gueules, des défaitistes, des spectateurs, ceux qui n’y comprennent rien, les attentistes, les rêveurs (“le vent va tourner, c’est obligé”)…
    Problème posé: le politique est le seul à pouvoir y faire quelque chose (sauf à une révolution, une guerre qui vient remettre les pendules à zéro,… quelques évènements non souhaitables), MAIS: le politique n’y fera rien. POINT.
    De toute façon, il a été élu démocratiquement, n’est-ce pas?
    On attend le prochain président? “C’est la valse à cinq temps, la valse à cinq temps, qui s’offre encore le temps…”.

  2. Eloge du réalisme des dirigeants européens
    Refus d’abandonner des privilèges immenses, certes, cette attitude est celle de nos oligarchies. Mais pourquoi évoquer la folie ou la perte du sens commun, quand rien encore n’oblige nos hiérarques à changer de politique? Avancer que les politiques actuelles relève d’un déni de réalité induit que nos politiques et les forces économiques qu’ils incarnent ont le souci du bien commun, et le désir d’un monde plus ou moins harmonieux, voire juste et que, en conséquence, ils se trompent. Or il n’en est rien. En l’absence de forces politiques susceptibles de briser le système néolibéral, et avec la propagande permanente de la quasi totalité des médias en faveur de ce dernier, que risquent ces individus à poursuivre dans la voie de leurs intérêts et de ceux pour qui ils bossent? Rien. Ainsi, loin de voir de la folie comme vous dans les décisions qui accélèrent la descente aux enfers des peuples européens, j’y décèle un réalisme majeur, et un cynisme absolu. Nous savons enfin que dans les sphères dirigeantes, en économie comme en politique, on peut spéculer aussi sur la survenue du désastre en espérant qu’à sa faveur, on s’enrichira encore, au moins aux plus hauts niveaux. En l’absence de perspectives politiques et d’un rapport de force inversé, cette attitude paraît parfaitement raisonnable du point de vue des grands “patrimoniaux”. je ne vois donc pas pourquoi ces bandits de grand chemin qu’on peut assimiler à une nouvelle aristocratie, voir à une féodalité triomphante qui s’est emparé des pouvoirs régaliens des états, se verraient contraints de changer quelque chose à l’ordre des choses qui leur est si favorable. Ils sont responsables et coupables. Et souvenons nous que dans l’histoire, seules des révolutions brutales ont réussi à renverser des systèmes à priori inébranlables, et on en connait le prix. C’était avant les médias rois. Parions donc sur l’intelligence des peuples et le patient travail des uns et des autres, tel MM. Jorion ou Stiglitz, pour un jour changer la donne. Attitude désespérée certes, mais comment imaginer autrement un changement réel?

  3. Voilà un article qui s’adresse au 1% des français qui ont la chance d’être assez cultivés.

    Pour les 99% restant, manifestons. De la simplicité ! de la pédagogie !

    Dommage. Je fais beaucoup d’efforts pour m’intéresser à des choses parfois difficiles d’accès mais là c’est au dessus de mes forces.

  4. Tout va très bien, madame la marquise…

    « On ne déplore qu’un tout petit rien… »

    Le sommet européen des 18 et 19 octobre a abouti à un échec, que l’on cache plus ou moins sous des communiqués ronflants[1], et des articles où la flagornerie perce sous l’apparente objectivité[2]. À croire que la chanson de feu Charles Trenet, « Tout va très bien madame la marquise », est devenu le nouvel hymne des dirigeants français sur la question européenne. Il est ainsi frappant de voir que, même dans la presse européenne et française, les doutes commencent à se faire insistants[3]. Si le principe d’un accord de supervision bancaire a bien été accepté pour l’ensemble des banques de la zone Euro, les conditions de sa mise en œuvre n’ont pas été précisées. Elles font l’objet de discussions importantes, que ce soit par la Grande-Bretagne (qui entend bien garder le contrôle de ses banques) que de l’Allemagne.

    http://russeurope.hypotheses.org/358

    1. De mieux en mieux Dissy… Après le Telegraph je vois qu’on puise de plus en plus chez le bien nommé Russeurop du sieur Sapir… Dont on se demande s’il faut espérer que sa vision russo-panoramique financiaro-économico-politico-historico-histérico-géostratétigico-militaire soit à la hauteur de sa culture popularo-musicale… Franchement, Trénet pour la marquise de Ventura, ça fait tâche, grave…

  5. L’explication est élégante et argumentée, mais on est un peu dans la sublimation, au sens freudien, il me semble.
    Les financiers, les spéculateurs, n’ont pas de comportement global et commun. Il n’y a pas de conscience de la classe spéculatrice, mais un ramassis d’égoïsmes et d’avidité commune, à très courte vue.
    La persistance du réflexe spéculateur tient plus sûrement au fait que ceux-ci veulent prendre le gain qui s’annonce, point barre. Je ramasse et je me tire, fin d’un monde ou pas. Le souvenir d’un monde où la finance était divine, il n’en en ont rien à cirer, les prédateurs. Ils veulent juste prendre le fric, chacun pour soi; qu’on entende les violons ou les canons.

  6. “A contrario, on pourrait aussi arguer que les chocs d’austérité imposés par les néolibéraux ne produiront pas l’effet escompté…”
    Si, il produira l’effet escompté au bénéfice de ceux qui l’ont mis en place au détriment du reste de la population…

    “En définitive, le concept de folie, de comportement anormal ou suicidaire, procède du phénomène de l’hystérèse car il correspond à l’incapacité de prendre acte de la réalité objective par son refus de se soumettre aux rapports de force inhérents à cette réalité objective.”
    Même si (à la louche) 1% des 99% est consciente des dangers du système, la population ne peut se permettre de remettre en cause ce cadre dans lequel elle agit, sous peine de se voir éjectée du système, i.e. être à la rue et crever de faim… en définitive, le concept de folie s’applique bien à ceux de nous tous qui en réalité n’ont d’autre choix que de subir ce cadre imposé, encore moins de le remettre en cause. C’est ce qu’on pourrait appeler un cercle vicieux auto-alimenté, qui ronronne. A part une météorite rentrant en collision avec la Terre, qui ou quoi serait en mesure de changer cet ordre ?

  7. la folie, c’est la raison qui s’épure dans sa rigidité . un exemple, au hasard : ” Hegel”

    ” L’état de nature est l’état de rudesse, de violence et d’injustice … ”
    ( propédeutique philosophique )

  8. Bonjour,
    Vraiment excellent,
    un grand merci pour cet article.
    Maintenant comment changer notre actuelle incapacité à changer de paradigme?
    même si il est peut être trop tard, l’éducation pourrait être un bon moyen de changer l’approche que l’on a du monde
    Un élève si il était réellement encouragé à penser différement à remettre en cause ce qu’on lui apprend serait déjà sur la bonne voie, mais imaginez un prof, un parent, un tuteur qui serait prêt à renoncer à l’intangibilité de ses connaissances, de son aura de “sachant”…

  9. Voir “la cinquième discipline”, tome 2, le guide de terrain, Peter Senge, Charlotte Roberts, Richard Ross, Bryan Smith, Art Kleiner 1994 ; traduit de l’américain, 2000, First Editions, où sont décrits les principaux archétypes de la systémique : effets boomerang, limites de la croissance (typiquement l’hystérèse), transferts de charge…
    L’économie est une chose trop sérieuse pour être confiée aux économistes…

  10. Qui épargne le méchant nuit au bon (Cléobule de Rhodes)

    “Les années font plus de vieux que de sages” (E.-P. Raynal).

    Si votre seul outil est un marteau, tout ressemble à un clou.(proverbe japonais)

    “Nous ne croyons pas ce que nous savons” (André Lebeau)

    “La nature fait toujours crédit, mais elle n’oublie jamais d’envoyer la facture” (Robert Hainard).

    et une dernière:
    « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale que d’être adapté à une société malade » (Krishnamurti)

  11. “Hystérésis” ou “Brain washing”, quel est le plus rapide ou plutôt le plus utile des deux, dans notre socièté française.?

  12. Très intéressant

    Il me semble cependant que le versant épistémologique est un petit peu “court”. La synthèse des épistémologies de Kuhn et Popper a été superbement accomplie par celui qu’on oublie toujours, à savoir Lakatos (Histoire et méthodologie des sciences. 1978). Or, chez Lakatos, la survivance d’un programme théorique dépassé obéit à une loi d’hystérèsis. Ainsi peut être expliqué le déphasage entre les mutations des programmes théoriques et: les démentis expérimentaux d’une part et les changements de paradigmes d’autres part.

    Je me permets cette remarque parce qu’il semble bien que la pensée de Lakatos ait sur ce point une valeur “source” qu’on néglige trop souvent.

    Martin

  13. Trente ans durant, une amie syndicaliste a dû batailler contre son patron à grands coups de mails et de lettres recommandées, des lettres à l’esprit sec qui ne faisaient pas dans la dentelle, on s’en doute. Mais la voici prenant sa retraite. Le 1er octobre, ne voyant rien sur son compte en banque alors qu’elle s’attendait à y trouver son solde, que fait-elle ? Une lettre recommandée ! Avec rappel des articles du code de travail, et tout le toutime. Pas de chance ! Non seulement le solde avait été fait, mais son patron n’était plus le même depuis 2 ans, sa petite boîte ayant été rachetée par une grosse. Un simple coup de fil au comptable aurait suffit à savoir où en était son solde de tout compte, mais l’habitus a été le plus fort : elle s’est imaginée qu’elle n’obtiendrait rien sans lettre recommandée. Elle a réagi en syndicaliste face à un patron retors, pas en “cliente” d’un service compta dont le personnel fait normalement son boulot. Un magnifique cas d’hystérèse, non ? En tout cas, maintenant, faut que je répare les dégâts en concoctant une belle lettre d’excuses, parce que le patron n’est plus aussi pressé de lui envoyer son chèque.

    Depuis la dérégulation, le monde de la finance n’a plus pour finalité la prospérité économique. C’est patent avec la BCE dont le mandat n’inclut ni le chômage ni la croissance, ainsi qu’avec GS qui arnaque même ses clients ! C’est patent aussi avec toutes ces banques que l’on sauve de la banqueroute et qui, pourtant, ne se remettent pas à faire circuler le crédit. Donc, que le monde change, qu’il soit ou non en crise, est indifférent pour la finance. Donc le concept d’hystérèse ne s’applique pas. Le “monde de la finance” étant encore tel qu’il a été élaboré dans les années 80, les financiers n’ont aucune raison de changer leur habitus. Et c’est bien normal puisque les politiques font tout pour le sauver tel qu’il est. L’on n’en voit aucun pour dire que rien ne va plus, qu’il faudrait le chambouler.

    C’est à propos du travail que l’hystérèse s’applique : la conception dominante, (pas de travail = pas de salaire), ne vaut plus dans un monde où le travail est une denrée rare. En avoir un est devenu une chance, alors que l’on continue d’y voir un mérite.

  14. En attendant c’est le peuple Grec qu’on assassine :

    “En un mot, si vous n’avez pas suivi la presse ces derniers temps, vous êtes dans un espace où le smic est à 500 euros dans une ville presque aussi chère que Paris, où des camés essayent d’attraper le SIDA pour obtenir une allocation, où l’État Grec attend avec une matraque à la main une vague de migrants Syriens fuyant la guerre-patrie, où 28 606 contrôles de migrants ont été effectués cet été (pour 2598 arrestations), lors de l’opération ignoblement nommée « Xenios Zeus », une récupération ironique de l’épithète de Zeus protecteur des hôtes, des invités et des mendiants, Zeus le patron de l’hospitalité, Zeus toujours prêt à venger le mal fait à un étranger. Et d’où vient cette opération Zeus Xenios ? Pourquoi un tel acharnement ? Il faudrait aussi regarder du côté des invitations « Dublin » à quitter la France. La Grèce inshospitalière c’est aussi aussi l’Europe de Dublin II. Selon Frontex, la police européenne des frontières, 90% de l’immigration clandestine en Europe passe par la Grèce. Selon Dublin II, un règlement européen, le premier pays par lequel entre un réfugié est responsable de son application au statut de réfugié. On renvoie donc vers la Grèce tous les indésirables, comme des patates chaudes, et la Grèce est devenue le plus grand camp de réfugiés à ciel ouvert d’Europe, avec un nombre de régularisations iniques et des conditions d’accueil calamiteuses.

    Et je ne vous parlerais pas du migrant tué à la frontière turque après une course poursuite avec la police, du coiffeur pakistanais incendié, de l’égyptien assassiné, des ratonnades de pédés à Gazi, parce qu’il faudrait dire aussi 40 % de suicides en plus (dans le pays où le taux de suicide était le plus bas d’Europe), au moins 500 attaques racistes depuis six mois, 1000 % d’augmentation de la consommation d’héroïne, retour de la Malaria (35 morts), explosion du VIH, des gens qui meurent parce qu’ils n’ont pas leurs médicaments, des écoles fermées, une hausse des prix massive sur les biens de consommation courants au cours des quinze derniers mois (fioul domestique, + 100 % ; essence, + 100 % ; électricité, chauffage, gaz, transports publics, + 50 %), sans compter les deux ans de travail ajoutés, une retraite et des salaires réduits jusqu’à 30 %, un flic fasciste sur deux, des vagues migratoires administrées à coup de flashball, des prisons pleines à craquer de protestataires à peine pubères, et, bien sûr, 19 milliard d’euros à trouver pour la semaine prochaine, alors que dix milliards auraient été détournés la semaine dernière. En un mot, ce que le FMI appelle une “thérapie économique”.

    Article : ” Une petite carte postale d’Athènes ” par Gwyneth Bison
    http://www.contretemps.eu/fr/interventions/petite-carte-postale-dath%C3%A8nes

    1. le peuple grec n’est pas assassiné, il est torturé (même chose pour les espagnols et les portugais et beaucoup d’italiens)
      il est confronté à la douleur
      et nous pour ceux qui ont des oreilles des yeux et de l’empathie à la douleur de celui qui est contraint à la mise en scène de la torture;
      et qui réalise qu’il s’agit là d’un processus de torture

  15. La “finance spéculative est certes un problème mais le système économique mondialisé, avec un grand nombre de multinationales productivistes, se nourrit également de croissance. Or il me semble difficile d’imaginer une croissance illimitée dans un cadre limité. Les conséquences les plus graves, comme les changements climatiques anthropiques, nécessitent bien plus qu’une moralisation de la finance. En Amérique , certains mettent pluôt au centre du problème ce qu’ils appellent “corporate America. C’est le “corporate world” et ses lobbies qu’il convient de viser car il est au centre d’une mécanique infernale. La lecture de “Marchands de Doute” de Naomi Oreskes et E. Conway montre bien les méthodes à travers le cas spécifique du climat. La finance ne serait-elle que la partie émergée de l’iceberg.

  16. Tous ceux qui défendaient les droits sociaux étaient des ringards …Disons que le attardés mentaux sont vraiment encore au pouvoir et soyons sans illusions ils tirent un gros bénéfice de leur folie,c’est pour cette raison qu’ils s’accrochent

  17. l’hysthérèse , mortelle danse autour d’un point central ,
    course infinie du Tao , telle est la Voie !

    ps il va s’en dire qu’il y a un jeu de mot avec Emmanuel Todd , hystérèse , fin de l’euro etc -ok c’est très nul …

  18. suis en train de lire le formidable bouquin de Frederic Mitterand, “les aigles foudroyés” sur la chute des trois monarchies (allemande, russe, austo-hongroise) au début du 20è siècle. Ils n’étaient pas fous ces empereurs et tsars, c’étaient juste des hommes du passé, maintenus en place dans un présent avec des changements dont ils ignoraient tout, puisuq’ils croyaient leur systeme éternel.
    on a vu ce que ça a donné….
    Aujourd’hui aussi nous sommes en présence de ces hommes du passé qui croyent leur système éternel … ils ne sont pas fous non plus, ni suicidaires, ils y croient, sans savoir qu’ils sont déjà morts.

  19. Rapprocher l’hystérèse de l’homéostasie pourrait mettre en lumière le caractère positif ou nécessaire de stabilité des système.

    Avons-nous affaire à une perturbation ou la machine est-elle obsolète du fait de l’évolution des conditions? La nouvelle machine est-elle prête ou n’est-elle encore qu’au stade des bonnes intentions qui mènent en enfer avec une machine encore plus inadaptée que la précédente?

    Je penche pour une machine obsolète du fait de ressources planétaires limitées et pas encore de nouvelle machine, mais quelques prototypes intéressants, dont les propositions de PJ. A mon sens, la nouvelle machine (contrat social effectif) se décline en trois ou quatre niveaux assez cohérents, niveau international , national et local.

    Comment organiser la subsidiarité afin de prendre les décisions au niveau pertinent le plus bas possible? Comment passer du paradigme du chef providentiel ayant un goût plus marqué pour sa position que pour l’intérêt collectif à des processus de décision collectifs comportant moins d’hystérèse, permettant une meilleure prise en compte des réalités, promouvant un statut élevé de l’information détrônant le statut dominant du délire (désirs pris pour des réalités)?

  20. Le rapprochement avec Popper ne me semble pas parfaitement fondé. Certes, la théorie des trois mondes implique bien, tout au moins à titre de possibilité, “l’idée de la persistance d’un effet dont la cause a disparu”. Par exemple, le contenu d’un livre (Monde 3) continue de produire des effets physiques (ce livre est réédité) ou psychologiques (ce livre est toujours lu), alors même que l’auteur de ce livre a disparu. Mais ceci est vrai à l’intérieur de chaque monde : par exemple, une inondation (Monde 1) peut se produire alors même que sa cause (un orage), appartenant elle-même au Monde 1, a cessé d’être agissante. La subsistance de l’effet n’implique nullement celle de sa cause.
    Reconnaître «la persistance d’un effet dont la cause a en réalité disparu », et agir en conséquence, ne traduit aucunement une « incapacité à prendre acte de la réalité objective », folie « don quichottesque» dont témoignent en revanche tous ceux qui continuent de prôner des politiques économiques qui pouvaient convenir dans le passé (était-ce d’ailleurs le cas?) mais qui ne sont plus adaptées à la situation présente, le monde ayant changé entre-temps.

  21. L’hystérèse n’est-elle pas aussi décrite topologiquement par René Thom : un “pli” ou une “fronce” ? Dans ce cas, la chute est brutale… “catastrophique” !

    1. Toutafé. Le billet et les commentaires montrent la diversité des phénomènes d’hystérésis dans la nature inanimée ou animée ou dans les sciences humaines. La généralité du phénomène en fait un objet de science (il n’y a de science que du général). Thom: “Les situations dynamiques qui régissent les phénomènes naturels sont fondamentalement les mêmes que celles qui régissent l’évolution de l’homme et des sociétés.”
      L’exemple du thermostat décrit par Daniel en 13 est parmi les plus simples des phénomènes d’hystérésis. Il est parfaitement décrit par la catastrophe de fronce ou l’on fait évoluer les deux paramètres de contrôle en lacet autour du centre organisateur de la catastrophe.
      L’avantage de penser “fronce” au lieu “d’hystérésis” est que l’on peut briser la circularité hystérétique en complexifiant la dynamique (passage à la catastrophe “papillon” ou aux ombilics, etc.). Il y a ainsi pour moi un espoir de briser la circularité hystérétique capitalisme/communisme par le haut…

  22. Bonsoir,

    Les discours servient par notre premier ministre et notre président, au monde, et donc aux US, aux banquiers, aux marchés, à l’Asie, ce discours qui perpétue une politique folle, et suicidaire, peut être résumé par la traduction qu’en fait le reste du monde, et non notre oreille asservie aux discours de nos politiques pour 60% de nos citoyens, les fanatiques qui sont encore capables de défendre la politique actuelle menée par notre gouvernement et les leaders européens avec les technocrates.
    La traduction est la suivante:
    Nous ferons tout pour que vous puissiez continuer à saigner les peuples européens, que nous tenons dans une main de fer, et nous ne laisserons pas les révolutions se faire comme nous les stimulons au moyen orient. Nous sommes des pays développés capable de mettre en place des mesures de répression qui passent pour des mesures de protection.
    Pour exemple les lois en cours en Espagne, réprimant l’appel à manifester sur les réseaux sociaux, les blocages de transports publics, les squats protestataires des halls de banque etc… tout cela est en cours, comme l’interdiction de filmer les forces de l’ordre. Tout cela en Espagne.
    Simplement parce qu’il faut lever comme l’a rappelé Baroso le droit d’expression aux peuples.

    Au plus ils attendent au plus la révolution qui suivra sera sanglante, et la corde tranchante.Aujourd’hui encore tout reste possible, mais c’est ce “reste encore possible” que cherchent à faire disparaitre les technocrates du type de van fripouille et Baroso la serpillère.

    N’y aurait il pas quelque chose à jouer avec les élections européennes? elections ignorées, avec un taux d’absention dont on ne parlera même pas, mais au final, pourquoi ne pas reprendre la main par ce biais là. Et si les peuples faisaient exploser ce système de l’intérieur et par surprise.
    Comme on dit, l’espoir fait vivre.

    On rencontre sur le net beaucoup de déchets en terme de “blogueurs” parlant de la crise, mais manifestement, pourquoi ne pas rassembler les “initiés” du moment, les promoteurs de réforme réelles, sans teinte particulière en matière de partie, élément dépassé?
    Cette idée pourrait être développée, et je serai le premier à m’investir dans un tel projet.

    Demain Mr Jorion député européen? Et pourquoi pas?

  23. La vision suicidaire qui est proposée participe d’un regard externe.

    On peut observer tant que l’on veut des hamsters courir dans la roue installée dans leur cage, cela ne pourra jamais que traduire la situation observée…

    Pour le dire autrement, le fait que nous soyons enfermés dans des organisations verticalisées à l’extrême, favorise cette situation. C’est à dire que les personnes (le conseil de l’UE), enfermées durant des heures dans un espace clos, arrêtent des décisions à partir d’éléments fournis par une armée de collaborateurs, voires de mercenaires, qui participent tous d’un même moule de formation et d’un même corps de doctrine pour ne pas parler d’un dogme… Quelle personne serait capable, seule, quelle que soit ses capacités intellectuelle et sa culture, de disposer du recul nécessaire au traitement des informations multiples qui lui sont apportées. De plus, n’importe quel manager sait, qu’une assemblée, réunie durant des heures, d’autant de participants dont le temps d’expression est contingenté du fait de leur nombre, ne peut produire un travail de qualité .

    Sur la forme, le marathon est il la meilleure méthode pour finaliser des décisions, après plus de quelques heures, quels sont les personnes qui sont en capacités de conserver la distance et la lucidité nécessaire… cela ressemble assez à ce qui est employé comme technique de saturation dans des négociations, obtenir que le négociateur n’envisage plus le terme de la négociation que comme une “libération”, perdant de vue le fond…
    Fixer une obligation de résultat par et dans un cadre de contraintes majeures. Une scénarisation dramaturgique où nos dirigeants jouent les premier rôles. Voilà pour la mise en situation, les hamsters sont dans la cage et on les a fait monter dans la roue, la course peut commencer. L’avantage de l’organisation pyramidale c’est quelle restreint à quelques éléments l’effort de “persuasion” à produire, permettant ainsi, de promouvoir un point de vue, le cas des structures européennes et de son lobbying institutionnalisé en est le “mètre étalon”…

    Sur le fond, la roue ne conduit nul par ailleurs qu’à elle même… Si les hamsters acceptent de courir aussi bêtement, comment pourraient ils imaginer qu’il puisse exister un ailleurs… Le fait même d’accepter des règles aussi aberrantes explique bien que le regard ne porte pas bien loin… Il apparait assez évident que les décideurs réunis en conclave ne disposent pas des conditions indispensables à une production de qualité. Quand aux contenus des décisions ils relèvent de la plus pure endogamie, comment des années de consanguinité pourraient elles produire de nouveaux gènes. Le groupe n’est pas assez important pour que des altérations dans la réplication puissent influer sur la génétique du groupe. D’autant que des “pairs” attentifs veillent à ce que le patrimoine ne soit pas altéré et qu’ainsi leur filiation conserve toutes les caractéristiques qu’ils ont longuement travaillées et promues. Quand bien même leurs options seraient délétères voire létales, ils savent que ce risque peut être pris, par eux, car ils trouveront toujours une voie de secours en cas de crash. L’âme de l’entrepreneur n’est elle pas de prendre des risques… et d’externaliser les effets néfastes bien sur, voilà, là, une démarche très lucide et calculée, n’est-il pas?

    Où sont les parlements, dont celui de l’Europe, où sont les citoyens dans ces prises de décisions, où sont les espaces de pondération, où est le contradictoire et la confrontation des points de vue. Où est le débat en somme, où est la démocratie. Tout cela ne peut être résumé à un huis clos opaque où quelques individus décident, à la romaine, de l’avenir du peuple européen. Ceci constitue un déni de démocratie face auquel nous sommes impuissants. Alors suicidaires ou pas, la question essentielle est, comment promouvoir une réelle organisation démocratique. A moins que celle ci ne soit plus le régime qui nous régisse.

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