SHANGRI-LA (*)
(*) Cité mythique

Je ne vous insulterai pas en vous rappelant qui est Edward Snowden. Vous n’ignorez pas que Glenn Greenwald, journaliste, et Laura Poitras, documentariste, se sont faits les champions de Snowden et ont transmis ses découvertes par le truchement de journaux comme le Washington Post ou le Guardian. Le nom de Matt Taibbi ne vous est pas non plus inconnu, le journaliste de Rolling Stone a écrit certains des articles les plus musclés sur les coulisses des milieux financiers dans l’après-crise des subprimes.

Pierre Omidyar est un milliardaire américain d’origine persane ayant fait fortune en tant que fondateur de eBay. Il a lancé en octobre dernier l’organe de presse en ligne First Look. Son coup de maître a été de s’attacher les services de Greenwald, Poitras, Taibbi et d’une flopée d’autres figures légendaires de la presse d’investigation.

Parmi les recrues d’Omidyar dont je n’ai pas encore cité le nom, Marcy Wheeler, une blogueuse fameuse spécialisée dans les coups tordus de la realpolitik américaine comme la justification de l’invasion de l’Irak ou le recours à la torture par l’administration Bush. Wheeler a rejoint l’équipe le 6 février. Elle lançait le 23 à propos de l’Ukraine un tweet : « There’s quite a bit of evidence of coup-ness. Q is how many levels deep interference from both sides is », que je traduis librement comme « Il y a pas mal de preuves de coup-itude. La question c’est combien de niveaux en profondeur pour de l’interférence venant des deux bords. » Elle ajoutait : « Of course, part of it is just that Pax America is spinning out, trying to sustain itself », ce qui veut dire : « Bien sûr, c’est en partie simplement la Pax Americana sur sa lancée, tentant de persister ».

Ce tweet a conduit Mark Ames, du site PandoDaily, la gazette en ligne de la Silicon Valley, à vouloir approfondir. Il est tombé rapidement sur une certaine fondation intitulée Center UA, dont l’objectif est officiellement de moraliser la gestion des affaires en Ukraine, fondation financée en 2012 à 54% par la U.S. Agency for International Development et à 36% par un certain… Pierre Omidyar. Lequel, en 2011, finança également à hauteur de 335.000 $ une autre organisation ukrainienne intitulée New Citizen qui, dans ses propres termes, « en recourant à la technologie et aux medias, coordonne les efforts des membres concernés de la société, renforçant leur capacité à faire prendre forme aux politiques publiques ».

Tout cela ne serait pas trop sérieux si Greenwald avait réagi en disant : « Zut les gars, je me suis fait posséder comme un débutant par un gars qui orchestre des changements de régime main dans la main avec les agences américaines qui veillent à la prospérité de la US Chamber of Commerce ! So long First Look, it’s been good to know you (bye-bye First Look, ce fut un plaisir d’avoir fait votre connaissance !) ». Au lieu de cela, il s’est lancé dans une interminable explication, accumulant les justifications vaseuses du comportement de son nouveau boss.

Vous connaissez ces politiciens de lointains pays étrangers qui vous expliquent : « Bien sûr, la boucherie Sanzot me verse 400.000 € chaque année comme argent de poche, mais le fait que je considère que c’est elle qui vend les meilleures côtelettes de porc de l’hémisphère Nord, est sans rapport avec cette somme ! ». Eh bien, Greenwald ne nous épargne même pas cela !

Un exemple de son argumentation dans le journal en ligne The Intercept, émanation de First Look :

« Bien que l’information ait été diffusée, je n’étais pas au courant du fait que le Réseau Omidyar finançait ce groupe ukrainien. La raison en est que […] je n’avais pas cherché à savoir quelles étaient les vues d’Omidyar en matière de politique ou les projets qu’il finance. Et ceci parce que ses vues en matière de politique ou ses financements ne m’intéressent pas particulièrement. […] Et la raison en est simple : ils n’ont absolument aucune influence  sur mon journalisme ou sur celui de The Intercept. »

Un autre exemple de l’argumentation de Greenwald :

« Il est bien entendu raisonnable d’entretenir quelques inquiétudes et d’avoir quelques objections à opposer pour ce qui touche au financement d’organisations visant un changement du régime d’un pays étranger, je partage personnellement de telles préoccupations. Mais le Réseau Omidyar ne semble apparemment pas honteux de tels financements et il ne semble les cacher en aucune manière, puisqu’il les claironnait dans ses communiqués de presse et sur ses sites en ligne. »

Euh, oui… mais quid d’être honteux À LA PLACE du Réseau Omidyar dans ce cas-là, si lui n’y parvient pas ?

First Look avait suscité des espoirs à l’échelle de la planète parmi la foule famélique des journalistes victimes de budgets de presse de plus en plus minces. Omidyar apparaissait comme l’archange dispensateur d’une manne de 50 millions de dollars et qui plus est, jetait son dévolu sur les plus indépendants des journalistes, « la crème de la crème », comme disent les Américains. La naïveté ne connaissant pas de bornes, les premières recrues d’Omidyar se félicitaient de son omniprésence fureteuse dans les débats des comités de rédaction, y lisant la preuve d’un engagement authentiquement militant. Certains d’entre eux continuent d’imaginer ce soir qu’un rétablissement est toujours possible, que le paradis journalistique du Réseau Omidyar ne restera pas à jamais un rêve. Prions mes frères !

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