Europe : DES PARIS STUPIDES ET DES MESURES CONSERVATOIRES QUI NE LE SONT PAS, par François Leclerc

Billet invité.

Une nouvelle belle histoire nous est racontée, avec comme épisodes annoncés deux sommets européens successifs, en octobre et novembre prochains, qui devraient traiter successivement de la relance économique via l’investissement, et de l’assouplissement de la rigueur fiscale. Entre temps, la nouvelle Commission aura été constituée et les principaux postes de responsabilités européens pourvus.

Elle ne débute pas sous les meilleures auspices, à considérer ces nominations. Que ce soit celle du Polonais Donald Tusk à la présidence du Conseil européen, ou bien celle de l’Espagnol Luis de Guindos à la tête de l’Eurogroupe, qui pourrait intervenir à la fin du mandat de Jeroen Dijsselbloem. Ces deux candidatures à des poste-clé ont le soutien d’Angela Merkel, mettant du plomb dans l’aile à la stratégie d’influence. La désignation de Pierre Moscovici au poste de commissaire à l’économie chère à François Hollande ne semblant acquise qu’à condition qu’il soit flanqué d’un adjoint finlandais, Jyrki Katainen, destiné à le serrer de près. La chancelière a bien verrouillé !

La tentative de Mario Draghi d’infléchir la position du gouvernement allemand a pour l’instant fait long feu, mais la détérioration de la situation économique et l’accentuation de la pression déflationniste qui s’annoncent sont ses meilleurs alliés. En réalité, la zone euro est d’ores et déjà entrée dans une spirale déflationniste que la BCE a fini par prendre en considération après s’être cachée derrière des anticipations d’inflation favorables. Stagnation économique et pression déflationniste soutenue, la séquence actuelle ressemble en tout point à celle qu’a connue le Japon avant de tomber dans sa « trappe à liquidité ». Et, contrairement aux attentes du gouvernement japonais et de la Banque du Japon qui s’est engagée dans un programme de création monétaire illimité, le pays n’en est toujours pas sorti. L’aiguille de l’inflation ne fait que frémir, une fois déduits l’inflation importée (achat de combustible pour alimenter les centrales thermiques réactivées) et la hausse de la TVA.

Les marchés et les gouvernements ont chacun leur planche de salut toute trouvée. Pour les premiers, le lancement de la planche à billets par la BCE afin d’alimenter leurs spéculations financières, pour les seconds un programme de relance de la croissance aux contours indéfinis. En préconisant une évolution de la politique budgétaire, Mario Draghi a lié les deux, reconnaissant que la politique monétaire devait avoir son pendant fiscal pour aboutir à un résultat.

Jean-Claude Juncker s’est fait adouber par le Parlement européen en annonçant un programme d’investissement sur cinq ans de 300 milliards d’euros fait de bric et de broc et qui a tout de l’effet d’annonce. L’objectif serait d’impulser une relance des investissements limitant l’apport des fonds publics en raison des contraintes fiscales tout en suscitant un relais privé. Les partenariats public-privé pourraient être l’instrument de prédilection d’une politique d’investissement, notamment dans les nouvelles technologies, la tarte à la crème du moment étant les nano-technologies. Il s’agirait également de rattraper le retard technologique que connait l’appareil productif européen, d’améliorer la productivité après en avoir fait autant de la compétitivité en comprimant les coûts salariaux de production. Peu de chance que l’emploi en sorte gagnant si l’automatisation des tâches de production et des services progresse.

Tout cela avec l’espoir de relancer les exportations dans un contexte particulièrement défavorable. Les économistes cherchant en effet un moteur, les pays émergés en panne de croissance ou en récession – sauf la Chine qui voit la sienne s’effriter – ne pouvant plus prétendre à ce rôle, pas plus qu’une croissance américaine qui se révèle fragile et insuffisante pour remplir cet effet. Le nez sur la crise européenne, on a trop tendance à oublier que celle-ci a une dimension mondiale affirmée !

Les mots magiques du moment sont investissement, croissance et relance. Les dirigeants politiques, voués à se mettre la tête dans le sable, voudraient dégager les financements d’une politique de développement sans avoir réfléchi à celle-ci, au prétexte que les cartons sont pleins de projets qui attendent leur financement. Mais de quoi devrait être aujourd’hui faite la croissance, avec quels points d’appui et selon quels critères ? Quels effets aura-t-elle si elle ne développe pas l’emploi et ne résorbe pas les inégalités au lieu de les accroître ? Si elle ne s’inscrit pas dans une transition énergétique et n’interrompt pas le gâchis environnemental ? Il serait temps de revenir à une réflexion sur la croissance, qui avait à peine débutée, dont le calcul actuel repose sur des normes de comptabilité nationale antédiluviennes.

Quelle va être la suite de cette histoire ? Un blocage va-t-il finalement prévaloir, avec comme logique l’éclatement de la zone euro, ou un compromis va-t-il être trouvé in extremis, alliant un programme de relance improvisé et un nouveau mode de calcul du déficit excluant les investissements publics le finançant ? Même ainsi, on sera loin du compte et il ne sera gagné qu’un nouveau répit…

Les grands acteurs du marché obligataire, qui savent compter, ne s’y sont pas trompés en adoptant, via l’International Capital Market Association (ICMA) qui les représente, des mesures conservatoires leur permettant de lâcher un peu de lest sur la dette quand il le faudra, sans que les fonds vautours viennent perturber leurs calculs… Car si la croissance ne repart pas, diminuer la dette publique européenne deviendra une gageure… Un appel demandant à l’ONU d’établir un « mécanisme de gestion ordonnée des dettes souveraines » a été lancé aujourd’hui par Joseph Stiglitz et d’anciens responsables politiques, qui s’inspire des travaux du FMI enfouis dans un fond de tiroir. Comme quoi la question est destinée à rebondir.

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