LE TEMPS QU’IL FAIT LE 10 OCTOBRE 2014 (retranscription)

La retranscription de Le temps qu’il fait le 10 octobre 2014. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le vendredi 10 octobre 2014. Et si vous habitez Bruxelles, vous pouvez m’entendre ce soir discuter, débattre, avec Vincent Decroly. Ça se passera au Botanique, ce sera après la projection d’un film que je n’ai pas vu, d’Henri Storck, mais Henri Storck, c’est le grand documentariste belge des années 40, des années 50, et ça doit être très intéressant. Il a fait un film très caustique sur les débuts de l’Europe : de l’Europe unie, Marché Commun et compagnie. Ça doit être très amusant, alors venez, et après, on débattra, Decroly et moi, sur ce sujet-là.

Et demain et après-demain, vous me verrez aux Rendez-vous de l’histoire à Blois. Je parle samedi, c’est à 17h30. Là je parle tout seul du bouquin que nous avons fait, Bruno Colmant, Marc Lambrechts et moi, et qui s’appelle : « Penser l’économie autrement », et qui provoque un grand débat en Belgique en ce moment. Et le lendemain, je ferai partie d’une table-ronde avec entre autres Jacques Mistral, Jean-Marc Daniel, Nicolas Baverez, sur ce qui ressemble et ce qui ne ressemble pas, maintenant, à ce qui se passait en 1914 : bruits de bottes et compagnie, situation économique, financière etc. Et en fait, il s’agit de deux invitations indépendantes, il n’y avait pas de coordination, j’étais invité à faire un exposé en solo demain, et j’ai été invité à participer à cette table-ronde, et les gens qui m’invitaient, eh bien, se sont rendus compte par la suite qu’il y avait deux invitations, voilà.

Et j’ajoute que le lundi (ça va être bien rempli !), lundi dans l’après-midi, bien entendu je donne mon cours à la VUB à 16h, et je terminerai mon exposé sur l’argent, et je commencerai un exposé sur la régulation du milieu financier : le rôle des régulateurs. Voilà. Et en matinée, je serai à Paris, où je parlerai de mon ouvrage qui s’appelle « Comment la vérité et la réalité furent inventées », qui fut publié chez Gallimard en 2009, et – c’est là que je vais opérer la transition – c’est un ouvrage qui a bénéficié, pour sa mise en forme finale (j’avais déposé le manuscrit) de nombreux conseils de Marcel Gauchet.

Alors, voilà la liaison entre ce qui se passe lundi et ce qui se passe samedi et dimanche. Parce que, vous le savez peut-être, et certains d’entre vous me l’ont rappelé, il y a eu un appel, au mois d’août, il y a eu un appel à boycotter ces Rendez-vous de l’histoire à Blois, appel lancé par Edouard Louis, un romancier, et par Geoffroy de Lagasnerie, un sociologue. Et pourquoi la justification de cet appel à boycott ? qui a été soutenu par, je crois qu’il y a eu une centaine d’historiens qui ont signé une pétition, ou enfin un appel au boycott, en tout cas, de l’événement. La raison, c’est la suivante : c’est que c’est précisément Marcel Gauchet qui a été invité à faire le discours inaugural. Moi je parle dans la partie économique, lui parle, je dirais dans le « main body », dans la partie principale de l’événement, des rendez-vous de l’histoire, il a été invité à parler des rebelles. Voilà. Et Louis et Lagasnerie considèrent qu’il n’y a aucune justification à ce que Gauchet parle des rebelles, parce que ses prises de position de type politique sont des prises de position qui sont conservatrices et qui, justement, mettent la rébellion hors course, considèrent que c’est une attitude qui n’est pas recommandable. Gauchet, en particulier, a pris position contre l’héritage de mai 68 en France, il a pris position contre Foucault et il a pris position contre Bourdieu : Pierre Bourdieu.

Bon, alors, personnellement, moi je me situe plutôt… (et même carrément !) du côté des gens que Gauchet n’aime pas ! Je me considère véritablement dans la tradition de 68, encore que moi, j’aie été formé, je dirais, dans une tradition qui est beaucoup plus anglo-saxonne, pour des raisons historiques. En 67 et 68, j’ai suivi de très près le mouvement Provo hollandais, j’ai d’ailleurs écrit un énorme pavé, mon mémoire de sociologie, qui était consacré à Provo. Je suivais de très près – bien que je ne sois pas allé aux Etats-Unis à ce moment-là – le mouvement « Flower Power », le mouvement de désobéissance civile, qu’on appelait parfois du terme de « hippie », qui a une inspiration, comme vous le savez, des « Diggers » de Emmett Grogan, à San Francisco, c’est-à-dire des gens essentiellement inspirés d’une tradition américaine, avec des noms comme Henry David Thoreau, qui a écrit un ouvrage qui est vraiment fondateur, je dirais, des valeurs du mouvement écologiste, qui s’appelle « Walden : Ma vie dans les bois », et, entre autres, un ouvrage sur la désobéissance civile… Ce mouvement américain, avec d’autres noms, bien sûr, comme Ralph Waldo Emerson, qu’on appelle « transcendantalisme », je suis allé, je ne vous le cache pas, essayer de retrouver ce matin quelles sont ses sources, à ce mouvement-là, eh bien, ce mouvement transcendantaliste américain trouve ses sources dans le romantisme européen : le romantisme allemand, le romantisme français, voilà.

C’est de là que, moi, je viens. Le mouvement Provo, lui, avait des racines, également admises, reconnues et « motivées » dans l’anarchisme européen, celui de Proudhon, des socialistes utopiques qui sont à l’origine du mouvement anarchiste. C’est là que j’ai été formé intellectuellement, philosophiquement, dans ce qu’on appelle en France le mouvement de « mai 68 ».

Pierre Bourdieu : moi j’ai écrit un ouvrage qui s’appelle : « La transmission des savoirs » avec Geneviève Delbos, qui est un ouvrage publié en 1984, un ouvrage typiquement bourdieusien. Pourquoi ? Parce que, eh bien, c’est de la sociologie, et que Bourdieu représente, je dirais, la sociologie française à son sommet. Je ne nie pas l’originalité de ce qu’il a fait, mais ça se situe dans la tradition exacte, toute droite venue de Durkheim… Ce n’est pas un météore, ce n’est pas quelque chose qui vient d’ailleurs : c’est de la sociologie d’excellente qualité. Il n’y a pas de raison de critiquer cela, et je me suis situé dans ce mouvement-là, je continue, moi-même, à faire « du Bourdieu », entre guillemets, de temps en temps, quand je fais de l’analyse sociologique. Voilà ma position par rapport à Bourdieu : c’est de la sociologie de la meilleure qualité, il n’y a pas de raisons de rejeter ça.

Foucault, c’est autre chose, Foucault, ça c’est différent, et moi je ne vois pas pourquoi quelqu’un qui aurait de la sympathie pour Bourdieu en aurait nécessairement pour Foucault, ou inversement : ça se situe tout à fait ailleurs. Foucault, vous le savez si vous avez lu l’ouvrage de Eribon, ou bien si vous êtes arrivés à la conclusion par vous-mêmes, Foucault, il est très proche de l’épistémologie française à la Canguilhem : il se situe véritablement dans cette tradition-là, il suffit de voir son premier ouvrage, dont le nom m’échappe, mais qui est le prédécesseur de celui qu’il écrira ensuite sur la folie. Je retrouverai le nom un jour ou l’autre [Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical – 1963], en tout cas je vous le signalerai ! C’est un ouvrage du type « Canguilhem ». Foucault est également très très influencé, dans sa lecture, dans sa lecture des événements de manière, comment dire, synchronique : quand il interprète la pensée économique française du 18ème siècle, il le fait dans une perspective où en même temps la perspective sur la physique de la même époque doit être lue, sur les mathématiques, le climat social, etc. Sa lecture, qu’il appelle « archéologique », c’est tout à fait, je dirais, dans la ligne de ce que proposait Louis Althusser : autre grande influence sur Foucault.

Mais comme je l’ai dit : moi je ne pense pas que quelqu’un qui se situe dans la ligne de Bourdieu doit nécessairement avoir de la sympathie pour Foucault ou inversement : ce sont des angles d’attaque assez différents, qui se situent, l’un dans la tradition de l’épistémologie française, l’autre dans celle de la sociologie : ce ne sont pas des choses qui communiquent nécessairement.

Alors, ça c’est une chose. Donc, moi, je me situe intellectuellement du côté des gens qui critiquent le discours de type « Marcel Gauchet » : discours très conservateur, à la limite du réactionnaire effectivement, une analyse qui, à mon avis, ne débouche certainement pas sur des solutions pour l’avenir.

Ceci dit, la pratique du boycott, dans ce cadre d’événements, je la rejette. Voilà. Pour plusieurs raisons.

La première, c’est qu’on est dans le cadre d’un débat démocratique : Gauchet ne fait pas partie des gens auxquels je refuserais de parler, certainement pas ! J’ai eu l’occasion de lui parler et je continuerai de le faire. Ce qu’il dit, ce n’est pas du tout ma tasse de thé, mais on reste dans un cadre de la démocratie telle que je la prône et telle que j’aime qu’elle continue à se perpétuer. Donc, il n’y a pas de raison que je refuse de lui donner la main ou de discuter avec lui. Au contraire, si une occasion m’est donnée d’avoir un débat avec lui, je l’accepterai très volontiers.

Je dois ajouter que la formule du boycott, eh bien, j’en souffre personnellement. Il y a eu une époque, jusqu’en 2009, 2010, où les penseurs de droite acceptaient de discuter avec moi, essentiellement parce qu’ils ne savaient pas qui j’étais, la réaction qu’ils ont eue ensuite, parce qu’un certain nombre d’entre eux se sont fait étriller dans des débats que nous avons eus ensemble, a été de me boycotter. C’est-à-dire que quand on leur proposait de venir discuter avec moi, ils ont dit : « Eh bien, dans ce cas-là, je ne viens pas ! ». Bon. Et comme ce sont des gens qui, soit sont plus connus que moi, soit sont du côté du pouvoir, des sponsors, des dirigeants de journaux au niveau de leur financement, etc., eh bien ça a joué, et ça continue à jouer. Il y a un certain nombre de fois où j’aurais pu parler et je n’ai pas pu le faire parce que ce type de chantage a joué.

Alors, moi je ne vais certainement pas utiliser le même type d’armes : ça me paraît… j’y perdrais, tout simplement : j’y perdrais. Si on m’invite à un endroit où le thème est la rébellion, et qu’on m’invite moi, et qu’on demande de parler également de la rébellion à quelqu’un qui n’est absolument pas un rebelle, ce n’est pas une raison suffisante pour que je n’aille pas. Pourquoi ? eh bien parce que je vais pouvoir, moi, parler, et… [Ah, voilà le soleil qui vient me jouer des mauvais tours, parce qu’il abîme tout à fait l’image que vous allez voir, alors je vais essayer de me déplacer pour que vous continuiez à me voir. Bon, c’est un peu du bricolage, mais ça arrive parfois, ces petits problèmes techniques].

Alors, bien, j’en avais pratiquement terminé. Moi j’irai, j’irai à Blois, de la même manière que je vais à Paris, aux rencontres du Louvre, pour parler de mon bouquin, « Comment la vérité et la réalité furent inventées », de la même manière que je vais au Botanique ce soir : je serai à Blois, et je parlerai, parce qu’on me donne l’occasion de parler. Voilà.

Petit problème de programmation : il y a un économiste, Steve Keen, qui a écrit sur le même thème que moi quand j’ai écrit un livre (« Misère de la pensée économique »), sur le fait que le savoir de science économique est un savoir truqué : c’est un savoir qui ne respecte pas les lois, les règles de la recherche scientifique. C’est un savoir dogmatique : qui ignore les faits quand les faits remettent en question la théorie. Il parle malheureusement au même moment que moi à Blois, alors vous allez devoir faire un choix entre aller l’écouter lui, ou moi. Moi je parlerai en français, lui il aura besoin d’une traduction, alors ça rendra peut-être l’exposé un peu plus compliqué, mais je crois que tout ça, de toute manière, sera disponible : il y aura moyen. Moi j’essayerai de voir son exposé à lui quand il y aura une vidéo qui le présentera, et, voilà, il y aura probablement une vidéo de moi également.

Je voulais parler de ça parce que vous êtes plusieurs à m’avoir rappelé qu’il y a cet appel au boycott à propos de cette réunion à Blois. Voilà ma position sur le sujet : je suis manifestement dans la tradition intellectuelle de ceux qui appellent au boycott, et ils ont toute ma sympathie, mais je ne crois pas que ce soit la bonne arme à utiliser dans ce cas-ci : si on n’est pas d’accord avec Gauchet, il faut s’opposer à ses vues par la plume et par la parole. Bien sûr, il fait une conférence, c’est-à-dire qu’on n’a pas la possibilité, véritablement, de critiquer ce qu’il dit au moment où il le dit, mais enfin, d’autres occasions sont là, et en particulier, à mon avis, il aurait été possible de venir à ces rencontres et de faire la critique de ce qu’il dit, dans ce cadre-là. Comme je l’ai dit, les rencontres de Blois, ça se passe dans un cadre démocratique. Il y a des circonstances où je dirais moi je ne participerais pas à l’événement et je découragerais d’autres personnes à y aller : si on sortait de ce cadre démocratique. Ce n’est pas le cas : Gauchet fait partie des gens que j’essaye de convaincre, et pas des gens que j’essaye d’ignorer et d’opérer un chantage à partir de là.

Voilà. A bientôt.

 

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