Monnaie et citoyenneté, par Virgile Perret

Billet invité. Virgile Perret résume ici, à mon invitation, son ouvrage Monnaie et citoyenneté. Les citoyens à l’épreuve de la globalisation financière, Berne : Peter Lang, 2015. Il approfondira les différents points soulevés dans de prochains billets.

La monnaie est conçue dans les manuels d’économie à partir d’une « fable » qui attribue son émergence à la nécessité de surmonter les difficultés du troc. L’image de deux « sauvages » troquant des biens dont ils ont réciproquement besoin est en effet un élément central de l’idée de l’origine de la monnaie. A partir de ce récit sur l’invention de la monnaie, l’analyse économique infère ses fonctions et lui attribue un rôle général de « lubrifiant » des échanges. Or, cette conception est partiellement erronée car elle occulte le fait que la monnaie est en même temps l’expression d’un principe de souveraineté politique et d’une forme correspondante de citoyenneté.

Loin de se limiter à un rôle d’intermédiaire des échanges, la monnaie est d’abord et toujours une relation sociale car elle implique un rapport collectif d’appartenance à un même espace. Son émergence n’est pas dictée uniquement par le fonctionnement du marché, mais elle répond à une nécessité plus fondamentale de régulation des rapports sociaux. De ce point de vue, je montre que la monnaie contribue à définir la citoyenneté à travers quatre types de fonctions : 1) une fonction politique de construction d’un lien de protection souveraine des citoyens comprenant la reconnaissance de certains droits ; 2) une fonction symbolique de renforcement d’une identité collective entre les citoyens d’une même communauté politique ; 3) une fonction socioéconomique de fourniture d’un « langage économique commun » facilitant les transactions entre les classes sociales sur un territoire ; 4) et une fonction psychoaffective de création d’un rapport de confiance entre les citoyens et les autorités publiques.

La fonction politique, qui occupe la plus grande partie de l’ouvrage, est analysée dans le contexte du système monétaire de Bretton Woods (1944) et du développement de la globalisation financière depuis les années 1970. Je montre que le régime monétaire de Bretton Woods était fondé sur une conception restrictive de l’ordre financier international qui n’avait pas pour seule finalité d’éviter le retour des désordres financiers de l’entre-deux guerres, mais qui visait également à créer des conditions favorables à l’avènement du futur Etat social et de son modèle de citoyenneté. En limitant la mobilité du capital par des mesures de contrôle des capitaux, cet ordre monétaire contribuait en effet à protéger la sphère intérieure de l’Etat contre la pression des marchés et permettait ainsi d’accorder la priorité aux objectifs économiques et sociaux internes.

La monnaie a aussi contribué à la construction de la citoyenneté sociale sous l’influence des idées de Keynes. La conception keynésienne de la politique monétaire est en effet venue parachever un long processus de construction des institutions de protection sociale qui s’est développé sur l’héritage de la Révolution française. D’une part, elle a légitimé une extension de l’intervention de l’Etat dans l’économie en lui reconnaissant un rôle de protection contre certains risques liés au fonctionnement des marchés, en particulier le risque de chômage. D’autre part, elle a fourni un principe d’optimisation mutuelle entre l’Etat et l’économie qui a permis de concevoir leurs rapports de façon non plus contradictoire mais solidaire. Cette recomposition des relations entre l’Etat et l’économie a joué un rôle important dans l’émergence de l’Etat social et de son nouveau modèle de citoyenneté après la Seconde guerre mondiale

Ce rôle de la monnaie s’est transformé en profondeur avec l’essor des marchés financiers à l’échelle planétaire. A partir des années 1980, la monnaie contribue en effet au contraire à l’ouverture de la sphère domestique aux flux de capitaux transnationaux et à une reconfiguration de la souveraineté des Etats et de leurs régimes de citoyenneté. Je souligne l’impact des activités de deux catégories d’intermédiaires financiers : les agences de notation et les investisseurs institutionnels. Les premières se sont imposées comme des intermédiaires incontournables sur les marchés, dont les évaluations ont d’ailleurs été incorporées dans la réglementation publique internationale (en particulier Bâle II). Loin d’être des intermédiaires « neutres », les agences de notation évaluent la solvabilité des Etats sur la base d’indicateurs dont certains touchent directement aux droits sociaux, notamment les droits à la retraite. Les pressions qu’elles exercent sur les droits sociaux sont particulièrement fortes en période de crise. La dégradation des notations tend en effet à engendrer des hausses disproportionnées des taux d’intérêt sur les dettes publiques, ce qui favorise la spéculation et engendre des cercles vicieux qui renforcent la probabilité d’un risque de défaut de paiement et poussent les États à accepter des plans d’aide assortis de sévères politiques d’austérité.

Quant aux investisseurs institutionnels, leur montée en puissance a conduit à une redéfinition de la gestion des entreprises autour de nouvelles normes de rentabilité financière centrées sur la maximisation de la « valeur actionnariale ». Ces nouvelles normes de rentabilité ont accru l’insécurité de l’emploi et creusé les inégalités dans les statuts et les rémunérations entre les salariés les moins formés et les salariés privilégiés comme les cadres dirigeants. Elles ont également incité de nombreux employeurs à fermer leurs régimes à prestations définies ou à les transformer en plans à cotisations définies. Cette évolution engendre un transfert de risques au détriment des salariés dont l’épargne est exposée à l’incertitude des marchés financiers, tout en renforçant les droits des actionnaires minoritaires à prélever une part accrue des bénéfices.

A ces pressions s’ajoutent les décisions des gouvernements qui contribuent également à la transformation de la citoyenneté sociale. Je souligne en particulier l’importance de deux processus : les réformes des systèmes de retraites engagées depuis plus de 15 ans dans de nombreux Etats de l’OCDE afin de remplacer les systèmes par répartition (ou à prestations définies) par les systèmes par capitalisation (ou à cotisations définies) ; l’adoption de programmes d’éducation financière devant faciliter ces réformes en permettant aux citoyens d’assumer une plus grande part de responsabilité et de risque dans les décisions relatives à leur sécurité économique.

Dans l’optique néolibérale, ces réformes sont censées permettre l’émergence d’un nouveau pacte social incitant les citoyens à se transformer en « investisseurs », responsables et informés de l’évolution de leur épargne en bourse. Je montre toutefois que cette transformation se heurte à des limites importantes liées à la fois aux rapports de pouvoir qui structurent les fonds de pension, aux pré-conditions socioéconomiques nécessaires au succès de l’investissement comme technique de gestion du risque et aux contradictions qu’engendrent les pratiques d’investissement avec d’autres pratiques liées aux rôles de travailleurs et de consommateurs.

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