LE TEMPS QU’IL FAIT LE 9 JUIN 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 9 juin 2017. Merci à Pascale Duclaud !

Bonjour, nous sommes le vendredi 9 juin 2017 et oui effectivement : une chambre d’hôtel ! Une chambre d’hôtel à Paris parce que je participais donc hier, à la Sorbonne, à un colloque sur la constitution. Alors j’ai eu un petit soupçon, là : un petit soupçon qu’on m’ait fait venir pour que je puisse montrer que l’idée d’une constitution pour l’économie n’avait pas beaucoup de sens par rapport au mot « constitution ». Et là j’ai été rassuré parce que dans mon exposé, où je faisais effectivement un plaidoyer pour une constitution – à l’échelle de la planète – pour l’économie, j’ai essayé de montrer que d’écrire les choses noir sur blanc, c’était un moyen de révéler, de faire apparaître en surface et en pleine lumière tous les présupposés de type constitutionnel qui ne sont écrits nulle part sauf peut-être dans les règlements de sociétés qui nous rédigent les règles comptables, dans les bouquins d’économie, etc. etc., comme le « sens commun » sur la pensée économique.

Qu’on pourrait faire apparaître tout ça donc, en surface et en pleine lumière, en écrivant le contraire dans une constitution qui paraîtrait – comment dire ? – la chose à faire aux yeux du public. Et là… et là j’ai entendu le murmure approbateur du président de séance à mes côtés, et ses commentaires enthousiastes par la suite. Et si j’avais eu ce soupçon que peut-être j’étais attiré dans un piège, eh bien il m’a rassuré.

Donc pas de temps perdu. Confronter ses idées à des gens qui parlaient de sujets du même ordre. Et puis ça paraîtra bien entendu : ce que j’aurai mis noir sur blanc paraîtra dans un volume. Mais j’ai quand même été un peu frustré durant la journée d’hier parce qu’il y avait tellement de choses à raconter par ailleurs que – voilà – j’aurais voulu pouvoir le faire. Je le fais maintenant oralement dans cette petite vidéo du vendredi.

Il y a eu les événements dans la soirée en Grande-Bretagne, au Royaume-Uni, et il y a eu les événements dans l’après-midi aux États-Unis. Je commence par la Grande-Bretagne. Tout ça est très jouissif ! (rires).

Je reprends l’histoire un petit peu au début : il y a M. David Cameron qui est Premier ministre en Grande-Bretagne et appartient au Parti conservateur, et il y a des gens autour de lui, à l’intérieur de son parti, qui sont des emmerdeurs. Et comme cela a été très bien mis en évidence dans un article du Financial Times, tout ça c’est des querelles entre « old boys » : tout ça c’est des querelles entre étudiants à Eton et puis ensuite à Oxford. Mais bon, ils discutent de ça devant tout le monde et M. Cameron veut se débarrasser de certains de ses petits camarades. Alors il lance cette histoire de – (rires) – cette histoire de Brexit : qu’il faut sortir de l’Union Européenne, mais en disant : « Les petits camarades que j’aime pas, ils vont dire « Oui, oui ! C’est une bonne idée ! », ils sont obligés puisqu’ils ont déjà dit des choses comme ça. Ils vont se faire ridiculiser et puis voilà : moi j’aurai les coudées franches ». Ecoutez bien ! « Les coudées franches » ! Et puis ça ne se passe pas comme ça (rires) : il y a une montée de l’opinion populiste. Les gens disent : «  Ouais, ouais ! c’est sûrement l’Europe ! » – voilà – «  parce que l’Europe, c’est les migrants qui arrivent ici ! », et ainsi de suite.

Alors, là, il y a une majorité qui vote pour le Brexit. Alors là… merde… ! Là on ne sait pas trop quoi faire parce que : on ne peut pas ! On ne peut pas sortir de l’Union Européenne ! Ça coûte trop cher ! C’est un truc… Voilà ! Si vous avez regardé ce que j’ai dit à l’époque, au moment où le vote a eu lieu, j’ai dit : « Ça ne se fera pas ». J’ai dit : « Ça ne se fera pas, le Brexit ».

Vous savez, moi je suis « connu du grand public » – comme on dit sur Wikipedia – « pour avoir dit qu’il y aurait une crise des subprimes ». Et vous avez dû voir au cours des dix années qui se sont écoulées, je ne fais pas beaucoup de prédictions parce que j’ai l’impression que je ne sais pas trop ce qui va se passer : je suis comme tout le monde ! Je fais des prédictions quand je suis vraiment sûr de mon fait. Alors, je l’ai fait pour les subprimes, et je l’ai fait pour le Brexit en disant : « Le Brexit n’aura pas lieu ». Je l’ai dit le jour même et puis – ça a été un peu lu parce que ça a été une chronique dans Le Monde en France et dans L’Écho en Belgique : « Le Brexit n’aura pas lieu ». Et alors ce matin, eh bien voilà : j’ai « le vent en poupe » si vous voulez : c’est vrai, on a l’impression que ça n’aura pas lieu. Ceux qui s’étaient lancés dans cette affaire sont obligés de faire machine arrière.

Madame Theresa May, elle avait fait le même raisonnement que M. Cameron : « Je veux avoir les coudées franches ! ». Voilà. Elle avait la majorité au Parlement en Angleterre pour faire son Brexit, mais… elle voulait encore plus ! Une plus grosse majorité ! Et alors là, manque de pot, hier soir – oooh ! – elle a perdu sa majorité ! Alors qu’est-ce qu’elle va faire ? Eh bien tout le monde lui dit qu’il n’y a qu’une chose à faire, hein, c’est de démissionner !

Ça aura été une belle carrière ça… hein ? C’est comme celle de Cameron (rires) : une belle carrière où on est très fier de soi et puis on doit laisser la place, sur une connerie monumentale.

On ne voit pas trop comment elle pourrait faire un gouvernement – voilà – de coalition avec d’autres. Elle a perdu sa belle majorité. Bon, les conservateurs sont toujours en tête : ils ont 47% des voix [P.J. 42,4%], 39 virgule quelque chose pour les travaillistes [P.J. 40,0%]. Les nationalistes écossais ont perdu beaucoup de plumes [P.J. passant de 54 à 35 sièges], au bénéfice d’ailleurs des conservateurs, ça c’est paradoxal ! Mais enfin bon, voilà : belle connerie ! Elle voulait faire un truc, se montrer plus maligne que tout le monde, et voilà : elle a montré qu’elle était plus bête que tout le monde, comme l’avait fait M. Cameron. Alors ça c’est pour la Grande-Bretagne.

Alors dans la journée, là aussi sur le mode du jouissif, on s’est régalé ! Il y a M. James Comey, ex-patron du FBI – dont on savait que ce n’était pas un imbécile, et là on en a eu les preuves supplémentaires – interrogé devant une commission, une audition – et voilà – c’était en partie public : tout le monde pouvait voir ça sur sa télé. Et puis après, il y aura une partie privée, secrète [à huis clos], où on peut dire d’autres choses.

Alors qu’est-ce qu’il a fait ? Quand on lui a dit : « Est-ce que M. Trump est un menteur ? », il a dit : « Un menteur ? Ah oui, oui, ça certainement ! Là il n’y a pas de doute, M. Trump est un menteur ! ». Et quand on lui a dit : « Est-ce que M. Trump roule vraiment pour la Russie ? ». Alors il a dit : « Non, là c’est plus délicat… Ça c’est une question à laquelle je répondrai plus volontiers devant la commission secrète [à huis clos] que devant la commission publique. Mais ceci dit, il ne faut absolument pas interpréter le fait que je dise ça dans un sens ou dans l’autre, hein ? ». Il a dit ça très courtoisement (rires). Il l’a dit plusieurs fois. Chaque fois qu’on lui a posé une question qui peut faire plonger Trump une fois pour toutes, là il a joué ce rôle-là de dire : « Ah bé… non… là quand même… ! Là, c’est une question… voilà… le bon fonctionnement démocratique… ! Moi je répondrai plutôt en secret [à huis clos], MAIS : n’interprétez pas surtout ça d’une manière ou d’une autre », enfonçant évidemment le clown, enfonçant le clown de manière définitive (rires).

Alors, c’est bien parti, c’est allé dans le bon sens et si vous avez jamais eu… non, si vous avez jamais travaillé – et je vais terminer par ça, par une petite réflexion sur La Boétie – si vous avez jamais travaillé dans une entreprise où c’était un crétin caractériel qui dirigeait les choses et que vous avez dû – voilà – faire avec pendant un certain temps, eh bien vous aurez eu un plaisir fou à voir ce qui peut se passer quand on vous pose des questions et que vous répondez innocemment à propos de votre patron. C’est le plaisir qu’a eu M. James Comey, hier devant une commission – du Sénat si j’ai bon souvenir [P.J. oui !] – sur le renseignement.

Alors, quel rapport avec La Boétie ? Eh bien La Boétie nous a dit une chose sur la servitude volontaire et il était très dur, ce jeune homme ! Quel âge il avait… 23 ans ? quelque chose comme ça ?! [P.J. : 18 ans]. Il a été très dur envers nous en disant que – voilà – que nous sommes toujours prêts à nous compromettre, à accepter pour un avantage minable de nous mettre au service des puissants. Mais il a oublié une chose ! Il a oublié une chose : ce sont les patrons caractériels. Et s’il devait se faire… ce n’est pas le cas, hein, j’ai déjà eu quelques patrons qui étaient très intelligents – j’en ai eu dans le domaine des subprimes (rires), ou dans les domaines apparentés aux États-Unis assez paradoxalement ! – si vous vous êtes trouvé(e) devant un patron caractériel et qu’il n’y avait pas le choix parce qu’il fallait bouffer (se faire bouffer soi-même, faire bouffer sa famille) et qu’on a dû supporter ça pendant un certain temps, ce n’est pas une question de servitude volontaire quand même ! C’est parce qu’il y a des gens avant vous qui ont permis à des gens comme ça qui ne devraient jamais arriver à la tête d’une entreprise ou de n’importe quoi – surtout pas d’un pays (suivez mon regard !) – qui ont permis que des gens comme ça soient à la tête – et ça c’est par des petites compromissions qui ne sont pas nécessairement de la servitude volontaire – « Ce n’est pas à moi de m’occuper de ça », ou « Ça ne me regarde pas », ou « Ce n’est pas intéressant de toute manière », etc . Ou bien alors : « Si lui veut… » – voilà – « …rouler des biscoteaux, c’est son truc à lui et pas à moi ! » – Et nous tolérons comme ça, que les entreprises, que la politique, soient parfois réglées par des gens comme ça parce que nous les avons laissés arriver au pouvoir, au sommet, mais sans que ça implique de la servitude volontaire de notre côté. C’est parfois simplement de la lassitude parce qu’on fait des choses qui fatiguent dans la journée et que le soir, le week-end, on a envie de se reposer.

Voilà ! Allez ! Sur cette bonne note, je vous dis à la semaine prochaine. Au revoir !

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