Retranscription de Tire-t-on les leçons des crises ? le 29 février 2020. Ouvert aux commentaires.
Bonjour, nous sommes le samedi 29 février 2020 et ce dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est « Tire-t-on les leçons des crises ? ».
C’est des choses dont j’ai déjà parlé. Il y a deux grands principes. Il y a deux grands principes malheureusement qui vont à l’encontre du fait de tirer véritablement les leçons des crises. Le premier, c’est ce principe que j’appellerais : « Il y a sûrement quelqu’un quelque part qui s’en occupe ».
C’est cette idée que nous avons tous que, dans nos sociétés – la manière dont elles sont organisées – pour un problème important, il y a sûrement des gens quelque part qui s’en occupent.
Le fait est d’abord que c’est devenu de moins en moins vrai. Pourquoi ? Parce que nous sommes une société ultralibérale et, dans cette société ultralibérale, on considère que chaque individu – c’est un grand principe de M. von Hayek – que chaque individu a une meilleure vue de l’ensemble qu’une autorité supérieure et que, donc, on peut laisser le mouvement brownien, je dirais, l’agitation générale (c’est un peu le principe de la main invisible d’Adam Smith)… On peut laisser l’agitation générale s’occuper de tout : « Laissons l’initiative… supprimons le problème de la planification qui consistait à regarder ce qui se passe pour savoir ce qu’il faudrait faire ensuite, laissons les choses « s’auto-organiser » – encore une expression favorite de M. von Hayek – et tout marchera bien mieux que s’il y avait une autorité qui s’en occupe.
Alors, dans des situations de crise comme celle du coronavirus, on en voit les limites. On voit les limites de cela en particulier si on est déjà dans une situation où le nombre de lits dans les hôpitaux et le nombre de gens qui peuvent s’en occuper est déjà à la limite de ce qu’on peut faire en temps normal : en-dehors d’une crise.
Il n’est pas certain, il n’est pas certain du tout, il n’est plus certain du tout qu’il y ait quelqu’un quelque part qui s’occupe de ça.
Le danger évidemment, c’est que plus un système est autoritaire et plus les chances augmentent qu’il y ait effectivement quelqu’un qui s’en occupe et qui soit quelqu’un qui, éventuellement même, suive son intérêt, son seul intérêt ou celui d’un petit groupe, d’une petite clique, pour décider de la manière dont les choses se passeront.
Le principe ultralibéral, vous le savez, c’est un principe extrêmement darwinien au sens du darwinisme social, c’est : « Vous êtes dans la mouise ? C’est une question de responsabilité personnelle ! C’est une question de force de caractère ! ».
On met entre parenthèses tous les effets collectifs. On met entre parenthèses les structures. On met entre parenthèses les mécanismes automatiques comme celui de la concentration de la richesse.
Si vous n’êtes pas riche, c’est de votre faute ! Traversez la rue et vous trouverez un endroit où vous pourrez devenir riche à condition que vous fassiez preuve d’un peu de responsabilité et de force de caractère.
Bon, ce n’est malheureusement pas comme ça que les sociétés fonctionnent. La Chine a eu la chance que ses premiers grands philosophes soient apparus à l’époque où elle était déjà très peuplée et où quelqu’un comme Confucius était obligé de parler à la fois de l’organisation générale et des citoyens s’il voulait dire quelque chose d’intéressant.
Après, nous avons vu, nous, apparaître des penseurs de la liberté individuelle, que le « contrat social », c’est la conséquence simplement que voilà : nous nous sommes mis un jour autour d’une table et nous avons délibéré de l’organisation de nos sociétés.
Ce n’est probablement pas comme ça que ça s’est fait.
C’est ça qu’on trouve chez M. Rousseau et M. Hobbes, des gens pour lesquels j’ai une très grande admiration et même chez M. Sigmund Freud qui, quand même, aurait pu faire mieux : il y a, implicite, chez lui, cette idée de contrat social quelque part.
Non, nous sommes des êtres qui apparaissons dans ses sociétés. Nous sommes des êtres sociaux : « zoon politikon » disait Aristote. Et nous vivons dans des ensembles. Robinson Crusoé, ce sont des cas tout à fait isolés et heureusement parce que Robinson Crusoé, s’il n’avait pas trouvé Vendredi, il serait devenu complètement fou.
Où est-ce que j’en étais ? Principes ! Voilà : premier principe, il y a sûrement quelqu’un quelque part qui s’en occupe. Ce n’est malheureusement plus le cas. Et deuxième grand principe : « Les décideurs ne sont pas les sacheurs ». Comment dire ça de manière plus en français ? « Ceux qui décident ne sont pas ceux qui savent comment ça marche ».
Quand on dit – et ça, je vous en ai déjà parlé – quand on dit : « Est-ce qu’on tire les leçons des crises ? », est-ce qu’on a tiré les leçons de la crise de 2008 ? Oui, on a tiré les leçons de la crise de 2008 ! M. Steve Keen, M. Lord Adair, M. Nouriel Roubini, M. Paul Jorion, ont tiré des leçons de la crise de 2008.
Est-ce que c’est à eux qu’on a demandé de s’occuper de la suite ? Non, pas du tout ! On s’est bien arrangé, dans le cas de M. Lord Adair Turner, il était à la tête des affaires, on l’a bien mis de côté parce qu’il se mêlait de dire ce qu’il fallait faire.
« Les sacheurs ne sont pas les faiseurs ! » Et ça, évidemment, c’est la limite de nos systèmes. Quand on a affaire à des oligarchies, ces oligarchies décident d’elles-mêmes, entre directeurs de banque, qui va décider des choses. Et on peut éventuellement encore permettre, avec un peu de financement, à des gens de chercher quelque part dans des universités comment ça marche mais on ne va surtout pas écouter ce qu’ils disent.
Alors, le résultat, qu’est-ce que ça donne ? Ça donne ce qu’on voit en ce moment et qu’on risque de voir.
Il faut être très très prudent. Il faut être très prudent dans ce qu’on dit. Vous l’avez sans doute vu. Moi, je suis très très prudent dans ce que je dis de manière générale, et en particulier dans des cas de crise : il ne faut rien dire qui va aggraver les choses plutôt que les rendre plus faciles. Donc, voilà, il faut faire très très attention. Je fais un peu de modération quand des gens viennent avec des trucs tout à fait complotistes dans les commentaires, quand on parle maintenant de l’épidémie. Je fais très attention. Je laisse passer des vues opposées aux miennes mais j’y réponds immédiatement ou j’attends un petit peu, je regarde si quelqu’un a pu répondre à ça et, sinon, j’interviens moi-même. Il faut éviter d’aggraver les choses.
Alors, est-ce que nos gouvernements ont une politique ? Ils doivent se dire (une chose qui doit leur paraître très très importante) : il ne faut pas arrêter l’activité économique ! Mais on risque qu’elle s’arrête toute seule si on ne prend pas le minimum de précautions.
Je vous ai dit ce que je pensais quand on a laissé avoir lieu ce match de football qui a permis à une foule – et je ne dis pas ça de manière négative – mais à un très grand nombre de gens de venir non pas des trois villages qu’on avait mis en quarantaine mais de la région au sens large du terme où l’épidémie s’est développée. On nous dit : « Oui, mais non, c’était pas à Turin ! ». Qu’est-ce qu’on voit ces jours-ci ? On voit des gens qui sont contaminés en France et qui viennent de Turin ou de Milan. Donc, voilà. On ne veut pas paralyser l’activité économique. C’est sympathique mais est-ce qu’on sait exactement ce qu’on fait ?
Et là – et je terminerai sans doute là-dessus – j’ai un très mauvais contre-exemple sur le fait qu’on sache ce qu’on fait. C’est ce livre, ce livre excellent, dont je vous ai déjà parlé, de M. François Morin : Quand la gauche essayait encore. Et le sous-titre : « Le récit inédit des nationalisations de 1981 et quelques leçons que l’on peut en tirer ».
Je vais vous faire un compte-rendu. Je ne sais pas sous quelle forme. Ce sera sans doute long. Ce ne sera pas un texte que l’on puisse coller facilement dans un quotidien parce que j’ai pas mal de choses à dire mais ce que je vais dire, la leçon que je vais tirer aujourd’hui, c’est la suivante – ça apparaît déjà dans ce livre.
Le point de vue de M. François Morin, c’est le point de vue d’un acteur mais c’est le point de vue d’un acteur et pas de tout le monde dans l’affaire. Je lui fais confiance sur un certain nombre de points et je lui fais confiance sur la description qu’il donne de ce qui se passe.
Pour ces nationalisations en 1981, il parle beaucoup d’incompétence mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’incompétence. Au départ, on voit, à l’intérieur du gouvernement, deux groupes de personnes qui ont des vues extrêmement opposées et qui font essentiellement de la résistance passive à l’encontre de ce que les autres veulent. Ce n’est pas de l’incompétence ça : c’est un affrontement. C’est un rapport de force. Il y a des réformateurs qui veulent des nationalisations a minima et il y a des « révolutionnaires » qui veulent des nationalisations massives, etc.
Jusque-là, ce qui est rassurant, c’est que ce n’est probablement pas une question d’incompétence. Ce qui est rassurant, c’est que ce sont deux vues relativement bien formulées de part et d’autre qui s’affrontent mais une fois qu’on a dit ça, il faut ajouter la chose suivante et qui apparaît, c’est que personne, dans ce que je vois, je parle de 1981 – je ne parle pas du programme commun tel qu’il a été rédigé en 1972.
Mais en 1981, parmi ces gens qui sont ministres, d’après ce que je comprends, il n’y en a aucun qui sait exactement pourquoi il dit ce qu’il dit. Ça doit être des espèces, je dirais, de réflexes, de représenter une certaine vision de la société, de représenter un certain groupe par rapport à d’autres mais personne ne sait vraiment pourquoi on fait ces nationalisations. C’est un reste de 1936 où on a nationalisé la banque nationale, la Banque de France. On nous dit que c’est le Front populaire mais les gens qui étudient ça montrent que, dans les pays voisins où il n’y avait pas de Front populaire, on avait déjà pris les mêmes mesures quelques années auparavant donc ce n’était pas vraiment dû au Front populaire [c’était de la « modernisation »].
Quand il s’agit des nationalisations de 1945, il s’agit essentiellement de retirer à des collaborateurs importants, de leur retirer la propriété de quelque chose qui représente l’intérêt général, comme les usines Renault. Mais quand on est en 1981 et que les deux camps justifient pourquoi il faut faire des nationalisations massives ou faire le minimum syndical, d’après ce que je vois des discussions, plus personne ne sait exactement à quoi ces nationalisations devraient servir.
Ça, c’est encore plus inquiétant, plus inquiétant. C’est-à-dire qu’on est dans des sociétés qui sont… Comment dire ? Qui oscillent entre un autoritarisme excessif (et c’est à ça que réagissait bien entendu Adam Smith qui était plutôt un homme de gauche à son époque). Est-ce que le roi doit régenter absolument tout ce que les citoyens font à partir du moment où ils se lèvent le matin jusqu’au moment où ils rentrent à la maison le soir ? Non, dit Adam Smith, « Faisons-leur confiance et tout marchera bien ! ». Poussé à l’extrême, ce système, l’« individualisme méthodologique », qu’il n’y a que des individus et que les structures globales, ce sont des choses dont il vaudrait mieux se débarrasser parce qu’elles font plus de tort que de bien, c’est extrêmement, extrêmement, extrêmement dangereux. Ce sont des points de vue restreints qui fonctionnent peut-être… enfin, qu’on peut laisser fonctionner quand tout va bien mais dans des situations comme celles-ci, comme celle d’une pandémie qui existe déjà en Chine et qui menace dans des pays comme les nôtres, c’est extrêmement dangereux.
Alors, on est obligé, pour les raisons que je viens de dire, de se rabattre sur le bon sens. Ce que je vais dire maintenant ne représente absolument aucun danger. J’ai reçu hier – et je l’ai recopié sur le blog – une petite notice me disant que les comités comme celui qui m’invitait le 11 mars à Bruxelles, lié à la Commission Européenne, ont décidé de ne pas faire de réunion sans nécessité et que ce qu’on veut faire, on le fera par téléphone, par Skype, par audioconférence et ainsi de suite. Ça paraît un excellent principe. Appliquons-le ! Evitons de nous rendre dans des foules. Décourageons les gens… Et merci à ces deux maires des communes proches de Lyon, et en particulier du stade, d’avoir protesté contre le fait qu’on maintienne ce match par des gens irresponsables, disant : « On ne croit pas à cette psychose ! », etc.
C’est pour ça que j’attire l’attention. C’est ce que j’ai dit : qu’il faut déjà avoir un œil sur les gens qui ont dit ces choses irresponsables pour un jour les tenir, leur demander des comptes sur ce qu’ils ont dit et les décisions qu’ils ont prises, probablement motivées par une logique pure et simple de profit. Rien ne s’est encore passé donc je n’accuse personne. Mais, je dis : « Gardons un œil ouvert ! ».
Pourquoi je dis ça ? Parce que j’ai travaillé dans la finance ! J’ai travaillé dans la finance jusqu’en 2008 et quand j’ai cessé de travailler dans la finance, c’est parce que tout s’est écroulé. Et pendant toute la période où j’ai travaillé dans la finance, je n’étais pas… Voilà. J’ai gardé mon caractère : j’ai dit ce que je pensais. J’ai eu des conflits majeurs à l’intérieur des banques dans lesquelles je me trouvais. A partir du moment où je me suis dit : « On me traite sérieusement parce qu’on considère que je suis compétent », là, je ne me suis jamais dit : « J’aurais dû dire cela et je ne l’ai pas dit », ce qui fait que j’ai visité… un grand nombre d’institutions [sourire].
Ces institutions se souviennent sans doute de moi, celles qui existent toujours, parce que j’ai fait du boulot qui était considéré à l’époque, et sans doute encore maintenant, comme de l’excellent boulot mais je n’ai jamais… J’ai toujours dit ce que je pensais et voilà. Ça ne suffisait pas ! J’étais même, vous le savez, j’étais même à la gestion du risque de Countrywide au moment où ça s’écroulait mais là, c’était clair avant même que j’entre dans cette compagnie.
Je suis entré dans cette compagnie parce que j’ai posé ma candidature parce que je savais que ça allait s’écrouler là et je voulais voir, d’une certaine manière, je voulais voir comment ça allait se passer. Mais je voulais voir aussi ce que peut faire un individu. Et l’individu, il peut s’engueuler avec d’autres, il peut essayer de faire passer son point de vue mais quand les structures, quand toutes les structures qui soutenaient ces ABS [Asset-backed securities = subprime], ces MBS [Mortgage-backed securities = s], tous ces titres adossés à des prêts au logement, quand on n’avait pas construit toutes les issues de secours parce qu’on se disait : « On n’en aura jamais besoin ! », parce qu’on avait bouché tous les tuyaux qui permettaient aux réserves de rentrer à l’intérieur du système, à ce moment-là, je pouvais faire… J’ai soutenu le gars chez Countrywide qui avait… qui a dénoncé ça en disant : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Comment ça se fait que ce tuyau est bouché ? » et qu’on a dit : « Oh, qu’est-ce qu’il raconte lui ? ». J’ai dit : « Non ! réunion ! réunion ! réunion : on parle de ces tuyaux bouchés ! on parle de ces sorties de secours condamnées ! Parlons-en ! ».
Qu’est-ce qu’il nous restait à ce moment-là ? Il nous restait 2 ou 3 semaines donc je n’ai pas pu faire grand-chose mais voilà… J’étais content d’être là… pour pouvoir vous le raconter après, et pour voir ce qu’on peut faire, et pour tirer des leçons, comme celles dont j’essaye de vous faire profiter aujourd’hui même. Voilà à quoi ça sert.
Malheureusement, comme je l’ai dit, « les sacheurs ne sont pas les faiseurs ! » et tout ce que je peux faire, c’est vous raconter à vous comment ça marche de l’intérieur, ce que je fais depuis un certain temps, en espérant que ça aura un petit effet plutôt que rien du tout.
Allez, à bientôt !
Laisser un commentaire