David Graeber (1961-2020)

J’ai rencontré David Graeber une seule fois, lors d’un colloque à Paris en 2011 intitulé Anthropologie de la crise du capitalisme contemporain.

Jonathan Friedman, une connaissance alors déjà de longue date, ne m’en voudra pas de dire qu’il avait ramé pour réunir quatre intervenants, dont l’un a parlé de tout autre chose. Les anthropologues de la finance se comptaient sur les doigts d’une seule main et … difficilement.

Le décès de David Graeber avant-hier est triste, il est mort à 59 ans, il aurait pu vivre bien davantage. J’ignore comme la plupart des gens la raison de son décès mais la façon dont il dit dans une vidéo, quelques jours avant que nous n’apprenions sa mort, qu’il est patraque mais que ça s’arrange, est particulièrement déchirante.

Sur son action politique, Occupy Wall Street en particulier, mais tout le reste en général, je ne peux dire qu’une seule chose : « Bravo David Graeber, et l’humanité reconnaissante vous dit merci ! »

Sur ce qu’il a dit des bullshit jobs et la manière dont il l’a dit, je n’ai jamais été très enthousiaste : dans le cadre d’un État-Providence, d’un État de bien-être, il est bon, il est excellent, et pour tout dire, c’est la moindre des choses, qu’il y ait de l’emploi pour les gens pour qui l’école et les choses qu’on y apprend, ça n’a jamais été leur truc. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de remettre en question la bienveillance et la générosité du corps social dans ses très rares manifestations.

Sur ce que Graeber a dit, et dont il affirmait que c’était de l’anthropologie, que l’économie ça vient de la dette, que le troc c’est du pipeau, etc. si vous m’avez un peu lu, vous savez que je n’en crois pas une ligne. Mais bon, ce n’est pas le jour d’en parler.

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70 réflexions sur « David Graeber (1961-2020) »

  1. Paul, tu fais un complet contresens sur la thèse de David Graeber concernant les bullshit jobs ─ presque à lui prêter des pensées méprisantes sur ceux qui n’ont pas fait d’études longues.
    Dommage.

    Une grande voix s’est éteinte bien trop tôt.

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    1. Oui, je fais un complet contresens, c’est intentionnel. Graeber considère que le capitalisme fait involontairement des cadeaux, gaspille involontairement de l’argent, c’est mal connaître le capitalisme : ce n’est pas son style.

      Jacques, n’hésite pas à ajouter mon « contresens » ici 😉 .

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      1. J’ai du mal à comprendre (sans doute ne suis-je pas assez subtil) ce que peut bien signifier « faire un contresens intentionnel ».
        Graeber ne dit pas que le capitalisme fait des cadeaux (en effet ce n’est pas son style! ) mais qu’il a pour effet de créer des boulots à la con dans les sphères dirigeantes et celles qui gravitent autour tout en imposant un système de division du travail infecte : les « premiers de cordées » captent tout au détriment des gens qui font marcher la société.

        Nous avons tous (y compris à un certain point DG et OWS) fait une sorte d’erreur en ne parlant que des 1% et en luttant contre eux seulement : en réalité la structure ne pourrait tenir avec 1% contre 99%.
        Il y a les 0.1%, ceux qui ont presque tout ; les 1 % qui ont beaucoup et ensuite une masse de 10 à 20 % qui reçoit les miettes, les grosses miettes et qui souvent n’a pas d’utilité sociale : les très hauts cadres super payés. et ils exercent eux des bullshit jobs.
        En France ils se regroupent comme macroniens .
        Dans la controverse sur Wiki on voit aussi un beau contresens avec la remarque sur la paperasserie demandée à des plombiers par exemple.
        Un ingénieur doté d’une compétence technique est appelé à devenir « cadre » et servir l’encadrement : concepts hérités de l’armée. Je peux personnellement témoigner de ça mais n’ayant pas fait grande carrière, j’ai heureusement échappé à ce destin de boulot à la con. J’ai très souvent pu vérifier que des gens qui parfois s’emmerdaient étaient grassement payé pour occuper des fonction totalement ineptes, inutiles.
        David Graeber m’a donné des clés de compréhension.

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    2. P.S. Je ne pense pas que ce soit particulièrement avisé d’attirer l’attention sur le boulot de gens qui, dans une logique purement productiviste, purement de profit, serait passé aux pertes et profits.

      Cela ferait autant de chômeurs en plus, et … dans le climat de stigmatisation du chômage que nous ne connaissons que trop bien.

      Il y a des facettes du capitalisme à attaquer en premier, par priorité, avant de s’en prendre à son paternalisme.

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      1. « Un ingénieur doté d’une compétence technique est appelé à devenir « cadre » et servir l’encadrement : concepts hérités de l’armée. Je peux personnellement témoigner de ça mais n’ayant pas fait grande carrière, j’ai heureusement échappé à ce destin de boulot à la con. J’ai très souvent pu vérifier que des gens qui parfois s’emmerdaient étaient grassement payé pour occuper des fonction totalement ineptes, inutiles.
        David Graeber m’a donné des clés de compréhension. »

        J’ai pas trop compris mais seulement Jacques qui a compris David (rip) , devenir cadre à l’armée est du bullshit ? Par ma barbe ! Peace and love oui mais il faut manger ! Uhu

  2. Le travail à la con pour des cons, j’ai connu.
    C’est déprimant, usant, abêtissant. Incidemment, vous pouvez voir facilement que je ne m’en suis pas remis…
    J’ai donc préféré , peut-être trop tard, affronter le chômage et ses stigmates. Stigmates que j’ai très mal vécus, l’impression d’être prisonnier dans un tunnel sans fin.

    Ma question est donc, mon cher Paul, celle-ci: comment faites-vous pour vous mettre à la place de ces gens qui souffrent et, plus important, en déduire une ligne de conduite qui assure la permanence de leurs souffrances?
    Remarque subsidiaire: j’ai comme l’impression que les intellectuels spécialisés servent trop souvent d’écran ou de temporisateur vis-à-vis du peuple en malaise. Ces gens en souffrance ont-ils besoin d’interprètes ou de portes-parole? Il est vrai que l’absence de syndicat (plutôt de syndicalistes) crée une brèche. Je ne crois pas que vous ou autres intellectuels pouvez jouer ce rôle de substitut.

    Enfin, concernant votre dernière remarque (les facettes du capitalisme), tout le capitalisme est à bazarder. Avons-nous le luxe du choix? N’importe quelle attaque est préférable. Il s’agit d’abord de marquer une opposition. Rien n’empêche simultanément de viser l’efficacité.

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    1. La notion d’intellectuel engagé chez Sartre
      Patrick Wagner

      L’engagement est également une obligation morale pour celui qui, refusant le confort de l’attitude contemplative ou de la foi, tire les conséquences éthiques et politiques de son être en situation. C’est particulièrement le cas de l’intellectuel et de l’écrivain, qui parce qu’ils ont le pouvoir de dévoiler le monde, se doivent de s’engager. Ce sera le cas dans Qu’est-ce que la littérature ?

      On peut ne pas être d’accord.

      J’ai eu à une époque un beau-père d’Europe de l’Est, nostalgique du communisme, qui grommelait : « Il n’y avait pas de clochards partout au coin des rues… » La raison, dans le monde soviétique : les bullshit jobs. Cela ne fait pas partie des choses que je reproche au communisme soviétique, bien au contraire. Et aux États-Unis : les conséquences de l’héritage non-réglé de l’esclavage, amorties par les bullshit jobs. Là aussi : tant mieux pour ceux qui en bénéficient tant qu’on n’a pas remplacé ce système par un bon.

      On peut faire la fine bouche, être puriste, mais souvent les partisans de la politique du pire sont des gens qui n’ont pas vécu eux-mêmes la pauvreté, qui ne savent pas le martyre que cela représente.

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      1. Il n’est pas question de contester l’engagement des intellectuels dans la vie de la cité. Ce serait un comble!
        Mais bien de m’interroger sur votre engagement sur une ligne de conduite qui assure la pérénité de la souffrance au travail.

        Je ne fais pas la fine bouche. Je ne suis pas un puriste. Encore moins un partisan du pire.
        Simplement, en tacticien primitif, je crois que nous ne devons négliger aucune opportunité de critiquer et asséner des coups à ce capitalisme mortel.

        1. Vous vous demandez si je suis un critique du capitalisme ? Ou partisan de la souffrance au travail ?

          Rappelons le point de départ du débat, qu’on recentre un peu le propos : j’affirme me reconnaître entièrement (100%) dans le combat politique de Graeber ; j’affirme ne voir que très peu de points communs entre ce que Graeber appelle son anthropologie et ce que j’appelle la mienne.

      2. J’ai moi-même effectué des boulots plus ou moins à la con durant des années jusqu’à ce que , afin de conserver ma santé mentale et, peut-être, mon instinct de survie, je décide de me retirer du marché de l’emploi. Le RMI m’a permis de le financer un temps, le RSA beaucoup moins, j’ai donc décidé de ne plus obéir aux convocations et, par conséquent, de m’en faire radier. Depuis, je vis chez ma mère, qui m’entretient et me verse de l’argent de poche. A son décès, j’ignore ce que je deviendrai, je la suivrai certainement, n’ayant ni le désir, ni l’âge, ni le profil de retourner sur le marché de l’emploi.
        Le travail peut être une chose épanouissante, l’emploi salarié quasiment jamais.

      3. @Jacky Soulié:

        le meilleur gage d’amour que votre mère pourrait vous donner avant de mourir , serait de vous mettre à la porte tout de suite pour que vous trouviez rapidement ce travail épanouissant .

      4. @ Paul
        Mon cher Paul, j’admire vos talents pour l’esquive.

        Je pense que l’avenir me donnera plusieurs occasions de vous montrer combien les boulots à la con pour des cons m’ont sérieusement affecté, comme dit plus haut. Et donc combien vous vous trompez sur ce sujet précis.

        @ Juannessy
        Dans le cadre ‘les idoles déteignent’ : Il n’aura qu’à traverser la rue?

      5. @Daniel :

        Non . Il n’aura qu’à découvrir enfin ce qu’il trouve épanouissant pour en faire son activité .

        Rémunérée ou pas .

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  3. La thèse de bulshit jobs est plutôt sur la souffrance de l’inutile et la mauvaise allocation des ressources, dans un modèle capitaliste qui se veux optimal dans son idéologie et discours. En ce sens le message est d’une part celui d’empathie pour ceux pris dans l’absence de sens de leurs actions, d’autres parts dans la mise en lumière par et pour ceux qui en souffrent. D’où le retentissement de l’article a l’époque… Je ne crois pas sérieusement que « le capitalisme » et ses praticiens « managers » se soudainement dit tient on le savais pas on va éliminer ses postes optimiser (pas plus qu’avant du moins…). Toute brèche est bonne a prendre et il en faut beaucoup pour espérer l’effet de cascade qui pourrait changer les choses…

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  4. Je ne crois pas que les bullshit jobs que vous évoquiez soient de l’ordre des postes réservés aux incompétents, aux sans éducation, mais ceux-là renvoient plutôt au contraire à des personnes très diplômées pour des fonctions très périphériques à la production de valeur ajouté ( à ne pas prendre dans le sens comptable du terme ).
    Si vous dites que le capitalisme est trop intelligent pour ne pas perdre sa part de profit dans l’élaboration de jobs non productifs – je vous répondrai que le capitalisme est suffisamment cupide pour créer de la dépense fictive vià des emplois inutiles pour – d’une part pour diminuer son assiette d’imposition et secundo pour jouer sur le chantage à l’emploi, sans parler du blanchiment d’argent.
    Effectivement sur les emplois les plus près de la production il y a pas de « gras », pour le reste se cacher derrière la complexité des process de production-commercialisation vià l’inflation des normes – c’est vite oublier l’ordinisation qui à permis d’immenses gains de productivité dans les tâches administratives – mais aussi son inflation !

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    1. En effet : bullshit job chez Graeber ne veut pas simplement dire : « boulots que Graeber désapprouve ». Il écrit : « C’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler. »

      C’est « pour continuer à nous faire travailler », comme en Union soviétique, pour qu’il n’y ait pas de chômeurs, pas de gens désespérés parce qu’ils ont le sentiment qu’ils sont inutiles.

      Mais si c’est le même concept fondé sur le même principe, on ne peut pas dire « C’était une bonne idée qu’on fasse comme ça en URSS mais c’est dégueulasse qu’on fasse comme ça chez nous ». C’est pour cela que je n’aime pas son offensive contre les bullshit jobs : un boulot intéressant ou pas de boulot du tout, il y a un sous-entendu là-dedans du genre « qu’ils mangent donc de la brioche ».

      1. Paul, assimiler implicitement dans ses assertions Graeber à Marie-Antoinette est lui faire injure : finalement puisque tu es en complet désaccord avec pratiquement toutes ses thèses, je me demande pourquoi faire ici un billet d' »hommage » à sa mémoire.
        Graeber ne parle pas du système soviétique (vous n’êtes pas beaucoup payé mais vous foutez rien) mais comme le dit justement Naroic, que je cite :
        « Je ne crois pas que les bullshit jobs que vous évoquiez soient de l’ordre des postes réservés aux incompétents, aux sans éducation, mais ceux-là renvoient plutôt au contraire à des personnes très diplômées pour des fonctions très périphériques à la production de valeur ajouté ( à ne pas prendre dans le sens comptable du terme ).» En peu de mots : voilà ton contresens !
        Anthropotec souligne également l’empathie de Graeber et j’approuve sa synthèse :
        «La thèse de bulshit jobs est plutôt sur la souffrance de l’inutile et la mauvaise allocation des ressources, dans un modèle capitaliste qui se veux optimal dans son idéologie et discours. ».

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        1. Dire d’une institution qu’elle est « inutile », c’est une affirmation polémique. Peut-être d’ailleurs entièrement justifiée sur un plan politique. Mais on est sorti alors d’une problématique anthropologique.

          C’est presque l’un des principes épistémologiques de base de l’anthropologie : « Si ça vous paraît inutile, continuez à chercher. Jusqu’à ce que vous ayez trouvé le rôle que ça joue ».

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      2. @ Paul, je ne pense pas que les institutions sont « inutiles », je pose que leur utilité ne peut être considéré que sur plusieurs plans, social, anthropologique et que dans le cas des bullshit jobs ils participent d’un système où la lutte des classes s’intensifie. Un anthropologue pourrait sans doute y voir leur intérêt pour les castes supérieures…

      3. Allez je tente le point godwin maximun au sujet des bullshit jobs !

        Avec cette idée qu’il faille mieux encore avoir un boulot de merd* plutôt que pas de boulot du tout, dans les conditions actuelles, car sinon on serait un puriste apôtre du pire.

        Transposons dans une autre période, par exemple entre 1939 et 1945, est-ce qu’il valait mieux mourir en se rebellant dans les trains et dans les camps face aux auxiliaires et aux bourreaux , ou bien attendre et espérer que l’horreur s’arrête quitte à être Kapo ?

        Aucun rapport ? Possible.

        1. Aucun rapport en effet. La différence, c’est entre les SDF à chaque coin de rue, et chacun sous un toit, avec un boulot permettant de se dire « Je sers à quelque chose », même si nous le savons, vous et moi, que ce « quelque chose » n’est pas grand-chose.

          Allez, je vends la mèche, puisque nous tournons autour du pot allègrement ici depuis hier : ma querelle avec Graeber, c’est l’insensibilité de son bullshit job à l’emporte-pièce, l’insensibilité de son « analyse » au bulldozer. Je me suis un jour levé durant une réunion de l’équipe du département d’anthropologie à Cambridge, après avoir dit, excédé, à mon patron : « Jack *, tu oublies que la vie est souvent dure aux gens ordinaires ! ». La différence entre nous, c’est que je venais de faire un an et demi à la pêche en mer, alors que son « terrain » anthropologique à lui, c’était des entretiens « sur la véranda du gouverneur ». Pas tout à fait la même expérience.

          * Un héros par ailleurs de la Seconde guerre mondiale – chacun ses forces, chacun ses faiblesses.

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      4. Paul, je n’ai toujours pas compris en quoi on pourrait inférer à partir de la théorie des bullshit jobs que Graeber serait moins sensible au sort des gens ordinaires que toi.
        Tu dis approuver à 100 % son combat politique… et aujourd’hui on ne peut plus se payer de mots et être de « gauche » comme un Hollande ou autre Glucksmann et tous les deux êtes donc par définition, par engagement, aux côtés des gens opprimés, des gens « ordinaires ».
        Par contre, je comprends bien que je ferais mieux de ne pas me mêler d’anthropologie car évidemment il m’est interdit de dire que je ne peux choisir tout l’un ou tout l’autre, ayant en vous lisant tous deux tiré une substantifique moelle de vos écrits.

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        1. Ok je paraphrase ce que je viens de dire à propos de Jack Goody, et je vais encore être plus explicite.

          Graeber disait « Voici ce que j’appelle bullshit job, et ceux qui en ont un devraient le quitter ». Jamais je ne me permettrais ce genre de commentaire. Peut-être parce que j’ai été payé pour faire des boulots pas très « utiles » que je ne faisais que parce que j’avais 4 enfants à charge et pas le choix. Si à ce moment là un « anthropologue » était venu me dire « Quittez ce bullshit job parce que c’est un bullshit job selon moi », il aurait eu beaucoup de chance si je ne lui avais pas écrasé mon poing sur la figure.

          La société, c’est une grande machine, et donner des bons points aux uns et aux autres parce qu’ils ont ou pas des boulots à la con, c’est bête et méchant. Cette histoire de bullshit jobs, c’est la même arrogance que j’ai vu s’exprimer à propos des gilets jaunes : « Ils sont consuméristes (gaspation !), quelle horreur ma chère ! »

          J’ai travaillé avec des pêcheurs en Europe et en Afrique, JAMAIS je ne me serais autorisé à leur dire, à quiconque, que selon mes critères à moi, fondés sur les « grands principes de l’anthropologie » ou quoi que ce soit d’autre, ils devraient faire autrement qu’ils ne le faisaient. JAMAIS.

          Tu peux te mêler d’anthropologie autant que tu veux, je m’en fiche, mais ce qui me dérange c’est que l’insensibilité des gens qui regardent les choses « de haut » soit apparemment contagieuse.

          Mais j’arrête là, je n’en dirai pas plus parce que je risque de vraiment m’énerver.

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      5. Oui, aucun rapport sauf que comme tout est dans tout et l’inverse étant vrai… Et j’ai abattu mes cartes pour voir les tienne.

        Donc, si je te suis bien, et je le fais très bien, je suis formé pour, enfin, je crois, l’objection primordiale que tu fais est celle là :

        « Jack *, tu oublies que la vie est souvent dure aux gens ordinaires ! ».

        Et pourtant ceci n’est pas un argument rationnel que l’on peut légitimement utiliser pour contredire un interlocuteur. Non, car ici on change de registre et on bascule non pas dans le réel, comme la phrase semble y inviter, mais dans l’alibi. Dans la sensiblerie, d’autant mieux mise en évidence lorsque tu parles à l’inverse de l’insensibilité de ton « adversaire ». Les SDF sinon tu dis ? A ce jeu, permet moi de retourner totalement la facile objection en doublant ma mise encore une fois et en convoquant cette fois tous les esclaves de la Terre, qui si ils se rebellaient et se révoltaient au péril de leur vie, bref, mais qui non, à te suivre, enfin, ils avaient un lit, un toit ?

        Sérieux ?

        A partit de combien de générations, tu admets que ton argument : « Jack *, tu oublies que la vie est souvent dure aux gens ordinaires ! ». n’a en fait aucun sens autre qu’une sensiblerie généreuse mais mal placée au contact du réel et qu’il est exactement ce pourquoi des millions de gens ont accepté d’être déportés et exterminés et avant eux réduits en esclavage ?

        Aucun rapport ? Oui possible.

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        1. Tiens ! Je venais justement de dire que l’insensibilité des gens qui regardent les choses « de haut » était apparemment contagieuse. En plus, c’est exponentiel …

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      6. Contaminé par D. Graeber (tout comme CloClo) je regarde donc avec insensibilité les choses d’en haut, implicitement les gens d’en bas que à l’instar de Graeber je mépriserais en leur disant ce qu’il devraient faire de leurs vies. Le malentendu ne peut être plus prononcé.
        Évitons un énervement réciproque et je vais m’en tenir là.

      7. A Paul,

        « c’est la même arrogance que j’ai vu s’exprimer à propos des gilets jaunes : « Ils sont consuméristes (gaspation !), quelle horreur ma chère ! » »

        Je te mets au défis de trouver un billet, un texte, plus de 5 lignes de ta part qui va dans le sens des gilets jaunes , non qui pousse tes lecteurs à prendre leur parti sans condition, au moment où eux mouillaient la culotte pour leur futur.

        Tu as au contraire laissé Julien Alexandre déverser ses schémas de lectures sur ce mouvement ( = c’est de l’extrême droite).

        j’ai beaucoup de suite dans les idées, même si cela est souvent très mal compris, mais peu m’importe…

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      8. Oui et moi c’est moi, car malgré que nous soyons un tout, à notre niveau nous sommes capables de faire la différence. Miracle de l’échelle.

        Sinon, un texte, un billet, 5 lignes de soutien aux gilets jaunes ici même ?

        Sur ces gens de peu, qui font bouillir la marmite.

        Je mange mon chapeau le cas échéant ! En plus il est en chocolat brioché.

      9. Je veux bien manger mon chapeau pour la forme, car il y a eu des textes oui, et ta liste en témoigne.

        Simplement je viens de les relire, comme quoi, je lis surtout ce que tu écris, et j’en ai simplement tiré ça que je t’invite à méditer :

        « Comme vous vous en doutez bien, on me demande : « Qu’est-ce que vous pensez des gilets jaunes ? » Et alors, je me lance dans de longues explications de type, je dirais, anthropologique et sociologique, mais on me demande, à la fin, on me dit : « Oui, d’accord, c’est très bien, oui, on a compris, mais est-ce que vous êtes pour ou est-ce que vous êtes contre ? »

        Et là, je suis bien embarrassé, parce qu’il y a parmi les Gilets jaunes des personnes qui ont toute ma sympathie, et non seulement ça, mais je suis d’accord avec ce qu’ils disent et je trouve ça formidable et je suis content qu’ils soient là et qu’ils disent ce qu’ils disent, et par ailleurs il y a d’autres gens, parmi les Gilets jaunes, qui sont des gens qui… eh bien, j’hésiterais vraiment à leur serrer la main, parce que ce n’est vraiment pas ma tasse de thé, ni ma tasse de café. »

        Moi je suis bien embarrassé, de voir que devant l’embarras quelque part on choisit le statu quo parce que c’est plus simple, que de prendre parti ouvertement même si ça pue. Parce qu’on ne fera pas changer les choses en évitant de remuer la merd*.

        Voilà, c’est tout, on ne peut pas choisir entre les gueux ceux qui nous plaisent et ceux qui nous plaisent pas, on les prend tous.

        Enfin c’est mon opinion. Et a priori ce n’est pas la tienne.

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      10. CloClo 6 septembre 2020 à 19 h 50 min

        Sensibilité, sensiblerie, insensibilité et rationnel : cherchez l’intrus !

        N’importe quel môme repère très vite comment exploiter à son avantage la sensibilité de ceux qui l’entoure. Une absence de sensibilité est vite qualifiée de monstrueuse, un trop de sensibilité est vite qualifiée de sensiblerie, alors quelle échelle de sensibilité serait la bonne ?
        Pensez sensibilité, sensiblerie, insensibilité, sensibilisation, désensibilisation avec, merde, puis avec vie de merde, puis avec boulot de merde et démerdez vous !

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      11. Salut,

        En fait désolé de voir que mes commentaires ont pu être pris comme une attaque personnelle. On pourrait le voir ainsi c’est vrai. et au fond cela est peut-être une vision correcte.

        Je retiens quand même quelque chose, et ça bute dessus depuis très longtemps, exaspérant ma propre sensibilité, car si tu as une grande justesse d’analyse, alliée à une sensibilité très humaine maintes fois démontrée et exercée, à la fin des fins, quand il faut mouiller et les mains et la chemise dans la merd* avec tous ceux qui commencent à se lever et à se révolter véritablement, ce qui veut dire quelque part prendre leur parti d’où que cela parte (quitte à corriger ensuite, l’erreur est humaine surtout avec ça). Mais cette histoire de « Rouge/brun » ressort chaque fois. Chaque fois. Depuis des années et des années. J’ai bien peur que si on doit adouber et coopter chaque protestataire on aille pas bien loi, mais je me trompe possiblement.

        Moi je pense que cela paralyse l’action, quand une partie du peuple se révolte, on ne lui demande pas dans quelle case il est, de toute façon il n’est dans aucune clairement, ce sont les commentateurs qui en pointant ceci ou cela, ici ou là-bas, un tel ou un tel, ce slogan ou celui là, dans un mouvement très hétéroclite de fait, qui lui donne telle teinte ou telle couleur.

        Bien malin de dire de quelle couleur est la gronde des gilets jaunes (… ouais jaune, bravo), que des groupes de toute nature lui court derrière pour coller au machin, oui, mais le disqualifier ainsi, est selon moi une très grande erreur d’appréciation.

        Donc si je te suis bien, quand tu montes au créneau, au front, au combat, pour une cause, il faut d’abord que chacun montre sa couleur comme si cela était une donnée fondamentale intangible ? Moi cela je n’y crois pas une seconde, à part quelques tarés bien ancrés dans la haine et le racisme, ou dans l’autoritarisme et la violence chevillés au corps, ceux là on finit toujours par les identifier sans rien demander, et ils ne sont pas la majorité des gens.

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  5. [haut-parleur au son nasillard et un peu saturé »:]
    « Monsieur Karl Polanyi est demandé à la direction, je répète, Monsieur Karl Polanyi est demandé à la direction. »

    Je ne connaissais pas son analyse de Speenhamland (et je ne connaissais pas les lois de Speenhamland (1795-1832).voir wiki…)

    Mais c’est une bonne illustration d’un principe à l’oeuvre en présence de tensions importantes: vouloir protéger, en l’occurence pour Speenhamland, protéger un monde — celui de la terre –, même si la révolution industrielle travaille les coeurs et les corps.
    Avec comme résultat une paralysie excessive de tout « marché du travail » au sens usuel.
    Parce que la mainmise est cette-fois ci trop locale et lié très institutionnellement à la religion (à ‘échelle de la paroisse)…

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  6. Je vois surtout la notion de jobs à la con introduite par David Graeber comme une tentative de démoralisation des bureaucrates et de démystification de l’utilité sociale de ces mêmes bureaucrates qui sont au service du système capitaliste : marketers, actuaires, financiers, avocats d’affaires. On pourrait y ajouter par exemple des bureaucrates bien de chez nous : les énarques. Tous ces métiers grassement rémunérés mais inutiles parce que nuisibles à la société, parce qu’ils sont des maillons indispensables au fonctionnement du système capitaliste. Et qui plus est disait Graber dans une de ses interviews, qui « détruisent la planète ».
    Avant la crise du Covid qui a mis au premier plan des infirmières mal rémunérées mais indispensables, Graeber avait avec son livre souligné l’inversion des valeurs inhérent à la marche du capitalisme : plus on monte dans la hiérarchie et/ou plus on occupe un job qui contribue au fonctionnement et à la perpétuation de cette hiérarchie inégalitaire, mieux on est rémunéré et plus on est valorisé symboliquement. Graeber dynamite tout cela. C’est un bol d’air.

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  7. Comme dit Pierre-Yves, David Graeber apporte un bol d’air en dynamitant des certitudes idéologiques tellement inculquées que nous ne les voyons plus : des bullshit jobs exercés par des petits maîtres, des encadreurs du peuple. Avoir un diplôme de haut niveau ne signifie pas être épanoui dans un rôle social faisant sens mais peut souvent être détourné en son opposé, celui d’oppresseur.
    Mais pour rendre hommage à ce grand penseur anarchiste je voudrais évoquer deux autres dynamiteurs.

    En fait l’autre aspect des boulots à la con est la réhabilitation (si elle était nécessaire) du travail effectué avec les mains : celle de Matthew Crawford, dans « Éloge du carburateur », un essai sur  » le sens et la valeur du travail ». Graeber et Crawford sont complémentaires.

    Le second est Alain Supiot et son analyse puissante de notre société comme celle de l’émergence d’un néo-féodalisme. Si l’on suit ses thèses parfaitement argumentées, on comprend alors que dans tout sommet d’une société féodale il y a beaucoup de parasites gravitant autour du haut de la pyramide, ayant des revenus sans vraies contreparties ─ sauf le prix du sang pour les nobles qui allaient se battre, ce qui de nos jours n’est même plus le cas. La cour de Versailles en est une belle illustration !
    Ils sont essentiellement là les bullshit jobs.
    Et je reste persuadé que pour le vrai basculement social qui libèrerait tout le monde et pourrait sauver l’espèce, il est urgent que les gens ayant le sentiment de faire des boulots très bien payés mais qui réalisent la vacuité de leur travail rejoignent ceux qui font marcher la société. En un mot unir les Gilets jaunes, les Nuit debout et autres révoltes aux cadres de la Défense et aux autres « riches » de ce type !

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    1. Yess, les Gilets Jaunes font partie de ceux qui permettent à la Société de matériellement fonctionner. Pas tous, certainement…
      Un coup d’œil au blog de notre ami François Leclerc vous dira que les travaux à la con, dans sa version matérielle, sont aussi mutilant pour le corps:
      https://décodages.com/2020/08/30/les-gueux-et-la-productivite-par-christophe-horde/

      Il n’est pas utile d’opposer matériel et intellectuel mais on peut regretter que les intellectuels ne fassent que rarement l’effort de comprendre et apprécier la part matérielle de notre vie collective et ceux qui l’assurent.

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  8. Il n’y a pas de bullshits jobs , il n’y a que des bullshits people .

    Je suis d’accord avec Graeber sur sa balance de pesée : le meilleur moyen de savoir si un métier sert à quelque chose ou pas , c’est de s’en priver pendant ….un certain temps , et de regarder ce qui se passe . Tout est dans l’appréciation et la mesure des effets de toutes natures ( matériels , sociaux , psychiques ).

    Dans un monde où le travail « qui sert » est de plus en plus rare et fugace , avec l’envolée de l’ubérisation et au delà des travaux « inutiles  » , quand on parle de gratuités , de nécessaire et de superflu , de « sens de la vie » , de revenus , d’inégalités …. ,le « bullshit » n’a qu’un intérêt , c’est d’obliger chacun à préciser son  » bon temps » espéré , pour tenter de faire une société commune qui permette à chacun d’en réaliser au moins une partie dans son temps imparti.
    Ce que certain appelait « la voie humaine  » .

    Et pas simple du tout , si le « bon temps  » de certains ressemble à celui de Trump .

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    1. @ Juannessy, une très bonne formule sur les bullshit people !

      On voit combien une thèse présente un intérêt en la testant sur le terrain et en effet la « balance de pesée » de Graeber se montre opératoire sur un cas récent et concret : celui des hôpitaux en considérant la crise sanitaire.
      Qu’a-t-on vu ? La dénonciation des actes bureaucratiques inutiles liés au » new management » ultralibéral par tous les personnels soignants, dans toute la hiérarchie hospitalière (ce qui était du jamais vu) : perdre un temps précieux à remplir des tableaux Excel ou autre conneries. Mais il est évident que pour exploiter ces machins, il fallait (et il faut) payer des tas de gens avec des bullshit jobs !
      Les hôpitaux ont pu et su réagir par une mobilisation qui finalement contournait la bureaucratie parasitaire imposée par « la gouvernance par les nombres » selon A. Supiot. Je suis persuadé que ce fut salutaire y compris pour les employés pris dans ce système fou. Quant aux responsables, autant leur dire d’aller voir ailleurs… (Se souvenir que par définition ils ne doivent avoir AUCUNE compétence spécialisée dans les secteurs où ils vont apporter leur emprise néfaste, bien au contraire !)
      Ne pas oublier que ces salaires d’administratifs (élevés pour les chefaillons) purement dédiés au contrôle sont pléthoriques au détriment des métiers méprisés. Je ne nie absolument pas la nécessité des personnels administratifs mais il est souhaitable de redonner un sens autre à ces fonctions et éventuellement les réduire. Cela s’appliquerait à tous les domaines.
      Il suffit d’écouter les personnels de la santé. Mais qui les écoute encore ? Il y a un an, ils disaient que l’on va dans le mur et avec le Covid le Méprisant de la République a accepté d’infléchir la trajectoire ─ sans doute provisoirement, car comment penser qu’il changera sa mission de destruction thatchérienne comme divers indices le montrent ? Il faut insister : sans le Covid, la réforme aurait continuée et ils n’auraient RIEN obtenu.

      Je maintiens donc que David Graeber est un très grand anthropologue [anarchiste] et que ses analyses en particulier sur les boulots à la con sont extrêmement utiles.

      1.  » Si l’on peut repérer les  » bullshits analyses  » en regardant ce qui se passe si on les néglige , comme ce qui se passe n’est jamais satisfaisant , toutes les analyses se valent . »

        Tiens , je me demande où mon analyse est bullshit !….

        Mais mon commentaire précèdent visait surtout à rappeler que tout travail , qu’il soit utile socialement ou par utilitarisme marchand , est  » bullshit » s’il n’est conçu et attendu que pour le « revenu » qu’il assure au travailleur . Car alors , on se contente de « marchandiser » le temps de la vie , et de prolonger les occasions d’aliénation .

        Les pistes pour progresser vers une part accrue de  » bon temps » , ont déjà été avancées :

        – les gratuités et le don bénévole ,
        – la  » conscience » et la connaissance de soi même , la culture ,
        – l’approfondissement de la pratique démocratique au plus près , et donc de cette fameuse  » responsabilité » .

  9. Ce que j’ai lu à propos de ce monsieur Graeber me laisse penser comme souvent que les anglo-saxons sont pris dans d’autres références que les françaises voire les européennes (UK reste une devinette), et ce monsieur avec ses bullshits jobs qui ont fait le tour de la terre, plutôt que « du monde » parce que du « monde » je ne sais pas ce que c’est, comme s’il existait un monde, ce qui existe ce sont des discours tentant d’attraper les mécaniques d’un concept du « monde », et M. Bentham et son utilitarisme semble régner en arrière plan dans cette notion de bullshits jobs. La notion d’utilité dont celle d’intérêt général ne saurait se distraire, mais fouraille avec, ne me paraît pas être une ouvre boîte pour traiter travail utile/travail inutile sinon par les catégories du penser dans lesquelles le système capitalisme nous contraint à penser, au sens où comme je le rappelais ici récemment la langue est fasciste selon Barthes. La jouissance et le plaisir sont-ils utiles ? mais il est certain qu’un job fut-il futile, fournit au moins la soupe quotidienne de survie, et souvent quelques liens sociaux sel d’humanité. Travailler le jour du seigneur sur le blog de Jorion n’a pas d’utilité mais peut faire plaisir !

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    1. @ Rosebud1871, je n’avais pas voulu relever sur la réflexion de Barthes comme quoi la langue serait fasciste. Dans ma jeunesse j’ai lu et aimé bien des textes de Barthes sur ses analyses littéraires mais ensuite j’ai compris sa profonde vacuité qu’illustre parfaitement cette thèse inepte, minable et, en un mot, très con.
      Et on pourrait ajouter qu’involontairement ce pauvre penseur de pacotille a fait nolens volens un cadeau à l’idéologie fasciste car comment mieux la banaliser et indirectement la justifier si la langue elle-même est fasciste ?
      Avec le recul heureusement j’ai fini par me détacher des ces intellos merdiques de la French Theory qui souvent étaient en plus de grands admirateurs du Philosophe nazi.
      Ensuite j’ai rencontré des vrais penseurs comme notre hôte ou d’autres que j’ai déjà cités ce matin, Jour du Seigneur où je tape bien trop mon pauvre clavier.

    2. Sur Barthes je veux rajouter un jugement qui pour fut définitif.
      Grâce à P. Jorion, j’ai découvert Annie Le Brun, elle aussi une immense voix.
      Dans son livre « Du trop de réalité » (Folio Essais) elle évoque pp 38-39 un « consternant propos de R. Barthes [‘congé est donné au centre, au poids, au sens’] qui je la cite : «n’en a pas moins réussi à crétiniser une génération entière». Ensuite page suivante elle démolit avec brio l’affirmation sur la langue fasciste.
      La lisant, je me suis senti libéré car tout en étant débecté par cette « thèse », je ne savais comment le formuler et lecteur anonyme, in petto, je l’ai remerciée.

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      1. @ Jacques Seignan J’ai plus de souvenir de l’empire des sens que de l’empire des signes, et je suppose que ce titre francophone a été inspiré par le bouquin de Barthes. Pour la langue fasciste, c’est évidemment une métaphore qui dit l’absence de choix, l’impératif, la soumission. Bien sûr il y a les poètes, les enfants et les lapsus ou autres échappés et résistants. En haut de la page 39 Lebrun cite Novalis. Et à contrario bien sûr qu’il existe une législation morale de lecteur et du droit de l’auteur. C’est un débat infini entre les 2 deux. À prendre l’affaire par le biais des manuels, c’est aussi une foire d’empoigne pour trancher ce qui moralement doit ou pas « s’enseigner » jusqu’à l’Enfer. Je prends le terme législation au sens large, pas forcément juridiquement écrit, puisque qu’on parle de code grammatical voir « la loi de l’homme est la loi du langage ». Le style Trump dit une posture dans l’usage de la langue et me voilà avec Faits alternatifs sur les bras, ou fake news, au secours Klemperer ? Les retours locaux de la French Theory sont questionnant en effet, mais dans leur diversité il y a quelques problématisations digne et dingue d’intérêt pour éviter « utiles » !!!

    3. J’ai l’impression que Stiegler a certaines réponses à la demi-polémique Jorion/Graeber ici tenue.

      Le capitalisme ne peut marcher sur quelques générations (disons 9 ou 10 à ce jour, depuis 1750) que parce que c’est un « système ouvert ».
      Il pompe sur les ressources fossiles. Il a propulsé l’esclavagisme a ses sommets juste avant (Piketty).
      Aux USA, il n’y a pas eu de problème à laisser la terre comme un marché non régulé parce qu’il y avait « la frontière »= l’Ouest pendant plus d’un siècle.
      Donc pas besoin de penser à protéger les paysans (comme les mareyeurs peuvent « protéger » les pêcheurs : seuil de survie etc.).
      Je parlais au-dessus de Speenhamland et de Karl Polanyi, exemple d’un système du vieux monde qui a voulu protéger sa ruralité des « tensions du marché » (faudrait préciser…), mais qui l’a payé d’une trappe a pauvreté très humiliante (une « gratuité » mal vécue pour des gens aptes au travail). Pendant que, néanmoins, la révolution industrielle continuait son chemin dans de très larges interstices.

      Il me semble que les bullshit jobs des cadres autant que les « protégés » de Speenhamland à l’autre bout de la chaine sont une sorte de façon du système ouvert de « carburer » dans le monde capitaliste. L’efficacité globale (au sens écologique de 2020) est secondaire, on se contente d’efficacités sectorielles parce qu’on peut pomper sur la ressources (loin[=colonies], profond[=fossiles], par voie énergétique [= engrais], par voie technologique [~plastique, les 1001 objets non recyclables des 50 ans passés, jusqu’à la trottinette électrique]). Du coup, comme souvent dans la thermodynamique des systèmes couplés, il y a couplage de ce gâchis-compté-comme-PIB et d’un « excédent de travail humain-compté-comme-salaire » qui se trouve dans les bullshit jobs. Les amoureux de l’artisanat (Richard Sennett, Matthew B Craford, Hannah Arendt,…) ont perçu une facette de cela : dans le savoir de l’artisan, il y aune totalité circulaire, peu de gâchis et de bureaucratie, et un niveau d’exigence soutenu (Stradivarius n’est pas arrivé à se faire comprendre de ses propres fils, à moins que ce soi Cellini, mais les exemples abondent d’artisans géniaux qui peinèrent à transmettre leur savoir-faire).

      En gros, il y a deux sortes de  » voies de complexification du savoir et des techniques ».
      L’une pompe sur les ressources, et organise de fait un gâchis matériel, dont je poserais volontiers qu’il se double d’un demi-gâchis humains (la dignité douteuse de certains jobs, y compris dans le domaine de la connaissance, j’ai des voisins sui travaillent sur la propriété intellectuelle pour des grands groupes « big pharma », avec l’impression de faire le bien d’une industrie française, mais …).

      L’autre emprunte à la fois à la veine « contributive » de Stiegler, à l’artisanat, à la paysannerie dans ce qu’elle avait comme capacité à éloigner les famines de ses communautés, à certains cercles vertueux industriels que j’ai relaté ici (l’aviation civile et les semiconducteurs), où l’usage de la matière et de l’information nécessite un partage de savoir plus en réseau qu’ailleurs, et où la « pompe à ressources » est moins la source de profit immédiat. Je ne doute pas qu’il y ait continuum, avec les smartphones devenus des « faits sociaux totaux » qui rejoigne ces deux ensemble que je présente disjoints.

      Mais cela pourrait expliquer des divergences d’analyse. Peut-être.

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      1. Timiota, acteur à même de réaliser la synthèse des différents courants de pensée dans ces domaine ? 🙂

      2. Cher Timiota, ton commentaire est riche, intéressant mais in fine je reste sur ma faim… Trop implicite, trop subtil pour moi : je n’arrive pas à comprendre où tu vas et comment tu expliques les divergences grâce au regretté Stiegler.
        Mais bon, comme je viens de le dire à Paul, j’en resterai là.
        J’ai senti de mon devoir d’honorer la mémoire de David Graeber et j’ai profité de l’occasion donnée par ce billet qui, à mes yeux, était par trop négatif à son égard.
        Je remercie mon hôte de nous permettre d’exprimer franchement nos désaccords sur son blog.

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      3. Je ne suis certes plus dans l’optique anthropologique (pour quelle raison « morale » les gens font ça, et le mot « bullshit » est chargé en morale).
        Stiegler en réintroduisant des « positivités ou négativités non morales » entre technique (l’exosomatique) et savoir / savoir-faire donne une échappatoire.

        Il s’agit des « prolétarisations », et autres « sublimations » etc. du vocabulaire stieglérien. En gros, faites fonctionner un cerveau sur « quelque chose qui peut être bien fait », il y prend goût, et au sein d’une dimension collective (les « rétentions tertiaires », ouïe) en fait des pratiques « déprolétarisantes », disons valorisantes, mais en éloignant la connotation morale autant que possible (peut-être fut-ce là un de ses tours de passe-passe).

        Évidemment, on m’objectera à coup de point Godwin que les cerveaux des planificateurs de génocide ont « perfectionné quelque chose qui peut être bien fait ».
        Mais la « rétention tertiaire » est le sceau d’une garantie contre cela. On peut prendre l’exemple des livres et de l’imprimerie pour illustrer. Dans les débuts de l’imprimerie, après le succès des diffusion de la Bible et l’influence déjà positive qui s’ensuivit (le protestantisme voyait que les chrétiens puissent comprendre ce qu’ils lisaient dans la bible et que cela serait positif), il y eut au XVIIème siècle des imprimeurs qui ne purent vivre que des « ragots », (les « gossips » que le pape François vient de condamner encore), l’équivalent des « poubelles du web » d’aujourd’hui, qui se vendaient sous les noms de libelles et pamphlets, pour faire ou défaire des réputations « à tout prix » . Il faut attendre le XVIIIème siècle et les Lumières pour que l’Encyclopédie par exemple affirme le côté « formateur » et « émancipateur » (élargisseur d’esprit) de l’imprimé.
        Bien sûr on peut revenir plus avant, vers les premières publis « scientifiques » (Transactions of the Royal Society vers 1665), il n’y a pas de vrai seuil, mais cela illustre comment on dépasse un premier côté « bullshit » dans notre flux de nouveautés techniques, pour aller, si une certaine configuration le permet, vers un côté « sublimant », qui est plus que la stricte somme des interventions rassemblées (par exemple parce que un tiers y verra des liens qu’on n’y a pas mis consciemment).

        Stiegler ne l’a pas dit comme ça, mais on pourrait, en reprenant quand même un ou deux mots de Sartre (mais pas de la French Theory, Jacques) dire que Stiegler à proposé un dépassement du bullshit et pas que du bullshit job. C’est un autre pôle que celui de la « minimisation du dissensus » (Keynes, PJ) dans le gouvernement des hommes, c’est le fait que des « étoiles » apparaissent dans le firmament des nos pratiques techniques, sans que nos cerveaux en décide consciemment, mais davantage en vertu des retournements avec lesquels il finit par composer avec la technique. C’est sans doute en raison de l’accélération immense de cette dernière que les écrits plus récents de Stiegler (que j’ai de moins en moins lu je l’avoue) posaient que les étapes de sublimation n’avaient plus le temps de se faire, le « firmament » que j’évoque métaphoriquement s’éloignant donc de toute part. Je tiendrais pour ma part (Bien que voyant déjà au niveau personnel que je suis passé de « jeune branché en 1980 » (microprocesseurs, radio libres) à « vieux schnock en 2020 » (ne voulant pas changer de smartphone, moins de goût pour apprendre python ou le dernier né Julia dans les langages infos, et m’initiant enfin à la compréhension d’un dérailleur de vélo Simplex aux ressorts bien cachés).

      4. Je remerciais notre hôte mais je vois que j’étais trop iréniste en supposant que notre désaccord ne puissent entrainer quelque énervement (cf. commentaires ci-dessus).

  10. Oups,
    Je tiendrais pour ma part, disais-je donc après deux parenthèses mal refermées, que l’espoir d’un « méta-savoir » transposant la logique Stieglérienne un étage au-dessus n’est pas clos. Il va de pair avec une dépense énergétique en spirale hélas, et donc la course semble à grand risque.
    C’est pourquoi les parties du savoir qui ont des vertus « circulaires » ou « circularisantes » me semblent les gilets de sauvetages (oranges !) du moment.
    Un article du jour de Médiapart donne l’exemple de la communauté Emmaüs de Lescar, tout près de Pau, avec un mode de fonctionnement pas très loin du socialisme utopique du philanthrope Robert Owen à New Lanark (près de Glasgow) il y a 220-200 ans (un qui ne voyait pas trop les gens de haut, semble-t-il, dixit ma lecture Polanyienne du moment).
    (https://www.mediapart.fr/journal/france/060920/emmaues-pau-bayrou-devrait-s-inspirer-de-nous-pour-son-futur-plan, … je ne sais pas s’il y a des liens instructifs par ailleurs sur cette communauté)

  11. […] dans le cadre d’un État-Providence, d’un État de bien-être, il est bon, il est excellent, et pour tout dire, c’est la moindre des choses, qu’il y ait de l’emploi pour les gens pour qui l’école et les choses qu’on y apprend, ça n’a jamais été leur truc. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de remettre en question la bienveillance et la générosité du corps social dans ses très rares manifestations. […]
    Dit de manière plus lapidaire, ne conviendrait-il point d’exprimer : il faut que chacun trouve sa place dans la société dès l’instant où il peut se sentir d’une forme d’utilité positive par l’activité exercée, dès lors qu’elle ne concoure pas à la destruction de la dite société.
    La structure en place de la société peut être soumise à des torsions ou des pressions visant à la contraindre au changement, voulus par des acteurs s’arrogeant le droit de mieux considérer l’une ou l’autre composante de ladite société (les premiers de cordée par ex…)
    Un équilibre général doit être trouvé pour le bien de tous.

  12. Une réflexion personnelle sur D. Graeber:

    Savez-vous ce qu’il aurait pensé des moines au Moyen âge dans leurs monastères?

    – Bullshit jobs?
    – Expérience intéressante similaire à la Rojava?

    Ni l’un ni l’autre ou bien les deux ?

    1. C’est pour ça que ,relativement à l’excellente méthode consistant à « se passer de  » et  » voir ce qui se passe  » , j’ai bien pris soin de mettre dans les conditions d’emploi :

      –  » un certain temps « ,
      –  » impacts matériels , sociaux et psychiques  » .

      Ça calme .

    2. Le réseau des monastères et abbayes avaient au préalable coïncidé avr un réseau de pouvoir, qui a stabilisé les soubresauts entre la longue fin de l’Empire romain (gallo-romain chez nous) et les montées en puissances des formes étatiques (empire carolingien, cités-états, …), les abbayes sont devenues parties du réseau de pouvoir et ont su se rendre incontournable pour la gestion des ressources humaines (la question des bouches à nourrir, avec des ressources fluctuantes à l’échelle locale, « bufferisées » par les abbayes) et aussi matérielles (p. ex. en mode cistercien).

      Arkao, volée de bois vert ou éléments à l’appui ?

      1. @Timiota
        Oui, il y a de ça 😉
        Dès la période mérovingienne, abbés et abbesses sont issu.e.s de la noblesse, façon de caser avantageusement le p’tit dernier ou la p’tite dernière de la famille. Un lot de consolation (bullshit job ?) à partir du moment où le droit d’ainesse a remplacé le partage égalitaire chez la noblesse foncière.
        Réseau de pouvoir et mise en valeur d’espaces particuliers. L’idéal monastique d’éloignement du « siècle » a avantageusement coïncidé avec les donations de terres aux confins des seigneuries, difficiles à exploiter dans ce cadre là.

        1
      2. Merci Arkao

        Ah, oui, ça me revient d’avoir lu le Giacomo Todeschini, « les marchands et le Temple », sur l’idéal de l’Eglise comme « bien à ne pas dilapider » (d’où aussi la question de l’usure en filigrane), ce qui n’était pas garanti ailleurs (maintenant, on a le capitalisme qui « ne garantit pas plus l’absence de dilapidation » et qui prétend être efficace…)

  13. Graeber est plus provocateur que moralisateur lorsqu’il évoque les bullshit jobs.
    IL choque, il y va à fond, mais ce n’est pas pour distribuer les bons points il me semble, même si cela en a tout l’air, mais pour provoquer un débat, bref il dérange, et ce de point de vue son objectif a été atteint. Beaucoup de gens se sont reconnus dans sa description des jobs à la con. Ce n’est tout de même par rien. C’est même un bon début pour décrire l’existant et le cas échéant le transformer.
    Bourdieu avait fait un travail un peu similaire avec son livre Toute la misère du monde : interviews de personnes qui souffraient au travail. Graeber, c’est son style, y ajoute la provocation. C’est aussi le symptôme de l’état de déliquescence dans lequel nous a entraîné le capitalisme à ce stade-de son évolution, aujourd’hui mortifère. Le système apparaît de plus en plus absurde, ou plutôt cela fait longtemps qu’on le sait théoriquement, par voie contestataire aussi dans la rue, comme en 68, mais aujourd’hui la question devient une question de vie ou de mort pour les sociétés et la biosphère. Les humains ne peuvent y rester insensibles, y compris quand il s’agit de leur-gagne-pain. On peut comprendre alors que ces jobs on puisse les rejeter avec une telle violence, le cas échéant. Stiegler a écrit un très beau livre , « Aimer, s’aimer, nous aimer » sur l’homme désaffecté qui ne trouve plus d’autre issue que le meurtre collectif aveugle pour exister. « Jobs à la con » c’est finalement la version contemporaine de l’expression « job alimentaire ». Graeber l’utilise, il décrit une réalité, pourquoi devrait-il s’en priver ?

    Graeber ne nie pas l’existence des structures sociales, ce serait un comble pour un anthropologue, mais Il se refuse à faire de l’individu seulement une victime du système, qu’il est en fait, mais pas que. Chacun peut agir, et comment pourrait-ton d’ailleurs transformer le système ou le changer, si des humains ne rompaient pas avec lui ? Ainsi donc certains en arrivent à un point où il rejettent le système avec leurs tripes. BIen sûr cela n’est pas facile, c’est un cheminement personnel. L’appréciation d’une situation revient en dernier lieu, et heureusement, à celle où celui-qui vit la situation. Je vois mal Graeber tout anarchiste qu’il est instituer un tribunal des bons et mauvais emplois devant lequel chacun devrait comparaître. Cela ne colle pas.
    Graeber était à Occupy Wall Street, et lorsqu’il a appris qu’il y avait un nouveau mouvement de contestation sociale du nom de Gilet Jaunes, il n’a pas hésité à venir en France pour se rendre compte par lui-même de quoi il s’agissait.
    Bref Graeber provoque non pas par moralisme mais pour déboucher sur une action collective.
    Sous-jacent au thème des jobs à la con c’est moins une vérité scientifique objective versus la moraline ce dont il s’agit, mais l’opposition de systèmes de valeurs. Le système de valeurs propre à chaque scientifique, anthropologue, sociologue, oriente la théorie.

    Pour ce que je comprends la valeur travail (sur le plan symbolique ici pas comme prix ) selon Graeber n’est pas indexée à une économie des sentiments où n’entre en considération qu’une vague reconnaissance sociale, avec l’estime de soi associée, comme chez Weber, ou même avant lui Adam Smith dans son livre sur la Théorie des sentiments moraux, mais est vécue, produite par chacun , dans une société en mouvement où chacun peut jouer un rôle dans l’élaboration des hierarchies symboliques inhérentes à la vie de toute société.

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    1. Pas de dimension moralisatrice dans les catégories suivantes ?

      – Les « larbins » ou « faire-valoir », servant à mettre en valeur les supérieurs hiérarchiques ou les clients
      – Les « porte-flingue » ou « sbires », recrutés car les concurrents emploient déjà quelqu’un à ce poste, et dont le travail a une dimension agressive
      – Les « rafistoleurs » ou « sparadraps », employés pour résoudre des problèmes qui auraient pu être évités
      – Les « cocheurs de cases », recrutés pour permettre à une organisation de prétendre qu’elle traite un problème qu’elle n’a aucune intention de résoudre
      – Les « petits chefs » ou « contremaîtres », surveillant des personnes travaillant déjà de façon autonome

      Les termes sont neutres 😀 ?

      Et en anglais. Combien de ces emplois sont-ils « inutiles » ?

      – flunkies, who serve to make their superiors feel important, e.g., receptionists, administrative assistants, door attendants
      – goons, who oppose other goons hired by other companies, e.g., lobbyists, corporate lawyers, telemarketers, public relations specialists
      – duct tapers, who temporarily fix problems that could be fixed permanently, e.g., programmers repairing shoddy code, airline desk staff who calm passengers whose bags do not arrive
      – box tickers, who create the appearance that something useful is being done when it is not, e.g., survey administrators, in-house magazine journalists, corporate compliance officers
      – taskmasters, who manage—or create extra work for—those who do not need it, e.g., middle management, leadership professionals

      Inutiles ? Les réceptionnistes ? Les lobbyistes (ce que j’appelle le corps diplomatique des grosses entreprises) ? Les avocats d’affaires (c’est Mme Lagarde qui va être contente – heureusement qu’elle a pris du galon 😉 ) ? Les programmeurs qui réparent le code merdique de leurs prédécesseurs (30% de ma vie professionnelle – aucun de mes employeurs n’a jamais laissé entendre que je faisais quelque chose d’inutile : trop peur que je m’en aille !) ? Le personnel des compagnies aériennes qui calme les passagers (ah oui ? il vaudrait mieux ne pas les calmer ?) ? corporate compliance officers (il vaudrait mieux que personne ne se préoccupe de savoir si on respecte les règles ? Je suppose que c’est le côté anarchiste qui reprend le dessus 😉 ) ? Etc.

      Soyons sérieux (je reviens à mon point de départ) : les bullshit jobs, c’est les choses qu’il n’aime pas.

      Critique plus sérieuse encore, les jobs que j’ai eu : enseignant, fonctionnaire des Nations-Unies, programmeur, ingénieur financier, journaliste. 80% des postes d’enseignant, de fonctionnaire des Nations-Unies, de programmeur, d’ingénieur financier, de journaliste, sont des bullshit jobs. À 1 ou 2 exceptions près de courte durée, pas les emplois que j’ai eu moi sous ces dénominations.

      La notion de « Bullshit job » n’est pas fonctionnelle comme concept anthropologique, sociologique. c.q.f.d.

  14. J’ai l’impression qu’il y a confusion entre ce que certains pourraient qualifier de « job à la con » et le fait que l’inflation bureaucratico-comptable imposée par un mode de management d’inspiration ultralibérale contamine tous les métiers depuis quelques décennies.

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    1. @Arkao :

      Exact .

      Je complétais de mon côté, en avançant après d’autres , que n’importe quel  » job » socialement utile ou pas peut être considéré comme con si on résume le travail à la nécessité d’assurer son revenu . Apart ceux qui , comme Jacky Soulié ont décidé que tout job est con par construction , il n’y a donc pas grand monde pour échapper aux jobs à la con .

      Je me demande si les anglo-saxons , à propos de jobs , ont la même panoplie de mots qu’en français , pour traduire toutes les nuances psychologiques qui existent entre travail , emploi , métier ,, activités.

      PS : j’ai pendant mes 41 ans de ….boulot , toujours eu le sentiment de faire coïncider l’intérêt de ma famille avec mon plaisir à m’activer . Sauf dans les 10 dernières années , non pas parce que l’intérêt du job était moindre , mais parce que l’Etat ne me donnait plus les moyens de remplir correctement ce pour quoi il me rémunérait . Pendant ces 10 dernières années , j’ai souvent eu le choix entre me retrouver devant un tribunal parce que je ne serais pas intervenu , faute de moyens , pour parer à des situations d’urgence , ou me retrouver devant la cour de discipline budgétaire pour avoir engagé des travaux sans avoir le premier centime nécessaire . Ça use , même si , en choisissant toujours la deuxième option et en assurant mes arrières , j’ai pu trouver les appuis pour échapper à la rage du TPG ou des contrôleurs financiers centraux .

      A posteriori , je pense que si mes divers boulots m’ont rendu heureux , c’est surtout parce qu’ils étaient sous la houlette de missions d’intérêt national , et que les centaines de femmes et d’hommes de tous grades avec lesquels j’ai partagé ce parcours étaient eux aussi portés par un idéal . Bref , la conscience de participer à quelque chose de plus grand que nos intérêts individuels , qui nous faisait famille et boussole . Et on a été cons et joyeux de l’être ,parfois dans la prise de risques , parce que c’était nous et qu’on le valait bien .

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    2. Arkao,
      Tu dis la même chose que Graeber mais sur un ton non provocateur. (Voir vidéo postée par Otromeros où Graeber évoque le capitalisme comme système et ce que cela implique pour le travail, en gros il dit que la finalité du travail est assignée aux objectifs du système. )
      Je viens de voir un article (malheureusement pas accessible dans sa totalité) où l’on présente Graeber comme un anthropologue moraliste. https://www.la-croix.com/Culture/David-Graeber-moraliste-lanthropologie-2020-09-04-1201112290
      J’accepte volontiers cette qualification. Être un moraliste ce n’est pas la même chose que de donner des leçons de morale : c’est intervenir concrètement sur l’échelle des valeurs d’une société. https://fr.wikipedia.org/wiki/Moraliste
      Et c’est ce qu’il fait avec l’inversion de l’échelle des valeurs en ciblant quelques types d’emplois et certaines situations.

      Graeber fait deux choses il me semble en dénonçant les jobs à la con. D’une part il analyse les situations où des emplois sont pris en défaut d’efficacité au regard de l’idéologie productiviste du capitalisme s’agissant de certaines tâches et projets à accomplir au sein des entreprises (ce qui ne veut pas dire pour autant que fonctionnellement les jobs à a cons ne participent pas au bon fonctionnement du système d’un point de vue global ou structurel) , et d’autre part il remet en cause la finalité même du travail au sein du système capitaliste, souvent nuisible pour les humains et destructeur de la biosphère.
      Tantôt il cible les jobs à la con parce qu’on pourrait se passer d’eux que la société n’en mourrait pas : dans une société-économie alternative on n’a plus besoin d’avocats d’affaires. Tantôt il les cible parce qu’au regard de l’idéologie productiviste du capitalisme lui-même ils sont la preuve d’une certaine inefficacité. D’un point de vue global, certes oui, le capitalisme a besoin des avocats d’affaires, comme il a besoin de fiscalistes pour contourner la loi générale. Mais dans un monde non capitaliste on s’en passe ! Ou dit autrement, , dans un monde capitaliste bien régulé (ce qui est un oxymore) les avocats d’affaires n’ont plus lieu d’être, car il existerait un réel contrôle indépendant des activités économiques et financières.
      Les deux angles d’attaque sont bons. J’appelle ça un tir de feux croisés.

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  15. Pas mieux:
    Bruno Latour : « David Graeber, une oeuvre immense de lutte, dans ses livres, et dans la rue »

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  16. (sous-titré « french »…)

    Extrait :

     »  »  » … « Si vous voulez faire un nouveau projet…
    en atteignant le double((résultat)) pour la moitié de travail…
    la plupart des employés diraient que c’est impossible. ((mais se taisent))

    Un consultant est embauché…plus il est cher, mieux c’est…
    et il dit que c’est possible, bien sûr!

    Quel est l’avantage ?

    Quand il s’avère que le projet n’était en fait pas possible…
    comme prédit par tout le monde, sauf par le consultant…

    on peut le pointer du doigt et dire :

    « Même ce consultant l’ignorait, malgré son prix exorbitant.
    S’il l’ignorait, comment aurions-nous pu le savoir ? »
     »  » « 

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  17. Je n’arrive pas à retrouver une discussion d’il y a quelques années où un des points de départ était:

    « mais la vraie efficacité dans une boite, c’est 30 ou 40%, allez 50%, la moitié du boulot ne sert à peu près à rien ».

    (Cherché dans « travail », « disparition du travail » « inefficacité », « gâchis », etc., sans succès. … Ai-je rêvé ?)

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