Gilets jaunes / Post-vérité : même combat, le 6 décembre 2018 – Retranscription

Retranscription de Gilets jaunes / Post-vérité : même combat, le 6 décembre 2018. Merci à Eric Muller et à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le jeudi 6 décembre, c’est la Saint Nicolas, patron des petits enfants.

Il y a un peu plus d’un mois – c’était le 2 novembre – je vous ai fait une vidéo qui s’appelait La post-vérité est une fake news ! Et je parlais de ces notions de vérité et de post-vérité, le fait que les notions de vérité et de fausseté ne seraient plus aussi valides qu’elles l’avaient été à une époque. Je parlais de ça à propos d’un livre de Mme. Myriam Revault d’Allonnes qui s’appelle La faiblesse du vrai : ce que la post-vérité fait à notre monde commun, et il me semblait qu’elle avait très mal pris le problème : de manière inversée. Ce que je mettais en évidence dans ma petite vidéo – dont vous pouvez aussi trouver la retranscription – c’est l’idée suivante : quand une société devient polarisée, à ce moment-là, deux définitions possibles pour la vérité, l’une qui est la description du monde tel qu’il est, avec des étiquettes qui représentent véritablement la chose dont il est question, qui est la vérité, disons, « de type scientifique », et une autre vérité qui peut se constituer localement par un ensemble de gens qui se mettent d’accord sur le fait que les choses sont ceci ou cela. Dans les périodes de polarisation, les choses divergent. Tout à coup apparaît en surface qu’il y a des groupes distincts, qui sont en opposition, et qui ont une vérité, chacun la sienne, et qui les conduit à parler de fake news pour ce que les autres pensent, et tout cela n’a plus de rapport avec la vérité, avec le monde tel qu’il est.

Sauf que, je dirais, les élites, les gens qui ont les moyens ont davantage de facilité à se représenter le monde tel qu’il est vraiment puisqu’ils ont défini le monde autour d’eux, sur le plan social, politique, etc, en conformité avec la manière dont sont les choses, et ça les arrange. C’est aux autres de nier que les choses soient de la manière dont les élites les présentent, et ça peut conduire, bien entendu, à des représentations tout à fait fantaisistes, qu’il y a des gens au milieu de la Terre qui vivent et qui nous expliquent en fait, en nous envoyant des messages, telles et telles choses, que les Démocrates américains ont établi une colonie pédophile sur la face invisible de la lune, ou pourquoi pas, sur la planète Mars, ou bien, comme on l’entend dire ces jours-ci, que la constitution en France a été abolie et que par conséquent, eh bien il n’y a plus de pouvoir, il n’y a plus de légitimité, etc. etc.

Toutes des choses qui paraissent tout à fait fantaisistes aux gens qui s’identifient, parce qu’ils sont de l’élite, à la représentation scientifique, puisque ça les arrange bien, puisque comme je viens de le dire, ils se sont arrangés pour faire que le monde soit d’une certaine manière, parce que le rapport de force leur est favorable et en face, il y a des gueux qui disent n’importe quoi, parfois même simplement parce qu’il y a de la rétention d’information de ceux qui en disposent. C’est une tactique, vous la connaissez, vous l’avez déjà vu, ça fonctionne beaucoup dans les entreprises où des petits chefs, en particulier, s’assoient sur l’information, ne la diffusent pas, et ça leur permet d’avoir un avantage sur les autres et de ridiculiser ce que les autres peuvent dire, puisque c’est contraire à la vérité telle que eux la savent et la monopolisent de leur coté.

Alors, qu’est-ce qu’on voit apparaître ? À l’époque où j’ai fait cette petite vidéo (c’était le 2 novembre), j’ai parlé essentiellement des États-Unis, en disant que c’était aux États-Unis que la polarisation était la plus marquée dans le monde que nous connaissons autour de nous. Il n’a pas fallu longtemps – une semaine, deux semaines supplémentaires – pour qu’on parle en France et en Belgique des Gilets jaunes et qu’apparaissent ces gilets jaunes dont on a parlé immédiatement. J’ai utilisé le terme moi-même, spontanément, de « jacquerie », puisque c’est bien de ça qu’il s’agit. C’est bien d’une jacquerie qu’il s’agit : c’est un mouvement spontané, sans véritable chef de file, sans mot d’ordre très clair ou alors avec une multitude de mots d’ordre, une foule qui exprime son ras-le-bol.

Alors, un processus de ce type-là, un processus d’émergence, tout à coup, d’une rebellion, c’est un processus critique comme disent les physiciens, et donc n’importe quelle petite étincelle peut mettre le feu à la plaine, comme disait le président Mao Tsé-Toung. Et donc, il ne faut pas attacher trop d’importance à l’événement même – comme la taxe carbone – pour expliquer ce qui s’est passé. Ce qui se passe, c’est un révélateur d’une polarisation au sein de la société qui date en général de bien longtemps avant. Si on avait dû me demander quelle était l’étincelle possible, j’aurais déjà mentionné (et j’en ai parlé sur le blog, j’ai fait des remarques à ce sujet-là), j’ai déjà parlé de cette baisse de la limite de la vitesse de 90 à 80. Ça peut paraître un détail, ça peut paraître mineur, mais c’est parce que ça n’apparaît mineur qu’à des gens pour qui, justement, ce problème n’a pas d’importance.

Quand on prend de l’argent supplémentaire à des gens qui n’en ont déjà pas beaucoup, ça fait bouillir leur sang, et à juste titre. Quand on prend encore… Parce que, de quoi s’agissait-il avec ces 80 kilomètres-heure ou ces 90 kilomètres-heure ? Il s’agissait simplement de prendre du temps à des gens qui n’en ont déjà pas beaucoup, parce qu’ils vont travailler loin, qu’ils habitent probablement dans la campagne parce que c’est moins cher que d’habiter en ville, et qui du coup doivent parcourir de longues distances. Si on leur prend encore un quart d’heure de plus, vingt minutes de plus dans la journée, parce qu’on a baissé la limite de 90 à 80, parce que des grands spécialistes, des grands experts ont déterminé que effectivement, c’est vrai, ça peut faire baisser ceci ou cela, le nombre de morts, etc. Mais des choses qui ne concernent absolument pas, bien entendu, les z-élites qui prennent le taxi ou qui habitent en ville de toute manière, au centre de villes où ils se déplacent d’une manière ou d’une autre, parfois même avec des limousines. C’est s’en prendre à ceux qui sont les plus exposés et en faire les victimes d’un processus qui part de bons sentiments : faire baisser le nombre de morts, faire une transition énergétique, mais sans penser au fait que ceux qui sont aux premières lignes, ils vont devoir payer les premiers, ce sont ceux qui paient déjà énormément pour beaucoup de choses et qui n’ont pas les moyens d’éviter, justement, [d’être] pénalisés davantage.

Il y a deux choses qui se télescopent dans ma tête au moment où je dis ça : la capacité pour les plus riches de faire de l’évasion fiscale en s’adressant à des cabinets qui se spécialisent là-dedans, et aussi – et ça, c’est peut-être encore pire – la capacité, par le vote et par toutes les tractations autour du vote dont parle Julia Cagé en particulier – de pousser le système dans une direction particulière et de conduire les autorités à faire des choses particulièrement choquantes pour l’ensemble de la population, comme de supprimer un impôt sur les grosses fortunes alors que le problème essentiel, c’est le problème, déjà, de la concentration de la richesse, d’aggraver les choses par des mesures, je dirais, d’une stupidité confondante.

Et là, il faut se poser la question sur ceux qui prennent ce type de décision. Je regardais par curiosité, avant de faire cette petite vidéo, le parcours intellectuel de M. Macron, et quand je vois qu’il a consacré des mémoires, au cours de ses études, à Machiavel et à Hegel, qui sont quand même, si vous regardez mon dernier livre Défense et illustration du genre humain, parmi la liste d’une douzaine de personnes dont je dis qu’elles ont particulièrement bien compris comment fonctionnent les sociétés humaines, se trouvent précisément MM. Machiavel et Hegel, auxquels M. Macron a consacré des travaux à l’époque où il était à l’école.

Comment peut-on avoir étudié sérieusement des gens comme Machiavel, à qui on reproche en particulier d’avoir très, trop bien compris, peut-être, comment fonctionnaient les sociétés humaines, et M. Hegel, qui a compris ce que c’était le phénomène du Droit, qui à compris ce que c’était l’Histoire, qui à compris ce que c’était le Devenir, que le Devenir c’était le Donné qui nous est offert, et que parler de temps et d’espace c’était la manière dont nous pouvions parler [du devenir] : ce sont des moyens de comprendre comment ça marche et de regarder ce qui se passe, et de regarder que l’histoire des hommes, c’est fort l’histoire du rapport de force, du rapport entre un maître et son serviteur, la dialectique « du maître et de l’esclave » dit-on en français, la dialectique « du maître et de son valet » comme on dit en allemand.

Comment est-il possible que, quand on a lu tout ça et qu’on a dû, sans doute, le comprendre d’une certaine manière, [qu’on fasse] le contraire de ce qui était indiqué comme étant la manière dont fonctionnent les sociétés humaines, si ce n’est par un désir, peut-être obscur et peut-être inconscient, de provoquer l’affrontement entre différentes parties de la population ? C’est, bien entendu, très dangereux.

Bien entendu, ensuite, on passe à des phases plus stabilisées, par destruction de la richesse par exemple, par diminution accidentelle ou voulue des disparités sociales.

Mais, n’est-il pas plus simple de réfléchir avant, et de proposer des manières d’arriver là, en mettant les choses à plat plutôt qu’en espérant ou en laissant, je dirais, les événements, les impondérables, décider de ce qui va se passer ?

Alors, vous comprenez le titre de mon petit exposé Gilets jaunes et fake news : tout ça, c’est l’expression d’une polarisation qui monte, qui monte dans les sociétés. La moindre des choses pour nos dirigeants, ce serait d’essayer de résoudre par avance les problèmes qui conduisent à ces polarisations, où quand on atteint un stade critique qui peut conduire à un effondrement du système par l’irruption spontanée du mécontentement, de savoir ce qu’il faut faire plutôt que d’avoir l’air de simplement faire machine arrière ou de temporiser en disant : « On fait un moratoire de ceci, de six mois ou de trois mois ou de un an ». Non, il faut mettre les choses à plat, comme celle de la transition énergétique, et pas simplement mettre au premier rang, comme des boucliers vivants, ceux qui sont les plus exposés. Penser à la question de la disparition de l’emploi, et que s’il y a polarisation sur des questions comme les migrations, les flots de réfugiés autour de nous, qu’on pense au fait que c’est inéluctable maintenant, et qu’on pose la question de l’emploi dans le cadre de sa disparition, pour que les populations, spontanément, ne se tournent pas vers des boucs-émissaires que sont les migrants, parce que ce sont ceux qui les menacent le plus directement dans la compétition aux quelques emplois qui sont encore restants. Mettre à plat les questions de société pour empêcher cette polarisation, pour empêcher que les populations se dressent les unes contre les autres et qu’on ait d’un côté des positions ultralibérales qui campent sur leurs positions (qui est en fait la création d’une nouvelle féodalité fondée sur la richesse) et contre cela, des gueux, qui disent n’importe quoi, qui se battent n’importe comment, qui utilisent tous les moyens qui sont possibles parce qu’ils n’ont pas d’autre alternative.

Je suis passé hier devant un giratoire. Ce giratoire avait été transformé en, je dirais, en camp de réfugiés, par ceux qui campent là, et qui essaient de dire quelque chose, au milieu de la nuit, à ceux qui ne comprennent pas.

Voilà, allez, ma petite contribution pour ce matin.

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