Le temps qu’il fait le 18 juin 2021 (II) : Éloge de la psychanalyse – Retranscription

Retranscription de la seconde partie de Le temps qu’il fait le 18 juin 2021 à 21m51s.

J’arrive toujours quand même à faire mes transitions. Je ne sais pas comment ça marche, ça doit être « freudien » [Je ris : je viens en effet de parler de Freud, accompagné de Ferenczi et de Jung, arrivant par paquebot dans le port de New York le 29 août 1909, leur disant « Ils ne se doutent pas que nous leur apportons la peste ! », disant que j’ai fait la même chose avec la théorie financière]. Je voulais vous parler de psychanalyse pour terminer. Je suis tombé … j’ai fait une vidéo il n’y a pas tellement longtemps [le 28 avril 2021] sur la conscience, sur la représentation que je me fais de la conscience et là, on n’est plus dans les mathématiques financières, on est dans la théorie psychanalytique, et je suis tombé, et j’en ai parlé, j’ai fait un petit billet là-dessus [Le modèle que je propose pour la conscience a déjà été décrit par…], je suis tombé chez Nabokov sur quelque chose de très intéressant que je vais commencer par vous relire, c’est court.

Vladimir Nabokov (1899-1977), romancier d’origine russe, est surtout connu pour son roman « Lolita ». Il en a fait une pièce aussi de « Lolita ». Il y a eu un film bien sûr qui a été fait par Stanley Kubrick, un très très beau film avec des gens formidables dans leur rôle, Shelley Winters, James Mason et vais-je trouver le nom de… Sue Linton, je crois [Sue Lyon (1946-2019)], la jeune fille qui joue Lolita. Extrêmement bon film, extrêmement bon roman, extrêmement bonne pièce.

Nabokov, qui était un prince russe [rires], a écrit des tas d’autres choses très très très intéressantes. Il avait d’ailleurs écrit un roman auparavant qui s’appelle « Camera obscura » qui parlait déjà de la relation d’un homme assez âgé avec une jeune femme. Si j’ai bon souvenir, dans « Camera obscura », elle n’est pas aussi jeune que dans « Lolita » [17 ans au lieu de 12 ½]. Et d’autres choses, « Pale fire », ça doit s’appeler « Feu pâle » en français, je ne sais pas [Oui ! Pour une fois, la traduction du titre n’est pas loufoque]. Mais aussi, c’est une personne qui parle de littérature de manière tout à fait formidable et, en particulier, j’ai ça en livre de poche : Nabokov « Littérature 1 ». Il y a aussi « Littérature 2 ». « Littérature 1 », c’est parce qu’il a partagé son enseignement entre la littérature russe, qui fait le volume 2 et littérature non-russe et, dans le livre où il discute de littérature non-russe, le volume 1, il parle en particulier de « Mansfield Park » de Jane Austen, de « Bleak House » de Dickens, de « Madame Bovary » d’un certain Flaubert, du « Cas étrange de Dr Jekyll et Mr Hyde » de Stevenson, « Du côté de chez Swann » de M. Marcel Proust, de « La métamorphose » de Franz Kafka et de « Ulysse » de James Joyce. Et là, dans dans le chapitre… dans la leçon en fait, parce que ce sont ces leçons qui ont été données à Cornell University en 1948.

On est dans le dernier volume de « La recherche du temps perdu » et, en particulier, au chapitre 3. C’est dans « Le temps retrouvé », là où Proust va dire qu’il a compris maintenant tout ce qu’il a essayé de faire et là, il y a ce que dit Nabokov et Nabokov cite Proust mais il cite aussi – et là, je vous montrerai le livre – un critique anglais de Proust, Derrick Leon, qui a écrit un livre qui s’appelle « Introduction to Proust ». Voilà, ça se traduit assez facilement en français et je ne vais pas vous faire l’injure de vous dire comment ça se traduit en français.

Qu’est-ce qu’il dit là ? Je commence par Nabokov qui parle ou qui écrit : « Le pont entre le passé et le présent que Marcel découvre alors est que – et là on cite Proust – ‘ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément’ ». Ça, ça a un lien avec le modèle de la conscience que j’avais produit, proposé, avant d’avoir lu ce passage et avant d’avoir pensé à Proust.

Bon, alors, « sensation », la sensation, c’est ce qu’il y a dans le présent. Et ça, ils n’en parlent jamais eux, mais moi, j’insiste là-dessus aussi : pendant qu’il y a la sensation, il y a [des informations relatives à cette sensation] qui sont envoyées dans la mémoire.

On vit des choses, on est [plongé] au milieu d’une expérience particulière et il y a des choses [relatives à cela] qui vont aller s’inscrire dans la mémoire. On va se souvenir de ce qui se passe [ : des souvenirs qui remontent] mais il y a des souvenirs qui [descendent] au même moment : il y a des choses qui se sont déjà passées du même ordre et qui sont rappelées à ce moment-là.

Bon, ce que dit Marcel Proust : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations présentes et ces souvenirs qui viennent du passé qui nous entourent simultanément ». Alors, commentaire de Nabokov : « Bref, pour qu’il y ait recréation du passé, il faut que se produise autre chose qu’une simple opération de mémoire : il faut qu’il y ait une combinaison d’une sensation présente – et il met entre parenthèses – (particulièrement goût, odeur, toucher, son) et d’une résurgence d’un souvenir, d’une sensation passée ».

Bon, alors, maintenant, Nabokov va citer quelqu’un d’autre : « Pour citer Derrick Leon (l’auteur de « Une introduction à Proust ») : ‘Donc, si à l’instant de cette résurrection [comme celle de Venise à partir des dalles inégales de la cour de Guermantes], au lieu d’effacer le présent, on peut continuer à en avoir conscience, si l’on peut conserver le sentiment de sa propre identité et, au même instant, vivre pleinement ce moment que l’on a cru longtemps ne plus exister, alors, et alors seulement, on est enfin en pleine possession du temps perdu’ – fin de la citation de Derrick Leon. Et Nabokov termine : « Autrement dit, un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un évènement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent et où le temps perdu se retrouvent ». Ça, c’est un commentaire à nouveau sur Proust, c’est comment retrouve-t-on le temps perdu, « A la recherche du temps perdu », traduit en anglais selon deux titres « Remembrance of Things Past » et « In Search of Lost Time », deux nuances différentes qui sont là dans le titre français et qu’on a séparées à différentes époques, différents traducteurs, ont séparé dans l’intitulé de l’œuvre de Proust.

Alors, quelqu’un sur mon blog a dit : « Oui, mais Proust, voilà, il s’inspire essentiellement de Bergson » et j’ai répondu que ce n’était pas vrai. Ce qu’il y a, c’est un lien familial entre Proust et Bergson. Je lis : « ce dernier étant marié à une cousine ou à un cousin – puisqu’en anglais, on ne peut pas savoir – de sa mère », donc il y a effectivement un lien de parenté éloigné entre Bergson et Proust. Mais par ailleurs, il y a aussi Freud et si vous me demandiez combien il y a de Bergson et combien il y a de Freud, en étant allé regarder récemment, [précisément] parce que quelqu’un m’a interpellé à ce sujet. Combien il y a de Bergson chez Proust, je dirais 10 %, et 90 % quand même de Freud. C’est le sentiment aussi de ce Derrick Leon.

Ce qui est quand même formidable de nos jours, c’est que sur Abebooks [Je brandis « Introduction du Proust », quand vous entendez parler d’un livre dont vous n’aviez jamais entendu parler, vous pouvez l’acheter [au prix de vente normal] dans une première édition, à condition, bien entendu, que ce soit un livre dont personne n’a entendu parler en tout cas récemment. Publié chez Kegan Paul en 1940.

Pourquoi ce monsieur Derrick Leon, n’est-il pas connu ? Essentiellement parce qu’il est mort très jeune. Il avait entrepris, chacun le savait, un très gros ouvrage sur [le polymathe] John Ruskin (1819-1900), et malheureusement, il est mort à l’âge de 36 ans de la tuberculose. Et, donc, nous avons de lui son introduction à Proust. Il avait aussi écrit autre chose sur un autre romancier [Tolstoï]. C’est très bien fait.

Alors, qu’est-ce que je vais faire pour terminer ? Pour terminer, je vais faire la chose suivante : je vais reprendre ce passage de Derrick Leon qui a été cité par Nabokov, dans un commentaire sur Proust. Pourquoi ? Parce qu’il y a là, en plus par rapport à ce qui est cité par Nabokov, il y a autre chose, qui est un… ce n’est pas dit comme ça mais c’est vraiment un éloge de la psychanalyse et ça vous montre ce que la psychanalyse peut faire. Ça a été très très bien perçu donc à la fois par M. Nabokov, par M. Proust et par M. Derrick Leon, moins connu que les deux précédents. Je vais vous lire quelques phrases en plus de celles que Nabokov a citées, lui, dans son « Littérature 1 », une leçon donnée à Cornell en 1948.

C’est de l’anglais donc je vais peut-être me reprendre quelquefois dans ma traduction :

« Chacun de ces moments où nous avons été profondément conscients, chaque moment dans lequel nos perceptions ont été claires, intenses, authentiques, est marqué du sceau indélébile pour l’éternité des détails de chaque forme et sensation dont cette expérience était composée ; et le retour de toute forme ou sensation similaire est à même de superposer ce souvenir sur le présent et faire ainsi que le passé revive à nouveau. Alors, si au moment de cette résurrection, au lieu d’oblitérer le présent, nous pouvons continuer à en être conscient : si nous pouvons retenir le sens entier de notre identité propre, et au même moment, vivre pleinement en cet instant dont nous avions longtemps cru qu’il avait disparu, alors et alors seulement, nous sommes enfin en pleine possession du temps perdu, et nous avons atteint en nous-même l’essence la plus profonde de notre être, très éloignée de cette personnalité superficielle que nous considérons d’habitude être nous-même. L’entièreté de notre temps est stockée dans la série des souvenirs authentiques qui sont dans notre inconscient, et notre vraie vie est seulement possible quand nous avons cessé d’être séparé d’eux. C’est seulement alors que l’essence en nous qui, elle, est immuable, et par conséquent, indépendante des lois temporelles, peut revenir à la surface – cette part de notre être qui était consciente du passé, et continue de vivre – cette part de nous-même qui, en conséquence, est intemporelle et qui, du coup contacte une réalité imperméable à tout changement ».

Je crois qu’on ne peut pas dire mieux. Si je l’ai lu, c’est parce que je n’ai jamais vu exprimé aussi bien ce que c’est que la psychanalyse, ce qu’elle arrive à faire : qui est effectivement de faire revenir en surface la totalité de ses souvenirs et, en particulier, bien entendu, dans le vocabulaire de Freud et que j’adopte aussi, tous ces moments qui sont marqués à titre personnel par une valeur d’affect importante : les choses qui ont marqué et qui sont souvent, quand ça vient de l’enfance, des choses insignifiantes. C’est un mot mal compris, un mot banal mal compris qu’on a décomposé de la mauvaise manière, quelqu’un qui nous a fait une remarque dont on n’a pas compris du tout que le contexte en fait était – et on l’aurait compris plus tard – le contexte voulait dire que c’était telle ou telle chose, une chose qui nous a vexé profondément quand nous étions enfant alors que c’était une simple banalité ou que c’était des paroles de bonne volonté de la part de quelqu’un.

Tout ça nous marque à jamais et tous ces moments doivent revenir en surface pour composer ce temps retrouvé, cette réconciliation de nous-même avec tous ces moments de malentendus, toutes ces souffrances, toutes ces choses qui nous font nous-même, et contre lesquelles nous nous sommes protégés par ce mécanisme extraordinaire du refoulement qui, en fait, recouvre, fait de tout ça la poussière repoussée sous le tapis pour que cela ne nous dérange pas, mais voilà : comme la poussière en-dessous du tapis, quand ça commence à faire une grosse bosse au milieu de la pièce, ça commence à faire des dégâts. Et nous sommes là à naviguer [handicapés par] des tas de tabous, des tas d’interdictions que nous nous sommes faites à nous-même et qui n’ont aucune signification, qui n’ont aucune nécessité : des déguisements dont nous nous [affublons] alors que personne ne nous a demandé de nous déguiser : le monde nous accepterait aussi bien comme nous sommes véritablement plutôt que comme le personnage que nous mettons en scène.

Voilà, c’est très bien dit, c’est très bien dit par cette personne [Derrick Leon] dont j’ai le sentiment qu’elle est surtout inconnue parce qu’elle est morte très jeune. De son « Ruskin : The Great Victorian », on ne connait que ce qui était à ses yeux un brouillon. On a ce livre sur Proust mais voilà, M. Nabokov, lui, n’est pas passé à côté de ça : lui, il l’a introduit dans sa discussion de Proust et ça nous permet, voilà, à quelqu’un comme moi ou comme vous, de dire : « Tiens, Nabokov a écrit un truc sur Proust ! Je vais lire ça ! ».

Voilà, allez, à la semaine prochaine !

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6 réflexions sur « Le temps qu’il fait le 18 juin 2021 (II) : Éloge de la psychanalyse – Retranscription »

  1. Tout cela est bel et bon, mais le texte en maigre est illisible, ou presque. A un millipoil de la transparence.

  2. Je n’ose plus écrire ce qui me vient à l’esprit au sujet de la vidéo, haha 🙂

    Renversant !

    Oups ..

    🙂

  3. Y a-t-il une possibilité qu’une sensation actuelle entre en résonnance avec un souvenir d’avant la vie intra-utérine, incrusté dans l’ADN de nos ancêtres et transmis par leurs gamètes?

    1. Il y a sûrement des souvenirs de la vie intra-utérine, des enregistrements des (rares) événements, mais ils s’inscrivent sans doute au même endroit que tous les autres (quelque part dans – ou entre – les neurones) dès que le système nerveux en développement le rend possible. Mais l’ADN n’est vraiment pas fait pour ça.

      [J’ai le souvenir d’avoir connu la famille Pierrafeu, mais je crois que c’est plutôt grâce à la télé 😉 ]

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