
« Blue room » par Delphine Quême, Photographe
4.2. Essai de prospective
Posons un instant l’hypothèse d’une société où l’IA serait omniprésente dans la vie de chacun41.
L’IA pourrait d’abord dans notre quotidien permettre de mieux résoudre toutes sortes de problèmes, on renoncera alors à s’en occuper, à y consacrer du temps car elle le fera beaucoup mieux que nous : rédaction de courriers, organisation de l’agenda voire des vacances, achats alimentaires et de services, etc.
Elle remplacera ensuite des pans entiers de métiers :
– diagnostics médicaux42
– rédactions de contrats ou d’une défense juridique (une IA pourra assimiler les textes de loi et la jurisprudence de tous les pays du monde en quelques jours. Avec une bonne capacité de calcul, pouvant tester des milliards de corrélations, elle saura très facilement mieux rédiger qu’un avocat actuel qui ne connaîtra jamais aussi bien les textes et de la jurisprudence, ne serait ce que de son propre pays)
– drones tueurs dans l’armement
– génération de photos et de vidéos qui remplaceront les banques d’images
– etc.
Les IA pourraient devenir omniprésentes :
– de façon silencieuse (ce que j’appelle plus haut l’IA souterraine)
– de façon plus visible avec les robots humanoïdes.
D’abord dans la sphère professionnelle, les dirigeants d’entreprise vont remplacer la main d’œuvre par des robots43. Amazon vient d’acheter 750 000 robots pour ses entrepôts : on suppose que cela est déjà plus rentable que de recruter des humains ; de toute façon, cela n’est – semble-t-il – qu’une question de temps. On notera qu’il s’agit ici de remplacer purement et simplement des humains par des robots et non plus de robotiser une partie d’un process industriel.
La robotisation des entreprises va avoir plusieurs conséquences :
– dans un premier temps et selon le paradoxe de Jevons, les emplois pourront dans certains secteurs augmenter, la baisse du coût de fabrication entraînant une augmentation de la demande (si le coût d’une Ferrari est divisé par 10, tout le monde voudra s’acheter une Ferrari – dans le cas totalement imaginaire où ce fabricant ne chercherait plus à maintenir la rareté, source de valeur de ses produits).
– dans un second temps, et à cause d’une rentabilité des robots biensupérieure à celle des êtres humains, une augmentation continue des chômeurs qui seront tellement nombreux (ils retrouveront désormais de moins en moins de travail) qu’on mettra en place un revenu universel pour maintenir une certaine “paix sociale”.
– une forte baisse du coût de fabrication d’un robot ce qui va permettre à de plus en plus de particuliers de s’en offrir (les early adopters, geeks et fans de technologie d’abord, la masse ensuite).
Que le citoyen soit propriétaire d’un ou plusieurs robots ou pas, qu’il ait accès plus ou moins aux IA, il se retrouvera vraisemblablement avec moins de problèmes quotidiens à résoudre.
L’IA aidera l’humain intellectuellement (et les robots manuellement), tant que l’IA restera proche de l’intelligence humaine : par exemple, un chercheur qui échange avec l’IA sur des pistes possibles qu’il comprend déjà tout seul. Mais quand l’IA sera stratosphérique (l’ASI – artificial super intelligence – qui surpasserait l’intelligence humaine dans tous les domaines, y compris la créativité et les compétences sociales), l’être humain devra trouver quelque chose d’autre à faire que résoudre les problèmes matériels. Même les ingénieurs travaillant sur IA ne seront plus au niveau pour continuer à la programmer.
On parle souvent de l’IA comme de la dernière invention humaine44.
Quand l’IA se sera complètement envolée, laissant loin derrière elle l’intelligence humaine, alors les humains auront un nouveau sens à trouver à leur vie.
4.3. Le problème de la propriété de l’IA
Si l’IA était un bien commun de l’humanité, comme Wikipédia45 par exemple, les choses se passeraient certainement plus simplement : les problèmes matériels seraient réglés et on s’arrêterait là. Très malheureusement, la recherche en IA aujourd’hui appartient à quelques rares entreprises privées et à quelques gouvernements (notamment en vue de l’obtention d’une supériorité militaire). On a vu avec internet les effets négatifs de la privatisation : au lieu d’être un lieu de partage et de transmission, c’est devenu une machine à créer de la dopamine pour s’attacher les gens de manière addictive, favorisant ainsi le commerce et les profits, seul objectif que le privé cherche à optimiser.
Ainsi, les sociétés commerciales devront sans doute trouver un moyen de garder sous leur joug la population et devront poursuivre leur folle recherche de croissance infinie (alors que cela fait déjà longtemps que la croissance n’est plus le sujet) et donc maintenir la concurrence, et susciter ad nauseam de nouveaux “besoins”.
Ou bien, le point de vue de George Orwell dans Nineteen eighty four se réalisera-t-il46 ? : une société où les individus ont suffisamment de confort et de temps pourront mieux s’éduquer, et si le pouvoir reste aux mains d’une minorité qui n’aura plus de fonction, elle se rebellera.
L’homme déjà souvent se demande s’il n’est pas en train de passer à côté de la vraie vie47. Mais une fois les besoins matériels de base satisfaits il se posera sans doute encore plus cette question.
4.4. Quel nouveau sens pour la vie humaine ?
Admettons par hypothèse qu’on atteigne un système où tout est optimal, tous nos besoins sont formidablement satisfaits.
A quoi servira et que deviendra l’intelligence humaine ? Paul Jorion envisage un monde en tout cas qui demandera une “redéfinition de ce que cela signifie être humain”48.
Si l’IA arrive à résoudre les problèmes – ce à quoi l’intelligence humaine se consacrait jusque-là, et puisqu’elle le fera mieux que nous – à quel but l’intelligence humaine va-t-elle s’employer ?
Comme dit précédemment, la peinture avait pour but de représenter avant l’arrivée de la photographie. Après un temps de latence, nécessaire pour dé-coïncider, elle a radicalement transformé le sens de sa démarche d’outil de représentation en outil d’expression pour l’homme.
Dès lors, quelle bascule, quelle dé-coïncidence, quels nouveaux possibles la société d’abondance créée par l’IA va-t-elle ouvrir pour l’homme ?
4.4.1. Se sentir utile
Résoudre les problèmes permettait de se sentir utile. La notion même de se sentir utile va-t-elle, elle-même, devenir obsolète ?
L’IA va-t-elle remettre en question l’objectif un peu facile et “positif ” de « vouloir être utile » ? Se vouloir utile peut parfois être une coïncidence au sens de François Jullien qui empêche de voir des possibles, d’affronter ce que l’on aimerait vraiment faire, un peu comme certaines femmes (pas toutes heureusement) qui ont longtemps choisi la maternité, permettant facilement de ne pas avoir à interroger un vide existentiel. On parle souvent dans nos sociétés de “workaholics”, des gens qui ont une boulimie de travail, permettant à la dépression de ne pas s’installer.
Comment se sentir utile quand tous les besoins matériels seront satisfaits pour tous ?
Il est amusant de noter que des termes caractérisant la sphère professionnelle indiquent souvent le simple fait d’être occupé : business vient de busy (occupé), affairé (occupé par les affaires), disoccupato (au chômage en italien)49.
Ce besoin d’utilité, n’empêche-t-il pas à l’homme de voir un vrai sens à sa vie ? Un peu comme le besoin d’être marié pour être plus conforme à la société n’empêche-t-il pas d’attendre un peu pour vraiment tomber amoureux d’une personne pour elle-même et non la fonction qu’elle remplit ?
4.4.2. Pyramide des besoins
Abraham Maslow a travaillé sur une hiérarchie des motivations de l’homme. L’IA couvrira à terme les premiers niveaux de cette hiérarchie sans que l’être humain n’ait plus besoin de s’en occuper :
– besoins physiologiques de base
– besoin de sécurité
puis, plus haut dans cette hiérarchie :
– besoin d’appartenance et d’amour
– besoin d’estime de soi
On aura probablement moins besoin des autres (être lié aux autres améliorait nos chances de survie). On se tournera peut-être plus vers les IA (au moins dans un premier temps), immédiatement disponibles.
Peut-être le besoin d’amour restera-t-il, car lié à un besoin primaire de se reproduire.
Une fois tous ces besoins satisfaits (qui se caractérisent par l’existence d’un manque à combler : les deficiency needs) on pourra passer aux “besoins d’être” (being needs) qui sont plus une recherche de la croissance personnelle et de l’épanouissement de soi :
– le désir d’apprendre, de comprendre et de s’exprimer, la créativité, la recherche de vérité
– le désir d’esthétique et d’harmonie
– le désir d’aller vers la meilleure version de soi-même, une meilleure réalisation de soi (non contrainte par le matériel), savoir mieux s’écouter. On pourrait ajouter à ce désir le concept de Aliveness50, le fait d’être et de se sentir vivant, caractéristique de la capacité de dé-coïncidence : avoir un rapport vivant et dynamique aux choses.
Les besoins matériels traités (notre hypothèse de travail), il faudra tôt tard trouver un nouveau sens à notre vie, se réinventer51.
Cela prendra cependant et sans doute plusieurs générations pour que cela se fasse.
Premièrement, les conditions matérielles ne peuvent radicalement nous changer, comme nous l’explique Daniel Gilbert52 : l’individu revient à son état initial au bout d’environ un an (après avoir gagné au loto par exemple).
Par adaptation hédonique, on s’adapte rapidement à ce nouveau mode de vie, ce qui est exceptionnel devient vite normalité.
Deuxièmement, on pourrait imaginer que les conventions sociales, la morale implicite dans nos sociétés, le “c’est bien d’être utile” subsisteront un temps, même si les besoins de tous les individus sur terre étaient hypothétiquement remplis. Souvent les retraités sont désemparés et ne sentent plus utiles à la société, ce qui les déprime car “il faut être actif ”, “il faut être utile”. Tous ces “il faut” limitent de façon coïncidente en remplissant un vide pourtant nécessaire pour explorer d’autres possibles non contraints par le matériel ou la “bonne morale”. Tant que des personnes sont en manque de quelque chose, il est en effet pertinent de vouloir les aider, mais dans l’hypothèse où les besoins de tous sont satisfaits, il va falloir dé-coïncider et se poser la question autrement.
4.4.3. Intériorité, retour sur soi
L’IA exacerbera sans doute l’individualisme en chacun de nous par voie de conséquence, car nous n’aurons sans doute plus autant besoin les uns des autres pour satisfaire nos besoins matériels.
L’esprit que l’on appelle grégaire et qui est avant tout une stratégie de survie inconsciente de l’individu (on est plus en sécurité “biologique” dans le groupe qu’à la marge) tendrait alors à disparaître.
Aujourd’hui environ 10% des gens utiliseraient ChatGPT comme compagnon de conversation53. Des robots humanoïdes entourent déjà les personnes âgées dans les maisons de retraite au Japon54.
On se tournera moins vers les autres et plus vers soi-même. Et nous n’irons sans doute pas vers plus de spiritualité qui n’est avant tout qu’un outil pour apprendre à vivre avec les autres, apprendre à gérer la violence de la vie. Si la peinture figurative était avant tout destinée aux autres, l’expression de l’artiste (nouveau sens donné à la peinture) caractérise un retour sur soi (les grands artistes s’expriment, les mauvais artistes cherchent à plaire). De même, la place que prendra l’IA dans notre quotidien conduira les hommes à se centrer plus sur eux-mêmes et sur leur propre plaisir. Le désir ayant plus de place, l’homme deviendra-t-il plus sujet, dans le sens philosophique du terme ? Le désir est ce qui structure le sujet, et céder sur ce désir (par conformisme ou renoncement) revient à trahir son essence la plus profonde55.
Ainsi l’IA permettrait à l’homme un déploiement de soi, alimenté par un désir le rendant plus sujet à lui-même.
CONCLUSION
On pourrait résister à tout : ne plus commander sur Amazon, ne pas avoir de smartphone, etc …. mais qui prend l’escalier quand il y a un ascenseur ?56 Et surtout pourquoi prend-on l’ascenseur ?
La réponse est très simple : parce qu’on le peut.
Il me semble que l’IA fera si bien l’ascenseur que l’on n’aura plus de choix : il n’y aura bientôt plus d’escalier57.
Elle dé-coïncidera le sens de la vie humaine et lui ouvrira des possibles, sans doute en favorisant un déploiement du soi.
Mais il faut bien garder en tête deux risques majeurs qui malheureusement peuvent suffire à contrebalancer tous les apports positifs que l’IA pourrait ainsi apporter :
– le risque que l’IA, devenant une intelligence supérieure à l’homme, n’ait plus besoin de ce dernier. Risque qui semble probable et qui est très lucidement résumé par Patrick Albert, reprenant dans ce même ouvrage, les termes de Geoffrey Hinton58 : “comment peuvent-ils imaginer contrôler un être plus intelligent et infiniment plus rapide qu’eux ? ”.
– le risque qu’implique l’extrême concentration du financement de la recherche en IA au mains d’entreprises privées et aux mains de gouvernements. Les uns et les autres maximisent des utilités qui leurs sont propres entraînant des dérives éthiques et sociales.
Une solution serait que l’IA ne puisse fonctionner qu’au sein d’un corps humain : ce dernier, ainsi augmenté, serait assuré de ne pas être éradiqué de la planète. L’IA serait en quelque sorte un bien attribué à tous les individus de façon démocratique.
La fusion homme-machine serait alors une coïncidence ultime pour la dé-coïncidence absolue.
FIN
Notes
41 il est évident que la progression de l’IA dans nos sociétés sera fortement hétérogène, les pays développés ne peuvent être comparés aux pays en voie de développement encore trop nombreux dans le monde aujourd’hui (¼ de la population mondiale n’a pas d’eau potable)
42 AMIE est un LLM based conversational diagnostic research ai system qui diagnostique mieux les patients que les médecins (même ceux assistés par l’IA), elle a surtout une meilleure empathie, une meilleure ouverture et honnêteté perçue par les patients ! (AMIE: A research AI system for diagnostic medical reasoning and conversations – January 12, 2024 by Alan Karthikesalingam and Vivek Natarajan, Research Leads, Google Research). Remarque a posteriori : lors d’une conférence récente, on m’a fait noter que cette étude ne serait finalement pas solide. Mon point de vue très subjectif sur le sujet c’est que je n’ai personnellement qu’une seule hâte c’est d’avoir pour interlocuteurs médicaux des IA qui sur le fond se tromperaient tôt ou tard moins que les médecins et qui surtout, dans tous les cas de figure, seraient plus agréables que ceux qui ne vous disent plus bonjour, ne prennent plus une minute pour vous demander ce qui vous amène et vous demandent votre carte vitale sans lever la tête avant de vous dire bonjour. Il existe évidemment des médecins formidables, et j’en ai eu, mais comme le dit Jean Gabin dans Le président à propos des poissons volants : “ce n’est pas la majorité du genre”.
43 1012 robots pour 10 000 employés en Corée du sud en 2023 (La nouvelle ère des robots est arrivée, Charles de Laubier, le Monde du 8 décembre 2024)
44 Une rarissime prédiction juste est celle remarquable de I.J. Good, Speculations concerning the first ultraintelligent machine, 1966 : “It is more probable than not that, within the twentieth century, an ultraintelligent machine will be built and that it will be the last invention that man need make, since it will lead to an “intelligence explosion.” This will transform society in an unimaginable way. The first ultraintelligent machine will need to be ultraparallel, and is likely to be achieved with the help of a very large artificial neural net.”
45 On notera que la consultation de Wikipédia n’entraîne pas d’addiction ! Les principes de la charte de Wikipédia encouragent la transparence, la vérifiabilité et la collaboration, renforçant ainsi la confiance des utilisateurs envers le contenu.
46 George Orwell, Nineteen eighty four, 1949
47 Vivre enfin, François Jullien à paraître
48 Paul Jorion, L’avènement de la Singularité 2024
49 On remarquera à cet effet que lorsqu’on échange avec ChatGPT par exemple, la première réponse finit toujours par un “en quoi puis-je vous être utile aujourd’hui ?”
50 Maslow’s B-values as Revised in The Farther Reaches of Human Nature (1971)
51 Nous espérons ici que ce temps disponible ne sera pas happé par les algorithmes à visée dopaminergique de l’équivalent futur de nos réseaux sociaux actuels et autres plateformes ou technologies visant à occuper notre attention et donc notre “temps de cerveau”.
52 Daniel Gilbert Stumbling on happiness (2006)
53 Selon ChatGPT
54 « Au Japon, « la présence de robots dans les maisons de retraite est aujourd’hui en croissance » », Sébastien Lechevalier, Le Monde du 25 mars 2022
55 La psychanalyse, autre méthode de dé-coïncidence, prône de “ne pas céder sur son désir » (Jacques Lacan, Séminaire VII : L’éthique de la psychanalyse (1959-1960).
56 J’indique au lecteur avoir personnellement résisté à l’ascenseur pendant très longtemps en choisissant mes livres sur Amazon et en prenant le temps de me déplacer dans une grande librairie réputée du quartier latin pour leur commander les livres en question. Mais là, c’est l’escalier qui était en panne : coût exceptionnel de livraison – petits éditeurs situés en province, état des livres, délais de livraison, indisponibilité, etc. J’ai dû me résoudre à prendre l’ascenseur (Amazon).
57 Je pense régulièrement au film Bienvenue à Gattaca (1997) : comment résister à la possibilité technologique d’améliorer la génétique d’un enfant à naître, renforçant ses capacités et diminuant fortement les probabilités de maladie ?
58 “You can’t control something smarter than you”, Geoffrey Hinton sur CNN (2023)
Remerciements
Merci à mon mari Pierre Aubouin pour nos discussions inspirantes sur ce sujet.
Merci à ChatGPT 4o qui m’a aidé à clarifier mes idées.
Ce texte est la première version non retenue et entièrement ré-écrite d’un chapitre renommé Dé-coïncidence et intelligence artificielle en art et en photographie dans le livre Intelligence artificielle et dé-coïncidence, sous la direction de Patrick Albert aux Presses des mines (2025).
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