« Le Grand Å’uvre : une autre Europe, vite ! » : État des lieux, par Michel Leis

Billet invité.

Nécessité d’une construction européenne

L’Europe est un assemblage de nations qui partagent des racines anciennes, mais qui n’ont pas réellement de cultures communes (à commencer par la langue) malgré des interactions permanentes au cours de l’histoire. L’histoire de l’Europe s’exprime plus sous la forme de rivalités et de conflits que de coopérations, le dernier en date sur le sol européen remonte à moins de 20 ans. Le réveil des nationalismes, depuis la forme soft d’un populisme fondé sur l’égoïsme des régions les mieux loties, jusqu’aux formes les plus virulentes que sont les partis d’extrême-droite, fait craindre une balkanisation de l’Europe. Le maintien de la paix reste un enjeu d’actualité, il est le résultat d’une bataille permanente, en Europe plus que partout ailleurs. 

Vivre dans une région frontalière montre à quel point les frontières ne sont avant tout qu’un trait sur des cartes, l’eau, l’air, la pollution, mais aussi les capitaux et les travailleurs les franchissent allègrement. Les enjeux de demain nécessitent une coordination forte dans un espace suffisant pour garder un sens : ni trop grand, car de trop fortes disparités ne peuvent s’effacer d’un trait de plume, ni trop petit, car l’État nation a-t-il encore les moyens de mener seul des politiques énergétiques, de recherche ou de défense ? La combinaison de ces deux facteurs continue à donner un sens fort à la construction politique européenne. 

L’Europe sous sa forme actuelle a failli

Elle souffre de plusieurs vices de conception fondamentaux. Tout en affirmant son attachement constant à des valeurs communes, elle s’est construite sous l’égide des marchés et dans une optique avant tout économique, laissant de côté l’harmonisation sociale et fiscale. Accepter dès l’origine des paradis fiscaux en son sein (4 pays européens sont dans le top dix des paradis fiscaux), intégrer des pays socialement très éloignés de la situation des pays d’origine (l’intégration ratée des pays du Sud et de l’Est), penser que l’alignement irait de soi avec le développement économique (position officielle – naïve ou cynique – des dirigeants européens), c’était ouvrir un boulevard dans lequel les grandes entreprises, seules entités réellement internationalisées, n’ont pas manqué de s’engouffrer. La même erreur s’est produite avec la création de l’euro où les déséquilibres de la balance des paiements entre pays n’ont pas été pensés, en particulier dans les mécanismes de compensation financière.

Ces échecs sont aussi le reflet d’une construction qui s’est faite hors de tout contrôle démocratique, qui privilégie les intérêts des États dominants et les convictions personnelles. Cette situation est possible par la structure même des institutions européennes et par la délégation de pouvoir à des institutions indépendantes. Ce type d’organisation où une bureaucratie fonctionne sous le contrôle de quelques individus, souvent marqués par leur conviction ordo-libérales, favorise le pouvoir des lobbys qui essaient de tourner en leur faveur les lois et les règles européennes. La seule institution démocratique élue, le parlement européen semble avoir bien peu de poids face à cette mécanique et son pouvoir reste avant tout celui du contrôle. 

Cette organisation n’a pas que des inconvénients. Elle sert de cache-sexe permanent à une partie du personnel politique qui se sert de Bruxelles pour justifier des réformes qu’il aurait entreprises malgré tout, le choix du tout économique restant la norme politique dominante. De manière générale, seule une infime minorité du personnel politique s’investit dans les espaces de décision européens (la situation est variable par pays), laissant le champ libre à des Chefs d’État plus déterminés que d’autres dans la défense des intérêts de leur pays. Au pire, l’Europe reste le bouc émissaire favori des discours populistes qui sont les premiers à dénoncer un système dont ils se satisfont fort bien et qui trouvent un écho toujours plus porteur lors des échéances électorales.

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