Le temps qu’il fait, le 19 mars 2010

19 mars 2009 : Le 18 mars 2009 : fin du capitalisme
20 mars 2009 : L’annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ?
Le temps qu’il fait, le 20 mars 2009
21 mars 2009 : Qu’entend-on par « capitalisme », et pourquoi sa phase finale est-elle amorcée ?

Anselm Jappe, Crédit à mort.

19 mars 2009 : Le 18 mars 2009 : fin du capitalisme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En portugais.

La date d’aujourd’hui, le 18 mars 2009, sera retenue par l’histoire, tout comme celle du 29 mai 1453 le fut pour la chute de Constantinople ou celle du 9 novembre 1989 pour la chute du mur de Berlin, comme celle qui signa la fin du capitalisme.

Aujourd’hui en effet, la Federal Reserve Bank, la banque centrale américaine, a annoncé son intention de racheter des Bons du Trésor (dette à long terme des États–Unis) en quantités considérables (pour un volant de 300 milliards de dollars), son budget atteignant désormais le chiffre impressionnant de 1,15 mille milliards de dollars. Pareil au serpent ouroboros dévorant sa propre queue, les États–Unis avaleront donc désormais leur propre dette, un processus désigné par l’euphémisme sympathique de « quantitative easing ». Pareille à celui qui tenterait de voler en se soulevant par les pieds, la nation américaine met fin au mythe qui voudrait que l’argent représente de la richesse : dorénavant la devise américaine représentera uniquement le prix du papier et de l’encre nécessaire pour imprimer de nouveaux billets. Elle se coupe aussi, incidemment, de la communauté internationale, mais baste !

Le dollar cessa de valoir de l’or quand, en 1971, le président Nixon mit fin à la parité du dollar avec ce métal. En 2009, le président Obama, en permettant à la Fed d’imprimer autant de dollars qu’elle le jugera bon, a mis fin à la parité du dollar avec quoi que ce soit, faisant de l’arrogance de la nation américaine la seule mesure restante de la valeur de sa devise. « Your Mamma still loves you ! » : le gosse, tout faraud, présente son premier spectacle et sa mère qui n’a pas voulu que son amour-propre courre le moindre risque a acheté tous les tickets !

Si la Chine attendait un signal pour se débarrasser de ses dollars, le voici ! Un article très intéressant dans l’Asia Times d’aujourd’hui, signé par Joseph Stroupe, explique comment la Chine, tentant de se délester en douce de ses dollars, les transfère discrètement à des fonds qui achètent des ressources minières et pétrolières. Stroupe, faisant reposer ses analyses sur des chiffres rassemblés par Rachel Ziemba, une collaboratrice de Nouriel Roubini, calcule que la Chine pourrait atteindre son objectif de réduction massive de son exposition au cours du dollar en un an environ. Nul doute que l’on ne dormira pas beaucoup cette nuit à Pékin et à Shanghai, tout occupé que l’on sera à acheter fébrilement des mines et des puits pétroliers aux quatre coins du monde !

Ah oui, j’oubliais : la bourse de New York, considérant qu’il s’agissait d’une bonne nouvelle, a clôturé en hausse.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

20 mars 2009 : L’annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Certains me demandent : « Fin du capitalisme ? Vous n’exagérez pas ? » La réponse est non : je ne fais jamais dans l’alarmisme. Et je suis très prudent quant à mes titres.

Souvenez-vous de mon premier blog intitulé Le déclenchement de la crise du capitalisme américain, il faisait suite à un courrier que j’avais envoyé à mes amis du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) quelques jours auparavant. Regardez bien la date : le 28 février 2007. Croyez-vous que j’aie eu à regretter depuis mon titre « tonitruant », voire « alarmiste », ou même la date que j’avais choisie ?

Le « quantitative easing » de 300 milliards $, accompagné d’un relèvement du plafond des achats de Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) émises par Freddie Mac et Fannie Mae de 500 milliards $ à 1.150 milliards $ et l’achat possible de 200 milliards de leur dette (tous produits dont les Chinois continuent de se délester rapidement dans un contexte où l’immobilier résidentiel américain poursuit sa plongée), c’est bien entendu la guerre ouverte avec ceux qui possèdent dans leurs coffres des quantités énormes de dollars : en particulier la Chine, le Japon, le Corée et Taiwan.

Mais ce n’est certainement pas une mesure prise de gaieté de cœur, car le moment n’est pas bien choisi – c’est le moins qu’on puisse dire ! – pour les États–Unis de déclarer la guerre à la Chine, c’est tout simplement parce qu’avec des taux courts déjà à zéro, on est bien obligé de passer de la très mauvaise arme qu’est la manipulation des taux d’intérêt à une arme pire encore : créer de l’argent non pas parce que de la richesse a été créée mais simplement parce qu’on en manque : parce que trop de reconnaissances de dettes étaient des serments d’ivrogne. C’est une mesure désespérée, et c’est pour cela que j’évoque la « fin du capitalisme » : on brûle la dernière cartouche. Une fois constaté que le « quantitative easing » n’a rien donné (ou a donné le contraire de ce qu’on espérait), il n’existe plus de stratégie de rechange.

Les États–Unis auraient pu emprunter la voie d’un New Deal, et l’on serait resté dans le cadre d’une « posture C », au sens de Granier : le système ancien se serait métamorphosé en un nouveau système. Au lieu de cela, l’Amérique tente en ce moment (merci Mrs. Geithner et Summers) de sauver le navire d’un capitalisme pur et dur, mais le bateau sombre à vive allure, et les premières mesures du Président Obama sont, il faut bien le constater, un cafouillage affligeant bien que d’un montant faramineux. En s’accrochant au rêve de la « posture B » (le système retrouvera, bien que difficilement, sa forme originelle) grâce au recours promis aux armes secrètes que sont la suppression de la « cote-au-marché » (on inventera désormais de toutes pièces les chiffres comptables) et l’interdiction de la vente à découvert (qui permettra aux prix de se contenter de grimper), l’administration Obama, capitulant devant le monde des affaires, assure le succès de la « posture D » : le système actuel est irrécupérable et sera remplacé par quelque chose d’entièrement neuf. Notez bien : ce n’est pas moi qui suis en train de changer d’opinion et de passer de C à D : c’est le monde, avec l’aide bienveillante – et j’en suis sûr, sonnante et trébuchante – de la US Chamber of Commerce.

La Chine laissera tomber le capitalisme quand ça lui chante (d’où les avertissements récents portant sur des velléités d’un nouveau Tien-An-Men) et reprendra d’un bon pas sa marche vers un collectivisme plus déterminé que jamais. L’Europe elle, contrainte et forcée, repart à cent à l’heure vers la social-démocratie… qui se fera sans les socialistes bien entendu, qui n’ont toujours pas compris ce qui est en train de se passer !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

21 mars 2009 : Qu’entend-on par « capitalisme », et pourquoi sa phase finale est-elle amorcée ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le capitalisme est un système social caractérisé par l’existence de trois classes principales : celle des « rentiers », détenteurs de capital (= « investisseurs » = « capitalistes »), celle des « entrepreneurs » (= « chefs d’entreprises ») et celle des « travailleurs » (= « salariés »), et par la domination au sein de ce système de la classe des « capitalistes », d’où son nom.

Le rapport de force entre rentiers et entrepreneurs détermine le partage entre eux du surplus créé par le travail des travailleurs : les rentiers obtiennent les intérêts et ce qui reste du surplus revient aux entrepreneurs comme profit, à charge pour ces derniers de redistribuer à leur tour ce profit entre eux et les travailleurs dans une proportion que détermine le rapport de force existant entre ces deux classes.

L’introduction des stock options à la fin des années 1970 permit aux rentiers et aux entrepreneurs, dont les intérêts coïncidaient dorénavant, de s’allier contre les salariés, dont la part dans le partage du surplus ne cessa pas de diminuer depuis.

Les banques centrales, dirigées dès leur origine par les rentiers ou capitalistes (officiellement aux États–Unis et officieusement en Europe), ont toujours travaillé à leurs ordres et aujourd’hui plus que jamais. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les nations ont délégué une part toujours grandissante de leurs pouvoirs à leurs banques centrales qui sont devenues soit un État dans l’État (comme aux États–Unis) soit un État par-dessus les États (comme en Europe).

Capitalistes et entrepreneurs, désormais alliés, encouragèrent la création d’un abysse de dettes contractées par les entreprises et par les travailleurs. Le processus était condamné à s’interrompre aussitôt qu’ils seraient tous insolvables, stade qui fut atteint en 2007. Plutôt que d’enrayer la crise de la seule manière possible, c’est–à–dire en redéfinissant la donne entre rentiers, entrepreneurs et travailleurs, les gouvernements ont choisi d’encourager entreprises et travailleurs à s’endetter encore davantage, produisant ainsi de nouveaux intérêts dont bénéficient les rentiers, tandis que les banques centrales se voient confier parallèlement la tâche de créer de toutes pièces la montagne d’argent qui sera déversée dans l’abysse toujours plus profond de la dette. Captif désormais d’une rétroaction positive, autrement dit auto-renforçante, le capitalisme est entré dans une phase d’autodestruction.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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193 réponses à “Le temps qu’il fait, le 19 mars 2010”

  1. Avatar de Jérémie
    Jérémie

    Ne parlons pas toujours de la crise et de la dureté de la vie et du système marchand aux autres, prenons parfois le temps de souffler un peu, soit au bord de l’eau, de la mer ou de la montagne par exemple prendre le temps de se ressourcer un peu quoi, et cela même l’espace d’un instant rien que cinq minutes.

    Je rêve ce matin de vivre un jour au bord de la mer et d’être sur un petit bateau mais peut-être
    que j’y suis déjà, laissez moi encore mes rêves vous les bureaucrates et les marchands, pourquoi le temps qu’il fait, et le même rythme infernal de vie que l’on m’impose de plus en plus de suivre pour tous devrait-il être toujours le temps qui me permet même plus de passer du temps avec mes enfants ou mes proches, il y a déjà tant de monde qui se déchire au quotidien.

    A la semaine prochaine peut-être à suivre …

  2. Avatar de NKN
    NKN

    March 22 (Bloomberg) — The bond market is saying that it’s safer to lend to Warren Buffett than Barack Obama

    http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=aHjVRrVodt4g&pos=2#

  3. Avatar de schizosophie
    schizosophie

    L’ Apocalypse selon saint-Anselm

    Incidemment, il m’est arrivé de tomber à nouveau sur ce « Crédit à mort » d’Anselm Jappe. Cette phrase sidérante laisse d’aucuns regardant :

    « Tous les antagonistes prétendus d’antan, le prolétariat et le capital, le travail et l’argent accumulé risquent de disparaître ensemble, enlacés dans leur agonie : c’est la base commune de leurs conflits qui est en train de disparaître. »

    Mais qui donc peut dire « leurs conflits » ? De quel point de vue non divin cela peut-il s’imaginer ? Cette simple question ne prenant pas même acte de l’orientation des spéculations historisantes dont les apparitions ou disparitions de « leurs conflits » seraient affublées. La société sans classes serait donc la fin de la société. Quel sens du devenir !

    Ite misa est. Ainsi soit-elle !

  4. Avatar de schizosophie
    schizosophie

    « Pendant la crise, il était de nouveau à la mode de citer Marx. Mais le penseur allemand n’a pas seulement parlé de luttes des classes. Il a également prévu la possibilité qu’un jour la machine capitaliste s’arrête seule, que sa dynamique s’épuise. Pourquoi ? La production capitaliste contient, dès l’origine, une contradiction interne, une véritable bombe à retardement située dans ses fondements mêmes »

    Crédit à mort p. 5, Anselm Jappe

    Ben non ! Marx n’a pas « prévu la possibilité qu’un jour la machine capitaliste s’arrête seule ». Je tiens même qu’il n’y a jamais pensé. Liebniz, lui, s’en serait obsédé.

    Voici la source :

    « Trois faits majeurs caractérisent la production capitaliste :

    1° Concentration des moyens de production entre des mains peu nombreuses, en sorte qu’ils cessent d’apparaître comme la propriété des travailleurs immédiats et se transforment en puissances sociales de la production, même si, dès l’abord, celles-ci sont la propriété privée des capitalistes. Ceux-ci sont les trustees [gérants] de la société bourgeoise, mais c’est eux qui empochent tous les bénéfices de cette trusteeship [gérance] ;

    2° Organisation du travail comme travail social, par la coopération, la division du travail et l’union du travail et des sciences naturelles.

    Dans les deux sens, le mode de production capitaliste abolit, bien que sous des formes antagoniques, la propriété privée et le travail privé ;

    3° Création du marché mondial.

    La puissance productive, immense par rapport à la population, qui se développe au sein du système capitaliste, l’augmentation – non proportionnelle certes – des capitaux en tant que valeurs (et pas seulement celle de leur substrat matériel) qui croissent bien plus rapidement que la population, contraste avec la base qui, comparée à la richesse croissante, se rétrécit de plus en plus, et pour laquelle travaillent ces énormes puissances productives. Elles contrastent également avec les conditions dans lesquelles ce capitalisme grossissant fructifie. Voilà l’origine des crises »

    (Capital, Livre III, Troisième section, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, conclusions, trad. Rubel, Jacob, Vouste. éd. La Pléiade, Oeuvres Economie II, pp. 1046-1047 )

    « Voilà l’origine des crises » ! Il n’est pas écrit « voilà le point d’arrêt de la machine » ! Jappe reprend ce vieux mythe de l’arrêt automatique du capitaliste qui serait en face de nous comme si nous n’étions pas en dedans de lui. Et ce mythe, qui a servi de talisman à la politique étrangère soviétique et de doxa aux PC, continue malgré la mort de ces institutions, et Jappe contribue à l’y maintenir dans les têtes. « Regardons ce monde tomber, n’y participons pas, donc ! » dit ce mythe avec ce regard complice de ceux qui savent de quoi l’avenir sera fait, ou du moins ne sera plus fait, en se gardant la nouvelle pour eux-mêmes dans le secret du Marx ésotérique qu’ils ont inventé. Cette contradiction interne n’est pas « une bombe à retardement » mais un missile lancé au coeur de l’idéologie pour percer les consciences et les renvoyer à leurs racines, à partir desquelles un autre mode de production, socialement désaliéné, est possible ; pas inéluctable.

    Marx n’est pas un penseur finaliste, les marxistes, si, et Jappe l’est encore. Il n’est écrit nulle part ailleurs que dans les cieux de la spéculation historique, voire hystérique, que la dernière restructuration serait l’ultime.

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