La soupe à la grimace, par Bertrand Rouziès-Leonardi

  • Billet invité.

Émile ZolaLes événements en Turquie, usine du monde qu’on pensait acquise à la sauvagerie capitaliste, devraient nous donner une idée de ce que, dans l’urgence, les hommes, si faibles soient-ils, sont capables de bricoler. Ils ramassent autour d’eux les outils que l’histoire et l’actualité ont laissé tomber, et ils les font servir à la défense du bien commun. Tout ou presque (le feu couvait depuis quelque temps déjà) est parti à la diable d’une place, la place Taksim (taksim = « improvisation » en turc, cela ne s’invente pas), qui occupe le sommet de la colline de Galata, en face de la vieille ville d’Istanbul. Galata, c’est l’ancienne colonie génoise de Pera, mot grec qui signifie « au-delà », pour « au-delà de la Corne d’Or », la Corne d’Or étant cet estuaire aurorifère des prospectus touristiques où les ors du matin se pêchent toute la journée dans des nuages de méduses.

Belle improvisation en provenance de l’au-delà… cet au-delà turc que l’Europe prétendument chrétienne a refoulé sans ménagement pour crime de confession concurrente, en sorte que la Turquie, à présent, regarde ailleurs, quoiqu’il n’y ait aucun parti recommandable à épouser à proximité. Je rappelle, en passant, que les racines chrétiennes de l’Europe sont en Afrique du Nord (plus de 130 évêchés connus dès le IIIe siècle apr. J.-C.) et en Asie Mineure, où la nouvelle religion prit beaucoup mieux et dans une bien plus large mesure que dans les parages de Rome ou de Lutèce.

Les plus pessimistes d’entre nous, arguant de l’enlisement des printemps arabes, de l’essoufflement du mouvement des Indignés, de l’affaiblissement des partis Syriza en Grèce et Cinque Stelle en Italie, ne verront qu’une énième flambée sans lendemain dans ce 68 turc, comme l’étiquettent déjà les commentateurs français, surpris de voir s’épanouir ailleurs ce qui n’en finit pas d’éclore chez nous.

L’opposition au système Erdogan se tâte. Elle n’a peut-être pas envie que cela dégénère en printemps français. Erdogan a encore derrière lui un bon tiers du pays, clientèle incluse.

Jacques Attali, ce matin, sur France Culture, où il était venu présenter son dernier livre, faisait assaut d’optimisme en évoquant les ressources de la France et la volonté de métamorphose sociétale radicale exprimée par une majorité de Français. Il réservait son pessimisme à l’aptitude de nos dirigeants politiques à bien utiliser les premières et à formaliser la seconde, surtout quand elle ne répond pas à leur définition de la « réforme nécessaire ». On peut ne pas être d’accord avec le positionnement social-démocrate d’Attali, avec son éloge, même discret, du faux modèle allemand né des lois Hartz, avec son désir de refaire de la France une « puissance » économique, alors que la volonté de puissance est précisément ce qui nous condamne à la réitération du pire, jusqu’à extinction de la volonté elle-même ; on sera d’accord, en revanche, avec lui sur la localisation des blocages.

L’argument, servi ad nauseam contre le peuple, comme quoi, en France, personne n’ose faire le premier pas s’évapore si l’on songe que la précarité y a déjà contraint des millions de personnes, lesquelles apprécieront d’être taxées de sangsues, et que s’il y a bien un lieu qui détient la priorité symbolique en matière de premier pas, c’est le lieu du pouvoir. En attendant, et c’est une conséquence de ce qui précède, l’extrême droite fourbit ses rangers et fait des pas de géants qui mettent en alerte les vigies démocratiques que le pseudoravalement du FN n’a pas convaincues. Tant que nous avons affaire à des skinheads émargeant à un groupuscule violent identifiable, la menace, pour réelle qu’elle soit, se désamorce par sa visibilité même. Ce qui devrait nous inquiéter davantage et que ciblent les Anonymous, ce sont les connexions de l’extrême avec l’ordinaire. Le mal insinué est plus pernicieux que le mal déclaré. Les lecteurs et lectrices d’Hannah Arendt comprendront. J’en veux pour preuve l’assassinat de Zola. L’enquête officielle avait conclu en janvier 1903 à une mort par « accident » (intoxication au monoxyde de carbone). En 1953, Jean Bedel, journaliste à Libération, reçoit la confidence d’un activiste d’extrême droite, un certain Hacquin, qui a bien connu le fumiste Henri Buronfosse, mort en 1928. Ce dernier, nationaliste militant comme lui, lui a raconté comment, le 27 septembre 1902, la veille du retour de Zola de Médan, il obstrua d’un bouchon d’étoupe et de plâtras le conduit de cheminée de son appartement parisien et comment, le 29, il effaça toute trace de son forfait au nez et à la barbe des policiers. Buronfosse était le ramoneur du ministère de la Guerre, où il avait d’utiles relations.

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